Solos

Solos

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Français
193 pages

Description

Se jeter dans l'alpinisme comme dans la gueule du loup.
Ce livre ne vaut pas que par ses récits d'ascensions palpitants.
Il analyse avec sincérité et profondeur les questions centrales de toute aventure : "Que cherche-t-on réellement dans l'escalade ?" et surtout : "Est-ce que ce jeu en vaut la peine ?"
C'est l'histoire d'un homme en colère...
C'est l'histoire d'un jeune garçon qui ne s'aime pas et se jette dans l'alpinisme comme on se jette dans la gueule du loup. Il mène un combat féroce avec les plus austères faces nord de l'Oisans qu'il veut affronter seul, en hiver. Il s'intoxique ainsi pendant huit ans à l'adrénaline, à l'image de "cador" que ses succès lui donnent. Puis, tout à coup, il s'arrête. Une femme, un enfant, la vie sont passés par là. Et, au moment où, apaisé, il s'y attendait le moins, le loup referme ses crocs, lui enlève trois amis, trois morts dont il se sent responsable.
Ce livre ne vaut pas seulement par ses récits d'ascensions palpitants, il analyse également avec une sincérité et une profondeur inégalées la question centrale de l'alpinisme : "Est-ce que ce jeu en vaut la peine ?"
"Je me sens libre. Jamais je n'ai connu cette légèreté dans mon être. Je n'ai plus aucune crainte, ni haine, ni animosité. Le solo, c'est la liberté !
Folie passagère ou ivresse de la solitude ? Peu importe, la montagne est mon amie. Elle fait partie de moi ou je fais partie d'elle ?"



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Informations

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Date de parution 12 janvier 2017
Nombre de lectures 20
EAN13 9782352211693
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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couverture
 

C’est l’histoire d’un homme en colère. Un jeune garçon qui ne s’aime pas et se jette dans l’alpinisme comme on se jette dans la gueule du loup. Il s’intoxique ainsi pendant huit ans à l’adrénaline, à l’image de « cador » que ses succès lui donnent. Puis, tout à coup, il s’arrête. Une femme, un enfant, la vie sont passés par là.

Et au moment où, apaisé, il s’y attendait le moins, le loup referme ses crocs, lui enlève trois amis, trois morts dont il se sent responsable.

Ce livre ne vaut pas seulement par ses récits d’ascensions palpitants, il analyse avec une sincérité et une profondeur inégalées la question centrale de toute aventure :

« Est-ce que ce jeu en vaut la peine ? »

 

Christophe Moulin est né à Paris, a grandi dans les Hautes-Alpes. Il consacre sa vie à l’alpinisme de haut niveau.

Auteur de premières solitaires de grande envergure, puis professeur à l’École Nationale de Ski et d’Alpinisme, il encadre, aujourd’hui, les jeunes de l’Équipe de France d’Alpinisme.

Auteur de nombreux articles, Solos est sa première œuvre littéraire.

 
CNL_WEB
 

CHRISTOPHE MOULIN

 

 

SOLOS

 

 

éditions Guérin

CHAMONIX

 

À Pomme

Chapitre I

 

L’ACCIDENT

 

Les jours et les mois se sont écoulés. Je revois une ombre gigantesque, un peu floue. Un cube géant, grisâtre et bleuté qui glisse puis, bascule, vers moi, vers nous.

 

Je pense – C’est la fin. Nous allons mourir.

 

À la seconde qui précède, nos esprits sont comme rassasiés, tout ce qui fait ombre au bonheur est filtré.

Une pente facile guide nos pas vers la vallée. Comme souvent, lorsque deux cordées se suivent, le premier de la seconde cordée rattrape le dernier de la cordée de tête. François se trouve ainsi juste derrière moi, à deux mètres à peine. Nous parlons de tout et de rien, de choses simples. Nous plaisantons tout en progressant avec fluidité. Nous ne ressentons aucune fatigue. J’entends les mots, je retrouve les expressions. Parfois les échanges restent en suspens lorsque machinalement, mais avec application, les manœuvres habituelles s’exécutent. Allonger la corde, reprendre du mou, faire des anneaux pour franchir ou contourner les multiples crevasses.

