Ma famille, le sida et lui

Ma famille, le sida et lui

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Description

C’est l’histoire d’une famille croyante et pratiquante qui soudainement découvre le sida et l’homosexualité cachée de leur frère. Celui-ci est revenu pour mourir avec les siens, malgré toute l’opposition et les moqueries que cela peut encore engendrer aux Antilles. Car qu’on le veuille ou pas, l’homosexualité et le sida y sont un sujet de raillerie et de rejet. Ceux qui en sont atteints, malgré les progrès et l’apparence, subissent toujours cette animosité.
Cette famille fait preuve d’amour et de tolérance, mais aussi cela leur permet de comprendre comment les malades du sida sont pris en charge et comment cette maladie est mal vécue autour d’eux.
À 45 ans, Ma Riche aime être en contact avec les gens. Mère de trois enfants, elle a connu l’amour fraternel d’une très grande fratrie antillaise. L’écriture est son passe-temps.

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Date de parution 30 septembre 2015
Nombre de lectures 5
EAN13 9782823113426
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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© Editions Persée, 2014 Pour tout contact : Editions Persée — 38 Parc du Golf — 13856 Aix-en-Provence www.editions-persee.fr
Je dédie cette histoire à ceux qui nous ont quittés. À ceux pour qui nous avons versé tant de larmes et aussi à ceux qui luttent en silence, souvent seuls, pour garder leur dignité et leur place ô combien méritée dans la société.
SIDA TRISTESSE SIDA PLEURS SIDA SOLITUDE SIDA PEUR SIDA SUICIDE ENFIN SIDA EXCLUSION Mais c’est quoi l’exclusion ? L’exclusion est l’action de jeter ou de mettre deho rs, d e renvoyer une personne ou un objet, alors comment peut-on exclure une personne a tteinte du sida ? Eh bien moi je vais vous raconter comment cela se f ait et bien plus vite qu’on ne le pense.
Il y a encore quelques années, qui m’aurait dit que je serais là aujourd’hui à vous relater cette histoire qui m’a coûté tant de larmes et m’a permis de prendre une tout autre orientation dans ma vie, surtout d’avoir un regard totalement différent sur les autres et leurs problèmes ? Le plus surprenant dans tout cela est qu e je suis a ussi devenue une vraie militante dans le but d’éradiquer cette maladie qu’est le sid a. Oui ! moi, la femme souvent traitée d’indifférente, de sans-cœur, d’individualiste, d’imbue de sa personne qui se suffisait à elle-même … vous vous demandez sûrement pourquoi ? Pour la simple raison que je ne me senta is pas du tout impliquée. C’était l’affaire des autres, cela ne pouvait nulle ment me concerner, je ne connaissais personne qui en était atteint et si une personne en mourait, je ne me sentais pas visée. Pour moi elle l’avait cherché, elle l’avait trouvé, voilà tout, car ne dit-on pas « celui qui cherche trouve ! » ? Beaucoup diront peut-être que j’étais une femme insensible ou sans-cœur mais qu’importe la condamnation dont on pouvai t m’accabler, je ne me sentais nullement coupable. Ma vie était ainsi faite, va où tu veux, meurs où tu dois ! La télé parlait du sida, à un moment, avec tellemen t d’insistance que cela me faisait seulement flipper, pas pour les autres mais pour me s proches tant qu’ils étaient protégés. À part ça, franchement, le sujet captait très peu m on attention, et je pense que certains d’entre vous étaient comme moi, se préoccupant juste de leur petit train-train quotidien ! Puis, avec le temps, les choses ont évolué. Les méd ias ne parlèrent plus que très peu du sujet ou juste pour la journée mondiale du sida où tout était dédramatisé. On n’entendait parler que du progrès médical et cela m e fit rester encore plus dans mon univers, sans me soucier de cette maladie et encore moins de ceux qui pouvaient en être atteints. En fait, si la médecine avançait alors po urquoi allais-je me prendre la tête ? Insensible, me direz-vous encore ? Non, mais indifférente oui, complètement ! Jusqu’au jour où le sida se pointa sans avertir ni crier gare. Où ? Dans ma vie, dans ma famille, et là où je ne pourra is plus jamais l’ignorer. Il venait de s’imposer dans mon existence sans que j’aie eu le temps de dire stop !
