Miracle en Alaska

Miracle en Alaska

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Français
349 pages

Description

7 octobre 1988. Un chasseur inuit découvre trois baleines
prises au piège sous la banquise en Alaska. Aucun espoir ne
semble permis pour elles. Mais contre toute attente, un
formidable élan de solidarité va changer leur destin.
Esquimaux, militaires, compagnies pétrolières, activistes de
Greenpeace, et même l'URSS et les Etats-Unis, adversaires
inconditionnels en pleine guerre froide, unissent leurs forces
pour tenter le sauvetage le plus spectaculaire de tous les
temps. Et après plusieurs jours de lutte acharnée contre des
kilomètres de glace, le miracle se produit. Une extraordinaire
leçon d'humanité et une ode à la vie.



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Date de parution 27 août 2015
Nombre de lectures 6
EAN13 9782749917283
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Tom Rose
Miracle en Alaska
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sébastien Baert et Benjamin Kuntzer
À Jack Amiel et Michael Begler, dont les vingt ans passés à tenter de transformer cette histoire en film sont bien la preuve qu’avec de la persévérance, on finit généralement par obtenir ce que l’on veut.
1 Chasse en mer
En septembre 1988, le froid s’abat très tôt sur le North Slope, en Alaska. Le climat sibérien apporte o des vents violents inhabituels en cette saison. En une semaine, la température moyenne chute de – 10 C o à – 30 C. Une barrière de glace extrêmement solide se forme le long des côtes, interdisant au redoutable océan Arctique de s’approcher des rivages américains les plus au nord. Les milliers de baleines qui se nourrissent dans ces eaux entament leur migration vers le sud avec quelques semaines d’avance. À l’exception de trois baleines grises de Californie, deux adolescents et un baleineau de cette année qui n’ont pas senti la glace se refermer au-dessus d’eux. S’ils avaient su ce que le sort leur réservait, ils auraient évidemment suivi leurs congénères. Au lieu de cela, ils ont continué à se nourrir des savoureux crustacés qui tapissent les inépuisables fonds marins. Ces baleines n’ont aucune envie de partir. Pourquoi en serait-il autrement ? Leurs réserves de nourriture sont aussi illimitées que leur appétit, et elles n’ont conscience d’aucun danger. En outre, quand elles quitteront ces eaux riches en nourriture pour leur refuge hivernal, au large de Baja, en Californie, elles ne pourront plus manger jusqu’à leur retour en Alaska au printemps suivant, cinq mois plus tard. D’ici là, elles auront parcouru près de 15 000 kilomètres, soit le plus long trajet migratoire au monde pour un mammifère. Cela représente une très longue période de jeûne pour de si gros mangeurs. « Migration » est synonyme d’« affrontement ». Les épaulards, les grands requins blancs et beaucoup d’autres prédateurs se -nourrissent de jeunes baleines grises parce que leur jeunesse, précisément, fait d’elles des proies faciles. Ces cétacés seront bientôt confrontés à la dure réalité de ce redoutable milieu polaire. Les baleines se tournent imprudemment sur le flanc pour aspirer ces amphipodes qui ressemblent à des crevettes et peuplent les fonds océaniques, à quelques centaines de mètres seulement de Point Barrow, une étroite bande de sable de 8 kilomètres de long. Il s’agit du point le plus septentrional des États-Unis. À 6 kilomètres au sud-ouest se trouve Barrow, la plus importante et la plus ancienne des implantations esquimaudes, la plus au nord aussi. À n’importe quelle autre époque et à tout autre endroit de la côte arctique de l’Alaska, les baleines auraient péri sous la glace sans que personne ne le remarque. En quelques semaines seulement, ces trois mammifères deviendront les plus chanceux de toute l’histoire ; ils bénéficieront d’une aide inexplicable et sans précédent de la part de représentants d’une autre espèce. Ce seront les premiers et les seuls – du moins à l’époque – à échapper au triste sort habituellement réservé à ceux de leurs congénères qui se retrouvent dans la même situation. Ils ne se noieront pas, comme les autres baleines