Puis, la conversation se poursuit et nos esprits partent, je le sais, je le sens, vers les mêmes moments ; sans doute vécus de manières différentes, mais les mêmes. Les petits refuges Eccles, les piliers du Brouillard, ces flèches de granit rouge où nos ballerines crissent sur le rocher, nos gestes identiques, comme cette manie commune qui consiste à essuyer nos chaussons d’escalade sur le bas des pantalons entre deux pas délicats, et nos poings qui se serrent dans les fissures, et la sensation de vie dans nos bras et nos grands cris de joie au sommet des longueurs.

 

Un peu avant de rejoindre le refuge des Grands Mulets, je me retourne pour observer les gars dans une pente de glace peu inclinée que nous descendons face à la pente. Je vérifie le positionnement des pieds, le placement des pointes des crampons, obsession professionnelle. Tout va bien, rien à dire. Marshal ferme la marche, il me lance un clin d’œil rieur le pouce dirigé vers le ciel. Arnaud est devant lui avec son sourire éclatant. François marchant en tête, ils forment la cordée de trois qui nous suit. Nous adressons un petit signe aux gardiens du refuge qui font de la bronzette sur le toit. Je ne sais même pas s’ils nous répondent, peu importe. La vallée nous appelle…

Le bonheur peut s’arrêter comme ça brutalement.

Je le sais. Aujourd’hui, je le sais.

Ils sont morts.

Une de mes missions professionnelles au sein de la Fédération de la Montagne et de l’Escalade (FFME) consiste à entraîner un groupe d’élite, rassemblant de jeunes garçons. Pendant deux années, ils vont former l’Équipe Nationale Jeune Alpinisme. Nous organisons pour eux une série de stages à thème, dont l’un de deux semaines en été pour réaliser des grandes courses. Cette fois-ci, nous sommes dans le massif du Mont-Blanc.

L’équipe, composée de neuf alpinistes triés sur le volet, a déjà effectué une première année de stages, encadrée par trois guides dont deux sont passés par ce cursus, Paul Robach, Gaël Bouquet des Chaux, et moi, qui suis bien plus âgé qu’eux.

Au cours de cette première année, nous sommes partis pour un voyage ressemblant à une mini-expédition. L’objectif était la Norvège et sa terrible paroi nord des Trollryggen, 1 200 m de gneiss noirâtre et de mousse durcie par le gel de l’hiver scandinave. Si le premier but de ce voyage était de réaliser des ascensions d’envergure, il avait comme autre intérêt, celui de souder l’équipe. Le but est atteint. Depuis lors, l’osmose dans le groupe est totale.

 

Là-bas, on a frôlé la perfection : tout s’y déroule sans heurts, dans une ambiance qu’il est rare de trouver lorsqu’on réunit neuf garçons de très haut niveau, affûtés comme des chevaux de course et dotés chacun d’une personnalité très affirmée.

Lorsque nous arrivons en Norvège en février 2003, visant l’ascension de la grande face nord du Trollryggen, la découverte de la paroi impressionne tout le monde. Nous apprivoisons le monstre petit à petit en logeant au pied de la face dans les bungalows du campground.

Le groupe est divisé en équipes, réparties sur trois voies distinctes. Tour à tour, les gars gravissent les sept cents mètres de dénivelé permettant d’accéder au pied de la face pour installer des cordes fixes qui équiperont les premières longueurs. Cela prend quelques jours suivis d’autant de nuits, ces nuits si longues de l’hiver scandinave, pendant lesquelles Gaël a bien du mal à trouver le sommeil. Gaël Bouquet des Chaux a fait partie de cette équipe quelques années auparavant. Ses qualités professionnelles et humaines sont telles que je l’ai proposé naturellement pour me seconder. Avec lui dans l’équipe d’encadrement, je suis sûr de ne pas me tromper.

