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Des géographes hors-les-murs ?

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Cet ouvrage présente des géographes aux itinéraires singuliers. Positionnés aux marges de l'institution, ce ne sont pas pour autant des marginaux, mais des hommes libres qui inventent leur parcours professionnel au fil du temps, des engagements, des projets. Pour la plupart d'entre eux, ces vies nomades sont tributaires d'une conjoncture tragique : la Première Guerre mondiale. Ils sont aussi parmi les premiers à saisir la mutation que constitue la mondialisation.

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Date de parution 15 octobre 2015
Nombre de lectures 10
EAN13 9782336393377
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Sous la direction de
Pascal Clerc et Marie-Claire Robic
Des géographes
hors-les-murs ?
Itinéraires dans un Monde en mouvement
(1900-1940)
Histoire des Sciences Humaines








DES GÉOGRAPHES HORS-LES-MURS ? Histoire des Sciences Humaines
Collection dirigée par Claude BLANCKAERT
Fortes désormais de plusieurs siècles d’histoire, les sciences humaines
ont conquis une solide légitimité et s’imposent dans le monde intellectuel
contemporain. Elles portent pourtant témoignage d’hétérogénéités
profondes. Au plan institutionnel, la division toujours croissante du travail et
la concurrence universitaire poussent à l’éclatement des paradigmes dans
la plupart des disciplines. Au plan cognitif, les mutations intellectuelles
des vingt dernières années ainsi que les transformations objectives des
sociétés post-industrielles remettent parfois en cause des certitudes qui
paraissaient inébranlables.
Du fait de ces évolutions qui les enrichissent et les épuisent en même
temps, les sciences humaines ressentent et ressentiront de plus en plus un
besoin de cohérence et de meilleure connaissance d’elles-mêmes. Et telle
est la vertu de l’histoire que de permettre de mieux comprendre la logique
de ces changements dans leurs composantes théoriques et pratiques.
S’appuyant sur un domaine de recherche historiographique en pleine
expansion en France et à l’étranger, cette collection doit favoriser le
développement de ce champ de connaissances. Face à des mémoires
disciplinaires trop souvent orientées par des héritages inquestionnés et par les
conflits du présent, elle fera prévaloir la rigueur documentaire et la
réflexivité historique.
Dernières parutions
B. Gérard, Histoire de l’ethnomusicologie en France (1929-1961), 2014.
e eN. Hulin, Les sciences naturelles. Histoire d’une discipline du XIX au XX siècle,
2014.
N. Hulin, Culture scientifique et humanisme. Un siècle et demi d’engagement sur
le rôle et la place des sciences, 2011.
É. Chapuis, J.-P. Pétard, R. Plas (dir.), Les psychologues et les guerres, 2010.
C. Blanckaert, De la race à l’évolution. Paul Broca et l’anthropologie française
(1850-1900), 2009.
N. Hulin, L’Enseignement et les sciences. Les politiques de l’éducation en
eFrance au début du XX siècle, 2009
S. Moussa (dir.), Le mythe des Bohémiens dans la littérature et les arts en
Europe, 2008.
Buffon, De l’homme, présentation par M. Duchet, postface de C. Blanckaert,
2006.
S. Collini et A. Vannoni (éd.), Les instructions scientifiques pour les voyageurs
e e
(XVII -XIX siècle), 2005.
M.-A. Kaeser, L’univers du préhistorien. Science, foi et politique dans l’œuvre et
la vie d’Édouard Desor (1811-1882), 2004. Sous la direction de
Pascal CLERC et Marie-Claire ROBIC





Des géographes
hors-les-murs ?



Itinéraires dans un Monde en mouvement
(1900-1940)





















L’HARMATTAN Chez le même éditeur
Dans la collection « Histoire des sciences humaines » :
Marie-Claire Robic, Anne-Marie Briend, Mechtild Rössler dir., Géographes
face au monde. L’Union géographique internationale et les congrès
internationaux de géographie, 1996.
Hèlène Blais et Isabelle Laboulais dir., Géographies plurielles. Les sciences
géographiques au moment de l’émergence des sciences humaines
(17501850), 2006.
Olivier Orain, De plain-pied dans le monde. Écriture et réalisme dans la
egéographie française au XX siècle, 2009.
Illustration de couverture : « Grandes voies de communication », Atlas
général Vidal-Lablache, Paris, Armand Colin, 1918.
© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-07227-2
EAN : 9782343072272Introduction

Nul souci d’utilité ou de rendement : j’étais installé dans un carrefour de
pistes précaire et encore mal débroussaillé, mais dont on pouvait pousser des
reconnaissances, selon son gré, dans tous les horizons.
(Julien Gracq, 1992 : 149-150)
[M]ais il faut bien dire que jusqu’alors les grandes questions dont nous
devinions, plus ou moins confusément, qu’elles domineraient notre siècle, ne
nous étaient guère posées qu’à travers les leçons de nos maîtres géographes.
(Pierre Vilar, 1962 : 12)
Loin de la tranquille « tour d’ivoire » dans laquelle se seraient
enferemés les professeurs au début du XX siècle pour assurer la clôture
impliquée par la professionnalisation universitaire, les géographes auraient-ils
affronté plus que leurs confrères de Sorbonne et d’ailleurs la turbulence
du monde ? Auraient-ils conservé une liberté de pratiques peu compatible
avec le « système disciplinaire » (Blanckaert, 2006) dans lequel la
géographie s’était engagée aux côtés de sciences concurrentes, telles la
sociologie et l’histoire ? C’est ce que suggèrent, à rebours d’une mémoire
culturelle tenace, plusieurs témoignages d’étudiants des décennies
19201930 sensibles à leur ancrage dans l’actualité et à « la puissance
d’entraînement qu’exerçait alors la géographie » (Duby, 1974 : 11).
Non que les géographes soient indemnes de l’apologie de la science
1pure professée par les maîtres de l’Université républicaine , au contraire.
Un long processus démarré sous le Second Empire au moins et des
conflits récurrents entre hérauts d’une géographie appliquée et tenants
d’un savoir formateur, facteur d’intelligibilité plutôt que d’action sur le
monde, ont abouti à l’adoption de cet idéal par les patrons de ce que l’on
commençait à appeler l’école française de géographie, au début des
années 1900. Les controverses sur les contenus de l’enseignement scolaire,
________________
1. Cf. la finalité de l’université vue par Alfred Croiset, longtemps doyen de la
Sorbonne : « Servir les progrès de la science et former de futurs savants, répandre dans le
public la connaissance des résultats les plus généraux établis par la recherche scientifique,
préparer des étudiants à certains grades professionnels » (selon un éloge funèbre de
Croiset cité par Olivier Dumoulin, 1985 : 134). 8 Pascal CLERC et Marie-Claire ROBIC
préparatoires à la grande réforme de 1902 (Gispert, Hulin, Robic, 2007),
les débats sur les finalités de l’enseignement supérieur (généraliste,
culturel versus professionnel), menés lors des nombreux congrès
internationaux réunis à Paris en 1900, ont mobilisé des réseaux qui ont tendu
à se déconnecter les uns des autres, comme si se produisait un grand
partage entre une géographie pure, victorieuse, et une géographie
engagée : les « groupes de géographes de la “tour d’ivoire” », selon
l’ex1pression de Marcel Dubois (1914), et les autres. Dès lors un Emmanuel
2de Martonne , jeune professeur à l’université de Lyon, pouvait prétendre
en 1908 réorienter les pratiques de la société de géographie locale en
direction de la « vraie géographie moderne ». Au même moment, l’un de
ses aînés, Pierre Camena d’Almeida, professeur à l’université de
Bordeaux, se félicitait que la géographie ne fût plus une « science à la
mode », et qu’il lui restât « la mission plus obscure et plus féconde
d’initier un petit nombre de travailleurs à des recherches qui ne sont pas sans
beauté sévère ni même sans utilité pratique » (Camena d’Almeida, 1910,
cité par Berdoulay, 1981 : 145). Initiation et ésotérisme semblaient
désormais requis par les maîtres universitaires pour pouvoir parler au nom de
la géographie.