prises au piège ; ils ne seront pas transformés, dans de gigantesques navires-usines dernier cri, en produits de beauté. Après chaque dégel, au printemps, on retrouve un nombre considérable de carcasses de baleineaux le long des côtes arctiques de l’Alaska. Les gens de la région qui les récupèrent chaque année, des mois après leur disparition, savent que les animaux sont probablement morts noyés, car il s’agit pour l’essentiel des restes de jeunes baleineaux, voire de nouveau-nés. Inutile de verser la moindre larme, ces cétacés ne sont pas morts en vain – rien n’est vain, dans la nature. Ils forment simplement un maillon important de la chaîne alimentaire. Ces trois spécimens cessent de temps à autre de manger pour gratter leurs museaux maladroits sur le fond rocailleux de l’océan afin de se débarrasser avec soulagement des poux de baleine et des bernacles qui infestent leur peau. Le plus ironique, c’est que ce sont ces irritants parasites qui leur permettront d’échapper au premier des nombreux pièges qui leur seront tendus au cours des prochains mois. Depuis des temps immémoriaux, les Inuits de la région ont fondé leur civilisation sur la chasse à la baleine, dont dépend leur survie. Au fil des siècles, ils ont particulièrement pris goût à la savoureuse baleine boréale. Sa peau lisse, luisante et nette en fait un mets bien plus appétissant que la disgracieuse baleine grise de Californie.
Si les bernacles agacent nos trois baleines grises, ces minuscules parasites ne sont rien à côté du chasseur. Malgré son gabarit inférieur à 1,60 mètre, ses prouesses à la chasse lui ont valu le surnom de Malik, ce qui signifie en inupiak « grand homme de petite taille ». Il a passé la majeure partie de ses soixante et quelques années à arpenter les barrières de glaces incertaines, au large de Point Barrow, à la recherche de baleines boréales. (La grande majorité des Esquimaux parmi les plus anciens, à l’instar de nombreux représentants d’autres populations peu habituées à notre calendrier, seraient bien en peine de vous indiquer leur âge avec précision.) Il y a peu de temps encore, les baleines constituaient l’unique ressource suffisamment abondante pour nourrir tous ceux qui vivaient sur ces terres désolées. À partir d’une baleine boréale de 18 mètres, il est possible de nourrir un village inuit de taille moyenne pendant un an. Les observateurs étrangers appellent le travail de Malik de la « chasse de subsistance ». Dans un autre monde, il aurait certainement été gardien de troupeau. Dès le début du mois de septembre 1988, les chasseurs de baleines de Barrow commencent à redouter une saison calamiteuse. Dans la région, personne n’a capturé de baleine depuis le printemps, alors que l’hiver, qui survient très rapidement dans l’Arctique, est presque là. Et ici, quand l’hiver arrive, il ne vient pas les mains vides : il apporte dans ses bagages six mois de températures parmi les plus basses du globe et soixante-sept jours d’obscurité absolue. À Barrow, en Alaska, le soleil se couche chaque 17 novembre et ne se lève que le 21 janvier de -l’année suivante. Il n’est pas rare qu’il fasse alors o – 45 C. Sans compter les vents violents en provenance du pôle Nord, ou ceux qui franchissent les mers de Beaufort et des Tchouktches depuis la Sibérie à des vitesses pouvant atteindre 160 kilomètres par o heure. La température ressentie peut alors descendre jusqu’à – 115 C. Naturellement, les habitants de l’Alaska se moquent éperdument de ces « températures ressenties ». Celles qui sont relevées sont déjà suffisamment basses. Comme tous les résidents d’Alaska le savent, le quarante--neuvième État des États-Unis ne connaît que deux saisons : l’hiver et cette maudite fin d’automne ! Cela devient nettement moins drôle quand on décide d’aller plus au nord. Et rien n’est plus au nord que Barrow. Les habitants de ce village appellent fièrement, et avec raison, leur localité le « toit du monde ». Située à plus de 500 kilomètres au nord du cercle polaire, elle n’est accessible que par les airs, sauf pendant deux ou trois semaines en été, quand la glace recule suffisamment pour laisser passer les navires