Comme guide, il se trouve cependant pour la première fois confronté à ce travail singulier qui consiste à entraîner d’excellents alpinistes. Il a l’habitude d’encadrer des stages d’initiateurs ou bien de faire progresser de plus jeunes garçons et filles qu’il faut surveiller de près et aider en permanence. Gaël est un garçon réfléchi, mais il a du mal à se faire à l’idée de laisser le groupe fonctionner de manière autonome. Son inquiétude croît à mesure qu’ils progressent.

– Tu te rends compte, me dit-il, ils sont là-haut en train de se balader sur les cordes et nous ici, impuissants, s’il leur arrive quoique ce soit. J’en suis malade !

– Calme-toi, amigo, fais-leur confiance, ce ne sont pas des clients. C’est ça le haut niveau. Ils sont adultes et savent ce qu’ils font, lui dis-je, tentant à l’occasion de me persuader. L’angoisse sait être communicative : Gaël a réussi à semer un léger doute dans mon esprit et je lève les yeux de plus en plus souvent en direction de la paroi. La confiance aussi se transmet : il m’avouera plus tard que mon attitude plus calme l’a beaucoup aidé dans cet exercice si particulier qui consiste à encadrer des jeunes alpinistes dont les qualités techniques sont au niveau des nôtres. Il en aura la preuve quelques jours après. En attendant, presque inconsciemment chacun de nous écoute l’autre.

De leur côté, l’entente entre les garçons est telle que, pas une tension, pas un désaccord ne se fait sentir quand nous communiquons avec eux au moyen de petits talkies-walkies. Leur organisation semble si bien fonctionner que nous décidons finalement de former une cordée, nous les deux coaches, et de les suivre dans une des voies de la face nord avec une journée de décalage. Je me souviens de Gaël, lorsqu’il faisait partie de cette équipe quelques années auparavant et je mesure aujourd’hui le chemin parcouru. Il est vraiment devenu ce qu’on appelle une « pointure ». Je l’entends malgré tout s’écrier dans chaque passage délicat :

– Ah, ils grimpent ces chiens !

Durant les quatre jours d’ascension et malgré des fissures nettoyées de leur neige fraîche, des relais ou des plates-formes de bivouacs bien aménagés par les cordées qui nous ont précédés, nous ne parvenons pas à les rattraper.

– Tu vois bien qu’ils sont à la hauteur. Cette fois, ils ont tout décidé, mené chaque longueur. Cette face nord, ils vont vraiment la mériter, dis-je admiratif à Gaël.

 

Le programme que nous leur concoctons pour l’été ressemble à un cadeau de Noël. C’est, offert sur un plateau, le menu dont rêve tout alpiniste de haut niveau. Du coup, c’est l’excitation générale. La motivation est à son comble.

Versant italien du mont Blanc, montée aux bivouacs Eccles et Pilier Rouge du Brouillard pour commencer. Retour aux bivouacs puis sortie au mont Blanc le lendemain par un pilier au choix entre l’arête du Brouillard et l’arête de Peuterey.

Poser pour la première fois de sa vie les pieds sur le sommet du mont Blanc, en passant par une de ses voies difficiles, est un cas rare. Ce sera pourtant celui de plusieurs garçons du groupe. « C’est comme si on était baptisé par le pape. » dira l’un d’eux.

Je suis venu à plusieurs reprises dans ce secteur. L’endroit surplombe le Val d’Aoste, dominant les montagnes du Valais, de la Vanoise et du Grand Paradis. Nulle part dans les Alpes ne s’éprouve si fort le sentiment de la haute altitude.

J’ai toujours ressenti beaucoup de bonheur à me retrouver ici, mais là, observer la joie qui illumine les visages des garçons est un ravissement supplémentaire. Ils s’étonnent de vivre aussi facilement ces instants sur ce versant qu’ils ne s’étaient représentés qu’à travers les récits de Bonatti ou Mazeaud. Eux connurent là les pires jours de leur vie quand ils perdirent dans la tempête leurs meilleurs compagnons et leurs plus grands amis. Des textes impossibles à oublier, que beaucoup avaient lus. Ce groupe m’a souvent surpris par la qualité et la profondeur de sa culture alpine.

