Sur les chemins des pardons et pèlerinages en Bretagne
288 pages
Français

Sur les chemins des pardons et pèlerinages en Bretagne

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Description

Tradition millénaire, les pardons bretons célèbrent des saints légendaires dotés de pouvoirs mystérieux et sont fêtés, aujourd'hui encore, avec ferveur. Quant aux pèlerinages, ils sont remis à l'honneur depuis quelques années. Bernard Rio part à leur découverte.
La Bretagne est le pays des pardons. Chaque année, les Bretons se rassemblent autour des milliers de chapelles qui maillent le paysage. Ils y célèbrent des saints dotés de pouvoirs mystérieux et se prêtent à des rites ancestraux : procession autour du sanctuaire, baiser des reliques, accolement des statues, ablution aux fontaines, embrasement des bûchers,
joutes et danses...
Ces manifestations de la piété populaire ont évolué au fil des siècles : aux pardons équestres se sont ajoutés ceux des motards ou des tracteurs, tandis que le pardon des surfeurs représente une version contemporaine du pardon de la mer. Bernard Rio, qui y assiste depuis de nombreuses années, a accompagné cette évolution. Il a également emprunté les routes de pèlerinage qui connaissent une renaissance spectaculaire. De Locronan à Sainte-Anne d'Auray, sur les chemins de Saint-Jacques ou du Tro Breiz, il restitue d'un style alerte l'âme de cette Bretagne intérieure et nous invite à le suivre.



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Date de parution 21 avril 2016
Nombre de lectures 20
EAN13 9782368903032
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Langue Français

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Du même auteur

Vannes et le golfe du Morbihan, Éditions Jean-Paul Gisserot, 1994.

Terroirs de Bretagne, Éditions Ouest-France, 1996.

Le Cidre, Hatier, 1997.

Dictionnaire critique de l’ésotérisme (collectif sous la dir. de Jean Servier), Presses Universitaires de France, 1998.

L’Île de Groix, Éditions Jean-Paul Gisserot, 1999.

Le Bestiaire celtique (photographies de Jean-Claude Meslé), Éditions Jean-Paul Gisserot, 1999.

Le Golfe du Morbihan, Éditions Jean-Paul Gisserot, 1999.

L’Arbre philosophal, L’Âge d’Homme, 2001.

Le Cidre, histoire d’une boisson venue du fond des âges, Coop Breizh, 2003.

Petit traité savant du cidre, Équinoxe, 2004.

Le Miel et l’Abeille, Éditions du Dauphin, 2004.

Veilleurs de mémoire, Éditions Siloë, juin 2004.

Le Saumon, Éditions du Pécari/Atlantica, 2005.

Sentiers douaniers de Bretagne, Glénat, 2005.

Les Sentiers d’Émilie en Ille-et-Vilaine, Rando éditions, 2005.

Les Sentiers d’Émilie en Loire-Atlantique, Rando éditions, 2005.

Les Sentiers d’Émilie dans le Morbihan, Rando éditions, 2005.

Rivières de Bretagne (photographies de Jean-Louis Le Moigne), Palantines, 2005.

La Bretagne des chemins creux, Éditions Sud-Ouest, 2005.

Vagabond de la belle étoile, roman, L’Âge d’Homme, 2005.

L’Eau et la Vie, Éditions du Dauphin, 2006.

Le Château de Craon, Éditions Sud-Ouest, 2007.

Chemins de légendes. Bretagne Nord, Glénat, 2007.

Randonnées sur les chemins des pardons en Bretagne, Rando éditions, 2007.

Rando-étapes en Bretagne, Rando éditions, 2007.

Pardons de Bretagne, Éditions Le Télégramme, 2007.

La Loire-Atlantique à vélo, Éditions Sud-Ouest, 2008.

Sur les chemins de légendes. Bretagne Sud, Glénat, 2008.

La Chasse en Bretagne (photographies de Jean-Claude Meslé), Palantines, 2008.

Avallon et l’Autre Monde, géographie sacrée dans le monde celtique, Yoran Embanner, 2008.

Fontaines de Bretagne (en collaboration avec Albert Poulain), Yoran Embanner, 2008.

Le Morbihan à vélo, Éditions Sud-Ouest, 2009.

Les Sentiers d’Émilie en Bretagne, Rando éditions, 2009.

Mystères de Bretagne, Éditions Le Télégramme, 2009.

Ria d’Étel, Éditions Le Télégramme, 2010.

Le Golfe du Morbihan, Rando éditions, 2011.

Balades nature. La biodiversité du Mont-Saint-Michel à l’Adour, Rando éditions, 2011.

Bretagne secrète de A à Z, Éditions du Rocher, 2011.

De la Loire à la Gironde, Dakota Éditions, 2012.

Au-delà du cercle arctique (photographies de Jean-Claude Meslé), Rando éditions, 2012.

Par monts et par vaux. En Rhône-Alpes, Rando éditions, 2013.

Voyage dans l’au-delà : les Bretons et la Mort, Ouest-France, 2013.

