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Réalistes et Fantaisistes

De
434 pages

M. CHAMPFLEURY.

Qu’est-ce que le réalisme ? — C’est moi, répond la Baigneuse de M. Courbet. — C’est nous, s’écrient en chœur Fanny et madame Bovary, toutes fières, l’une de sa dix-septième édition, l’autre de son procès en police correctionnelle. — C’est aussi moi, rugit Daniel, qui craint déjà d’être oublié. — Toutes ces prétentions n’éclairant pas suffisamment le public, M. Champfleury a bien voulu lui offrir un volume de trois cents pages sur lequel nous lisons en grosses lettres le nom de cet enfant terrible dont il a été le père nourricier, et qui, dans ces derniers temps, a si bien profité de ses leçons.

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Gustave Merlet
Réalistes et Fantaisistes
Études morales et littéraires
AVANT-PROPOS
Il est des esprits qui n’opposent que l’indifférenc e à la dépravation du goût. En combattant par la discussion les théories qu’ils ré prouvent, ils craindraient de constater l’importance de l’adversaire ; et, les bras croisés, le dédain sur les lèvres, ils attendent la justice du temps avec une foi qui n’agit pas. Cette patience, nous ne l’avons pas encore. Quand l ’insurrection est dans la rue, le devoir conseille-t-il de laisser au hasard le soin de la conjurer ? — Non : en littérature, le silence ne peut devenir un arrêt, parce qu’il n’est pas universel. Pendant que le bon sens se tait, la contagion circule, l’opinion se trouble , et les succès que la curiosité avait commencés, une sorte de complicité apparente les achève. Pourquoi donc ne pas protester contre ces surprises , avec une sincérité aussi équitable pour le talent qui se trompe, qu’elle est hostile aux tendances malsaines et aux prétentions impuissantes ? C’est ce que nous avons essayé de faire en étudiant le Réalismechez les principaux représentants qu’il compte dans le roman contemporain. Si la critique peut impunément être indulgente pour les défauts individuels qui ne songent pas à la propagande, elle ne doit pas faibl ir en face de ceux qui s’étalent au soleil, ameutent la foule, et prennent fièrement la route de la décadence en croyant aller au progrès. Dans la seconde partie de ce volume, nous nous atta quons à un adversaire plus aimable, à une Muse gracieuse, à laFantaisie,nous respectons les droits, mais à dont condition qu’elle n’usurpe pas étourdiment le domaine de l’histoire, de la philosophie ou de la morale. Nous l’en exilons, en la couronnant de fleurs. L’unité de ce livre, et son titre à l’indulgence du public sera peut-être une fidélité libérale aux principes qui sauvegardent la dignité de l’art, sans aliéner ses légitimes franchises.
Janvier 1861.