En deux heures trente depuis le refuge Monzino que nous quittons à 4 h 30 du matin, nous avons rejoint la pointe Eccles et ses petits bivouacs de tôle en forme de demi-tonneaux.

Nous nous serrons les uns contre les autres, à l’étroit mais bien au chaud, à l’intérieur de ces maisons de poupées. Nous en profitons pour boire du thé en prenant le temps de détailler ces lieux. Les étagères en bois sont usées et arrondies par les multitudes de réchauds et de couverts placés délicatement toujours aux mêmes endroits. La place est si réduite que pas un morceau de planche du refuge n’est intact. Chaque millimètre de bois porte une trace de couteau, de fourchette, de brûlure, ou une inscription, un mot, un nom.

Quelques morceaux de pain dur traînent encore, ainsi que quelques bouteilles plastiques au fond desquelles stagne un reste d’eau. Tout est précieux ici, il ne viendrait à personne l’idée de gâcher quoique ce soit. Nous laissons nos affaires de bivouac et n’emportons que le strict nécessaire pour la journée. L’idée de revenir dormir ici, dans cet endroit intime, me réjouit.

Nous quittons les lieux en prenant soin de bien fermer les portes dont les grincements résonnent haut dans l’amphithéâtre cristallin puis décidons d’investir le Pilier Rouge du Brouillard en nous répartissant sur deux voies parallèles.

Certaines années les alpinistes sont obligés de redescendre sous la rimaye de la pointe Eccles, et de faire un long détour en remontant sous de dangereuses tours de glace et atteindre enfin le pied des piliers du Brouillard. Aujourd’hui, l’approche depuis les bivouacs est courte et sans difficultés glaciaires, c’est une chance. Nous nous laissons glisser sur la pente de neige régulière jusqu’au replat du glacier. Au pied du Pilier Rouge, la rimaye est très peu marquée. Je ne me sens absolument pas engagé, menacé par une situation où la retraite serait difficile. Au contraire, aujourd’hui, tout est douceur et calme. La montagne se fait belle pour nous.

L’arrivée des premiers rayons de soleil sur les parties mixtes enneigées en amont des piliers ébranlent mon optimisme. Le charme de cette ambiance au silence presque religieux se rompt tout à coup avec les chutes de pierres tombant dans la dépression à droite du Pilier Rouge. Elles rebondissent avec fracas et aspergent le bas de la face. Dans ce lieu, il peut très vite régner une ambiance de guerre. Heureusement, la chance est avec nous. Personne n’est touché et nous atteignons une zone plus raide et abritée où nous pouvons nous concentrer sur le plaisir des mouvements que nous offrent les fissures entaillant ce granit presque parfait.

 

L’escalade dans ce secteur est toujours aussi agréable. Mes mains ne cessent de caresser ce rocher rouge et sculpté. Les souvenirs de ma venue ici quelques années auparavant surgissent avec précision. Je compare à présent des moments passés dans ces lieux avec l’impression très vive qu’aujourd’hui, nous sommes encore plus détendus que lorsque je me trouvais là, avec mes élèves de l’École Nationale de Ski et d’Alpinisme. Tout est simple. Il fait grand beau temps et il semble que pas un nuage n’osera perturber ni le ciel, ni notre univers.

Nous nous retrouvons le soir aux bivouacs où il faut s’installer pour la nuit après le repas. La soirée est égayée par les récits et descriptions des passages du jour, régulièrement entrecoupés de « Je refais une tisane ? ». Chacun vit ce qu’il attendait en entrant dans cette équipe. Le niveau général de ce groupe a atteint un stade qui permet d’envisager n’importe quelle voie en été ou en hiver. Leur envie de grimper me paraît insatiable. Je suis un homme comblé.

Le lendemain, notre objectif est de sortir au mont Blanc en empruntant des itinéraires plus classiques car cette fois, nous aurons les sacs sur le dos.