d’approvisionnement. Malik et les siens y sont établis depuis que leurs ancêtres sont parvenus à franchir – à la rame, à pied ou en traîneau – le détroit de Béring, en provenance de Sibérie, il y a 25 000 ans. Ces intrépides marins sont arrivés dans de véloces canots en peau de morse ou de phoque, des oumiaks. Ils font certainement partie des premières populations à s’être définitivement installées en Amérique du Nord. Puisque l’on ignore s’ils en ont chassé de plus anciennes, ils aiment qu’on les considère comme les premiers Américains, et qui pourrait les contredire ? En 1988, on compte un peu plus de 3 000 habitants à Barrow, et environ 2 700 d’entre eux prétendent descendre, à des degrés divers, de ces premiers explorateurs. La nuit du 6 septembre 1988, Malik réunit, pour qu’ils s’organisent, les six membres de son équipage devantChez Sam & Lee, sur Nachick Street, dont l’enseigne nous certifie qu’il s’agit du restaurant chinois le plus septentrional du monde. Une fois le matériel trié, assemblé et emballé, les hommes sont prêts à partir en haute mer et à se lancer à la recherche de baleines boréales migratrices. Relevant l’un des défis les plus audacieux de la nature, ces sept hommes suivent la piste d’un puissant spécimen de quarante tonnes, aussi agile que résistant. Ces hommes ne sont pas dans un oumiak, mais dans un canot en aluminium, nettement plus résistant même s’il est de taille tout aussi réduite. Il se manœuvre aussi bien à l’aviron qu’avec un moteur hors-bord des plus modernes. Un simple coup de queue ou de nageoire suffirait à le faire chavirer. Ensemble, la queue et les nageoires de l’animal permettent à ce dernier de se propulser et de se diriger avec précision et discrétion, l’impressionnant mammifère étant aussi bien capable d’affronter que de fuir toute créature suffisamment sotte pour oser le défier. Si ces hommes venaient à basculer de leur embarcation et à tomber dans les eaux glaciales – que ce soit leur faute, celle de l’océan ou celle d’une baleine –, ils n’auraient guère le temps de profiter de la o fraîcheur des eaux à – 13 C avant de succomber. Mais la perspective d’un hiver rigoureux sans graisse de baleine – que l’on appelle par le nom plus appétissant de « muktuk », depuis toujours l’aliment de base des populations autochtones – fournit non seulement à ces chasseurs l’occasion d’exercer leur métier, mais aussi de gagner la reconnaissance des leurs. Contrairement aux pronostics, l’Alaska ayant acquis une nouvelle prospérité grâce à la richesse de ses réserves pétrolières, les habitants de Barrow n’ont pas rompu avec leur passé. Ils l’ont au contraire
réinventé. Avant l’aubaine pétrolière du milieu des années 1970, les Esquimaux ne chassaient la baleine qu’au printemps. Avant la généralisation du moteur hors-bord et de l’émetteur--récepteur, il était absurde de partir à la chasse durant une autre saison. La seule manière dont les anciens pouvaient chasser, c’était en attendant des jours et parfois même des semaines dans leurs tentes, sur la banquise, que des baleines daignent passer à proximité. Tandis que les « élites », dans les quarante-huit autres États continentaux des États-Unis, déplorent l’« innocence perdue » des Inuits et d’autres peuples ayant récemment accédé à la modernité, les habitants de Barrow, eux, ont le même désir d’améliorer leur quotidien que n’importe qui d’autre. Ils ne sont pas nombreux, sur le « toit du monde », à vouloir perdre leur temps à se demander s’il serait préférable ou non qu’ils continuent à vivre comme des pièces de musée poussiéreuses pour que de lointains commentateurs -puissent se congratuler d’être parvenus à préserver leur culture et leurs traditions. Maintenant que lui et les siens possèdent des moteurs hors-bord, Malik n’est plus obligé d’attendre les baleines, ni l’accord de leurs lointains supérieurs, qui n’y connaissent rien. Ils peuvent eux-mêmes aller chercher les baleines. Quand ils en ont trouvé une et qu’ils l’ont harponnée, ils peuvent se servir de leurs émetteurs-récepteurs pour demander qu’on les aide à la remorquer. Mais détrompez-vous : même si la chasse est nettement plus aisée