PREMIÈRE PARTIE
LE RÉALISME DANS LE ROMAN
LE RÉALISME BOURGEOIS
M. CHAMPFLEURY.
I
Qu’est-ce que le réalisme ? — C’est moi, répond laBaigneusede M. Courbet. — C’est nous, s’écrient en chœur Fanny et madame Bovary, to utes fières, l’une de sa dix-septième édition, l’autre de son procès en police correctionnelle. — C’est aussi moi, rugit Daniel, qui craint déjà d’être oublié. — Toutes ces prétentions n’éclairant pas suffisamment le public, M. Champfleury a bien voulu lui offrir un volume de trois cents pages sur lequel nous lisons en grosses lettres le nom de cet enfant terrible dont il a été le père nourricier, et qui, dans ces derniers temps, a si bien profité de ses leçons. Ce titre contenait beaucoup de promesses. N’est-ce pas une bonne fortune pour le disciple que de recueillir la découverte des lèvres mêmes de celui à qui le monde la doit ? Un réaliste n’étant pas homme à se payer de phrases comme les déclamateurs qui prêchent l’idéal, nous espérions que l’enseignement serait précis, qu e nous trouverions enfin, sinon un dogme, du moins une doctrine. Aussi, avant d’étudier M. Champfleury dans ses roma ns, avons-nous couru tout d’abord à l’ouvrage où il a dû exposer sa théorie a vec l’autorité de l’écrivain qui condescend à se faire critique lorsqu’il naquit pou r être créateur. Eh bien, notre désappointement fut aussi complet que notre empressement était vif. Les réalistes sont espiègles : ils aiment à s’amuser de leurs lecteurs par d’innocentes mystifications ; ils leur tendent le piége d’un titre qui affriande la c uriosité, et n’est, en définitive, qu’un prétexte pour faire acheter un livre dans lequel un auteur économe et rangé, qui sait le prix de son encre, a voulu placer avantageusement u n vieux fonds de magasin qui se détériorait dans son portefeuille. Vous y lirez tout au long la réimpression d’un roman de Challes, l’interminable biographie de cet aventurier, une lettre à M. Arsène Houssaye sur la nécessité de jouer une comédie de Diderot, chef-d’œuvre inconnu, des études sur les papiers inédits de Jean-Jacques, les nouvelles du pasteur Bitzius, les traductions de M. Max Buchon, d’énormes citations, un déluge de notes incohérentes et d’extraits dépareillés : en résumé, une collection de feuilles décousues qui n’ont de commun que le fil de la reliure, et où le réalisme est à peine représenté par une trentaine de pages, dont les deux tiers se composent de digressions et d’emportements inutiles. Nous n’en avons pas moins extrait le peu de suc qu’on pouvait en exprimer. Or, ce qui saute aux yeux après une lecture consciencieuse, c’est que les maîtres de la nouvelle école sont aussi embarrassés que leurs élèves, lorsqu’ils montent en chaire pour exposer leurs principes. M. Champfleury nous donne le spectacle assez réjouissant d’un prophète sceptique qui, fatigué d’un rôle étourdiment accepté, épie l’occasion de s’esquiver ; car le zèle de ses fidèles est aussi gênant que la malignité des incrédules. On voit qu’il n’avait pas sérieusement réfléchi aux inconvénients de l’apostolat. Sans doute, il a parfois ses petits bénéfices ; l’admiration des catéchumènes et l’enthousiasme des néophytes n’est pas sans douceur. Il est agréable de se voir fêté p ar un troupeau docile que l’on mène paître où l’on veut. Un auteur trop fécond pour pre ndre le temps d’écrire en français ne doit pas être fâché d’appartenir à une Église où la grammaire n’est pas de première nécessité, où le dictionnaire de l’Académie est mis à l’index, où le goût, la correction, l’élégance et la délicatesse du style sont suspects d’hérésie. Là, du moins, il est assuré de l’impunité, chacun étant trop intéressé à l’indulgence pour ne pas la pratiquer. Il peut compter d’avance sur les caresses, les flatteries, les poignées de main et les accolades