« Moi, c’est le Frêney ou rien… parce que je le vaux bien… » annonce, pince-sans-rire, Christophe en parodiant une réclame pour les coiffeurs. Mais il est tout à fait sérieux et décide de faire cordée avec Aymeric. Tous deux sont très déterminés, décidés à ne pas se laisser impressionner par les stupidités alarmistes entendues à Chamonix sur la rimaye infranchissable ou les crevasses énormes rayant le plateau du Frêney… Arnaud, Pierrick, Didier et Ben choisissent le pilier Bonnington.

Pour ma part, je décide d’en terminer avec les voies du Pilier Rouge du Brouillard en optant pour la seule qu’il me reste à découvrir, la Bonatti avec Marshal et François. « Alors Moulin, on fait des croix ? », raille Marshal, l’air de dire : « T’as raison le vieux, allonge un peu ta liste de courses, il est grand temps. »

Les rapports de notre groupe tiennent aussi dans ces petites piques qui fusent sans arrêt : personne ne se prend au sérieux. On se taquine régulièrement mais jamais méchamment. Marshal, que je connais mieux que les autres pour l’avoir entraîné plus jeune dans d’autres stages d’alpinisme, s’est arrogé le premier cette liberté. Les autres ne tardent pas à employer le même ton. Car tout en restant « bon enfant », se moquer du père Moulin fait partie de leur bonheur et du mien. S’ils se sentent libres, autonomes, c’est qu’une grande partie de ma mission est remplie. Ils pourraient bien se passer de moi, c’est le but.

 

Marshal me surprendra le lendemain en pleine erreur d’itinéraire sur l’arête du Brouillard et ne manquera pas d’ironiser : « Tu vois, je te l’avais bien dit que ça passait à droite ». « Ouais, ça va, ça va, tu verras quand tu marcheras sur ta langue au sommet, tu riras moins » lui répondrai-je, faussement fâché.

« Je marche déjà sur ma langue ! » crie alors François qui souffre d’un petit mal des montagnes lié à l’altitude. Au mont Blanc, effectuer une course d’envergure sans être bien acclimaté peut très vite se transformer en une terrible bavante.

La franchise de François est un trait de caractère que partage toute l’équipe. On serre les dents, on se bat, on se fait plaisir, mais personne ne triche. François est venu le mois précédent avec son père pour gravir le mont Blanc et descendre sa face nord à skis. Malgré tout, cela n’a pas suffi à parfaire son acclimatation et aujourd’hui, il en bave. J’admire cette façon de se mettre à nu devant moi et surtout devant les autres. Qu’importe ce qu’on pense ou ce qu’on va dire de lui. Il assume ses faiblesses du jour comme les autres assumeront les leurs, demain.

Une forte émotion nous submerge lorsque, par hasard, nous nous retrouvons tous sur la fin de l’arête menant au sommet. Ce regroupement imprévu des cordées au sommet du mont Blanc nous comble. Peu de sentiments sont exprimés, mais chacun les ressent profondément.

Gaël et Founet sont sortis depuis longtemps de l’Innominata et doivent déjà être dans la vallée.

Nous filons en direction de l’Aiguille du Midi pour y dormir comme prévu, mais je craque devant la gentillesse générale et j’ai envie de leur faire plaisir. La troupe mérite bien un lieu de repos plus confortable que l’acier et le béton d’une gare de téléphérique. Je décide donc de faire une halte pour manger et dormir au refuge des Cosmiques. Nos pieds sont humides, nos estomacs crient famine et je sais que ma proposition risque d’être accueillie avec une certaine joie. Dans la descente du mont Blanc du Tacul, de ma place de dernier du groupe, je hurle : « Ho ! dites à ceux du bas qu’on s’arrête au refuge ! » et je vois aussitôt seize bras se lever vers le ciel en signe de victoire.

S’il faut dormir dans un trou de neige en cas de mauvais temps et sans manger, pas de problème. Personne ne se plaint. Ils ont accepté la montagne dans toute sa beauté et toute sa rudesse. En revanche, puisqu’il s’agit de profiter d’un confort imprévu, « c’est tout bénef ». De plus, le très confortable refuge des Cosmiques représente un luxe déraisonnable, une dépense qu’ils évitent lorsqu’ils sont entre eux. Et comme c’est la « Fédé » qui régale, elle ressemble à l’oncle d’Amérique.