qu’auparavant, elle reste néanmoins difficile et périlleuse. Le père et le grand-père de Malik ont été honorés du titre de « grand chasseur ». Même si celui-ci se transmet généralement de père en fils, Malik doit encore faire ses preuves pour le mériter. Il écoute ses aînés. Il retient les leçons qu’ils lui prodiguent. Avec plus de soixante-dix baleines à son actif, il est connu dans tous les villages de chasseurs de la côte arctique de l’Alaska. Ses aventures servent de toile de fond à de nombreux poèmes glorifiant la chasse. Ces poèmes sont récités dans les écoles, prêchés dans les églises, et lus dans les émissions de radios locales ainsi qu’à la télévision. Le matin du 12 septembre 1988, les fortes rafales qui soufflent depuis plusieurs jours se dissipent. Malgré cela, d’épais nuages emprisonnent l’air inhabituellement froid, empêchant les températures de o franchir la barre des – 18 C. Pour se tenir chaud, Malik et ses six hommes portent deux couches de sous-vêtements d’excellente qualité, sous des pantalons en peau de phoque faits à la main, et des parkas de cuir. En mettant leur embarcation à l’eau, derrière l’hôtelTop of the World, les chasseurs se demandent s’ils pourront revenir avant que la grève soit gelée. Environ une heure après leur départ, ils apprennent grâce à leur émetteur-récepteur qu’un autre équipage de la région a repéré une baleine boréale à approximativement 3 kilomètres de l’extrémité de Point Barrow. Malik s’accroupit à la proue du canot. Il ordonne à son barreur de mettre les gaz afin d’atteindre au plus vite le site, à une quinzaine de kilomètres au nord-nord-est. À une vitesse maximale de 20 nœuds, ils devraient être sur place en une demi-heure. Le vent leur donne l’impression qu’il fait o bien plus froid que les – 18 C annoncés. Les hommes abaissent la doublure en fourrure de phoque de leurs capuches pour éviter les engelures durant leur trajet à pleine vitesse sur la mer agitée. À 2 kilomètres de là, Malik repère à l’horizon le nuage de brume caractéristique. Les gouttelettes d’eau qui restent en suspens à une dizaine de mètres au-dessus de la surface de l’océan avant de se -dissiper dans l’atmosphère sont la preuve qu’il ne s’agit pas d’une fausse alerte et que la baleine signalée se trouve toujours dans les environs. Mais Malik n’est pas seul. Deux autres équipages sont sur les lieux. Peu importe : le chasseur est mieux positionné que ses rivaux et s’efforcera de le rester, à moins que l’animal décide de modifier sa trajectoire. Si la situation reste en l’état, cette prise sera pour Malik. Il fait signe de ralentir le bateau. Il ôte sa capuche et remplace ses moufles en fourrure par d’amples gants de travail en coton tachés de sang, ceux avec lesquels il a déjà tué de nombreuses baleines. Les membres d’équipage préparent les armes dont ils vont se servir pour frapper leur proie. Avant que les chasseurs de la région se mettent à utiliser des équipements et des techniques modernes développés et améliorés par des concurrents commerciaux nettement plus efficaces qu’eux, la seule façon dont les Esquimaux pouvaient tuer une baleine, c’était en la frappant de manière répétée avec leurs harpons en ivoire, faits à la main. En 1988, les choses ont changé. Malik s’empare de son harpon de deux kilos en fibre de carbone, armé d’une charge explosive conçue pour détoner à l’impact sur un large diamètre et ainsi infliger une blessure plus grave. Les chasseurs chargent leurs fusils – des armes courtes en laiton spécialement destinées à la chasse à la baleine – de cartouches explosives. L’équipage se prépare tranquillement, avec discrétion. Malik et ses hommes tentent de ne pas se faire voir de l’animal, ou, du moins, de se montrer distants et inoffensifs. Quand rien ou presque ne saurait menacer une baleine de quarante tonnes, pourquoi, en plus, lui donner l’avantage ? Malik jette un coup d’œil à sa montre : 10 h 30. Il a sept heures devant lui avant la tombée de la nuit. Avec un peu de chance, s’ils parviennent à harponner la baleine suffisamment tôt, le retour sur la terre ferme n’en demeurera pas moins une épreuve titanesque, et rien ne garantit qu’il puisse s’effectuer de jour. L’équipage aura besoin