de tous ses coreligionnaires ; il en sera quitte pour les leur rendre à l’occasion. Cette vie de famille n’a-t-elle pas de quoi séduire ? Assurément ; mais ceux qui ne font pas partie de la congrégation la prendront-ils au sérieux ? Il me semble que le bruit des sifflets pénètre déjà comme une menace dans le sanctuaire. A là porte stationne la foule qui atten d ironiquement le passage de la procession. Or, si le grand pontife prête à rire, i l n’y a guère de sécurité pour ses caudataires. Leur faudra-t-il donc affronter l’hilarité des profanes, passer par les verges des pédants, subir des ovations compromettantes, être classés parmi les excentriques ? M. Champfleury s’est peut-être dit tout cela ; et l e doute sera venu, et sa foi aura chancelé ; et, profitant d’un moment où M. Courbet n’avait pas l’œil sur ses hommes, il a cherché une issue pour se dérober. De là les équivoques, les rétractations, les faux-fuyants. Le champion se déconcerte. Horace a bien jeté son bouclier à la bataille de Ph ilippes. On peut être un très-galant homme sans avoir le cœur d’un héros. Or, en généraux prudents, nos chefs d’école ont toujours soin de préparer leur retraite pour le cas où la fortune leur serait contraire. Ils veulent bien appartenir à l’Église triomphante ; ma is l’Église militante leur agrée beaucoup moins. Aussi, quand ils prévoient la défaite, perdent-ils subitement la mémoire. M. Champfleury, par exemple, n’est pas bien sûr d’a voir jamais prononcé le mot de réalisme : petit-êtrea-t-il échappé un jour ; « mais c’était dans l  lui ’emportement de la lutte ; il étaitabasourdipar les cris de la critique. » Il ne savait plus ce qu’il faisait, ce qu’il. disait. Et aujourd’hui le voilà tout disposé à brûler ce qu’il avait adoré. « Ce mot est un grelot qu’on attache de force à son cou : c’est un de ces termes équivoques qui peuvent servir à la fois de couronne de laurier et de couronne de choux. » Il n’aime pas les dogmes ; il n’entend pas restreindre ses facultés ; il conservera toute sa liberté, et « donnera le premier coup de pioche à unecabane qui ne sera pas assez grande pour l’abriter ; car il en être leil ne veut pas se parquer dans un temple, dût- dieu. » Tout cela ressemble fort à une désertion ; et nous nous félicitions déjà du retour de l’enfant prodigue, quand nous nous sommes bientôt aperçu qu’il n’était pas encore temps de tuer le veau gras en son honneur ; car, à côté de ces blasphèmes qui scandaliseront les vrais croyants, se rencontrent des tirades qui nous donneraient à supposer que le réalisme a trouvé son Polyeucte. Après avoir déchir é soncredo,Champfleury court M. tout à coup recueillir pieusement les débris qu’emporte le vent ; et le voici qui rentre dans le giron de M. Courbet, plus entêté que jamais à dé fendre les convictions qu’il semblait renier, mais aussi toujours également discret sur les explications qui seules pourraient convertir les hommes de bonne volonté. Vainement no us le pressons d’illuminer nos intelligences. Il se renferme dans cette réponse qui ne satisfait pas tout le monde : « Je suis réaliste, mais je ne vous définirai pas le réalisme : je ne sais d’où il vient, où il va, ce qu’il est. » Pourquoi donc s’affilier à ce compagnonnage littéra ire qui réclame un brevet d’invention pour des procédés que personne ne compr end, pas même l’inventeur ? Pourquoi prétendre ouvrir à l’inspiration une ère nouvelle ? Pourquoi parler à votre siècle comme si vous étiez le Christophe Colomb d’un monde jusqu’alors ignoré ? A vous entendre, on dirait vraiment qu’avant votre venue le chaos seul existait, et qu’après vous recommencera le déluge ; car ce mot que vous refusez de traduire n’a qu’un sens, et le voici : il signifie que la nature est égarée depuis tantôt deux mille ans, et qu’une récompense honnête est promise à ceux ou celles qui la retrouveront. En d’autres termes, un petit groupe de peintres, de sculpteurs, de romanciers et de poëtes, parmi lesquels semble s’être glissé M. de la Palisse, s’e st avisé de nous apprendre, avec
accompagnement de grosse caisse et d’affiches monum entales, que les yeux sont faits pour voir et les oreilles pour entendre. Voilà le r are secret qu’ont deviné en se cotisant les membres de l’association. Il paraît qu’avant 1849 les plus grands génies de tous les âges étaient sourds et aveugles de naissance. Ils v ivaient dans la chimère et le mensonge. Imitateurs d’imitations, ils n’ont pas plus représenté les fils d’Adam et d’Ève, que les bourgeois de Molinchart ne donnent une idée de l’Apollon du Belvédère ou de la Vénus de Médicis. L’espèce humaine est donc à refai re. Le décret porte qu’elle descendra désormais de laBaigneusede M. Courbet et de sonCasseur de pierres,unis par un nouveau créateur dans le paradis terrestre de l’avenue Montaigne.