Marshal me regarde l’œil pétillant en entrant dans le refuge : « C’est de la bombe de balle, Moulin ». François renchérit en regardant le menu : « C’est louche toute cette générosité, tu nous caches quelque chose, non ? » Didier aussi est incrédule : « Génial, génial, c’est trop bon d’être là. Je n’en reviens toujours pas. »

Christophe reste sur son nuage. Il mange le regard lointain perdu dans ses images en remuant doucement la tête à droite et à gauche. « Le rêve de ma vie ! tu te rends compte Moulin, le Frêney, j’ai fait le Frêney… » Même Arnaud, le dur à cuire du groupe, pas vraiment amoureux des refuges confortables, sourit aux anges. La bouche pleine, radieux, il regarde les autres en roulant des yeux ébahis.

Le lendemain, c’est un jour de repos mérité et nous descendons recharger les batteries à Chamonix, avant de remonter à l’Aiguille du Midi par le téléphérique.

Samedi 12 juillet, les hautes instances de la FFME reçoivent en effet Monsieur le Ministre des sports et celui-ci doit, pour l’occasion monter au sommet de l’Aiguille du Midi. « L’Équipe Jeune Alpinisme » est sollicitée comme représentant le haut niveau.

J’apostrophe Jean-François Reffet, un des jeunes du groupe un tantinet rebelle :

– Alors Founet, que vas-tu lui dire au Ministre ?

– Ben, libérez José Bové ! Libérez José Bové ! Libérez José Bové ! Il hurle dans Chamonix (Note : José Bové, leader de la confédération paysanne était alors en prison pour s’en être pris à un fast-food).

Quand le rendez-vous arrive, tous les jeunes mettent de côté leur irrespect pour se prêter au jeu. Leurs démonstrations en terrain mixte ou en rocher sont impressionnantes. Founet se montre très heureux de se faire prendre en photo lors de ses explications sur le fonctionnement d’un « friend » à Monsieur le Ministre des sports… l’ambiance est sportive, sérieuse et bon enfant.

Le programme du lendemain est un marathon. Départ du refuge à 4 heures, un choix d’itinéraires divers très difficiles pour rejoindre le mont Maudit et sortie au mont Blanc pour tout le monde avec nuit sous tentes à Vallot.

Dans le pilier de l’Androsace, je me délecte à nouveau de ce merveilleux granit. Nos sacs sont lourds, mais nous poussons le jeu jusqu’au bout et nous nous acharnons à grimper sans nous aider des pitons. Il n’y a que dans la longueur la plus ardue qu’il nous est impossible de passer sans tirer sur les clous tant le poids des sacs devient terrible pour nos doigts.

Aymeric, qui est de loin le meilleur grimpeur parmi nous, s’acharne puis craque à son tour. « C’est abominable !, hurle-t-il. Mais qu’est-ce qu’on a là-dedans ? C’est pas vrai ! »

« Oh, rien d’important, lui fis-je remarquer, les grosses chaussures, les crampons, le piolet, la gourde, la bouffe, des fringues et un peu de quincaillerie… Tu vois, pas grand-chose. »

« Ben, ouais, répond-il, c’est la somme qui est lourde, il n’y a que des choses qui ne pèsent rien, quoi… »

 

Les passages de mixte sévères qui font suite au pilier et permettent de rejoindre l’arête Küffner nous font prendre conscience de l’envergure de cette course et la rendent encore plus précieuse à nos yeux. Plus les jours passent et plus je me rends compte de la passion qu’éprouvent tous ces garçons pour la montagne. Ils l’aiment, rien ne les rebute. Même la sortie au sommet du mont Blanc qui ajoute une marche exténuante à ce programme du jour est appréciée par tous, ce qui renforce l’idée que je me faisais d’eux, des gaillards solides et incroyablement déterminés. Mes jeunes compagnons m’étonnent et me laissent admiratif.

