Voyage en Amérique

-

Livres
81 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Porté par une prose fraîche et vivante, Offenbach se révèle ici un portraitiste de la société américaine inattendu. Initialement intitulé Notes d'un musicien en voyage, ce livre est un témoignage exceptionnel d'un des plus grands compositeurs européens de son temps parti à la découverte de l’Amérique.


Jacques Offenbach (1819-1880) fut surnommé le « Petit Mozart des Champs-Élysées » grâce à son talent de compositeur. En 1873, il prend la direction du théâtre de la Gaîté. Son opéra le plus célèbre reste son œuvre posthume Les Contes d'Hoffmann (1881).

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de visites sur la page 0
EAN13 9791027805174
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
JACQUES OFFENBACH
VOYAGE EN AMÉRIQUE Préface de Pierre Brévignon Notice biographique d’Albert Wolff Collection « Les Inattendus » Le Castor Astral
PRÉFACE
Répères bibliographiques Nicolas d’Estienne d’Orves,Jacques Offenbach, « Classica », Actes Sud, 2010. Jean-Claude Yon,Jacques Offenbach, « Biographies », Gallimard, 2000. Siegfried Kracauer,Jacques Offenbach ou le secret du Second Empire, trad. Lucienne Astruc, Le Promeneur, 1994. www.jacquesoffenbach.fr/www.offenbach-edition.com
Chahut à Yankee-Land Une étrange aventure de Jack Offenbach
«Le Roi— Allons, mon ami, du courage Ce n’est qu’un tout petit voyage ! Le Chœur— En barque, en barque pour Cythère, Et vogue, et vogue, la galère… » La Belle Hélène(finale) Un siècle avant lamoveable feastle Paris festif eut longtemps pour unique d’Hemingway, synonyme le nom de Jacques Offenbach. Grand ordonnateur des fastes du « Spectaculaire Second Empire », pour reprendre le titre d’une récente exposition à succès du Musée d’Orsay, nul artiste mieux que lui n’a su traduire le tempo de son temps, sa frivolité bruissante comme sa mélancolique étrangeté, et marquer du sceau de ses fantasmagories la fantasmagorie nettement plus orthogonale du Paris haussmannien. Au point que trouver dans ces pages son nom accolé à celui de New York sonnerait presque contre nature – aussi étrange, en tout cas, que croiser, au détour d’une promenade dans le Calvary Cemetery du Queens, une plaque commémorative au nom de Lorenzo Da Ponte, puisque le librettiste de Mozart poussa son dernier soupir en 1838 dans une sombre maison du Lower Manhattan. L’incongruité de cette transplantation d’Offenbach dans le Nouveau Monde n’échappe du reste pas au principal intéressé, comme le révèle sa façon de mettre en scène l’« invitation au voyage » d’un mystérieux émissaire forçant sa paisible retraite du Pavillon Henri IV de Saint-Germain au printemps 1875. Traverser l’Atlantique pour une tournée de concerts ? Jamais le compositeur duVoyage dans la Lunene s’est aventuré aussi loin de ses bases. S’il est vrai que son œuvre a franchi allègrement les frontières depuis presque deux décennies, lui assurant une renommée internationale qui n’a rien à envier à sa gloire hexagonale, lui-même ne s’est jamais trop éloigné de sa patrie d’adoption. Son Allemagne natale et l’Autriche demeurent ses principales destinations, qu’il s’agisse de rendre visite à sa famille du côté de Cologne, d’assister à la production d’un de ses opéras bouffes à Vienne ou de s’asseoir aux tables des casinos de Bad Ems ou Baden-Baden. Une tournée à Londres avec la troupe des Bouffes-Parisiens à l’été 1857 et un repli prudent, après la débâcle de Sedan, en Italie et en Espagne, constituent les rares excursions de ce modeste globe-trotter. Dans tous les cas, quelle que soit la durée de ses escapades, il suffit qu’Offenbach délaisse la capitale pour que, comme le note un chroniqueur duMénestrelqui le croise à Baden-Baden en juillet 1869, « Paris ne soit plus dans Paris ». Dès lors, rien d’étonnant à ce que la proposition des entreprenants Lino Bacquero