II
Si nous n’avons pas obtenu de M. Champfleury la définition, je ne dis pas du réalisme (car chacun a le sien), mais de celui qu’il pratiqu e et dont nous lui laissons la responsabilité, nous avons du moins démêlé, parmi les oscillations d’un esprit qui hésite à suivre un système jusqu’au bout, certaines tendan ces qui trahissent à nos yeux les symptômes de ce que l’on pourrait appelersa vocation réaliste. Nous allons les passer en revue. Un des plus apparents est sa haine profonde contre la discussion. Elle s’exprime avec une violence d’invectives qui n’est plus dans nos m œurs. Elle ressuscite tout le vocabulaire d’injures que nous supposions enfoui so us la poussière des in-folio, dans l’arsenal de la polémique érudite dont le moyen âge fut le champ de bataille. Les héros de ce temps-là paraîtraient presque polis et modéré s devant ses brutalités de langage. « Je regarde, dit-il, le bâton de Polichinelle comm e l’arme souveraine dans les querelles littéraires ; il frappe fort et sec, fait du tapage et amuse le public. »Le bâton de Polichinelle !M. Champfleury est vraiment trop modeste. C’estla massue d’Herculequ’il aura voulu dire. Qu’on en juge par cette litanie : suivant lui, le critique est un catalogueur, un embaumeur, un empailleur, un pédant soporifique, un impertinent, un de ces écrivassiers à tant la ligne qui se jettent dans le s lettres par misère ou paresse. Il appartient à une plèbe d’ignorants, de jaloux et d’ impuissants, qui raisonne, applaudit, contredit, loue et flatte sans conviction. Il fait métier d’assommer les vivants avec les morts. «Il arrose des chardons renfermés sur sa fenêtre dans de vilains vases. —Il est l’eunuque des sociétés modernes,bien plus triste encore que les soprani de la chap elle Sixtine ; car il ne sait ni créer ni chanter. » Qu’ il aille peupler les ménageries ; ne l’appelle-t-on pas tour à tour un âne, un chien, un serpent, une pie, un geai, un paon ? Il brait, il jappe, il siffle, il beugle, il croasse. « Cette vilaine bête mord jusqu’au sang l’homme de génie, et se nourrit de ses tourments. T ranchons le mot, c’est unacarus, et nul médecin ne saurait l’enlever, » Voilà comment un réaliste entend la liberté d’examen. Si on l’applaudit, il le tolère, quoiqu’il n’admette pas en principe le droit qu’a son lecteur d’exprimer un avis sur le livre de l’homme supérieu r qui daigne le distraire. Mais dès qu’on hasarde un blâme, il lève sa canne et vous ap prend à qui vous parlez. Ce genre d’arguments s’appelle lacritique active.Champfleury la conseille fortement à ses M. élèves. Une pièce vous déplaît-elle, leur dit-il : eh bien, « allez au théâtre, sifflez et battez-vous. » Mais pas d’articles, c’est perdre votre tem ps. Imitez ces bons bourgeois de Molière qui, lorsqu’ils sont dans leur tort et ne veulent pas le laisser voir, se fâchent tout rouge, jurent, crient et tempêtent, si bien que dam e Raison a la bouche close autour d’eux et se sauve tout effarée. Son livre donne à la fois la leçon et l’exemple. Et, en cela, il est logique. Le vrai réalisme doit détester inst inctivement tout ce qui ressemble à un contrôle de ce qu’il produit. Quand on proscrit l’a rt, on est tenu de se mettre au-dessus
de la loi. Allez donc reprocher à un appareil photographique de n’avoir rendu ni la vie ni la couleur. Il vous répondra : « Ce n’est pas mon affaire ; ma spécialité est de copier des lignes, des formes et des surfaces. Le modèle en a pour son argent, dès qu’il ne lui manque ni un cheveu ni une verrue. Tant pis pour lui s’il est laid, ou s’il a l’air bête. Je ne suis pas chargé de lui donner l’esprit ou la beauté ; j’ai fonctionné en conscience. » Un réaliste, n’ayant aussi lui d’autre ambition que d’être un instrument de précision, a le droit de s’impatienter si on vient lui répéter qu’il ne voit partout que des difformités physiques ou morales. « Prenez-vous en à la nature particuliè re que je fréquente, vous dira-t-il. C’est