Dans la matinée du lundi 14 juillet, nous effectuons les tests d’effort dans l’observatoire Vallot, puis notre descente est prévue par l’itinéraire des Grands Mulets. Didier et Christophe, qui ont fini leurs épreuves plus tôt, descendent dans la vallée dare-dare pour gagner un peu de temps sur leurs préparatifs d’expédition au Pérou. Nous sommes dimanche, leur vol est prévu pour lundi…

Vers 13 heures, je quitte Paul Robach et les médecins avec les six derniers. Je ferme la marche de la première cordée, nous sommes quatre, Ben, Pierrick, Aymeric et moi. Derrière nous, suit une cordée de trois, François, Arnaud et Marshal.

Après vingt minutes de marche en aval du refuge des Grands Mulets, la trace qui descend directement vers la Jonction en début de saison effectue un long détour à gauche en remontant légèrement pour éviter une zone de grandes crevasses. Nous sommes à 100 mètres environ au-dessus de la Jonction.

Soudain, dans cette traversée, un petit craquement en amont nous fait lever les yeux : l’une des énormes tours sous lesquelles nous traversons bascule sur nous. Aussitôt je me dis : nous sommes morts !

Nous fuyons en avant…

J’entrevois Aymeric devant moi et un peu au-dessus qui enjambe une grande crevasse, dix mètres de corde environ nous séparent.

« Je n’aurai pas le temps, je n’aurai pas le temps, ahhhh ! »

Je sens le souffle de la masse arriver et, sans prendre le temps de regarder, je me jette dans la crevasse en pensant à mon fils Matveï. Je ne veux pas mourir.

Je reste accroché sur la paroi de glace d’en face après une chute d’environ 6 à 8 mètres. D’énormes blocs frappent le sol avec un bruit terrifiant. Je les entends éclater à côté de moi contre les flancs de la crevasse et m’attends à chaque instant à être écrasé. Je me tiens comme une autruche avec le corps exposé et la tête à l’intérieur d’une petite faille. Aucun bloc de glace ne me touche gravement. Mes compagnons m’aident à m’extraire de la crevasse, j’ai des contusions partout et surtout très mal au genou, mais pour le moment, je ne ressens pas grand-chose précisément. J’apprends que ceux de ma cordée ont été, eux aussi, touchés par les blocs de glace, de l’autre côté de la crevasse. Pierrick a le casque défoncé, Aymeric a l’épaule touchée sérieusement, Benoît devant, n’a rien. Pour ceux de derrière, nous ne savons pas. Nos appels restent sans réponse et nos recherches sur l’énorme tas de blocs de glace ne donnent aucun résultat.

La suite, c’est les secours qui arrivent, le temps qui passe et l’espoir qui disparaît… la chance pour nous et la malchance pour les autres.

Nous sommes rapatriés sur Chamonix par hélicoptère puis j’entreprends d’annoncer cette terrible nouvelle aux autres, Didier et Christophe descendus plus tôt à l’Ensa et qui ne savent pas encore, ainsi que Gaël.

On retrouve le corps de Marshal rapidement, mais François et Arnaud sont prisonniers sous des tonnes de glace et les recherches sont trop dangereuses pour le moment. Dans la soirée, j’appelle Pomme, ma femme. Elle est effondrée, je la rassure sans conviction. Le PGHM s’occupe de prévenir les parents. Je ne peux pas le faire.

Nous passons la soirée ensemble à pleurer et à nous saouler.

François Dupety.

Arnaud Drouet et Marshal Musemeci.

Chapitre II

 

TRISTESSE ET TEMPÊTE

 

Vendredi 22 août 2003.

Enterrements de François Dupety et d’Arnaud Drouet. Terrible. La douleur presque insoutenable des parents et celle d’Agnès la maman de Marshal Musemeci.

La chaleur de ceux qui essaient de les réconforter. La présence lumineuse des petites sœurs des trois garçons qui malgré tout aident leurs parents à survivre. Le soutien solide des amis. Une foule rassurante. Un immense silence unanime.

Des yeux tournés vers les montagnes. Des objets qui racontent une histoire. Des mains qui cherchent d’autres mains. Des rires qui rappellent la vie. Un moment où reste aussi l’espoir.