UNE VIE, UNE FAMILLE, UN MONDE
Ce livre a été écrit afin de relater le vécu de cer taines familles antillaises face à cette maladie dont tout le monde parle avec légèreté, tan t que l’on n’est pas impliqué. À écouter les médias et les avancées de la recherch e médicale, qui donnent beaucoup d’espoir, la société n’est plus en alerte et avec l e temps cette maladie a été dédramatisée, on dirait que tout s’arrange. Même le s malades témoignent de leur maladie en relativisant les faits d’une manière effarante, tout semble revenir au beau fixe, super, alors pourquoi en faire tout un plat ? Une mobilisation se faisait en masse autour de ce f léau et de moins en moins de personnes se sentaient concernées, en famille, à l’ école ou ailleurs, on n’en parlait plus. Cependant, cela n’empêchait pas l’augmentation du n ombre des grossesses chez les jpre bilan : à quoi bon parler du dangereunes filles. Donc je ne pouvais que faire mon pro du sida et faire tout ce tapage autour pour ce résu ltat ? Cela en valait-il vraiment la peine ? Comme tout semblait n’être que de l’histoire ancien ne, et chacun pouvait vivre avec… Plus rien n’était choquant dans les images et même les témoignages de certaines personnes atteintes de cette maladie ne m o n tra ie n t pas vraiment une souffrance mortelle. Tout autour du sida était devenu plus ser ein, cette maladie semblait devenir pareille à un simple rhume et il ne fallait vraimen t plus e n faire un drame, ce n’était plus la mer à boire mais la belle-mère à avaler, c’est-à -dire les comprimés et leurs effets indésirables. Une fois de plus, l’accent était mis sur la contrainte du traitement ainsi que sur la quantité de pilules à prendre chaque jour, p uis chacun souriait en se disant que la vie était redevenue normale. Alors, avais-je une ra ison de me plaindre ? Quand un beau jour, sans crier gare, le sida n’a pl us été seulement l’affaire des autres mais mon affaire, en une fraction de seconde ma vie a été bouleversée et rien ni personne ne pouvait plus décoller ces quatre lettre s de mon existence : SIDA. Anéantie, oui je l’étais, paralysée, frustrée, en c olère et bien d’autres qualificatifs pourraient être ajoutés pour décrire ce que je viva is. Les larmes, les cris, les questions fusaient de tou te part et pas de réponse. Les m édecins, l e s p s y s en tout genre font de leur mieux pour faire passer et accepter la maladie avec plus de sérénité et d’espoir. Mais une question revenait inlassablement, comment faire face ? J’avais l’impression que beaucoup de thérapeutes pa rlaient et qu’ils faisaient de leur mieux, ainsi que les bénévoles, au bout du fil, dan s diverses associations pour accompagner, consoler et aider les malades et surto ut soutenir vraiment la famille dans sa vie, au quotidien, devant sa peur, son angoisse. Famille qui, souvent, devrait rester cachée, ne pouvant plus trouver une personne à qui parler. Certains professionnels de la médecine se disaient présents et à l’écoute mais so uvent, au bout de deux jours, on les retrouvait sur la liste des abonnés absents, car lo rsqu’ils voyaient sur leur écran s’afficher votre numéro, il n’y avait plus personne au bout du fil pour vous répondre, et cela se comprend. D’autres promettent de garder le secret m ais, plus loin, le quartier est déjà au courant. J’ai appris dans mon cheminement dans la v ie que lorsqu’on dit à quelqu’un de ne rien dire, c’est à ce moment-là que tout se répa nd encore plus vite, mais cela je l’ai appris trop tard. Chacun parle d’une façon si ouver te, prêt à vous tendre la main mais quand on passe par cette épreuve on se rend compte que tout cela c’est vraiment du pipeau ! Là où je vivais, ce n’était pas si grand que cela, une île où il fait bon vivre, chaleureuse, avec cet esprit de famille que l’on ne pouvait trou ver dans les grands pays ou les grandes villes que j’étais allée si souvent découvr ir, mon île où coulent le miel et toutes ces saveurs antillaises, mon île au sable blanc bor dée de cocotiers, de mangues et de tous les fruits exotiques, où depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours vu que chacun