Mais ne faut-il pas étendre l’enquête à une masse plus anonyme que la
vingtaine de professeurs composant le gotha de la géographie, dans la
« république des universitaires » (Charle, 1994), et observer le quotidien
des pratiques de recherche et de publication tout autant que les
chefsd’œuvre constitués par la thèse d’État, passage obligé pour être admis
dans le sérail, ou les grands articles et ouvrages retenus par la mémoire
disciplinaire ?
Rassembler des études sur les « hors-les-murs », des « marginaux » ou
des « hétérodoxes » de la géographie, tel a été le projet initial de cet
ou3vrage . Nous sommes partis du constat que, les principales figures de
« l’école française de géographie » étant connues, leurs pratiques
professionnelles et les dimensions de la matrice disciplinaire qui les lient
________________
1. Cf. le propos, un peu aigri, de M. Dubois, professeur de géographie coloniale à la
Sorbonne : « Il est de mode, je le sais, dans certains groupes de géographes de la “tour
d’ivoire”, de railler cette tournure d’esprit pratique et nationale de nos Sociétés de
géographie. […] Pour ma part, […] je n’ai nul repentir d’avoir mené une vie de pèlerin,
pour servir la cause de la géographie appliquée à nos besoins nationaux d’éducation et
d’expansion » (Dubois, 1914 : 863).
2. Emmanuel de Martonne (1873-1955) a suscité une abondante bibliographie
(notamment Baudelle, Ozouf-Marignier, Robic, 2001 ; Boulineau, 2001 ; Bowd, 2012 ;
Hallair, 2007).
3. Cf. une journée d’études sur le thème « Géographes hors-les-murs. Marginaux et
hétérodoxes de l’école française de géographie » organisée en septembre 2008 au Centre
de recherches historiques et juridiques de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Introduction 9
1étant bien explorées , l’historiographie de la géographie française
demeurait toutefois fort lacunaire. Nombre de personnages qui, sans être
sur le devant de la scène, ont contribué régulièrement à la production
géographique restent à découvrir ; des géographes connus mais
hétérodoxes par rapport à la ligne épistémologique dominante méritent
examen ; des pans entiers de la profession sont méconnus, telles la
géographie coloniale et la géographie enseignée dans les écoles de
commerce et dans les écoles militaires. La dépendance de la géographie à
l’égard de l’enseignement scolaire a laissé dans l’ombre d’autres formes
d’activités dans lesquelles les géographes se sont impliqués, qu’il
s’agisse de diplomatie, de renseignement, d’expertise politique ou
économique, d’aménagement du territoire avant la lettre, etc.
Plusieurs des lacunes recensées dans cette historiographie ont été
comblées par l’ouverture, au cours de la décennie passée, de thèses,
d’habilitations à diriger des recherches et de nouveaux chantiers. Ces
travaux sont ancrés dans les études sociales et spatiales des sciences
(Baudelle, Ozouf-Marignier, Robic, 2001 ; Clerc, 2013) et dans les
études post-coloniales (Blais, Deprest, Singaravelou, 2011 ; Deprest, 2009 ;
Singaravelou, 2008 et 2011). Ils relèvent aussi de questionnements
transdisciplinaires suscités par les questions identitaires (Bleton-Ruget,
Poirrier, 2006), les enjeux urbains ou environnementaux (Berdoulay,
Soubeyran, 2002), la mondialisation (Arrault, 2007) ou les cultures de guerre
(Ginsburger, 2010). Aux nouveaux regards de géographes sur leur champ
disciplinaire s’ajoutent alors des travaux de chercheurs issus de domaines
variés : historiens, sociologues, politistes, spécialistes de l’urbanisme, du
patrimoine, etc., dont les investigations rendent compte, à leur aune
propre, de l’implication des sciences sociales dans des champs
d’expertise, de carrières de géographes ou d’individus formés
initialement à la géographie et qui en font ressource pour leur activité
professionnelle. On analysera ci-dessous quelques-uns des apports majeurs de
ces travaux qui ont contribué par de nouvelles grilles de lecture à
l’enrichissement de la connaissance du champ de la géographie, des savoirs
géographiques et des géographes.
Ont été regroupés ici des travaux centrés sur des figures mixtes de
géographes, des itinéraires singuliers, des allégeances diverses à la
géo________________
1. Sans dresser de bibliographie exhaustive, on signalera quelques références
récentes sur cette école de géographie (Baudelle, Ozouf-Marignier, Robic, 2001 ; Orain,
2000 et 2009 ; Robic, 2003) et une anthologie de géographie française (Robic, Tissier,
Pinchemel, 2011). La série Geographers. Bio-bibliographical studies (Mansell puis
Bloomsbury) consacre un volume annuel à des monographies de géographes. Cette
bibliographie s’est enrichie récemment de nombreuses publications consacrées aux
« savoirs géographiques », portant notamment sur la période précédant
l’institutionnalisation de la discipline (Besse, Blais, Surun, 2010), et sur l’œuvre et la personne d’Élisée
Reclus (voir Ferretti, 2014 ; Reclus, 2014). 10 Pascal CLERC et Marie-Claire ROBIC
graphie, qui sont pour la plupart des monographies inédites. La consigne
aux auteurs était d’éclairer ces parcours intellectuels et de vie au crible
d’une situation spatiale, la position « hors-les-murs », que ces
personnages (souvent des personnalités fortes) pourraient avoir subie ou choisie,
explorée, exploitée, expérimentée, durant leur existence. Les multiples
expériences et rencontres qui se sont opérées dans les Balkans avant,
pendant et après la Grande Guerre, nous ont conduits à accorder à cet
espace marginal de l’Europe une place particulière. La curiosité –
puisqu’il s’agissait pour la plupart de personnages peu ou mal connus –
aurait suffi à justifier le rassemblement de telles études de cas.
Mais, au vu des connaissances que nous pouvons avoir du champ,
existe-t-il des modèles, ou des métaphores plus appropriées que d’autres
(et en particulier celle du « hors-les-murs » proposée comme outil), plus
heuristiques, pour interpréter ces itinéraires ? Quels éclairages originaux
la connaissance de chacun et de tous ces cas singuliers apporte-t-elle sur
la géographie et, plus généralement, sur celle des sciences humaines et
eXX siècle ? C’est ce que nous avons sociales des premières décennies du
aussi tenté d’estimer en introduction et en conclusion de l’ouvrage.
Une tension entre autonomie et ouverture ?
Plutôt que de clôture universitaire et de fermeture disciplinaire, il
pourrait être plus pertinent de penser en termes de tension entre des
possibles, la recherche pure et la géographie appliquée. En effet, on a montré
que, de la Grande Guerre à la veille de la Seconde Guerre mondiale, le
gotha universitaire avait participé « d’une tension entre l’isolement dans
la chaire et la tentation de l’action » (Robic, 1996 : 27). Qu’il s’agisse de
contribuer à la mobilisation de guerre, au redressement économique
national et régional d’immédiat après-guerre, à la modernisation voire à la
« rationalisation » du territoire, à des enquêtes ciblées de sciences
humaines, les géographes ont contribué collectivement et par des initiatives
indépendantes à l’application de leurs savoir-faire à ce qu’ils
considéraient comme des problèmes territoriaux. Ils se muaient volontiers en
poseurs de diagnostic, voire en thérapeutes, tout en continuant à
professer, en général, l’objectif d’une « recherche scientifique » sans entrave
1pragmatique (Cholley, 1942 : 126) . Et ils œuvraient à l’autonomisation
________________
1. Cf. la profession de foi d’André Cholley, l’un des patrons de la géographie
française des années 1930-1950 : « Le but de l’Enseignement Supérieur doit être avant
tout la formation technique des travailleurs qui se consacrent à la recherche scientifique,
et leur groupement en vue d’assurer la coordination des efforts. Dans nos Facultés des
lettres, en particulier, cette fonction essentielle a été entravée et même faussée par une
préoccupation d’ordre pratique : assurer à l’Enseignement secondaire, notamment, le Introduction 11
de leur discipline – celle-ci s’est parachevée, selon les normes du système
universitaire français de l’époque, par la création de l’agrégation de
géographie, en 1943-1944, qui a donné à la discipline sa totale indépendance
par rapport à l’histoire, mais le Diplôme supérieur de géographie et la
thèse de géographie ont été reconnus dès les années 1890. Des recherches
sur les pratiques des géographes universitaires ou formés à la «
géographie moderne » (selon leur propre expression) ont confirmé leur
appétence pour la participation à des actions de développement régional
et permis de découvrir au total la « capillarité existant entre la fondation
des chaires ou laboratoires de géographie et l’essor d’une sensibilité
régionale au développement économique » (Ozouf-Marignier, Robic,
2001 : 363). Les géographes français ont manifesté particulièrement, au
cours de l’entre-deux-guerres, comme leurs collègues étrangers – mais
avec une moindre acuité –, une propension à envisager l’expertise
géographique comme un nouvel horizon de leur activité intellectuelle
(Robic, 2009).