elle seule qui vous inspire l’ennui, le dégoût, l’aversion ou l’horreur. Que me parlez-vous du beau, du bien, de la langue, de la tradition ? C’était bon pour nos grands-pères, qui radotaient un peu. Mais nous avons supprimé tou t cela. Pour être écrivain, il suffit, dans notre siècle de progrès, d’avoir bon pied, bon œil, l’ouïe fine, la mémoire sûre ; et, alors, les romans se présentent à vous tout faits. Votre style, c’est le langage des gens qui vous entourent ; votre intrigue, c’est leur biographie. Écoutez, observez, et le tour est joué. Vous pouvez signer l’œuvre, dont le fond ne vous appartient pas plus que la forme. Et si quelque grimaud vous régente, riez-lui au nez. Un écho est infaillible. Renvoyez à la nature ces arriérés qui vous citent à leur tribunal. Elle seule est votre juge. Si elle ne se plaint pas d’être défigurée, soyez sans remords. A toutes les objections vous opposerez cette éternelle réplique : « J’ai vu ceci, j’ai entendu cela. Je suis le secrétaire du premier venu ; mon imagination est une chambre obscure. Et Dieu me garde de retoucher les épreuves que je tire ! Doutez-vous de ma sincérité ? Eh bien, je vous donnerai l’adresse des sujets que j’emploie. Tous mes certificats sont en règle. Tenez, voici ma carte ; mes voisins me connaissent : je suis M. Champfleury, homme d’esprit et réaliste. » D’ailleurs, qu’on le sache bien, il ne travaille pa s pour ces académiciens, ou ces docteurs en Sorbonne, qu’il nomme les matamores du beau langage ; « ceux qui emploient de terribles substantifs campés sur la hanche et suivis d’une foule empressée d’adjectifs galonnés. » Il est et veut rester un po urvoyeur de la librairie au rabais. Son ambition serait, s’il était possible, de n’être lu que par les gens qui ont le malheur de ne pas savoir lire, Il entend faire de la littérature démocratique. Certes, nous ne médirons jamais de la pensée généreuse qui inspirerait à des intelligences élevées le projet de fonder une bibliothèque populaire. Nous ne pesons pas les volumes au poids de l’or, et le bon marché n’est pas nécessairement un signe de mar chandise frelatée. Nous applaudirions donc de tout notre cœur à des écrivains qui voueraient un noble talent à l’éducation du peuple, ou mettraient à la portée de s humbles ces fictions bienfaisantes dont l’illusion passagère fait oublier un instant le poids des rudes labeurs. Mais, tout en nous inclinant devant des sympathies dont nous resp ectons la sincérité, ne sommes-nous pas autorisé à soutenir que les moyens employé s ne répondent pas toujours aux bonnes intentions ? Née à une époque où la politiqu e se faufilait partout, la nouvelle école me semble avoir voulu l’exploiter un peu, en légitimant, par l’inviolabilité des opinions, des défauts qui relèvent beaucoup moins d e la conscience que du sens littéraire. Je sais bien que M. Champfleury n’a jamais porté d’autre cocarde que celle d’un système. Ses romans ne sont pas des brûlots ou des machines infernales ; ils ne tournent ni au pamphlet ni au réquisitoire social. Mais, sans se coiffer du bonnet rouge, ne paye-t-il pas un fâcheux tribut à la politique celui qui confond les fautes de français ou de goût avec les professions de foi, et regarde la peinture de la beauté comme entachée d’aristocratie ? Ne l’accusez pas d’enlaidir à plaisir la nature humaine et de l’humilier par le spectacle de ses misères ; il vous répondrait qu ’il proteste contre l’ancien régime. Il veut réhabiliter les petites gens et les petites choses. Il dit leur fait aux héros polis et bien élevés. Les grands principes de 89 n’ont-ils pas détruit les abus ? Ne sommes-nous pas