vivait aussi pour l’autre, là o ù j’ai appris depuis le berceau qu’on doit s’aimer, s’aider, s’épauler, oui, les valeurs fortes d u savoir vivre ensemble, dans une atmosphère de bon voisinage. Mais face à cette maladie je me suis ret rouvée face à des personnes qui au lieu de couvrir cette plaie, étaient prêtes à déchi rer l a couverture afin que tous sentent cette puanteur, on ne pouvait avoir confiance en pe rsonne, de la pharmacienne au petit commerçant, rien ne pouvait plus être un secret. Tout le monde semblait connaître tout le monde et l a mentalité n’avait pas vraiment évolué, si bien que souvent un médicament devait êt re acheté à des kilomètres pour garder l’anonymat, à qui il se confiait. Face à cette réalité, j’ai pris conscience que les familles de malades étaient laissées pour compte et m ises de côté : aucune commune ne po ssédait un lieu de rencontre à mettre à leur disposition afin qu’elles échangent l eur vécu et leurs craintes, souvent le couloir d’hôpital en faisait office et on y parlait plus librement de ses peurs ; on se trouvait tous dans la même galère. Oui, riche ou pauvre, Noi r ou Blanc, notre souffrance était identique et nos larmes n’avaient pas de couleur. Oui, des structures, il en manquait, des lieux de r encontre, afin de permettre dans chaque commune qu’y soient reçus tant le malade que sa famille. J’avais entendu tellement de paroles, de projets et de résolutions, et cela, chaque année, et maintenant que j’étais entrée dans le combat, le constat était que rien n’avait été fait, ou seulement en surface, étaient-ce les moyens financiers qui ma nquaient, sûrement, mais encore, se sentait-on vraiment concerné ? Je trouvais cela lamentable, j’avais beaucoup appel é ici ou là et chacun m’envoyait voir un médecin ou me conseillait d’appeler SOS-Sida mai s pas un lieu, une permanence où ma famille et moi aurions pu rencontrer des parents afin d’échanger, parler de notre vécu. Travaillant dans le social, je me retrouvais bien souvent en face de mes collègues à qui je devais mentir en disant « oh je suis venue pour une personne que j’accompagne au quotidien ». Si toutefois il y avait un débat, personne n’osait vraiment parler car chacun se méfiait de l’autre. Par contre, dans tout accompagnement il y avait un psy, à la longue cela me faisait rire car il semblait juste être payé pour é couter, on en sortait aussi vide et c’était l’avis de bien des personnes que je pouvais rencont rer. Alors c’est ainsi que l’on forma à notre tour des petites cellules de soutien où l’un encourageait l’autre ! Combien de familles étaient comme nous ? À travers ce livre je demanderai à chaque membre de chaque famille d’oublier leurs différences, de se soutenir, de s’épauler mutuellem ent, car chacun a besoin de l’autre, et l’amour est la plus grande et la plus merveilleuse arme contre le sida et bien d’autres fléaux auxquels nous devrons faire face, car la mal adie change de couleur ou d’habit mais pas d’orientation. Aimer c’est donner, espérer, et c’est aussi guérir. Aimer c’est soutenir, C’est être présent dans les bons comme dans les mau vais moments, Et avoir de la tolérance… Cela faisait quelques années que mon frère Lude éta it parti pour la Métropole. Plus ou moins quinze ou seize ans, si mes souvenirs sont ex acts. Chacun attendait avec impatience le jour où il fera it son retour, si bien que le jour où il arriva dans un taxi en pleine nuit, ce fut une très grande surprise et une grande joie pour chaque membre de la famille ; il avait été le premi er à partir si loin et si longtemps du cocon familial, alors la surprise et la curiosité é taient immenses. Lorsque chacun reçut l’appel téléphonique annonçant sa présence dans la maison