Si une tension entre science pure ou recherche scientifique et
géographie appliquée s’exprime parfois ouvertement, elle demeure en
général celée. D’abord, les universitaires ont pratiquement tous engagé leur
expertise de géographes pendant la Première Guerre mondiale, mais
comme en une parenthèse patriotique qu’ils ont occultée par la suite.
Cette éventuelle tension ne transparaît pas non plus dans les publications
savantes, les auteurs y faisant très peu état de leurs interventions hors de
la chaire – qu’il s’agisse de rendre compte des activités de guerre ou de
leurs engagements d’ordre national ou local dans l’urbanisme, le
régionalisme, l’aménagement du territoire.
Beaucoup de facteurs, externes et internes, ont conduit à cette
discrétion :
– Incompréhension de certains milieux face à des innovations
conceptuelles de géographes qui allaient à l’encontre de pratiques
professionnelles classiques. C’est le cas, par exemple, lors de la
préparation des traités de paix, de suggestions qui ne pouvaient pas être
entendues des militaires ni des diplomates, parce que, préférant le
maintien de relations fonctionnelles liant des territoires proches au
tracé linéaire de frontières, les propositions des géographes ne
concordaient pas avec les normes habituelles des traceurs de frontières
(Ginsburger, 2010).
– Modestie relative de la corporation des géographes quant aux
innovations qu’ils ont insufflées dans les champs nouveaux de l’action
territoriale ; cette réserve est particulièrement manifeste chez
certains d’entre eux, tel Albert Demangeon (Wolff, 2005), qui n’osait
________________
recrutement de ses cadres » (Cholley, 1942 : 126) ; une critique des contraintes,
pédagogiques ici, qui détournent l’activité universitaire de sa finalité légitime. 12 Pascal CLERC et Marie-Claire ROBIC
pas ou ne savait pas valoriser l’inventivité des géographes en matière
de régionalisme ou d’urbanisme : une discrétion inhérente à une
position dominée dans le champ académique, où afficher une réussite
dans un champ exogène serait risquer de déroger ?
– Accaparement de nouvelles scènes de compétence professionnelle
par des spécialistes déjà parties prenantes des sphères d’action qui
les construisaient (comme les municipalités), tels les architectes et
les ingénieurs de réseaux qui se reclassaient dans l’urbanisme des
plans d’extension de villes de l’après première guerre mondiale, par
exemple (Berdoulay, Soubeyran, 2002 ; Gaudin, 1987 ; Robic,
1996).
– Discontinuité temporelle et spatiale des opportunités d’action,
causant perte de mémoire, absence de tradition et repli sur la fonction
principale, l’enseignement et la recherche académique.
– Confort d’une situation universitaire où la géographie a bénéficié,
comparée à l’histoire du moins, de créations notables de postes
durant l’entre-deux-guerres (Dumoulin, 1983). En outre, la «
vocation » pédagogique de la géographie assurait aux universitaires un
public, des débouchés pour les étudiants, des revenus (liés par
exemple à la direction de manuels scolaires), des réseaux sociaux
liés à l’école primaire. Il en est ainsi du réseau d’instituteurs
qu’Albert Demangeon a mobilisé durant toute sa vie professionnelle,
d’abord comme divulgateur de la « géographie moderne » puis
comme directeur de collections (Wolff, 2005), et enfin comme
maître d’enquêtes collectives financées grâce aux fondations
américaines qui ont contribué au développement de sciences sociales
appliquées (Mazon, 1985).
– Isolement de spécialistes en nombre restreint disséminés sur le
territoire : faut-il rappeler que les tâches potentielles d’enseignement, de
recherche et de travaux « annexes » n’a reposé, des années vingt aux
années quarante, que sur une vingtaine de géographes universitaires,
chaque titulaire de chaire dans une université régionale devant
couvrir à lui seul l’éventail de la discipline, et seuls les Sorbonnards
pouvant prétendre à une spécialisation (Bataillon, 2009 ; Broc,
1993 ; Chevalier, 1996) ?
– Dédain culturel pour cette discipline scolaire, qu'a déploré l’un des
protagonistes de la géographie française des années 1930-1970 et
analyste de son évolution séculaire, André Meynier (1969 : 115). Introduction 13
1– Ou encore méconnaissance de cette science vivante de la période
1905-1939, la géographie devenant alors « science normale », au
sens de Kuhn, son émergence étant encore toute proche.
Pour accréditer l’existence de cette tension entre science pure et
action, on peut relever trois genres de signes, qui peuvent se croiser : des
témoignages individuels d’une frustration ou d’une conscience
malheureuse, l’inscription en creux, dans la visée cognitive et dans l’outillage
collectif des géographes, d’un monde concret et agité, et enfin la
référence insistante à des marges qui sont comme un horizon signifiant de
leur activité.
Les traces d’une aspiration à une pratique scientifique moins entravée
par règles académiques et habitudes d’école apparaissent fugitivement
sous la plume des universitaires les plus reconnus. Elles affleurent dans
des notices nécrologiques consacrées à des figures d’outsiders tels Louis
Laffitte (1873-1914 ; fig. 1) ou Jacques Levainville (1869-1932). Le
premier, diplômé de géographie à la Sorbonne, devenu spécialiste de
navigation fluviale, a été promu Secrétaire général de la Chambre de
commerce de Nancy et président de l’Office économique de
Meurthe-etMoselle, et à ces titres a été l’organisateur d’unions industrielles
régionales et d’expositions internationales (Sevin, 2001) ; le second, d’abord
militaire, a été aussi industriel et géographe (formé notamment à Lille par
Albert Demangeon), est devenu spécialiste de transport minéralier et a
occupé la fonction de président de la Société française des mines (Clout,
Gay, 2004). L’évocation de ces destins professionnels suscite parfois la
nostalgie d’une liberté perdue, car ils incarnent aux yeux des géographes
de métier l’indépendance de « ceux qui, n’étant pas professionnellement
géographes, sont des recrues précieuses, parce qu’ils apportent en eux un
esprit détaché des traditions d’école, plus libre et plus spontané »
(Demangeon, 1932 : 218). Cette évocation soulève aussi l’admiration
pour des carrières utiles, ancrées dans des programmes économiques et
sociaux modernisateurs, tel celui des milieux industriels de Nancy, « où
l’on sent si nettement la nécessité, les conditions et les bienfaits d’une
coordination étroite entre les recherches scientifiques et les applications
________________
1. Cf. les formules de Julien Gracq, rappelant son enthousiasme de jeune Normalien
fasciné par la géographie, durant sa formation au début des années trente (Gracq, 1992 :
148-150, ci-dessus en exergue) et qui confiait en 1978 ses impressions d’étudiant dans un
entretien avec Jean-Louis Tissier : « La géographie commençait, elle n’avait presque pas
d’ancêtres, on lisait les contemporains. Elle était en train de se faire. Je suis content
d’avoir étudié la géographie à ce moment où l’on pouvait encore, un peu
superficiellement, tout saisir ensemble ; s’occuper à la fois de la morphologie, des
transports, de l’habitat, de l’économie, de l’aménagement rural » (Gracq, 1995 :
11941195). 14 Pascal CLERC et Marie-Claire ROBIC
industrielles ou les entreprises commerciales » (Raveneau, 1914-1915 :
453).


Figure 1. Portrait de Louis Laffitte
(Archives d’Anne Bouzigon, petite fille de Louis Laffitte)
Louis Laffitte, probablement à l’époque de l’Exposition universelle de Nancy (1909) dont il a été
Directeur général, alors qu’il était Secrétaire général de la Chambre de Commerce de Nancy et
rédacteur en chef du Bulletin de l’Office économique régional.
