//img.uscri.be/pth/0ef49d71e7fcbbf1040f04e70582e9ef9b910961
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Récréations des pensionnats

De
294 pages

PERSONNAGES.

MADAME DE VAUDREUIL.
MADAME BERNARD.
ALICE, sa fille.
MARTHE, femme de chambre de madame de Vaudreuil.
MADAME ROLAND, femme de charge.
ROSINE, fille de madame Roland.

MADAME BERNARD, ALICE ET MARTHE.

MARTHE.

C’est sans doute à madame Roland que Madame désire parler ?

Mme BERNARD.

N’est-ce donc pas ici chez madame de Vaudreuil ?

MARTHE.

Pardon, mais comme Madame est un peu souffrante, madame Roland, sa femme de charge, reçoit les personnes qui veulent lui parler.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Céline Fallet

Récréations des pensionnats

Théâtre nouveau composé pour récréations littéraires dans les pensionnats de demoiselles

LA RÉCONCILIATION

*
**

PERSONNAGES.

*
**

MADAME DE VAUDREUIL.
MADAME BERNARD.
ALICE, sa fille.
MARTHE, femme de chambre de madame de Vaudreuil.
MADAME ROLAND, femme de charge.
ROSINE, fille de madame Roland.

*
**

ACTE PREMIER

SCÈNE I

MADAME BERNARD, ALICE ET MARTHE.

MARTHE.

C’est sans doute à madame Roland que Madame désire parler ?

Mme BERNARD.

N’est-ce donc pas ici chez madame de Vaudreuil ?

MARTHE.

Pardon, mais comme Madame est un peu souffrante, madame Roland, sa femme de charge, reçoit les personnes qui veulent lui parler.

Mme BERNARD.

Je ne croyais pas que madame de Vaudreuil eût d’autre femme de confiance que vous, mademoiselle Marthe.

MARTHE.

Vous me connaissez donc ?

Mme BERNARD.

Si je te connais, chère Marthe ! Il faut que Je malheur qui pèse sur moi depuis dix ans m’ait bien changée, pour que, quand je t’ouvre les bras, tu hésites encore à me nommer.

 (Elle ouvre les bras et Marthe s’y jette.)

MARTHE.

Ah ! chère Madame ! c’est vous !.... c’est bien tous !... Ah ! pardonnez-moi de ne pas vous avoir reconnue aussitôt. Je croyais bien ne pas entendre votre voix pour la première fois ; mais votre pâleur, votre tristesse, votre....

Mme BERNARD.

Ma pauvreté.... Ne crains pas de dire toute ta pensée, ma bonne Marthe.

MARTHE.

Eh bien ! oui, Madame. Ce n’était pas ainsi que j’espérais vous revoir....

Mme BERNARD.

J’ai bien souffert avant de me décider à rentrer en France, à revoir cette maison où mon enfance s’est écoulée si heureuse, entre ma sœur et toi, sous les yeux de ma mère.... à y rentrer en étrangère, en mendiante.... Mais si fort que soit notre orgueil, il y a un sentiment plus fort encore que lui : c’est l’amour maternel. (Elle attire Alice à elle et l’embrasse.)

MARTHE.

Quoi ! cette gentille enfant ?....

Mme BERNARD.

C’est ma fille.

MARTHE, embrassant Alice.

Vous permettez, Madame ?

Mme BERNARD.

Embrasse-la encore une fois, Marthe, pour me dire que tu acceptes la tâche que je te confie. Je remets entre tes mains l’avenir de mon Alice.

MARTHE, embrassant de nouveau Alice.

Tout ce que peuvent le dévouement le plus sincère et l’affection la plus tendre, je le ferai, Madame.

Mme BERNARD, lui serrant la main.

Merci, Marthe. J’étais sûre de toi.

MARTHE.

En quoi pourrais-je être utile à cette chère enfant ?

Mme BERNARD.

Alice n’avait que six mois quand j’ai perdu son père. C’était, tu le sais, un brave officier de marine ; mais il n’était pas noble, et en l’épousant, je me brouillai avec madame de Vaudreuil, ma sœur aînée, qui, depuis trois ans, me servait de mère.