familiale où vivait encore le reste de la fratrie, ceux qui comme moi avaient déjà fondé leur famille se précipitèrent afin de le voir et su rtout de lui montrer combien nous étions contents de sa venue. Même si nous ne savions pas d ire verbalement nos sentiments, à voir l’expression de nos visages et nos gestes, nou s étions très unis et très proches. Chacun connaissait l’autre et veillait sur lui à te l point qu’à certains moments, j’en voulais beaucoup à ma mère de cette façon qui lui était pro pre de nous avoir éduqués. Assez souvent, j’avais l’impression de n’avoir pas vraime nt de vie intime, car la vie de chacun n’avait pas de secret pour l’autre, et à d’autres m oments cela m’arrangeait énormément car lorsque l’un d’entre nous avait un problème, no us étions vraiment solidaires, même s’il nous fallait passer la nuit avec lui, nous y é tions tous. Ma mère nous avait inculqué une devise : « Pour tou t il faut faire comme si c’est une fête », c’est ainsi que l’on dédramatisait les situ ations. Dans les bons comme dans les mauvais moments de la vie, malgré notre différence, nous nous acceptions ainsi. Malgré nos désaccords, nos différentes prises de bec et nos éternelles querelles, nous étions quand même unis, car l’amour était un facteur présent dans notre relation. Et l’avancement de chacun pass ait vraiment par ce petit cocon d’amour familial où une place nous était réservée. La vie ne nous avait vraiment pas fait de cadeau pe ndant notre enfance, je pourrais dire que chacun en portait une marque et même adult e, mais en regardant la cicatrice de l’autre, la nôtre nous semblait supportable, mais e lle reste encore gravée au fond de nous. Cette alliance faite d’amour nous permettait de ten ir le coup. On aurait pu mettre un nom sur un coupable commun m ais avec le temps et mon évolution dans les recherches s u r son passé, je me dem andais si au fond lui aussi n’avait pas été une victime ! Car l’adulte que nous sommes ne reflète-t-il pas un e enfance qui s’enfuit ? Les autres membres de la famille qui n’auront sûrem ent pas fait de recherches sur le développement de l’enfant, ni lu un livre des fonda teurs de la psychanalyste, voudront sans doute me lancer une pierre en disant que je lu i cherche une excuse ou une cause qui nous a valu toute cette souffrance, mais au moi ns cela servira sûrement à soulager ou cicatriser nos blessures et à avancer, et surtou t à lui pardonnerà lui. Ce père
Il est né dans une famille d’agriculteurs, son père possédait des champs d’ignames et d e bananeraies. Très jeune, il devait se réveiller tôt afin d’aider dans la plantation et d’avoir le temps de se rendre à l’école. Dans une f ratrie de n e u f enfants, par le plus grand hasard de ce monde, il s’est trouvé être le p etit métis de la famille ; à sa naissance le bruit avait couru que le facteur était passé par là, une façon polie de dire que ma grand-mère avait eu un amant en même temps que son mari, mais cette dernière avait clamé que son père à elle était unbéqué; mais vous savez, le dos des morts est très large donc on peut tout y déposer ; mais cela n’emp êchait pas que mon père soit un bel homme, vu la couleur de sa peau il jouissait d’une grande autorité et d’une toute-puissance sur les autres, et avait souvent des fave urs. Il trouvait souvent une excuse pour laisser les autres faire le plus dur des trava ux dans les champs, notamment lors de la coupe et des récoltes : il venait avec soit une grosse écorchure, soit une cheville tordue, ou encore prétextait une maladie imaginaire qui le laissait au lit. Adolescent c’était un très beau jeune homme à femme s, si bien que ma mère et deux autres jeunes filles qui travaillaient dans la plan tation de son père étaient tombées enceintes de lui. Mais son choix s’est porté sur ma mère et aujourd’h ui encore il parle avec admiration de la grande beauté de celle avec qui il fonda sa f amille, mais il ne lui fut jamais fidèle. Je pense que c’est un principe qu’aucun membre mâle de cette famille et de cette génération ne saura mettre en pratique. Pour moi, d eux des malédictions reçues en héritage qui demanderaient à être coupées dans cett e famille, ce sont « les plaisirs de la