Le Cul bénit : amour sacré et passions profanes, Coop Breizh, 2013.

Guide du Tro Breiz, Coop Breizh, 2014.

Les Beaux Trekkings d’Auvergne, Éditions Ouest-France, 2015.

L’Homme et la Nature, Fondation pour la protection des habitats de la faune sauvage, 2015.

Avant-propos


Les chemins d’une Bretagne intérieure

IL y avait foule à Lorient. Un samedi soir d’août, à la fin des années quatre-vingts, c’était fête et foire dans les rues du port, un mélange des genres urbains et touristiques. Il y avait là le Breton du coin et son cousin de Paris, l’estivant d’ailleurs et le frère d’Écosse. C’était bruit et chahut sur le bahut du bord. Un ami normand que j’avais entraîné au Festival interceltique de Lorient me dit tout de go au milieu de la foule animée : « Pourquoi ne me montres-tu pas un pardon breton ? »

Qu’à cela ne tienne, nous partîmes le lendemain, dos à la mer, à l’intérieur des terres et nous nous retrouvâmes devant une chapelle de l’arrière-pays. Le chapiteau était dressé dans le placître où les dames crêpières s’affairaient déjà tandis que les cloches battaient le rappel des fidèles. Nous passâmes une grande partie de la journée en ce lieu champêtre, propice au repos, à la méditation et à la communion. Quel contraste avec la fureur lorientaise ! Étonné par l’intergénération de cette fête mariant le profane et le sacré, l’ami Jean me confia que les Bretons avaient de la chance de conserver un tel patrimoine vivant. Il m’avait fallu ce regard extérieur pour voir l’évidence et comprendre une réalité qui m’avait échappé : le décalage entre un monde qui se donnait en spectacle et cet autre monde à l’écart des modes dont la permanence défiait les temps acoquinés de la raison et de la jouissance. Depuis lors, je n’ai jamais manqué une occasion d’assister à un pardon, que ce soit en Basse ou Haute-Bretagne.

Si loin des clichés de cartes postales, le pardon ne cultive ni la nostalgie ni le folklore. Il faudrait réduire la Bretagne à cinq semaines d’été et à la bande côtière pour considérer le pardon comme une manifestation à voir. La réalité est différente. On ne regarde pas le pardon, on y vient et on y participe. Il serait vain d’imaginer le pèlerin sur le chemin de Saint-Jacques vêtu à la mode médiévale. Il en est de même en Bretagne, que ce soit dans la plupart des pardons, des troménies et plus encore du Tro Breiz.

D’où viendrait donc cette vision surannée qui perdure dans les médias, y compris bretons ? Peut-être de l’écrivain Anatole Le Braz (1859-1926) qui publia en 1894 Au pays des pardons1, son deuxième best-seller après La Légende de la mort en Basse-Bretagne en 1893. Dans son panorama, il écarta d’emblée les pardons de Notre-Dame-de-Bon-Secours à Guingamp et de Sainte-Anne-d’Auray. « Ils ont revêtu, depuis quelque temps, un caractère de cosmopolitisme religieux qui ne m’a pas permis de les faire entrer dans le cadre de ces études exclusivement bretonnes », écrivit-il pour se justifier. Ne trouvèrent grâce aux yeux de l’écrivain que le pardon des pauvres à Tréguier, le pardon des chanteurs à Rumengol, la troménie de Saint-Ronan à Locronan et le pardon de la mer à Sainte-Anne-La-Palud. Il y ajouta, en 1898, le pardon du feu à Saint-Jean-du-Doigt et regretta de ne pouvoir y adjoindre le pardon de Saint-Servais où il était né le 2 avril 1859. Le pardon ayant été interdit en 1855 sur ordonnance épiscopale, Anatole Le Braz se contenta de rapporter les souvenirs de la vieille pèlerine Naïc en préambule à son ouvrage.

Fidèle à son pré carré du nord Bretagne, Anatole Le Braz avait par ailleurs exclu de son propos les évêchés de Vannes, Saint-Malo, Rennes, Nantes, et réduit l’évêché de Saint-Brieuc au Trégor. Cette restriction géographique était énoncée par Anatole Le Braz dès la première ligne du livre : « Je n’ai pas à apprendre au lecteur que ce “pays des Pardons” où je voudrais le conduire, c’est la Bretagne, j’entends la Bretagne bretonnante. » Ses admirateurs ne durent pas être surpris car il avait déjà opté pour ce parti pris dans La Légende de la mort en Basse-Bretagne. Le lecteur retrouva dans Au pays des pardons une plume élégante et nostalgique. D’ailleurs, Anatole Le Braz proclamait « une absolue sincérité » dans le tableau qu’il dressait de ces pardons. « Mon vœu serait de les avoir évoqués tels qu’ils me sont apparus, dans leur beauté triste, avec les traits propres à chacun d’eux. Il m’a été donné de les voir au bon moment. Pour demain, leurs aspects se seront sans doute modifiés. Une transformation s’accomplit, de jour en jour plus profonde, dans les usages et dans les mœurs de la vieille péninsule. »