Introduction 15
Les moments de crise sont favorables semble-t-il à l’introspection et à
l’aveu implicite d’une aspiration à l’action ; les périodes de guerre et
d’immédiat après-guerre concentrent en tout cas des références exogènes
explicites, comme Galliéni et Lyautey, militaires et concepteurs de
politiques de colonisation originales. De 1916 à 1945, au moins cinq
géo1graphes consacrent une étude à ces deux figures coloniales dont ils
soulignent l’heureuse combinaison de jugement, d’efficacité et de sens du
terrain à conquérir. Panégyrique de la simplicité et de l’anticonformisme
de Galliéni : « Galliéni avait des curiosités multiples et concrètes, et il
avait une façon directe et simple de les satisfaire que n’aurait pas eue un
intellectuel empêtré d’objections » (Gautier, 1916 : 311) ; valorisation de
son goût de l’action : « Toute ma vie, tout le long de ma carrière militaire
et coloniale, je me suis efforcé de placer l’action au-dessus de tout » (cité
par Musset, 1937 : 388) ; hommage à l’inventivité stratégique d’un
Lyautey, inspiré par Galliéni, en matière de guerre coloniale :
« L’occupation militaire consiste moins en opérations militaires qu’en
une organisation qui marche. Que signifie cette organisation qui
marche ? C’est l’organisation du territoire conquis qu’on établit, non pas
derrière le front actif, mais en marchant pas à pas au fur et à mesure que
les armées avancent » (Gottmann, 1946 : 276, italiques de l’auteur). Ces
stratèges qui sont volontiers des champions de l’action peuvent être des
2modèles pour penser l’aménagement de l’espace géographique .
Les organes collectifs mis en place par les géographes universitaires,
particulièrement leur revue, les Annales de géographie (créée en 1891 par
Marcel Dubois et Paul Vidal de la Blache pour constituer, selon l’avis
aux lecteurs, un « organe autorisé » de la profession), témoignent aussi
d’une nécessaire inscription dans un monde concret qui est en partie
dissonant par rapport à la pratique de géographie « rationnelle » qu’ils
revendiquent. La collision entre l’idéal de savoir désintéressé qui anime la
plupart des géographes universitaires et les interpellations de l’actualité
affleure, comme on vient de le voir, dans certains textes secondaires
publiés dans la revue, telles les notices nécrologiques. Les enjeux de cette
prise sur le monde contemporain s’expriment surtout dans la tenue de
rubriques apparemment mineures, comme la « chronique géographique »
créée dès les premiers numéros de la revue. Les directeurs des Annales
________________
1. Cf. Gautier, 1916 ; Musset, 1937 ; Gottmann, 1987 [1943] ; Gourou, 1946 ; Dresch,
1946.
2. Dans un entretien accordé à Jean-Louis Tissier et Marie-Claire Robic, Jean
Gottmann (1990) affirme que c’est la lecture de Lyautey qui lui a inspiré la notion
d’organisation de l’espace qu’il a introduite en géographie politique dans la décennie
1940, tandis que selon Pierre Gourou, spécialiste de géographie tropicale, Galliéni est sa
source d’inspiration pour sa notion de « techniques d’encadrement », devenue «
techniques de contrôle territorial ». 16 Pascal CLERC et Marie-Claire ROBIC
disqualifient d’emblée les « dernières nouvelles » des bulletins des
sociétés de géographie, pour substituer à ce qu’ils estiment être un glanage
d’informations hétéroclites sur l’état du monde l’exercice du « métier de
géographe » : « Qui de nous, débordé par la surabondance des nouvelles
qui sont envoyées de tous les coins du monde avec une fiévreuse rapidité
n’éprouve le besoin de se ressaisir : de classer ces matériaux de
provenance et de nature si diverses, pour mettre vraiment au courant, non par
accumulation pure et simple, mais par annexions lentes et rationnelles,
notre fonds de connaissances ? » (Annales de géographie, 1891, I : I-II).
Le défi que veulent relever les directeurs de la revue est de se distinguer
tant des explorateurs, des « amateurs » qui animent les sociétés de
géographie, que des journalistes, et pour ce il leur faut lier des
renseignements puisés à des sources hétérogènes et exogènes au prix d’« une
discipline, une méthode, de la suite dans les informations comme dans les
études » (ibid. : II). « C’est un genre d’ouvrage intermédiaire qui fait
défaut chez nous », estiment-ils (ibid. : II). C’est cette fonction
intermédiaire de renseignement organisé sur l’actualité du monde que visent
effectivement les chroniqueurs de la revue, tel M. Zimmerman (Clerc,
2014b et dans ce volume). À partir des années trente, les revues de
géographie régionales, dirigées désormais par des universitaires, assument
sur leur propre espace de référence une « fonction de veille régionale
informationnelle et d’actualisation des données » (Lefort, 2011 : 165).
Cependant, il y a un contraste entre la mobilisation de l’information sur
ce monde en mouvement et son organisation par la science. La
Bibliographie associée aux Annales de géographie accorde effectivement une
place considérable à la documentation économique : la rubrique qui lui
est consacrée couvre régulièrement plus de la moitié des pages dévolues à
1la partie de géographie humaine . Cette masse documentaire est issue
d’organismes de renseignement les plus divers, ce qui suppose un réel
investissement des géographes des Annales vers ce champ que nous
appellerions l’intelligence économique. En revanche, la géographie
économique est une branche relativement dépréciée de la discipline, qui ne
donne guère lieu à des travaux académiques.
________________
1. Sur l’organisation de cette Bibliographie et son évolution, voir Robic, 1991. De
1900 à 1939, au sein de la partie dite Générale consacrée à la Géographie humaine, la
place accordée à la Géographie économique varie de 10 à 21 pages, soit entre 57% et 77%
des pages de cette partie (le reste est composé de « Généralités » et de « Géographie
politique »), ce qui correspond à 2,9% à 5,5% du total des pages du volume (où l’essentiel
des informations est recensé au titre de la Géographie régionale). Introduction 17
Une nébuleuse et des réseaux :
une meilleure métaphore que celle de la tour d’ivoire et ses marges ?
eSi tour d’ivoire il y a, durant la première moitié du XX siècle, elle est
entourée de marges actives dont nombre d’études montrent la consistance
en termes de modèle de pensée ou d’action, de source d’informations, de
contacts, de collaborations.
– Le monde militaire en relève assurément, tant de façon
fonctionnelle, par le rôle du Service géographique de l’armée et de ses chefs
dans le fonctionnement de la science géographique nationale et par
celui de l’enseignement dispensé dans les écoles militaires
(SaintCyr, École navale, etc.), qu’à travers ces personnalités modèles de
1« coloniaux », évoquées précédemment .
– Le champ de l’information économique générale constitue aussi un
espace fortement connecté à l’activité universitaire, malgré les
réti2cences officielles des « notables » de la géographie à l’extension
des matières très liées à des cursus professionnels, pouvant mener à
des carrières commerciales ou/et coloniales.
– Un monde de l’expertise économique et spatiale se dessine aussi à
3travers la valorisation de figures d’industriels, d’ingénieurs , de
spécialistes de questions territoriales formés initialement à la
géographie, ou qui se rapprochent des universitaires géographes pour
échanger instruments de diagnostic et légitimité professionnelle.
– Moins connue que cette interaction, une carrière dans le champ
international participe de ces marges actives : la carrière diplomatique
est parfois le fait de géographes de formation et, plus fréquemment
4peut-être, le journalisme , et la participation comme enseignant,
________________
1. Voire de façon privée : nombre de géographes universitaires comptent parmi leurs
ascendants ou descendants des militaires de carrière (Broc, 1993).
2. Terme employé par Antoine Prost pour qualifier les universitaires et les professeurs
des grands lycées parisiens, qui dominent leur discipline (cité dans Gispert, Hulin, Robic,
2007 : 33).
3. Cf. Jean Majorelle, auteur de cartes industrielles de la France, qui sera
viceprésident de l’Association de géographes français (Markou, 2001).
4. On pense à Augustin Bernard, entre autres directeur des Questions diplomatiques et
coloniales, à Yves-Marie Goblet, journaliste au Temps, ou encore au moins connu René
Pinon (1870-1958). Historien-géographe de formation, contributeur occasionnel aux
Annales de géographie et objet de recensions dans la Bibliographie, proche de Jean
Brunhes (1901), Pinon a milité à ses côtés en 1897-1900 pour que les enseignements
universitaires de géographie puissent contribuer à des carrières extra-universitaires ; il a
aspiré lui-même à un enseignement universitaire de géographie commerciale, notamment
à Dijon, mais c’est l’historien Henri Hauser qui a obtenu cette situation et qui a créé un
Institut de géographie à l’université dijonnaise en 1902 ; il s’est consacré à la question de
l’Extrême-Orient (cf. La lutte pour le Pacifique, 1912) et finalement à l’histoire 18 Pascal CLERC et Marie-Claire ROBIC
comme expert, aux nombreuses instances internationales créées à
l’issue de la Première Guerre mondiale ou pendant les années vingt
et trente les attirent aussi.