chair et de l’alcool ». Notre père, autant qu’il aimait les femmes, était a lcoolique, et chaque soir c’était des injures, des bagarres entre lui et notre mère ; nos cris et nos pleurs ne semblaient vraiment rien arranger. Ce n’était pas un homme qui parlait beaucoup, mais il é t a i t très sociable, il dédramatisait bien souvent le mal et trouvait toujo urs des excuses à une personne, mais jil aimait beaucoup rire de am ais à nous, soûlard ; celabonnes bl agues salaces et de amusait la galerie, nous pas, car on connaissait la bête qui se cachait en lui, nous étions souvent ses sujets de moquerie favoris, « mes enfan ts, ces êtres inutiles, incapables », et j’en passe, mais je brise ces dires ar je suis i ntelligente. Ce sont les mots que je disais au fond de moi. car il n’a jamais pu voir que l’on réussissait dans la vie sans lui, mais était-ce nécessaire pour lui ? Mon père brillait au regard des autres par sa bonne réputation de bon père aimant et serviable, d’une honnêteté et d’une intégrité parfa ites dans la société ; vu sa situation financière due à son métier il était devenu intouch able, un parfait notable qui jouissait d’un bon renom dans le monde politique et aussi com munal. Mais qui pouvait se douter que nous allions nous coucher souvent à des heures tardives afin de soutenir notre mère qui était souvent maltraitée, psychologiquement, ca r physiquement c’est elle qui menait la danse : quand elle attachait son morceau de tiss u en madras autour de sa taille, mon père ou toute autre personne ne pouvait être que K.-O., souvent. Il nous fallait attendre le retour au calme afin de pouvoir faire le très peu d’heures de sommeil qui nous restaient avant de nous rendre à l ’école. Comme d’habitude, sans se soucier de notre lendemai n, et après s’être couché à l’aube, il partait, en forme, travailler, laissant derrière lui une famille en pleurs, relatant dans la journée les faits de la veille. Il était haut fonctionnaire de l’État e t jouissait de la bonne estime des autorités. Il était bien vu, s’exprimait avec aisance, homme très calme à l’apparence impeccable, dans son travail personne n’avait rien à lui reprocher : un bon élément, disait-on. Certes, nous ne manquions de rien sur le plan matériel mais l’es sentiel qui était l’amour n’y était pas. Chacun avait sa part de souffrances. De lui, pour ma part, je pourrais dire que c’est un être ignoble, méprisant, traître, hypocrite, vicieux, une pourriture, mais le jour où j’ai décidé de l’ignorer, de ne plus l’appeler papa mais par son nom, de le prendre just e comme ce qu’il est lui, un individu quelconque, de lui pardonner et me reconstruire sel on ces nouvelles bases, cela a été pour moi le meilleur mépris que je pouvais lui mani fester. Mais il semblait ne rien comprendre et venait faire celui qui n’avait jamais eu à se reprocher quoi que ce soit. À l’écouter, c’était presque à se demander si ce n’ét ait pas moi qui étais la coupable car il tournait tout à son avantage, et souvent notre prop re version était mise en doute, et la sienne semblait si plausible que parfois même les a utres à la maison se faisaient prendre à son jeu. Il ne savait employer aucun mot gentil à notre enco ntre. Nous avions droit seulement à du déni et lorsqu’une remarque lui était faite alors qu’il était sobre, il répondait : — Mais c’est pour votre bien, afin que vous me prou viez que vous n’êtes pas ce que je pensais de vous ! Sur sa bouche s’affichait toujours ce sourire hypoc rite que chacun haïssait. Quelquefois il lui arrivait, quand nous étions tous ensemble, de nous réveiller et nous demander de sortir dans le vent afin de respirer l’ air frais du matin, en tremblant on se pelotonnait les uns contre les autres afin de nous réchauffer. Jamais on n’osait lever les yeux pour le regarder, mais s’il avait pu lire dans nos pensées je ne crois pas qu’il serait encore en vie et dès qu’il était parti, le seul et unique jeu qui nous consolait c’était qu’on aimait vraim ent dire quel discours chacun allait pr ononcer le jour de ses funérailles et c’était le pied d’évoquer : — la vermine déguisée,