MARTHE.

Oui, oui, je me rappelle votre départ, vos vaines instances pour obtenir de Madame un pardon et un adieu.

Mme BERNARD.

Ma sœur, jusque-là si bonne et si tendre, demeura inflexible. Pendant deux ans, je fus aussi heureuse que je pouvais l’être, avec ce souvenir au cœur. Le commandant Bernard m’avait emmenée aux Etats-Unis, où il avait sa famille et où il voulait venir se fixer bientôt pour n’être plus séparé ni de sa femme ni de sa fille. Trois blessures lui donnaient des droits à la retraite, il l’obtint, et, réalisant tout ce que nous possédions en France, il s’embarqua pour venir nous rejoindre. Je l’attendais.... Ah ! je ne sais, Marthe, comment je ne suis pas morte de douleur, en apprenant que le vaisseau qui me l’amenait avait péri corps et biens.

MARTHE.

Vous ne pouviez pas mourir, Madame. Que serait devenue celle charmante enfant ?

Mme BERNARD.

J’ai travaillé pendant dix ans pour rendre à ma fille notre fortune perdue ; je n’ai réussi qu’à la préserver des privations de la misère. Mais ce n’est pas assez de n’avoir ni faim, ni soif, ni froid ; Alice grandit, il faut qu’elle reçoive une bonne éducation. J’ai dit : Nous retournerons en France, je verrai ma sœur, elle me pardonnera, et puisque Dieu lui a refusé le bonheur d’être mère, ma fille sera la sienne. Mais tu ne dis rien, Marthe ?.... Est-ce que je me serais trompée ?

MARTHE.

Je serais désolée de vous affliger, chère Madame ; mais...

Mme BERNARD.

Mais tu crains l’accueil que me fera ma sœur ? Oh ! sois tranquille, pour mon enfant, je puis tout souffrir : les reproches, les humiliations ; je me jetterai, s’il le faut, aux pieds de madame de Vaudreuil, et elle ne me repoussera pas.

MARTHE.

Pauvre chère Madame, n’avez-vous pas vainement embrassé ses genoux ?

Mme BERNARD.

Mais je ne suis plus seule aujourd’hui, Marthe, et si elle me repousse, moi, elle ne repoussera pas Alice.

MARTHE.

Mademoiselle est charmante et aussi bonne que belle, j’en suis sûre ; mais Madame refusera de la voir.

ALICE.

Je ne lui ai pourtant jamais fait de mal, et maman m’a appris à prier Dieu pour elle.

Mme BERNARD.

Tout mon espoir est là, Marthe. Il faut que je voie ma sœur et que je lui présente Alice.

MARTHE.

Croyez-moi, Madame, ce serait vous préparer une scène douloureuse et malheureusement inutile. Mais il me vient une idée : Madame aime beaucoup les enfants, et si votre chère Alice n’avait pas le tort d’être la fille du commandant Bernard, elle lui plairait, j’en réponds. Voulez-vous que, pendant quelque temps, elle soit ma nièce ?

Mme BERNARD.

Oh ! Marthe, je savais bien que tu nous sauverais !....

MARTHE.

Mon Dieu, Madame, ne perdez pas toute espérance, mais n’espérez pas trop : vous avez un ennemi dans la maison, et Alice aura besoin d’une raison et d’une sagacité au-dessus de son âge pour jouer le rôle que nous lui donnons.

ALICE.

Maman a tant pleuré que je voudrais bien la voir heureuse. Le bon Dieu m’aidera, madame Marthe.

MARTHE.

Appelez-moi votre tante, chère enfant. Madame, vous êtes ma sœur, la veuve Perrin, couturière à Paris. Attention ! Voici l’ennemi.

SCÈNE II

LES MÊMES, MADAME ROLAND, ROSINE.

Mme ROLAND.

Vous oubliez l’heure du lever de Madame, mam’selle Marthe, et si nous avons une journée orageuse, vous en serez cause. Voilà trois fois qu’on vous sonne.

MARTHE.

Vous devez vous tromper, madame Roland, Madame est habillée depuis une heure et se promène en ce moment dans le jardin.