d’aide. De beaucoup d’aide. Tous les habitants de la localité qui disposent d’un bateau seront mis à contribution. L’obscurité n’est qu’un danger supplémentaire sur la longue liste de ceux qui guettent la population de l’Arctique : l’hypothermie, le froid, la désorientation, et ce bon vieux Nanuq, l’ours polaire dont on parle sans cesse et que tout le monde craint, même si on ne l’aperçoit que rarement. Un animal dont les goûts gastronomiques vont du minuscule renard polaire à la gigantesque baleine boréale, avec un faible grandissant pour les délicieux déchets des humains. Pour le moment, les sept hommes et leur bateau restent entre le rivage et la baleine. Malik ordonne à son barreur, Roy Ahmaogak, d’essayer de positionner l’embarcation au nord-est de leur proie, pour qu’ils puissent guider l’animal, une fois harponné, vers la côte. Ils n’ont pas envie d’être obligés de remorquer une carcasse instable sur une plus longue distance que prévu. Mais Roy sait parfaitement que son principal objectif est de garder le bateau suffisamment près de la baleine pour pouvoir passer à l’assaut. Si cela doit signifier un trajet de retour plus long, eh bien, tant pis. Malik brandit sa pagaie pour faire signe aux autres chasseurs de la zone de reculer pendant que son propre équipage se prépare à frapper. Il est conscient que l’animal de 16,50 mètres ne s’est toujours pas rendu compte du sort qui lui était réservé, puisqu’il continue à faire surface et à respirer normalement. Son souffle chaud forme un nuage de vapeur indiquant avec précision où ses poursuivants doivent frapper s’ils veulent remporter leur plus gros trophée de l’année. Observant sa trajectoire, la profondeur de ses plongeons, le rythme de sa respiration et la distance qu’il parcourt chaque fois avant de refaire surface, Malik dirige son équipage vers le lieu où il a calculé que le mammifère réapparaîtrait la fois suivante. Suivant la baleine boréale à une trentaine de mètres, Roy pilote habilement le canot pour se placer sur sa trajectoire. Malik retient son souffle. Il espère que la baleine ne décidera pas de refaire surface sous son embarcation. Malgré toute la technologie moderne à sa disposition, rien ne lui garantit qu’il n’est pas en train de se positionner -au-dessus de la tête de l’animal, et non juste derrière lui. Les chasseurs braquent leurs harpons sur un point situé derrière les deux trous perpendiculaires qui lui servent à respirer, à la base de son crâne. C’est le point le plus vulnérable du cétacé, révélant une étroite cavité qui mène directement à son cœur. Si on l’a correctement tiré, le harpon transperce la graisse, franchit la cavité et se fiche dans le cœur de la baleine. Ce dernier se met alors à battre avec une telle force que les rares chasseurs suffisamment experts ou chanceux pour avoir porté le « coup parfait » n’hésitent pas à comparer entre eux le temps qu’ils ont réussi à maintenir leur prise sur le harpon avant de ne plus pouvoir résister aux formidables pulsations. Cette baleine a-t-elle senti la présence de l’équipage qui navigue de manière inquiétante au-dessus d’elle ? Malik l’ignore. Il ne lui reste plus qu’à préparer son harpon. À l’exception du Johnson pétaradant, à l’arrière du bateau, le silence règne dans l’embarcation, l’équipage anticipant l’instant où le calme sera rompu. La baleine restant sous l’eau plus longtemps et plus profondément depuis qu’ils l’ont repérée, l’angoisse monte d’un cran. Avant le dernier plongeon de l’animal, Malik et ses hommes se trouvaient suffisamment près pour constater que ses évents ne s’étaient pas assez ouverts pour signaler son intention de plonger plus longtemps ou plus profond. C’est pourtant le cas. Mais pas pour longtemps. Il faudra bien qu’elle refasse surface. Et quand cela se produira, Malik veut être prêt. Il serre fermement le harpon dans sa main gauche, se laissant bercer par le rythme de la mer agitée. Tout le monde sait où le mammifère va refaire surface. Ce sont des chasseurs, ils sont nés comme ça. Roy, le barreur, sait parfaitement où et comment placer l’embarcation pour satisfaire