Ne faudrait-il pas alors préférer à la métaphore de la tour d’ivoire
1celle d’une nébuleuse et de ses réseaux ? Le modèle en serait cette
nébuleuse que composent les géographes universitaires et leurs collègues de
l’enseignement secondaire les plus proches, ainsi que les géographes
« assimilés » qui sont insérés dans les organisations professionnelles
officielles, telle l’Association de géographes français (AGF) créée en 1920.
Plusieurs études révèlent aussi l’existence de réseaux plus hétérogènes,
tels ceux qui animent les missions culturelles à l’étranger, auxquels
contribuent les universitaires et autres hommes d’influence (Delfosse,
1998) et ceux qui naissent d’alliances politiques et économiques,
comprenant des géographes de métier, dont plusieurs monographies révèlent
des traits récurrents.
Les présentations indigènes de la « profession géographe » débordent
en effet largement la référence aux seuls universitaires. Ainsi les listes
des enseignements de géographie, publiées au tournant des années 1900
dans les Annales, citent les chaires et les postes subalternes des facultés
des sciences, des enseignements de chambres de commerce, ceux de
divers établissements parisiens et des grandes écoles spécialisées telles
2Sciences Po. La liste des membres de l’AGF, qui comporte près de 130
noms en 1922 alors même que le règlement de 1920 a limité à 100
l’effectif, comprend des professeurs de lycée, quelques explorateurs,
responsables d’agences coloniales, éditeurs, ingénieurs et journalistes. De
même les collections spécialisées dirigées par des patrons universitaires
reposent sur des « écuries » d’auteurs dont certains sans attache avec
l’université ou disposant de liens lâches avec la discipline mère (fig. 2).
Les grandes collections de prestige consacrées à une Géographie
universelle, qui veulent attester de la maturité de la géographie moderne (ou
d’un nouvel accomplissement de la géographie), regroupent aussi des
géographes au pedigree varié (fig. 3). Enfin, les cartes des lieux de la
3documentation géographique, éditées par Martonne en 1947 manifestent
le foisonnement des espaces de savoir, des lieux-ressources, des
institutions publiques et privées et donc des acteurs sur lesquels repose la
fabrique géographique. Grâce au choix de représentation cartographique
________________
diplomatique (sources : archives Mariel J. Brunhes-Delamarre ; Arrault, 2007 ; Marin,
Soutou, 2006 ; voir Pinon, 1898).
1. Cf. la formule de Christian Topalov (1999).
2. Cf. la liste publiée par Nicolas Ginsburger (2010).
3. Un volume préparé avant la guerre, ce qui importe au vu des abondantes créations
institutionnelles de la Libération : INSEE, INED, etc. Introduction 19
adopté par l’auteur, la spatialité de cette fabrique de savoir apparaît
visuellement avec un centre majeur, Paris, une assiette nationale et une
extension mondiale réduite ici à des implantations coloniales (fig. 4).
Par ailleurs, des recherches approfondies consacrées à la façon dont
les géographes des années 1900 à 1940 environ ont traité de thèmes
topiques comme la régionalisation et la mondialisation montrent à la fois un
pareil foisonnement d’acteurs géographes concernés par ces questions et
leur intrication avec bien d’autres acteurs issus d’horizons intellectuels et
de mondes sociaux diversifiés. Jean-Baptiste Arrault (2007) fait ressurgir
ainsi, avec la précocité de l’invention du « mondial » (terme et notion
apparus dans les années 1890-1900 en France), la densité d’auteurs qui
contribuent à cette émergence du Monde, qu’ils soient géographes,
économistes, politistes, Français ou étrangers, universitaires, enseignants
d’écoles de commerce, publicistes, diplomates, écrivains, etc. L’analyse
des circulations des thématiques mondiales, souvent par des comptes
rendus plutôt que par des productions géographiques, met en valeur, plus
encore que les figures universitaires reconnues, des travailleurs des
marges, « la foule des petits, des obscurs, des sans-grades, sans lesquels
1rien n’aurait été possible » qui sont souvent des inventeurs ou des
passeurs… Un acteur exemplaire de cette foule serait Pierre Clerget
(18741962), très créatif dans cette construction collective du Monde émergent
et d’une géographie économique innovante. Ce professeur de l’École
supérieure de commerce de Lyon, devenu directeur de l’établissement,
est aussi l’un de ces personnages-palimpseste découverts par des
spécialistes de tout bord comme l’un des oubliés de leur panthéon. Il a été
notamment promu par une critique approximative comme « inventeur »
2de l’urbanisme .
De même, Jacquemine Garel (2000), en ciblant la construction sociale
d’une notion géographique – celle de « groupement régional » inventée
par Paul Vidal de la Blache dans les années 1910 au cours d’une
recherche inspirée par le réformisme régionaliste –, a tâché de reconstituer
les réseaux d’actants qui ont produit la notion plus durable mais
mouvante de « région économique » lancée par le ministre Étienne
Clémentel en 1917. Cette approche de sociologie des sciences met à jour
elle-aussi la multiplicité des types d’acteurs intéressés à une même
question et interagissant par articles, débats ou propositions législatives :
géographes, universitaires ou non (tel Camille Vallaux),
historiens-géo________________
1. Selon l’expression de Meynier (1969 : 6) parlant alors de la période « d’éclosion »
de la géographie (1872-1905).
2. Cf. les nombreuses études auxquelles il a donné lieu (notamment Roncayolo,
Paquot, 1992 ; Robic, 2003 ; Walter, 2007 et 2011 ; Baranzani, 2011) ; voir le point
biobibliographique et les nombreuses analyses que J.-B. Arrault lui a consacrés dans sa thèse
(2007 : 121) ; voir dans cet ouvrage le chapitre de Mercedes Volait. 20 Pascal CLERC et Marie-Claire ROBIC
graphes (Henri Hauser), juristes (plusieurs thèses de droit consacrées aux
régions économiques ou administratives sont défendues durant les années
vingt et trente), économistes, hommes politiques, ingénieurs, dirigeants
de chambres de commerce, fonctionnaires d’administrations centrales,
etc.


Figure 2. Titres et auteurs de la collection « Géographie humaine » dirigée par Pierre
Deffontaines chez Gallimard, arrêtée ici en 1958
(Troisième de couverture du volume L’homme et les volcans, 1958)
Sur les 24 auteurs, une dizaine seulement ont suivi une formation géographique, peu d’entre eux ont
eu une position universitaire, les Normaliens sont quasi absents de la liste. Introduction 21

Figure 3. Une première esquisse de la distribution de la Géographie universelle dirigée
par Paul Vidal de la Blache et Lucien Gallois (Carnet 28 de Vidal de la Blache. Archives Vidal
de la Blache, Bibliothèque de géographie, Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne)
On reconnaît sur ce document qui date probablement de la fin de 1907 ou du début de 1908 les noms
de Gallois (France), Demangeon (Nord-Ouest de l’Europe), Martonne (Europe de l’Est), Brunhes
(Europe méridionale), Camena d’Almeida (Europe du Nord), Camena d’Almeida, Raveneau (Asie
Nord et centrale), Maurette (Asie occidentale), Sion (Asie orientale), Bernard, Vacher (Afrique du
Nord), Blanchard (Afrique Centre et Sud), Margerie, Baulig (Amérique du Nord), Musset (Amérique
centrale), Denis (Amérique méridionale), Privat-Deschanel (Australie), Zimmermann (Polaires) – il y
aurait aussi une place pour les ensembles « Alpes », « Colonies », « Mers adjacentes ». Cette
distribution n’a pas été parfaitement respectée pour une collection qui devait paraître à partir de
1913-1914 et qui a été publiée finalement entre 1927 et 1948. Tous les auteurs indiqués sont
Normaliens, sauf Emmanuel de Margerie, Augustin Bernard et Henri Baulig. 22 Pascal CLERC et Marie-Claire ROBIC
Il faut rappeler aussi, sans le détailler, combien le renouvellement de
l’histoire disciplinaire par les études post-coloniales a enrichi la
connaissance des réseaux d’acteurs impliqués dans des pratiques de géographie
développées en situation coloniale (Deprest, 2009) ou depuis la
métropole, à partir de certains pôles tels Bordeaux, Lyon, Marseille, Rouen (cf.