Le choix et le style d’Anatole Le Braz sont révélateurs d’un état d’esprit et d’une époque où il était de bon ton de mélanger les genres – littérature, histoire, sociologie – et de poser pour l’éternité : « Que si l’âme fleurie des pardons de la Bretagne doit elle-même se faner un jour, écrit-il, puissent ceux qui, comme moi, l’ont aimée retrouver en ces humbles pages quelque chose de sa poésie et de son parfum. »

Tout avait-il été dit sur le sujet ? Évidemment non. Le point de vue de cet écrivain demeure digne d’intérêt ethnologique bien que dénué de symbolisme. Anatole Le Braz était un ardent défenseur de la laïcité et de la République française. La Bretagne qu’il décrit est à l’opposé de ses convictions intellectuelles. Il y est sentimentalement attaché, mais il en est « radicalement », c’est-à-dire « moralement », éloigné. Bien qu’il s’en défendît, cet « homme de progrès » était étranger à l’âme bretonne qu’il perçut souvent prisonnière d’une fatalité historique et religieuse. Son moralisme est patent lorsqu’il substitue une histoire linéaire (nostalgie) et un positivisme (progrès) à la critique et à l’analyse herméneutique. Son discours méconnaît tout message spirituel et tout sens symbolique, enfermant le lecteur dans un « passé révolu ». En 1891, au pardon de Rumengol, il fait par exemple dire à son complice et chanteur Yann ar Minouz : « Les temps sont proches où c’en sera fini en Bretagne des belles gwerz aimées de nos pères et des sônes délicieuses qui, jusque sur la lèvre défleurie des aïeules, sonnent aussi gai qu’un oiseau de printemps. toutes ces choses sont près de mourir, et d’autres encore qui ont réjoui nos âmes. Les pardons, hélas ! les pardons eux-mêmes disparaîtront. »

Plus d’un siècle après l’« état des lieux » pessimiste d’Anatole Le Braz, l’originalité et la pérennité des pardons de Bretagne suscitent encore des interrogations. Vu de l’extérieur de la Bretagne, le pardon est le signe d’une originalité culturelle et cultuelle. J’ai à mon tour pris le bâton de pèlerin et arpenté la Bretagne pour observer in situ les pardons, élargissant la petite sélection de 1894 à toute la Bretagne, n’ignorant ni les anciennes assemblées ni les versions modernes, ne privilégiant ni les grands ni les petits pardons. Anatole Le Braz regrettait de ne point avoir participé au pardon familial à Saint-Servais, je décidai donc me rendre à Hennebont, premier pardon de mon enfance, pour la première étape de mes pérégrinations, le dernier dimanche de septembre 2006.

« Qui en connaît un les connaît tous », écrivit encore à tort Anatole Le Braz. Les pardons sont innombrables et tous singuliers. Ils excluent la banalité et l’idéologie du « progrès », ce qui ne signifie nullement qu’ils sont passéistes. Ils ne relèvent d’ailleurs pas de modes passagères, mais d’une actualité.

Mon retour à Hennebont fut sans a priori. C’était jour de pardon. J’y vins et je vis autre chose qu’un souvenir.

Pardon d’enfance

La croix en argent avait surgi du porche. Une croix étincelante dans la lumière blonde et oblique de l’après-midi. Elle avait jailli de l’ombre monumentale de la basilique. Du porche de style flamboyant sortirent une à une les bannières de la procession. En premier, l’oriflamme cramoisie du quartier Saint-Antoine suivi des couleurs de Saint-Gilles, de Kervignac, d’Inzinzac, de Branderion, de Lochrist, de Penquesten, de Saint-Caradec, de Notre-Dame-de-la-Joie… Cette année-là, les paroisses des alentours n’avaient pas manqué le grand pardon du Vœu à Hennebont. La bannière de Notre-Dame-de-la-Houssaye était même venue de Pontivy pour saluer sa consœur Notre-Dame-de-Paradis.

Tissée de fils d’or, la plus ostentatoire des bannières, l’oriflamme de Notre-Dame précédait la statue d’argent portée en majesté par six robustes paroissiens. Venaient ensuite le clergé et une foule d’hommes et de femmes. Croix en tête, la procession descendit la place pavée et buta sur les ganivelles de la fête foraine. Confrontation des mondes et illusion d’optique : la croix de procession s’inséra plein ciel entre les pylônes d’une machinerie multicolore supposée étourdir la jeunesse hennebontaise. Les pèlerins obliquèrent devant le « puits ferré » où nul citadin ne puisait plus son eau, et se détournèrent des sirènes hurlantes. Leurs psalmodies couvertes par les cris de la fête. Vade retro. Il y eut moins d’une heure de marche dans les rues désertes de la ville haute. Ma présence ce jour-là à Hennebont s’avérait signifiante. Ce ne pouvait être qu’ici, sur les bords du Blavet, que je devais entamer mon tour de Bretagne. Je revenais au point de départ.

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