J’ai vu et appris ce qu’est un vrai père, un papa.

Il raconte la montagne, sa montagne avec le fiston. Des anecdotes souvent rigolotes malgré son immense tristesse, comme la fois où ils avaient tous deux marché trois heures avant de s’apercevoir qu’ils n’avaient pas pris la corde. Des moments d’angoisse comme le jour où sous la pluie battante, la fin de la voie avait été un véritable cauchemar avec les éclairs et l’électricité statique qui bourdonnait dans les oreilles. Là, le fils s’était montré solide comme un roc.

Dans ses récits, le père est souvent derrière, lamentable de condition physique et de technique. Essayant en vain de suivre ce petit être devenu un homme, meneur solide et sûr. Il parle de son fils les yeux brillants de tout cet amour qu’il lui a donné. Il veut nous dire ce qu’il était devenu, ce que la montagne avait fait de lui. Quelqu’un de bien. Il l’aime tout simplement. Il se revoit dans toutes les situations intenses, dans lesquelles ils n’ont fait qu’un.

La mère, sa maman, intérieure. Elle écoute le papa, respecte cet amour, refuse de se dire que c’est fini, à jamais. Contrairement à lui, elle n’a aucune intention d’absoudre cette montagne qui lui a pris son garçon. Ce petit bonhomme qu’elle a protégé sans cesse de tous les dangers. Cette main qu’il refusait de prendre pour traverser la rue parce qu’à 5 ans, on est « un grand » et qu’elle lui imposait de force pour son bien. Et ses conseils de prudence mille fois répétés qui le faisaient sourire quand il bouclait son sac… tout ça est là, dans sa tête, dans son ventre. Son regard est fixe, plongé dans le passé et elle ne veut pas voir tout ce monde, pas aujourd’hui, pas déjà.

Et je suis là, devant eux dans mon infini regret à me dire que c’est aussi moi qui ai poussé ces jeunes à l’aimer encore plus fort cette montagne, pour le meilleur avais-je cru et de fait pour le pire.

Ma tristesse est immense, je ne comprends pas pourquoi je suis aussi triste. Je me sens malade et éprouve l’urgence de me soigner. Un psychanalyste que je connais accepte de me recevoir. Pour moi, c’est une découverte. Nous nous voyons peu, mais à chaque séance, je ressens un peu de soulagement. Je découvre vraiment les trois jeunes disparus à travers ce que j’exprime et ces sentiments naissent aussi des liens que je tisse avec leurs parents, leurs proches, leurs amis du groupe.

Je regrette de ne pas les avoir mieux connus. De grandes similitudes apparaissent entre eux. Les circonstances qui les ont amenés vers la haute montagne, la passion transmise par leurs pères respectifs, la réflexion philosophique qui les anime et l’éthique rigoureuse qu’ils entendent respecter dans leur manière d’aborder la montagne, sont autant de traits communs.

Je comprends mieux ma peine quand je compare les neuf garçons de cette équipe avec ceux des années précédentes. Nos relations étaient naturellement devenues fraternelles. Ils étaient plus aguerris, beaucoup plus mûrs que les excellents grimpeurs que nous avions formés auparavant mais qui avaient une conception très sportive, moins humaine et moins large de l’alpinisme.

Marshal n’a peut-être pas perçu ce que représentait pour moi son clin d’œil, juste avant que bascule le sérac. Dans son regard et dans celui de tous, quelque chose avait changé. Il avait suffi d’un stage en cascade de glace, d’un voyage en Norvège, d’un week-end de ski dans les Vallons de la Meije et de ces deux semaines passées ici au Mont-Blanc pour tout transformer. Nous formions un groupe, une équipe. Quand nous nous sommes rassemblés un peu par miracle au sommet du mont Blanc, je l’ai lu dans leurs yeux : « T’as vu Moulinos, on est grands maintenant. OK, nous ne savons pas tout et avons encore des milliers de choses à apprendre. Mais tu nous as fait comprendre que ça y est, nous avons franchi la porte. Nous aimons le même alpinisme que toi. »