Clerc, 2014a ; Clout, 2008 et 2009 ; Péhaut, 1994). De même, l’étude de
lieux telle la métropole lyonnaise a mis à jour de tels réseaux sociaux
hétérogènes où figurent des géographes connus, tel Zimmermann, et
d’autres méconnus (Clerc, 2013 ; Klein, 2008).
Un autre ensemble de recherches, inspirées par l’histoire sociale des
sciences humaines, permet de préciser la situation des divers praticiens de
la géographie au regard des transformations que connaît ce champ dans
les années vingt et trente, par son inscription comme ressource dans des
projets politico-économiques d’échelle nationale ou d’échelle locale. Ces
derniers consistent en des reconfigurations des formations politiques et
économiques qui s’appuient quasi-explicitement, pour conduire leurs
projets, sur des opérations de savoir confiées à des spécialistes de sciences
humaines (Bleton-Ruget, Poirrier, 2006 ; Payre, 2013). C’est le cas par
exemple de la place dijonnaise où sont mobilisés géographes, historiens
et ethnographes dans un projet territorial mené au sein d’une alliance
politique rassemblant élus et industriels et visant la promotion de Dijon
comme ville de la gastronomie et capitale de la Bourgogne (Laferté, 2004
et 2006). Ce genre de projet territorial local mené par des cercles
dirigeants et la notabilité provinciale n’est pas réservé à l’entre-deux-guerres,
comme l’ont illustré les cas de Nancy, ci-dessus évoqué à propos de
l’action d’un expert-géographe, L. Laffitte, avant 1914, ou de Grenoble,
auquel Raoul Blanchard a participé à partir de 1918 aux côtés du
patronat et d’une municipalité modernistes pour faire de cette ville la «
capitale de la houille blanche » et la « capitale des Alpes » (Veitl, 1993, 2001,
2013). Financements de publications, création de chaires, commandes
directes ou indirectes d’études encadrent ainsi la recherche en sciences
humaines, telles les recherches urbaines de Georges Chabot, pour qui la
municipalité de Dijon associée à la Chambre de commerce a créé une
chaire de géographie économique en 1926, de même qu’un enseignement
d’histoire régionale ici confié non à un historien professionnel (ou
d’origine), mais à un écrivain régionaliste, Gaston Roupnel, que
l’establishment historien regarde avec condescendance (Bleton-Ruget,
2006 ; Laferté, 2006). Il y a là nombre de centres universitaires régionaux
où se nouent des circulations entre sciences politiques, sociales, humaines
et mouvement politique au sens large, centré sur la construction d’un
horizon territorial d’identité collective, soit à une échelle plutôt régio- Introduction 23
1nale, soit conjuguant le niveau national et le niveau local . Cet essor de
commandes de sciences humaines appliquées (associées à des
financements extérieurs, auxquels les universités peuvent accéder depuis la
réforme de 1896), ouvre des potentiels pour l’établissement de marchés
d’expertise diversifiés. Il peut s’agir de marchés secondaires liés aux
commandes locales, où, selon l’expression de Gilles Laferté (2004), des
« légitimités croisées » s’échangent au sein de réseaux sociaux liant les
élites provinciales modernisatrices. Les « marchés » liés à la demande
commerciale des chambres de commerce en font partie, ouvrant un
espace pour la foule de « petits » évoqués ci-dessus. Ce peut être aussi un
marché national auquel peuvent prétendre les plus dotés en capital
culturel et symbolique, les plus proches du pôle dominant : Paris et ses hautes
institutions.
*
* *
Apparaît-là ouvertement une sorte de vérité, aussi, de l’idéologie
positiviste de l’institution républicaine, où il serait possible de distinguer
entre des discours de politiques, liant effectivement le progrès
(économique, social, culturel, politique) à la diffusion du savoir scientifique, et
des prises de position d’universitaires beaucoup plus réservés sur l’utilité
directe du savoir. Là où les premiers défendent la perspective de science
appliquée d’un Leygues, ministre de l’Instruction publique : « […]
l’Université ne peut plus se contenter de préparer les jeunes gens qui leur
sont confiés aux carrières libérales, aux grandes écoles et au professorat ;
2elle doit les préparer aussi à la vie économique, à l’action » , les
professeurs valorisent la fonction avant tout intellectuelle de l’université, qui
vise la formation de la rationalité, du jugement (et en cela peut contribuer
3à la formation du citoyen éclairé d’une démocratie ). Néanmoins, face à
des opportunités de financement exogènes (municipalités, chambres de
________________
1. Cf. notamment l’interprétation que propose Renaud Payre (2013) du rôle du
territoire dans la science politique, à partir des travaux de Philippe Veitl, qui combine ces
deux échelles dans sa thèse.
2. Contribution aux débats de la Chambre des députés, à propos de la réforme scolaire
de 1902, cité dans Hulin, Gispert, Robic, 2007 : 22.
3. Fonction et propriété de formation intellectuelle « positive » que les acteurs
collectifs de la réforme scolaire de 1902 (hautes autorités de l’administration de
l’Instruction publique et universitaires) désignent par les « humanités scientifiques »
auxquelles toutes les « disciplines » contribuent (Chervel, 1988 ; Hulin, Gispert, Robic,
2007). 24 Pascal CLERC et Marie-Claire ROBIC
1commerce, industriels, divers ministères tel celui des Colonies ),
professeurs des facultés des lettres comme professeurs des facultés des sciences
finissent par accepter ce qu’ils rejettent d’abord comme d’inacceptables
ingérences (Grelon, 2001).
Aussi, si le modèle de la tension ou celui de la nébuleuse à réseaux
rivalise en pouvoir heuristique avec celui de la tour d’ivoire, les études
qui suivent, centrées sur des itinéraires individuels, devraient permettre
de repérer comment des acteurs divers utilisent le « jeu » permis par ces
types de structures non monolithiques, comment ils passent d’un monde à
l’autre, comment ils circulent, constituant autant d’auxiliaires, de figures
tierces, de compagnons de route, etc., aux géographes reconnus.
Comment « font-ils avec » des métiers qui apparaissent et des carrières qui
s’ouvrent, mais qui ne sont pas encore figées, normées, totalement
règlementées ? Comment certains créent-ils de l’entre-deux, là où pour
d’autres il s’agit de tension et pour d’autres encore d’une éventuelle
effraction ? Et que disent ces itinéraires sur le « cœur » de ce métier de
eXX siècle ? géographes de la première moitié du
Pascal CLERC et Marie-Claire ROBIC
________________
1 Cf. l’acceptation relativement docile de la fondation d’une chaire de géographie
coloniale à la Sorbonne, en 1893-96, accompagnée de diverses ″annexes″, tel un Office
de renseignement colonial. Introduction 25



Figure 4.
Les lieux (institutions et localisation) de la documentation géographique
en France métropolitaine, à Paris et dans le monde
ère (Martonne Emmanuel de dir., 1947. Manuel de la recherche documentaire en France. Tome II, 1
e
partie, 2 section. La Géographie, Paris, PUF) 26 Pascal CLERC et Marie-Claire ROBIC



Introduction 27
28 Pascal CLERC et Marie-Claire ROBIC
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MAURICE ZIMMERMANN (1869-1950) :
LES SPATIALITÉS D’UN GÉOGRAPHE EXCENTRIQUE
Pascal CLERC
1Maurice Zimmermann est un géographe méconnu . Pourtant, ses pairs
l’ont reconnu pour des contributions majeures à la discipline, à travers en
particulier à travers sa longue collaboration aux Annales de géographie et
sa participation à deux volumes de la Géographie universelle. En 1949, à
l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire, ses collègues lui offrent
un livre jubilaire. Nombre des géographes les plus en vue de l’époque y
contribuent, d’Emmanuel de Martonne à Georges Chabot en passant par
Raoul Blanchard et Pierre Gourou, témoignant ainsi de leur considération
pour le vieux savant. Pourtant, la plupart d’entre eux sont plus réservés
lorsqu’il s’agit d’évaluer le parcours de Zimmermann : une thèse toujours
annoncée et dont il n’a peut-être jamais écrit la moindre ligne, une
carrière sans plan, peu de publications de nature universitaire et une vie
privée qui faisait semble-t-il causer dans le milieu intellectuel lyonnais
(Bethemont, 1996).