Mme ROLAND.

J’avais pourtant bien cru entendre la sonnette, et comme Rosine n’a pas voulu venir vous chercher toute seule....

MARTHE.

Mademoiselle Rosine a donc déjà des volontés ? Cela promet.

Mme ROLAND.

Vous n’êtes pas chargée de son éducation, mademoiselle Marthe.

MARTHE.

Et je m’en applaudis. J’aurais trop à faire, vraiment ; car moi aussi j’ai une enfant à élever.

Mme ROLAND.

Vous ?

MARTHE.

Ma nièce, Alice Perrin, que j’ai l’honneur de vous présenter.

Mme ROLAND.

Cette petite va rester ici ?

MARTHE.

Je n’en ai pas encore parlé à Madame ; mais elle est si bonne, qu’elle consentira sans doute à ce que je garde l’enfant de ma pauvre sœur.

Mme ROLAND.

Cette dame est votre sœur ?

ALICE.

Oui, c’est maman. Mais, va-t’en, petite mère ; je vais rester avec ma tante Marthe, et je serai bien sage, je te le promets.

MARTHE.

La petite a raison, ma soeur ; il est temps que vous alliez où l’on vous attend. Je vous ferai savoir le plus tôt possible si Madame veut bien que je garde Alice.

Mme BERNARD.

Oui, Marthe, je pars. (A Alice.) Adieu, mon enfant, (Elle l’embrasse.) sois bonne, aimable et polie.

ALICE.

Sois tranquille, maman. Si je reste ici, je veux que tout le monde m’aime.

 (Madame Bernard salue et sort.)

SCÈNE III

LES MÊMES, moins MADAME BERNARD.

 

Mme ROLAND.

(A part.) Elle veut que tout le monde l’aime... Moi, je la déteste déjà. C’est qu’elle est très-jolie, cette petite fille ; et avec cela des manières douces et aimables, l’air raisonnable. Rosine est loin d’être aussi bien.

MARTHE.

Madame Roland, je réclame votre indulgence pour ma nièce.

Mme ROLAND.

Je serai pour elle ce que vous êtes pour ma fille.

MARTHE.

Vous me dites cela d’une singulière façon, madame Roland. Je gronde quelquefois Rosine, parce que je crois qu’on rend service aux enfants en les reprenant de leurs défauts ; mais je n’ai pas pour elle le moindre éloignement ; et tenez, je suis bien sûre qu’elle ne me hait pas comme vous le pensez.

ROSINE.

Pourquoi donc que je vous haïrais ? Vous n’êtes pas du tout méchante, et quand Madame se fâche contre moi, vous m’excusez toujours.

MARTHE.

Vous voyez que vous aviez tort de croire à quelque mauvais vouloir de ma part, madame Roland. Vous aimez votre fille et vous désirez qu’elle plaise à Madame, c’est tout naturel ; mais comme Madame est assez riche pour faire du bien à deux enfants, je souhaite que ma nièce lui plaise aussi. Nous aurions tort d’essayer de nous nuire ; il vaut mieux que nous partagions de bonne grâce.

Mme ROLAND.

Eh bien ! j’y consens. Je ne ferai rien contre votre protégée. (A part.) Une promesse n’engage pas à grand’chose.

MARTHE.

Et moi je continuerai d’excuser Rosine.

Mme ROLAND.

Vous avez raison, mademoiselle Marthe : Madame est assez riche pour faire du bien à deux enfants, et notre intérêt nous commande de vivre en bonne intelligence, car il y a quelqu’un que vous devez craindre bien plus que Rosine, et moi, bien plus que votre nièce.

MARTHE.

Qui donc ?

Mme ROLAND, à demi-voix.

La veuve du commandant Bernard. Elle n’est peut-être pas morte comme on l’a dit. Moi, voyez-vous, je le pense et je rêve d’elle presque toutes les nuits.

MARTHE.

Ne parlons pas de cela, madame Roland.

Mme ROLAND.

Soit ! n’en parlons pas. Si cela arrive, il sera temps d’agir.

MARTHE.

C’est mon avis.

Mme ROLAND.

Je suis enchantée de voir que nous nous entendons si bien.