Malik. Les deux hommes n’ont pas besoin de communiquer. Ils font partie d’un tout à cet instant, le dos noir et luisant de la baleine refait surface, au milieu des eaux troubles de la mer des Tchouktches, à l’endroit précis où tous les membres de l’équipage ont rivé leurs regards. Malik arme son bras derrière sa tête ronde. Il brandit son léger harpon en fibre de carbone et bande son triceps. Il sait que l’animal est le plus vulnérable juste avant de commencer à souffler. Son harpon en main, Malik se raidit et se penche vers sa cible. Déplaçant prudemment mais avec énergie son poids vers l’avant, il prend un élan linéaire suffisant pour pouvoir redresser les épaules et entamer un mouvement rotatif nécessaire au bon fonctionnement de l’arme. Le recul du harpon est tel qu’il projetterait n’importe qui d’autre à l’eau. Mais Malik reste planté à la proue de son bateau, aussi stable qu’un lanceur de base-ball. Le projectile aussi effilé qu’un rasoir s’enfonce dans la peau noire du gracieux géant des mers. Une première charge fixée à l’extrémité du harpon détone en pénétrant dans la chair de l’animal. Comme si une bombe avait explosé en lui, le mammifère pousse un rugissement de confusion et de terreur, et disparaît sous la surface de l’eau, dans une vaine tentative pour échapper à l’inéluctable. La seconde explosion retentit quelques secondes plus tard. Cette charge, dotée d’un retardateur de cinq secondes, explose à l’intérieur même de la baleine et lui déchire la cavité pulmonaire.
Roy attend patiemment cette seconde détonation avant de brandir son fusil en laiton de vingt kilos et de tirer des cartouches explosives sur la tête de l’animal, une cible si imposante qu’il lui est impossible de la manquer. La baleine refait surface, soufflant un geyser de sang. Roy en profite pour presser la détente de son arme. La charge fait long feu. Au lieu de détoner après s’être logée à l’intérieur de la baleine, elle explose à son contact. De la graisse carbonisée jaillit dans toutes les directions. La baleine se replie sous la surface, laissant une traînée pourpre dans son sillage. Roy recharge et fait feu à deux reprises. La baleine se contorsionne violemment, dans une tentative désespérée mais redoutable pour se libérer des flotteurs en peau de phoque fixés au harpon solidement enfoncé dans ses chairs. L’animal tourne en rond, formant une écume rougeâtre autour de lui. Quand Roy a assuré son troisième tir dans le dos voûté du mammifère, Malik fait signe au barreur de s’approcher de l’animal mutilé et désorienté. Malgré ses profondes blessures, la baleine est encore capable d’échapper à l’équipage, si ce n’est à son destin, en s’enfonçant dans les profondeurs de l’océan. Si Malik parvient à tendre un nouveau filin à l’aide de son harpon, les flotteurs parviendront à ralentir suffisamment l’animal pour qu’il soit possible de lui assener le coup de grâce. Malik se prépare et fait feu. La peau noire et luisante du géant se gonfle soudain, signalant que le chasseur a de nouveau fait mouche. D’un coup de queue, la gigantesque baleine parvient à heurter l’un des flancs du canot, projetant violemment ce dernier en avant, sur son omoplate en forme de diamant. Recouverts du sang de l’animal, les hommes se cramponnent au bordage pour éviter de se faire expulser du canot. Quand Malik retrouve l’équilibre, il constate que la baleine est trop gravement touchée pour pouvoir aller plus loin. Conscient que l’animal peut risquer un dernier plongeon pour tenter de se dissimuler sous une plaque de glace avant de mourir, Malik s’empare d’un autre harpon. Ce n’est pas parce que la bête est mortellement blessée qu’elle est pour autant calmée. La taille et l’instinct de survie de la baleine peuvent lui permettre de poursuivre sur de nombreux kilomètres et de mettre au défi l’endurance des Esquimaux. Malik s’inquiète inutilement. Avant qu’il puisse de nouveau faire feu, sa proie succombe sous ses yeux. À présent, l’épreuve consiste à sécuriser le butin avant qu’il coule, et, pour ce faire, les hommes ne disposent que de très peu de temps. Trois autres équipages, de sortie ce matin-là, observent l’exploit