— la crapule, le chien et le méchant, — le monstre, le menteur, l’hypocrite. Et pour finir : — le bon, le gentil homme arrivé trop tôt, parti be aucoup trop tard. Chacun cherchait un nom encore plus mauvais que la veille pour le décrire et cela nous faisait vraiment rire, je dirai plutôt que c’était du piment dans notre vie, un espoir de le voir mourir un jour, et nous aurions un portrait à faire de lui des plus honorables. Le bourreau de notre enfance. Et ainsi on commençait la journée de bonne humeur. Avec le temps, pour nous, notre père était devenu le plus à plaindre à nos yeux. Po urtant je ne pourrais pas dire que du mauvais sur lui car jamais nous n’avions manqué de quelque chose sur le plan matériel, c’est un homme qui malgré ses défauts sait prendre soin de sa famille, et il est un meilleur exemple d’homme responsable à mes yeux car il nous a éduqués à ne dépendre de personne et ne devoir rien aux gens, il n’a jama is voulu lacer les chaussures de quiconque et je sais que dans mon caractère je tien s cela de lui. Je pense que sa façon d’être ou plutôt cette forme de comportement à notr e égard a donné naissance à la construction de notre relation, de notre lien affec tif des plus solide. Je ne pourrais en aucun cas p a rle r de la famille sa ns parler de notre mère car le résultat de tout cet amour, cette tolérance, ce sou tien, vient de maman. Maman
C’était une femme très courageuse et ce, depuis la mort de sa mère et de sa jumelle le jour de sa naissance, sous une pluie battante, dans une petite case faite de crottes de bœuf et de gaules. La vie ne lui avait pas fait de cadeaux. Elle nous racontait souvent son histoire à chaque f ois qu’il y avait une mésentente entre nous. À neuf ans elle était responsable des e nfants de sa belle-mère qui devaient aller à l’école et pas elle. Aux dires de son père cela ne lui était pas utile. De plus, il fallait une personne pour aider sa femme, donc, ma mère éta it celle qui devait rester afin d’aller chercher de l’eau, du bois, ensuite aller récupérer dans le jardin la récolte de patates douces ou d’ignames que son père avait faite pour l e déjeuner avant le retour de la fratrie adoptive. Malgré tous ses efforts, il lui fallait s e battre pour se faire accepter par certains d e ces enfants qui composaient cette fratrie, rien ne lui était permis. Ses seuls amis étaient des jeunes qui, comme elle, devaient aider leurs parents qui allaient travailler dans les champs de canne et de bananes. Jouer lui é tait interdit car c’était une perte de temps aux yeux de son père qui la tabassait s’il la surprenait à jouer. Tant et si bien qu’à l’âge de douze ans, elle était déjà placée dans une maison comme « employée de maison » afin de subvenir à ses propres besoins. El le était devenue une bouche de trop à la charge de la belle-mère et de son père ; cette dernière la voulait très loin de sa famille, afin qu’elle ne puisse pas gâter ses enfan ts par son manque d’éducation et surtout son illettrisme, car selon la belle-mère de ma mère, le fait que maman ne sache pas lire pourrait rendre ses enfants plus couillons qu’ils ne l’étaient, comme savait si bien dire ma mère q u a n d elle nous racontait cela, certai nes fois avec des larmes et par m om ents en rigolant, quand l’un de ses frères ou sœ urs adoptifs prenaient la peine de venir la voir, afin de lui demander conseil. Après son départ pour la ville où elle travaillait, elle fit la connaissance de notre père et fut enceinte à l’âge de treize ans. Seule et sans f amille, elle s’installa avec lui dans une petite case que l’oncle de ce dernier leur avait do nnée. Même en ce temps-là cela n’allait pas car il lui faisait mener une vie impossible. Il cavalait après toutes les femmes et ne rentrait qu’à l’aube ou pouvait être absent des jou rs, voire des mois. Il n’avait aucun respect pour elle et couchait même avec sa meilleur e amie. Un jour, quand il daigna rentrer, il ne trouva personne dans la case car ell e avait « fait son paquet » et était partie avec son enfant qui tomba malade et mourut quelque temps après, en pleine rue, d’une g ro s s e fièvre. Seule et abandonnée par tous, elle d isait noyer son chagrin dans une