Ces réserves éclairent en partie le décalage entre la reconnaissance de
Zimmermann par ses contemporains et son oubli posthume. Elles
dévoilent un parcours atypique qui n’offre apparemment guère de prises aux
historiens de la discipline ou pour le moins déroute. Zimmermann est à la
fois proche des centres physiques ou symboliques de la géographie
unie versitaire de la première moitié du XX siècle : principalement la
Sorbonne, l’École normale supérieure, les Annales de géographie, la
Géographie universelle de Gallois et Vidal de la Blache. Mais il est aussi en
marge de ces centres : fixé à Lyon, professeur de géographie coloniale à
________________
1. Son nom n’apparaît presque jamais dans les histoires de la géographie : le cas le
plus symptomatique est celui du livre de Paul Claval (1998) qui indexe plus d’un millier
de personnages, mais pas Zimmermann. 36 Pascal CLERC
la Chambre de commerce, auteur d’une multitude d’écrits de « littérature
grise ». Il apparaît comme un homme de la multi-appartenance ou de
l’entre-deux, un pied sur chaque rive ou circulant de l’une à l’autre,
difficile à saisir, difficile à classer.
En relation avec le cœur de la géographie universitaire française, mais
positionné le plus souvent à ses marges, la spatialité symbolique et
topographique de Zimmermann correspond à la définition, géométrique, de
l’excentricité. Penser la spatialité a un pouvoir heuristique, comme le
montre l’intérêt des approches spatiales en histoire des sciences. Pourtant,
c’est encore une démarche assez discrète pour ce qui concerne l’histoire
de la géographie. Charles Withers (2007), dans son étude consacrée aux
Lumières, s’étonne que parmi les questions qui permettent d’enquêter sur
le sujet, la question Where ? soit si rare. Penser la spatialité des idées et
des savoirs a quelque chose d’inhabituel. Généralement, idées et savoirs
sont qualifiés – par leur pertinence, leur utilité, leur originalité – mais pas
localisés (il semblerait incongru de dire que Zimmermann a pensé à
Lyon). Ainsi, lorsque Nicole Lapierre (2004) titre un ouvrage Pensons
1ailleurs, le lecteur potentiel est interpellé . À travers une galerie de
portraits, en associant la pensée aux lieux dans lesquels elle se déploie, elle
montre l’importance de cette relation : penser ici ou ailleurs n’est pas
équivalent. Withers parle lui du pouvoir des lieux (power of places),
ajoutant que « Different places produce different sorts of scientific
knowledge » (Withers, 2007 : 9).
Mais il y a encore une autre dimension, spécifique à la géographie, qui
plaide pour un développement de l’histoire spatiale des sciences en ce
domaine. La spatialité d’un géographe est aussi étroitement liée à celle de
ses objets d’étude, de deux manières. D’une part parce que l’objet
détermine des pratiques spatiales, celles d’un terrain de recherche que l’on
gagne, que l’on arpente, sur lequel on s’installe. D’autre part, parce que
l’espace-objet des géographes participe de leur position dans la sphère
scientifique. Autrement dit, la place d’un géographe dans son champ
intellectuel est aussi définie en fonction de ce qu’il étudie : il est des
espaces de la distinction et d’autres moins valorisants, des espaces du
centre et d’autres de la marge. Le fait que Zimmermann étudie surtout les
colonies et les régions polaires n’est pas sans rapport avec sa place et son
statut dans la communauté des géographes.
C’est donc en privilégiant les approches spatiales que j’ai tenté de
brosser ce portrait d’un géographe hétérodoxe. Par sa position
symbolique au sein de la géographie savante (un normalien sans thèse), par son
implantation lyonnaise mais ses connexions avec le centre parisien, par le
________________
1. Pourtant, la formule n’est pas récente puisque N. Lapierre (2004) dit l’avoir
emprunté à Montaigne. Maurice Zimmermann : les spatialités d’un géographe excentrique 37
choix d’objets d’études marginaux à divers titres, par son refus d’un
parcours académique, Zimmermann joue de différentes manières la partition
de l’excentricité.
Sur la voie royale
Il n’y a guère qu’un itinéraire pour une formation académique de
géoe graphe à la toute fin du XIX siècle. Les générations successives de
pionniers, les historiens devenus géographes, comme Paul Vidal de la Blache
ou Marcel Dubois une dizaine d’années après lui, occupent les quelques
chaires existantes. Ce sont eux qui forment ceux qui les remplaceront ou
prendront place à leurs côtés dans la carrière. Cet itinéraire passe par
l’École normale de la rue d’Ulm et parfois par la Sorbonne. La première
étape en est l’agrégation. Puis vient le temps de la thèse associée souvent
à quelques années d’enseignement en lycée. Ce parcours se poursuit avec
l’obtention d’une chaire dans une université de province et, pour les plus
en vue, par un retour à la capitale dans les lieux mêmes des débuts de leur
formation universitaire. Il s’agit d’un modèle dominant qui se déploie,
avec éventuellement quelques variations, dans un monde de connivence
au sein duquel l’excellence est la référence première.
Zimmermann emprunte ce parcours, dans un premier temps tout au
moins. Après des études secondaires au lycée d’Évreux, il migre
progressivement vers les centres symboliques du savoir. D’abord élève boursier
1au lycée Henri IV , il a vingt ans lorsqu’il rejoint la Faculté des lettres de
Paris (1889-1890) où il bénéficie des enseignements de Dubois et obtient
une licence d’histoire-géographie. En 1891, après avoir rempli ses
obligations militaires, il intègre l’École normale supérieure pour préparer
l’agrégation sous la férule notamment de Vidal de la Blache.
Zimmermann franchit l’obstacle, brillamment, en 1894 : il est reçu premier de
2l’agrégation d’histoire-géographie avec une leçon de géographie « très
3remarquée » selon Georges Perrot, le directeur de l’École .
Cinq élèves de la promotion 1891 de la rue d’Ulm deviendront
géo4graphes . Curieusement, tous resteront aux portes d’une carrière
universitaire académique ou aux périphéries du territoire universitaire français.
René Lespès (1870-1944), alors l’ami le plus proche de Zimmermann,
fait toute sa carrière à Alger, essentiellement dans le secondaire et à
________________
1. Ses origines, sans être populaires, sont relativement modestes. Son père est d’abord
commis des postes, avant d’être nommé receveur à Paris.
2. Sur 14 admis.
3. AN F17/24427 Zimmermann. Lettre de Perrot au Ministre de l’Instruction publique
erdu 1 septembre 1894.
4. Je remercie Marie-Claire Robic de m’avoir fourni ce renseignement. 38 Pascal CLERC
l’École supérieure de commerce ; il soutient tardivement une thèse qui ne
lui permet pas d’espérer une chaire universitaire (Deprest, 2009 :
258259). Paul Privat-Deschanel (1867-1942), professeur en lycée puis à
l’École coloniale, est surtout connu pour sa contribution à la Géographie
universelle. Camille Vallaux (1870-1945) enseigne lui aussi en lycée,
puis à l’École navale de Brest avant de rejoindre la capitale pour
retrouver d’abord l’enseignement secondaire puis l’École pratique des
hautes études et l’École des hautes études commerciales. Seul Georges
Yver (1870-1961) semble faire exception avec une longue carrière
universitaire, mais celle-ci se déroule à la faculté des lettres d’Alger. Ces
cinq carrières sont liées, de près ou de loin, aux questions coloniales.
Effet de contexte sans doute : Zimmermann, Lespès, Privat-Deschanel,
Vallaux et Yver sont à l’École normale dans une période d’intense
activité en ce domaine. La République vient de prendre son « tournant
colonial » selon l’expression de Gilles Manceron (2006) ; les possessions
françaises s’étendent considérablement ; la conquête de l’opinion
commence. D’autre part – lien de cause à effet ? –, ces géographes sont peu
connus, parfois totalement ignorés bien que, à l’instar de Zimmermann,
ils aient pu construire une œuvre du plus grand intérêt. Ainsi Camille
Vallaux, à propos duquel Olivier Orain (2009 : 36) écrit qu’il se distingue
de ses contemporains « par une profondeur de réflexion sur l’idée de
représentation qui n’a pas d’équivalent dans sa génération ».
e Le second temps de la carrière des géographes de la fin du XIX siècle
se déroule en général en province ou dans les colonies. Cette expérience
est celle de l’enseignement secondaire et/ou d’un premier poste
universitaire. C’est là que la trajectoire de Zimmermann s’éloigne
progressivement du modèle dominant à la fois sur le plan institutionnel et spatial.