et Maurice Grau, deux des plus importants imprésarios sur la place de New York, n’éveille chez lui qu’un enthousiasme modéré et suscite une franche inquiétude de la part de ses proches. Elle ne saurait pourtant mieux tomber. Après un bref exil au lendemain de la guerre de 1870, Offenbach a retrouvé Paris changé. Comme son public. Dans ce paysage après la bataille, les échos du chahut de laVie Parisienne sont bien loin, les saillies satiriques de l’opéra-bouffe – rabaissé au rang d’« opérette » par ses détracteurs – ne font plus mouche, et des campagnes de presse calomnieuses tentent de ressusciter la méfiance à l’égard du « juif prussien » Offenbach, fût-il naturalisé et chevalier de la Légion d’honneur. Devenu directeur du Théâtre de la Gaîté, il s’essaie à une nouvelle forme de spectacle, la féerie, qui privilégie les sujets merveilleux et les tableaux spectaculaires, mais la débauche d’effets scéniques empiète sur la musique et menace de grever dangereusement les finances de l’établissement. Offenbach peine autant à donner un second souffle à son répertoire qu’à remplir les caisses du théâtre. D’entreprises hasardeuses en paris perdus, la Gaîté surnage pendant deux ans avant de sombrer tout à fait. À quelques jours de son cinquante-sixième anniversaire, Offenbach doit mettre la clé sous la porte. Il paie sur sa fortune personnelle les salaires des quelque huit cents employés et artistes, rembourse ses créanciers et, pour faire bonne mesure, hypothèque ses droits d’auteur pendant trois ans. « Si j’ai
été imprudent, déclare-t-il à ses collaborateurs émus au moment des adieux, du moins serai-je resté l’honneur même. » L’honneur ayant un coût exorbitant, la tournée américaine – tous frais payés, naturellement – se présente comme l’occasion rêvée de se renflouer. Au programme : trente concerts en deux mois, à New York et à Philadelphie, pour lesquels Offenbach touchera 1 000 dollars par soirée. Signe de bon augure, le clou du séjour sera sa participation à l’Exposition universelle de Philadelphie pour fêter le centenaire de l’Indépendance américaine. Les Expositions universelles ont toujours réussi à Offenbach : celle de 1855 lui a permis de fonder le théâtre des Bouffes-Parisiens, qui lui vaudra d’être adoubé par Rossini « Mozart des Champs-Élysées » ; celle de 1867 a accueilli le triomphe deLa Grande-Duchesse de Gérolstein,qui a attiré à Paris un impressionnant aréopage de têtes couronnées et s’est répété dans toute l’Europe comme outre-Atlantique1. Avec un tel alignement de planètes, comment Offenbach pourrait-il douter de la bonne fortune qui l’attend dans le Nouveau Monde ? Pourtant, c’est de mauvaise grâce qu’il finit par accepter le projet. Elle s’évanouit dès son arrivée à New York, où l’attendent les acclamations d’une foule enthousiaste, la sérénade d’un orchestre et une immense banderole accrochée au balcon de son hôtel : WELCOME OFFENBACH ! Comme le souligne Albert Wolff dans son avant-propos, la carrière littéraire de son ami d’enfance débute avec cesNotes d’un musicien en voyage.C’est aussi là qu’elle s’achève. Mais cet unique opus suffit à placer Offenbach, qui brode anecdotes, portraits, conversations et choses vues avec une verve et une drôlerie incisives, aux côtés du Berlioz desMémoireset du Debussy deMonsieur Croche. « Esprit français », es-tu là ? Indéniablement2. L’œil et la plume également affûtés, Offenbach absorbe avec appétit ce que « Yankee-Land » lui offre à profusion : le spectacle de la nouveauté. Sans céder au niais enthousiasme du candide, il partage ses étonnements, ses amusements, ses questionnements, décerne les bons points, distille quelques piques et livre ses bonnes adresses – entre le guideBaedeker et TripAdvisor. D’emblée, l’ingéniosité américaine le séduit : hôtels conçus comme une ville dans la ville, avec leurs propres magasins, leurs propres restaurants ; maisons au confort moderne équipées d’un télégraphe ; tramways où chacun paie librement sa place, et dont les rails servent aussi aux voitures à cheval ; bureaux « merveilleusement outillés » des grands journaux new-yorkais ; publicité omniprésente, enfin (sur les parasols protégeant les cochers, sur la grosse caisse d’une fanfare de Philadelphie, sur des piétons transformés en hommes-sandwichs ou sur les poteaux télégraphiques qui jalonnent les lignes ferroviaires). Peu à peu, c’est toute une Offenbachiademade in USAse dessine. Aux cocodettes des qui Grands Boulevards succèdent les ravissantes passantes de la 5e Avenue qu’aucun citoyen américain ne se permettrait de suivre dans la rue (#balancetonParisiendépravé), le Gilmore Park où se déroulent les concerts new-yorkais prend des apparences de Champs-Élysées, deux Brésiliens surgissent, comme échappés de laVie parisienne, des directeurs de théâtre accumulent avec entrain les faillites sans jamais réduire la voilure, un voyage en wagon-lit Pullman se transforme en vaudeville ferroviaire, un simple verre de vin commandé au restaurant convoque un chapelet interminable de serveurs, et presser en pleine nuit un bouton sur un poteau de Madison Square fait apparaître, comme par magie, une escouade de pompiers… Une excursion aux chutes du Niagara est même l’occasion d’apprendre que le Dauphin s’est réfugié en Amérique à la Révolution pour être élevé par un chef indien et qu’il a laissé à sa mort un nouveau prétendant au trône de France ! En somme, au pays duMighty Dollar, Offenbach découvre que les inventions les plus délirantes de ses opéras bouffes ont bel et bien pris vie… Autre source d’émerveillement : le travestissement – thème offenbachien s’il en est – semble être une seconde nature pour les Américains. Un boxeur féroce peut se métamorphoser en digne sénateur et un directeur d’opéra cumuler les casquettes de vice-président de chemin de fer, président d’une compagnie de steamers et colonel de régiment. Jusqu’à la musique d’Offenbach elle-même, que l’auteur s’amuse à déguiser sous des titres religieux pour concocter sur-mesure un concert de musique sacrée à donner un dimanche (des airs burlesques deLa Belle Hélèneet de La Grande Duchesse de Gérolsteinse costument ainsi enLitanieetPrière). S’il promène sur le spectacle qui l’entoure un regard amusé, Offenbach n’en oublie pas pour autant de se montrer critique. Pour dénoncer la façon dont le pays, dix ans après la guerre de Sécession, laisse toujours librement s’exprimer l’antisémitisme et le racisme – même s’il n’en décèle pas trace dans les très divertissantsminstrel showsauquel il assiste3. Ou, plus pragmatique, pour appeler à l’émancipation artistique de cette jeune nation encore sous influence
des maîtres européens, spécialement sur le plan musical. Le financement par la philanthropie et le mécénat, la constitution de véritables troupes d’opéra et de conservatoires nationaux, ainsi que la naissance d’une musique authentiquement américaine lui apparaissent comme des priorités4. Tel Matisse prophétisant en 1933, de retour des États-Unis, « vous verrez qu’un jour, ils auront des peintres », Offenbach laisse une génération aux Américains, déjà pourvus d’infrastructures et d’orchestres de premier plan (dont le New York Philharmonic), pour se doter d’une véritable tradition musicale. L’avenir lui donnera raison, avec la fondation de la Metropolitan Opera House sept ans plus tard, des Boston Symphony Orchestra et Philadelphia Orchestra, du New York Music Hall (futur Carnegie Hall) et, au début du XXe siècle, de l’Institute of Musical Art (future Juilliard School). Les premières œuvres de compositeurs désireux de donner à l’Amérique son propre idiome apparaîtront quant à elles à la charnière des deux siècles, signées Edward McDowell, Charles Ives, Carl Ruggles et Charles Tomlinson Griffes5. L’opérette