tous égaux devant le roman ? N’avons-nous pas tous le droit d’y entrer ? — Je n’en disconviens pas ; et je ne serai jamais l’avocat des privilèges ; j’avouerai même qu’on a jadis un peu abusé des manoirs, des donjons, des tours crénelées, des ponts-levis et de ces amants blasonnés qui se disaient des choses si tendres sous l’ombrage discret des parcs séculaires. Je ne désire pas dû tout qu’on en revienne à M. d’Arlincourt. Mais ne nous forcez pas à regretter presque ses fadeurs, en remplaçant les châteaux par les mansardes, les arrière-boutiques et les tapis-francs. Que le petit dieu Cupidon n’échange pas son carquois contre une hotte, ni son arc contre un crochet. Ne condamnez pas les Grâces à garder les dindons, à être mal peignées, et à faire sonner leurs gros sabots. Ne répétez pas si souvent ce dernier mot ; vous nous f eriez supposer qu’il est le fond du réalisme. Préoccupez-vous un peu moins du costume, et un peu plus de ce qu’il recouvre. Je sais que sous la blouse battent souven t des cœurs très-généreux et très-dignes de l’hospitalité que leur offrirait une sain e littérature. Mais n’imposez pas cet uniforme à tous vos personnages. Réconciliez-vous u n peu avec l’habit noir, et ne l’infligez pas uniquement, comme le bonnet d’âne, à des bourgeois si nuls ou si dépourvus de cervelle, qu’ils cessent d’être danger eux pour l’égalité et peuvent être tolérés par un auteur bien pensant. Nous n’exagérons pas. Le réalisme est persuadé qu’il expie, par la haine des partis, son dévouement à la cause de la démocratie. M. Champfleury a écrit de très-bonne foi la phrase sui vante : « M. Courbet est traité de factieux pour avoir représenté des paysans et des f emmes de village de grandeur naturelle : on ne veut pas admettre qu’un casseur d e pierres vaut un prince ; etla noblesse se gendarme de ce qu’il est accordé tant d e mètres de toile à des gens du peuple. » Voilà ce qui s’appelle, envenimer les questions. Mais nous n’userons pas de représailles. Exprimons seulement quelques doutes s ur l’aptitude pédagogique de ces instituteurs qui réduisent l’éducation aux sentimen ts les plus vulgaires, aux caricatures les plus grotesques, ou même aux spectacles les plus cyniques. N’est-ce pas calomnier l’intelligence ou le cœur de son disciple que de lu i servir des farces dignes des Funambules, des bouffonneries de carnaval, les mystères de la rue Mouffetard, ou bien, sans descendre aussi bas, les platitudes du béotisme provincial ? Nous avons du peuple une meilleure opinion : nous le respectons assez pour avoir foi dans ses instincts les plus élevés ; nous croyons qu’il aime le beau et le gran d, qu’il sait saluer l’idéal de son enthousiasme, qu’il est digne de comprendre Corneille, que les héros sont ses hommes. Mais disons cela tout bas. M. Champfleury ne se con tenterait plus de nous appeler un acarus ;il nous dénoncerait comme un aristocrate au comité réaliste. Car le vieux Corneille est mal vu dans la confrérie. Pour y être admis, il faut jurer haine à la poésie en général et à la tragédie en particul ier. Tout au plus est-elle bonne à endormir, dans une stalle d’orchestre, les infirmités des vieillards que l’habitude conduit encore auxFrançais.allonge la « Notre vers n’est qu’un instrument de torture qui pensée, l’amoindrit, lui casse les os et lui enlève la voix. » Rhythme, mesure, cadence, autant de puérilités « analogues à ces jeux d’enfan ts qui s’amusent à enfiler des baies d’églantier pour s’en faire des colliers rouges. » Si nous rimons encore, c’est uniquement parce que trop de gens ont intérêt à conserver ce mécanisme monotone. Il est le gagne-pain des valets sans conscience. « Qui ferait des c antates, aujourd’hui en faveur de la paix, demain en faveur de la guerre ? Qui acclamerait le roi, puis la république, puis autre chose encore ? Qui flatterait le peuple pour l’appe ler roi, et qui le dirait esclave le jour suivant ? » Il y aura donc, hélas ! toujours des po ëtes, mais uniquement parce qu’ils espéreront obtenir des tabatières princières, pour les mettre en gage au mont-de-piété ; « de même qu’il y aura toujours des polissons qui grimperont aux mâts de cocagne pour décrocher des cervelas. » Pourtant on veut bien fai re grâce aux strophes qui se