à la jumelle et le saluent de leurs points de vue privilégiés, sur la ligne d’horizon. Une fois la bête morte, la compétition amicale fait place à une coopération de bon voisinage. Dès qu’ils reçoivent la confirmation de la mort de la baleine boréale, les équipages passent du rôle de spectateurs passifs à celui de participants actifs. Ils se précipitent pour venir en aide à Malik et à ses hommes ; il faut éviter que l’animal coule et le préparer à se faire remorquer jusqu’au rivage, où il sera débité. Comme jadis, la façon moderne de « partager les bienfaits de la baleine » consiste à distribuer le savoureux produit de la chasse en fonction du degré de contribution de chacun. Plus un équipage participe, plus on lui donnera de viande. Ceux qui arrivent actuellement au secours de Malik seront récompensés par des morceaux de choix. La population a toujours été la ressource la plus importante dans une communauté de chasse de subsistance. La poursuite, la prise, la stabilisation, le remorquage, le débitage, la distribution et l’évacuation d’une créature aussi imposante qu’une baleine boréale demandent une main-d’œuvre considérable. La seule traction d’une baleine morte sur la grève pour pouvoir la débiter – particulièrement quand elle fait cette taille, et à une période si inhabituelle de l’année – n’est pas une mince affaire. Quand se propage la nouvelle selon laquelle l’équipage de Malik doit remorquer une boréale, tous les habitants de Barrow se préparent à lui venir en aide. En quelques minutes, KBRW-AM, l’unique radio commerciale du North Slope (qui émet sur un territoire plus grand que la Californie), interrompt ses programmes pour diffuser l’information, et, surtout, les coordonnées de la position actuelle de Malik pour que les volontaires équipés de bateaux puissent aller le rejoindre en mer, pour aider son équipage à lester l’animal et à le ramener sans encombre jusqu’à la côte. En une heure, plus de quatre-vingts personnes, dans vingt-deux embarcations, arrivent sur les lieux. Même avec une telle main-d’œuvre, il faut encore quatre heures pour parcourir la dizaine de kilomètres qui les sépare de la côte et hisser le gigantesque cadavre sur le rivage. Quand Malik et ses six hommes regagnent la terre ferme, il fait trop sombre pour qu’ils puissent voir les centaines de personnes rassemblées là pour les accueillir et les aider. C’est le moment dont tout chasseur a rêvé dans son enfance. Avant que le christianisme parvienne jusqu’à ces côtes de l’océan Arctique, au début du xixe siècle, les Inuits, comme presque tous les peuples païens connus, révéraient – vénéraient, même – l’origine de leur pitance. Que cela puisse nous sembler étonnant aujourd’hui nous prouve à quel point les découvertes conceptuelles nous paraissent rapidement aller de soi pour tous. Mais ce n’est pas le cas, et les populations indigènes sont là pour en témoigner. Avant d’avoir entendu dire que le monde avait été
créé par un dieu qui transcendait le temps et l’espace, il était plus naturel pour les gens de vénérer un produit visible de la Création qu’un Créateur invisible et inconnu. La révolution religieuse a consisté à leur faire comprendre que Dieu n’était pas un élément de la nature parmi d’autres, mais qu’il était au-dessus d’elle et qu’il en avait le contrôle. Mêlant les anciennes pratiques païennes de ses ancêtres à son protestantisme américain de la fin du xxe siècle, Malik réunit tout le monde sur la plage pour que chacun puisse l’entendre offrir sa gratitude à la baleine et au dieu qui l’a créée. Ensuite, son épouse vide un seau en plastique rempli d’eau douce dans la gueule ouverte de l’animal mort, puis dans ses évents. D’une certaine façon, grâce à ce « baptême polaire », l’esprit de la baleine fera partie intégrante du village. Si les habitants de Barrow veulent pouvoir manger la baleine – ce qui est parfaitement dans leurs intentions –, il faut entamer le débitage sur-le-champ. Si on la laisse en l’état, même durant un court laps de temps, et même à une température aussi basse, le processus de décomposition fera rapidement son œuvre et transformera les impressionnantes réserves