américaine devra encore attendre quelques décennies pour voir le jour, Willard Spencer, Reginald De Koven et Victor Herbert ouvrant la voie auxmusicalsde Cole Porter, Irving Berlin, George Gershwin et Richard Rodgers. Outre leurs visées commerciales très concluantes, ces deux mois d’immersion en terre inconnue auront agi sur Offenbach comme un baume. S’il finit par trouver le séjour un peu long et se languit de sa famille, si laCentennial Exhibitionde Philadelphie le laisse sur sa faim, avec l’impression de n’être qu’un engrenage dans la vaste machinerie de ce barnum, il a tout de même le plaisir de constater que, contrairement à ce qu’il perçoit en France, son aura est loin d’avoir pâli dans le Nouveau Monde. Il repart le portefeuille bien lesté, laissant derrière lui quelques valses de circonstance qui garnissent déjà les vitrines des librairies musicales de Broadway. Pourtant, comme un avant-goût des tracas qui l’attendent en France, un incident vient gâcher le plaisir de la traversée du retour – et le fait qu’Offenbach l’ait d’abord détaillé dans son dernier chapitre avant de le supprimer sur épreuves pour le réduire à une simple allusion montre combien il a pu l’affecter. Lors d’un déjeuner à la table du capitaine duSS Canada, alors que les côtes françaises ne sont plus qu’à quelques heures, la conversation prend une tournure politique et Offenbach commente en termes ironiques les élections ayant placé en février la Chambre des députés sous majorité républicaine. Pour son malheur, l’un des convives, Lucien Arbel, sénateur de centre gauche, se froisse de sa légèreté et provoque un esclandre, le rappelant« rudement au respect du ruban qu’il porte et des lettres de naturalisation qu’il a sollicitées6 ». Cette escarmouche sans gravité apparente refera surface début 1877 dans un compte rendu à charge du livre d’Offenbach paru dansLe Siècle. Un mois durant, les deux hommes s’affronteront par voie de presse,Le Figaro prenant fait et cause pour le musicien. Chacun produit ses témoins de l’incident, Offenbach réclame un tribunal d’honneur qu’Arbel refuse, pour finir par admettre que les propos du compositeur visaient « la France et non la République ». Fin du pseudo-scandale, mais la violence des attaques portées par la presse radicale associées aux cabales montées contre le nouvel opéra-bouffe d’Offenbach,Le Docteur Ox, prouvent que le Roi de l’amusement du Second Empire est désormais perçu comme un « ennemi de l’intérieur », un traître à la patrie. La phrase émouvante qui clôt sesNotesn’en sonne que plus amère. Si, en posant le pied sur le quai au Havre, il redevient « Offenbach en France », il faudra attendre ses funérailles en grandes pompes le 7 octobre 1880 dans l’église de la Madeleine pour qu’il soit de nouveau considéré comme « Offenbach de France ». Pierre Brévignon
1 En février 1868, un article duFigaroà ce succès le nouveau nom donné au steamer attribue new-yorkaisEricsson, rebaptiséGrande-Duchesse. 2 Il suffit de comparer le récit enlevé d’Offenbach avec le pesantÀ travers l’Amérique, Impressions d’un musicien du compositeur et pianiste Henri Kowalski, publié en 1872, pour mesurer le fossé qui sépare un littérateur spirituel d’un greffier peu inspiré. 3L’utilisation récurrente du mot « nègre » sous la plume d’Offenbach est naturellement à replacer dans le contexte de la France coloniale. 4 Le seul compositeur américain à avoir connu un succès international à l’époque était Louis-Moreau Gottschalk, natif de La Nouvelle-Orléans et mort au Brésil en 1869. Offenbach avait eu l’occasion de jouer ses œuvres dans sa jeunesse. 5Comme un clin d’œil de l’histoire, le premier violon de l’or- chestre dirigé par Offenbach au Gilmore Park n’est autre que John Philip Sousa, futur compositeur de marches célébrissimes, dont
leStars and Stripes Forever. 6« Échos de Paris »,Le Figaro, 20 février 1877.