MARTHE.

Voilà Madame qui rentre du jardin. Je vas lui parler d’Alice.

Mme ROLAND.

Comme je ne veux pas vous gêner, je retourne à mon ouvrage. Reste-là, Rosine, pour souhaiter le bonjour à Madame.

 (Elle sort. Mme de Vaudreuil rentre.)

SCÈNE IV

MADAME DE VAUDREUIL, ALICE, MARTHE, ROSINE,

(Alice et Rosine causent à l’écart.)

Mme DE VAUDREUIL.

Quelle bonne promenade je viens de faire, et quelle admirable chose qu’une matinée de printemps !

MARTHE.

(A part.) Le moment est bon. (A Alice.) Courage, chère enfant.

ALICE, à demi-voix.

Je pense à ma mère.

MARTHE.

Madame est contente ce matin ?

Mme DE VAUDREUIL.

Oui, Marthe, très-contente. C’est plus que du plaisir, c’est du bonheur que j’ai ressenti pendant les deux heures qui viennent de s’écouler.

MARTHE.

J’en suis ravie.

Mme DE VAUDREUIL.

Je sais que tu m’aimes, ma bonne Marthe.

MARTHE.

Je me réjouis toujours de ce qui peut être agréable à Madame ; mais aujourd’hui il y a de l’égoïsme dans ma joie.

Mme DE VAUDREUIL.

De l’égoïsme ? Voilà qui demande une explication ; car personne n’est moins que toi tributaire de ce vilain défaut.

MARTHE.

A toute chose il y a commencement. Aussi je compte sur l’indulgence de Madame.

Mme DE VAUDREUIL.

Tu piques ma curiosité. Aurais-tu, par hasard, quelque chose à me demander ?

MARTHE.

Oui, Madame.

Mme DE VAUDREUIL.

Cela t’arrive trop rarement pour que tu puisses craindre un refus. Parle donc.

MARTHE.

Voici, Madame. Vous savez que j’ai une sœur, qui est veuve depuis quelques années et qui vit péniblement de son aiguille.

Mme DE VAUDREUIL.

Que ne le disais-tu plus tôt ? Nous serions venues à son aide.

MARTHE.

Oh ! Madame, ma sœur est fière et n’accepterait pas une aumône, si délicatement qu’elle fût offerte. Mais elle a une fille...

Mme DE VAUDREUIL.

Achève...

MARTHE.

Eh bien ! Madame, ma sœur désirerait que cette enfant fût bien élevée et j’ai pensé que, si vous le vouliez, ma nièce pourrait profiter des leçons que vous faites donner à Rosine.

Mme DE VAUDREUIL.

Oh ! deux enfants dans la maison, ce serait du bruit, des querelles... Non, cela ne se peut pas. Mais sois tranquille, Marthe, ta petite nièce n’y perdra rien, je la placerai dans une bonne pension.

MARTHE.

C’est une grande bonté de la part de Madame ; mais je n’ai vu cette enfant que d’hier et je l’aime déjà tant qu’il m’en coûtera beaucoup de m’en séparer.

Mme DE VAUDREUIL.

Elle est donc ici ?

MARTHE.

Alice, viens saluer Madame.

 (Alice s’approche, et fait une révérence.)

Mme DE VAUDREUIL.

Cette petite fille est fort gentille et paraît très-bien élevée.

MARTHE.

Ma pauvre sœur a fait de son mieux.

Mme DE VAUDREUIL.

Quitteriez-vous donc volontiers votre mère pour rester ici, mon enfant ?

ALICE.

J’aurais bien du chagrin si je ne la voyais plus, Madame ; mais elle dit qu’elle serait heureuse de me sentir auprès de ma tante, et pour que maman soit heureuse, que ne ferais-je pas ?

DE VAUDREUIL.

Marthe, ta nièce me plaît et je la garde.

ALICE.

Oh ! merci, Madame. Vous êtes bonne, et je vous aime déjà.

Mme DE VAUDREUIL.

(A part.) Il y dans sa voix et dans ses traits quelque chose qui me rappelle un souvenir, à la fois cher et pénible. Ne trouves-tu pas, Marthe, que cette enfant ressemble à quelqu’un que tu as connu ?