d’énergie de l’animal mort en chaleur, rôtissant sa o carcasse à une température proche de 150 C. Malik affecte plusieurs hommes au découpage de la baleine. Tels des Lilliputiens tentant de ligoter Gulliver, une demi--douzaine d’Esquimaux installent des échelles contre le flanc de l’animal, armés de couteaux effilés en forme d’éventails fixés sur de longs manches traditionnels en bois, des ulus. Ils escaladent la carcasse haute de deux étages et découpent la graisse en suivant un motif en damier. Au fur et à mesure qu’ils arrachent des blocs de muktuk épais de 60 centimètres à l’aide de larges crochets de fer, une chaleur putride se dégage du dos du mammifère. Tandis que les hommes le débarrassent de longues plaques de graisse, des panaches, ou plutôt de grosses bouffées de vapeur s’échappent de la dépouille. Le nuage de fumée est visible à des kilomètres à la ronde, dans les plaines mornes autour de Barrow. À des centaines de kilomètres au nord d’une ligne au-delà de laquelle plus aucun arbre ne pousse, il n’est pas nécessaire que cette fumée monte très haut pour que l’on puisse la remarquer de loin. Il faut moins d’une heure aux hommes pour débarrasser le corps de la baleine de tout muktuk, révélant ce qui ressemble davantage au fuselage d’un avion rose qu’aux restes d’un mammifère de 16,50 mètres. On empile rapidement les plaques de muktuk en vingt-deux tas réservés à chacun des équipages qui ont participé à la chasse. Propriété de chaque chef d’équipage, les piles seront réparties à la discrétion de ce dernier entre les hommes, en guise de rétribution. Une fois débarrassés du muktuk, les « bouchers » se remettent au travail et découpent la viande en répétant le même procédé en damier. Le lendemain matin, à l’aube, l’opération, qui a nécessité la présence de plus d’un millier de personnes, est pratiquement achevée. En quelques heures, la baleine de quarante tonnes, ce maître des océans plein d’insouciance, a été chassée, tuée implacablement, remorquée jusqu’au rivage et découpée en milliers de morceaux. Depuis qu’ils ne sont plus isolés, les villages de chasse de subsistance comme Barrow ne tuent que le nombre de baleines -strictement nécessaire à leur survie – même si c’est avant tout pour des raisons pratiques (la chasse et le remorquage des baleines géantes sont loin d’être aisés) qui n’ont en général que peu de rapport avec une quelconque « responsabilité environnementale ». À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les pays industrialisés dotés d’exploitations -commerciales de chasse à la baleine comprennent soudain que le seul moyen de sauver ce pan moribond de leur économie est d’épargner les quelques spécimens qu’ils n’ont pas encore exterminés. Le premier effort en faveur de la sauvegarde de cette espèce en voie de disparition survient en 1946, avec la création de la Commission baleinière internationale (CBI). La CBI a prétendument pour but de permettre à la population des baleines de se reconstituer en limitant le nombre légal de spécimens tués chaque année et en régulant le type de mammifères que chaque pays a le droit de chasser ou non. Les -exceptions -deviennent cependant la règle. Des pays comme le Japon et l’Union soviétique affirment que leurs industries baleinières sont nécessaires à la reconstruction de leurs économies mises à mal pendant la guerre. La Norvège et l’Islande utilisent le même argument, mais de manière infondée. Même si elle a subi l’invasion des Nazis au début des années 1940, la Norvège a capitulé si rapidement qu’elle n’a souffert de presque aucun dégât. Quant à l’Islande, elle est sortie de la guerre dans un bien meilleur état qu’à son entrée dans le conflit, en raison de son rôle de première zone de ravitaillement alliée dans la guerre cruciale de l’Atlantique. Les États-Unis et le Canada prétendent que leurs propres populations esquimaudes, à peine sorties de la misère, méritent le droit de poursuivre leur chasse de subsistance. Ces « quotas de subsistance » sont établis d’après la taille de chaque village et l’estimation du nombre de baleines dans leurs zones. Comme le nombre de spécimens augmente, les quotas aussi.