MADAME HERMINE OFFENBACH
Madame, L’éditeur de votre mari me prie d’écrire une préface à ce livre qui vous est dédié. Il n’était pas nécessaire que votre nom figurât à la première page pour nous convaincre que vous êtes digne de tous les témoignages d’affection et de reconnaissance. Tout ce que fait votre mari, qu’il compose ou qu’il écrive, vous appartient de droit. Il n’est pas un seul de vos innombrables amis qui ne sache que vous êtes non seulement la meilleure des femmes et la mère la plus exquise, mais encore jusqu’à un certain point la collaboratrice du musicien distingué qui signe ce volume. L’œuvre si considérable de votre mari se compose de deux parties bien distinctes : l’une est comme un écho du bruit parisien, du tumulte des boulevards, des soupers d’artistes où la gaieté française s’épanouit quand le champagne a mis les cerveaux en bonne humeur. La seconde partie ne ressemble en rien à la première et elle vous appartient de droit, car c’est vous, madame, qui avez conservé à cet artiste parisien par excellence le foyer heureux et entouré où son cœur a pu s’épanouir à l’aise au milieu du charme, de la joie et de l’émotion de la famille, et où très certainement il a trouvé la note tendre et fine de son répertoire qui, à mon humble avis, est la plus pure de son talent. C’est pour cela que je songe à votre mari quand les fanfares de la gaieté éclatent dans son œuvre, et que je pense à vous, madame, quand soudain, à travers les grelots de la folie se glissent ces mélodies émues qui plaisent à la fois aux délicats et à la foule. Tout dernièrement, madame, je me suis arrêté quelques heures dans la vieille ville de Cologne. Le hasard m’a fait passer devant la maison où est né votre mari. Jacques était déjà un grand jeune homme et à peu près un virtuose quand j’apprenais à lire dans l’école située à côté de sa maison paternelle. Nul mieux que moi ne peut vous dire ses débuts dans la vie, car la famille Offenbach est un de mes plus vieux souvenirs d’enfance ; j’ai connu les parents de Jacques, ses frères et ses sœurs, qui ne se doutaient certainement pas alors que le violoncelliste blond deviendrait le musicien le plus populaire de son temps et que le bambin qui leur souhaitait chaque matin le bonjour en passant écrirait un jour cette préface. La maison paternelle de Jacques était petite : je la vois encore, à droite de la cour au fond de laquelle se trouvait mon école. On entrait par une petite porte basse ; la cuisine propre et luisante était sous le vestibule ; des casseroles de cuivre rangées tout autour avec ordre ; la mère affairée à ses fourneaux ; à droite, en traversant cette cuisine, une chambre bourgeoise donnant sur la rue. Le père se tenait dans un grand fauteuil près de la fenêtre quand il ne donnait pas de leçons de musique : il chantait très bien et jouait du violon. Monsieur Offenbach était déjà un homme âgé ; j’ai conservé de lui un souvenir à deux faces : lorsque, en quittant l’école, je faisais trop de bruit dans la cour, il sortait pour m’administrer quelques taloches, tantôt, aux jours de fête, il me bourrait de gâteaux du pays, pour la fabrication desquels la maman Offenbach n’avait pas de rivale dans toute la ville. Il n’est pas de maison où j’aie été plus battu et plus gâté que dans celle de votre défunt beau-père. Dans cette maison tous étaient plus ou moins musiciens, depuis le père jusqu’au plus jeune fils que la mort a emporté si tôt et qu’on disait doué d’un talent considérable. L’habitation de la rue de la Cloche était modeste : la famille était nombreuse et le revenu du père ne permettait pas de folies. On m’a souvent raconté dans mon jeune temps que le papa Offenbach s’imposait les plus durs sacrifices pour faire apprendre le violoncelle à son fils Jacques. Je me souviens encore du professeur de votre mari que, dans mon enfance, j’ai entrevu quelquefois dans les rues avec un habit râpé, à boutons d’or, dont les basques descendaient jusqu’aux mollets, un jonc avec une pomme en ivoire, une perruque brune et un de ces chapeaux, à bords recourbés, alors à la mode, qui s’évasaient à ce point que le haut prenait à peu près les proportions de la plateforme de la colonne Vendôme. Malgré sa fortune relative, qui lui garantissait un peu plus que l’indépendance, monsieur Alexander, le professeur, passait pour le plus grand avare de la ville. On prétendait qu’il avait eu autrefois un très grand talent : dans son quartier on le désignait sous le nom glorieux de « l’artiste ». C’est chez lui que Jacques prit des leçons à vingt-cinq sous le cachet. Les fins de mois étaient dures dans la famille Offenbach, mais on se privait de quelques petites douceurs pour économiser le prix du cachet car Herr Alexander ne plaisantait pas : il fallait étaler les