Il reste d’abord à Paris. Au début, cela ne pose pas de problème, au
contraire, puisqu’il obtient une bourse de l’enseignement supérieur et
donc le report de son intégration dans le secondaire. Ce n’est pas
original : la démarche est courante et profite aux meilleurs élèves de l’École.
Zimmermann en fait partie et argue de ses « divers travaux
géogra1phiques » , citant sans plus de précisions des recherches sur les régions
polaires boréales. Perrot appuie cette demande par un courrier au ministre
2de l’Instruction publique : « Mr Vidal compte beaucoup, pour l’avenir,
sur Monsieur Zimmermann. Il fait grand cas de ses qualités d’esprit qui
sont servies par une rare puissance de travail ; mais il voudrait l’avoir,
pendant un an tout au moins, placé sous sa direction immédiate, pour
________________
1. AN F17/24427 Zimmermann. Lettre de Zimmermann aux autorités académiques
datée du 23 juillet 1895.
2. AN F17/24427 Zimmermann. Lettre de Perrot au Ministre de l’Instruction publique
erdu 1 septembre 1894. Maurice Zimmermann : les spatialités d’un géographe excentrique 39
l’aider à acquérir la vraie méthode et à trouver un sujet de thèse dont il
continuerait plus tard à s’occuper quand il aurait pris un poste dans
l’enseignement secondaire ».
Ce qui est par contre tout à fait particulier, c’est que Zimmermann
reste à Paris quatre ans de plus. Pourtant, il n’y a pas trace dans son
dossier personnel de l’obtention d’autres reports. Que fait-il entre 1895 et
1899 ? Mentionner ses recherches pour une thèse serait le plus cohérent
mais, comme on le verra plus loin, cette thèse est toujours restée à l’état
de projet, au mieux d’ébauche. C’est sans doute aux Annales de
géographie qu’il consacre l’essentiel de son temps professionnel. À partir du
numéro 15, daté de janvier 1895, il prend en charge la « Chronique
géographique » (Clerc, 2014) suite à la défection de son responsable, Henri
1Froidevaux, qui quitte la revue en même temps que Marcel Dubois .
Cette section de la revue se présente comme un ensemble de notes, une
série d’informations sur l’état de la connaissance du monde et la vie de la
communauté géographique. Sa rédaction nécessite un travail conséquent
de recherche, de lecture, de veille scientifique et de mise en forme.
Chaque année, Zimmermann rédige entre soixante-dix et quatre-vingt
notes. Il collabore aussi à la Bibliographie annuelle publiée par les
An2nales . Le reste de son activité semble plus flou. Il mentionne sans plus
3de précision des cours dans une « institution privée » , des voyages (en
Norvège, pour ses recherches sans doute, en Prusse rhénane et à Genève)
4et une collaboration à la revue Le Tour du Monde . La lecture de son
journal n’apporte que des informations partielles : son carnet de l’année
1895 n’est presque plus tenu à partir de février, ceux des années 1896,
1897 et 1899 manquent sans que l’on sache vraiment s’il n’a pas écrit de
5journal durant cette période ou si les carnets ont disparu . Le carnet de
________________
1. Le jeudi 10 janvier 1895, Zimmermann note dans son journal : « Je rentre pour
déjeuner à 11 ½ quand Vidal me fait prévenir qu’il a à me parler. Il me met au piquet. –
Dubois le quitte et entraîne Froidevaux. Je refais la chronique des Annales ». (Fonds
patrimoniaux, Bibliothèque Diderot, Lyon, 193/2).
2. Il s’occupe en particulier des sections « Océanographie » et « Régions polaires »,
auxquelles s’ajouteront ensuite les questions coloniales.
3. Archives de la Chambre de commerce de Lyon, boîte ENS E 47, dossier 2 (Lettre
de candidature à la Chambre de commerce, 21 juillet 1899).
4. Zimmermann n’a écrit aucun article dans Le Tour du Monde entre 1895 et 1900.
Son rôle était semble-t-il plus en retrait ; dans ses journaux intimes, il mentionne une
activité autour de la correspondance qui parvenait au journal.
5. Je privilégie néanmoins l’hypothèse de l’inexistence de ces journaux en raison du
« résumé » des années précédentes qu’il propose au début du journal de 1898. Cet
exercice se justifierait plus difficilement si les années précédentes avaient été l’objet
d’écrits. Par contre, pour des périodes postérieures, il y a eu (avec des pages arrachées et
très probablement des volumes détruits) une volonté délibérée d’autocensure ou de
censure. 40 Pascal CLERC
1898 fournit quelques indications. Cette année d’écriture semble celle
d’un nouveau départ après une période agitée : des soucis de santé, une
liaison sans lendemain mais la naissance d’un fils, des problèmes
financiers. 1898 est une année de travail soutenu, notamment aux Annales de
géographie et pour la rédaction – qui n’aboutira pas – d’un livre sur la
géographie de l’or. Il ne parle plus guère de sa thèse, malgré son voyage
en Norvège. Rester à Paris, c’est aussi renoncer à agir, à entrer dans la
carrière et dans un cheminement académique ; la vie entière de
Zimmermann est marquée par cela. Ce n’est qu’au pied du mur, lorsqu’il est
acculé, qu’il fait ce qu’il aurait dû ou pu faire bien plus tôt. Dans son
jourernal de 1895, à la date du 1 octobre, il écrit ces quelques lignes qui
marquent l’acception d’une destinée : « Et je sens déjà que plus j’irai, moins
j’aurai de vieux amis à Paris. Ça se comprend : tous partent pour la
province. Et, je reste, moi, vieil étudiant attardé quoique naïf dans ce Paris
dont je n’ai pas su jouir où je n’ai même pas su me faire une maîtresse,
1où je n’ai pris que le mal, sans même savoir en goûter les plaisirs » .
Ces années parisiennes sont paradoxales. Zimmermann reste au
centre, « là où les choses se passent », pour reprendre les mots cités par
Alain Reynaud (1981 : 32), en particulier pour la science géographique
en structuration. Il est près des maîtres de la géographie moderne que
sont Dubois et Vidal de la Blache. Il est intégré, à vingt-six ans, dans le
réseau des Annales de géographie. Sous le patronage de ce dernier, il est
dans des conditions apparemment idéales pour engager sa thèse. Pourtant
ce qui aurait dû être un gage de succès devient le point de départ d’une
carrière d’outsider. L’« effet capitale » joue à l’envers (Van Damme,
2005). Parce qu’il faut sans doute s’éloigner, aller faire ses armes ailleurs
– pour un géographe se frotter au terrain peut-être – afin d’attester du
chemin parcouru et de l’expérience acquise. Zimmermann ne participe
pas à cet éloignement provisoire qui initie le mouvement de retour. Vidal
de la Blache porte peut-être sa part de responsabilité dans cette trop
longue station parisienne. Il voulait garder son élève à ses côtés comme
l’écrit le directeur de l’École normale et c’est peut-être lui qui choisit le
2sujet de thèse de son poulain , manifestement sans encore penser à la
constitution de l’équipe de rédaction d’une future géographie
univer3selle ; c’est lui qui l’intègre dans l’équipe des Annales de géographie
comme il le fera plus tard pour celle de la Géographie universelle. Mais il
y a aussi, dans ce que je peux percevoir du tempérament de Zimmermann
________________
1. Fonds patrimoniaux, Bibliothèque Diderot, Lyon, 193/2.
2. La première mention d’une thèse date du 3 novembre 1893. Zimmermann note
seulement ces quelques mots laconiques dans son journal : « Je vais voir Vidal. Je crois
que je prendrais pour thèse le régime glaciaire du nord – dévalisé biblo [sic] ».
3. C’est, bien plus tard, en 1907 ou 1908, que Vidal de la Blache jette sur le papier
une trame pour l’organisation de la Géographie Universelle (cf. fig. 3 de l’Introduction).