MARTHE.

C’est le portrait de sa mère.

Mme DE VAUDREUIL.

(A part.) C’était une illusion. (Haut.) Ne t’ennuieras-tu pas avec nous, mon enfant ?

ALICE.

Non, Madame. Une tante, c’est une seconde mère. Et puis, il me semble que vous m’aimerez.

Mme DE VAUDREUIL.

(A part.) Encore cette voix. (Haut.) Parle, ma fille, parle, j’ai du plaisir à t’entendre.

ALICE.

Je parlerai tant que vous voudrez, Madame, si cela peut vous distraire. Je vous parlerai de maman, qui est si bonne, si bonne et qui a tant travaillé pour moi.

Mme DE VAUDREUIL.

Elle est donc bien pauvre, ta maman ?

ALICE.

Bien pauvre, oh ! oui. Mais je ne m’en étais jamais aperçue. Je ne l’ai su que quand elle m’a parlé de me placer auprès de ma tante. Je ne manquais de rien, j’avais une jolie robe à mettre le dimanche, et quand, sur notre chemin, je montrais à maman quelque pauvre enfant ayant froid ou faim, elle me donnait de quoi lui faire l’aumône. Comment aurais-je pensé qu’elle était si pauvre elle-même qu’elle travaillait nuit et jour pour moi !

Mme DE VAUDREUIL.

Pourquoi donc n’a-t-elle pas pensé plus tôt à votre tante ?

ALICE.

Elle craignait, peut-être, d’en être mal accueillie.

MARTHE.

Et elle avait bien tort. Mal accueillir une sœur et une nièce, c’est impossible, n’est-ce pas, Madame ?

Mme DE VAUDREUIL.

Sans doute, quand on n’a pour cela aucun motif légitime.

ALICE.

N’ayant jamais vu ma tante, je ne puis lui avoir donné nul sujet de mécontentement.

ROSINE, après avoir boudé dans un coin, s’approche.

Eh bien ! mais, personne ne fera donc attention à moi, et parce que voilà mademoiselle installée ici, on me laissera toute la journée dans mon coin sans seulement se demander si j’y suis ?

Mme DE VAUDREUIL.

Tiens, c’est toi, Rosine ?

ROSINE, lui présentant son front.

Oui, Madame. Je boudais là-bas ; mais comme vous ne vous en êtes pas aperçue, il faut bien que je vienne.

Mme DE VAUDREUIL.

C’est très--laid de bouder. Tu sais que je n’aime pas cela ? Allons, mauvaise petite tête, seras-tu contente d’avoir une compagne ?

ROSINE.

Bien contente. C’est si ennuyeux de jouer toute seule, à la dame surtout. Mais à présent que nous voilà deux, je serai la dame et Alice, la servante.

Mme DE VAUDREUIL.

Si elle le veut.

ALICE.

Il est juste qu’on remplisse chacune à son tour le rôle qu’on aime le mieux. Je commencerai par celui que Rosine voudra.

Mme DE VAUDREUIL.

Je crois que vous vous entendrez. Mais surtout pas de dispute... Je vous donne congé pour toute la journée. Allons, Marthe, viens m’habiller.

 (Elle sort avec Marthe.)

SCÈNE IV

ALICE ET ROSINE.

ROSINE.

Un jour de congé ! quel bonheur !

ALICE.

Est-ce que vous n’en avez pas souvent ?

. ROSINE.

Presque jamais. Madame est très-sévère ; elle veut qu’on travaille et qu’on étudie : moi je n’aime ni le travail ni l’étude. Et toi ?

ALICE.

Moi, pour plaire à maman, je cherche à m’instruire.

ROSINE.

Oh ! c’est bien égal à maman que je devienne savante ; pourvu que je fasse rire Madame, c’est tout ce qu’elle demande. Sais-tu qu’elle est très-riche, Madame, et que si je reste avec elle, elle me donnera de belles robes, une jolie montre, des bracelets, et un château aussi grand que celui-ci. Tu ris ; mais c’est bien vrai, c’est maman qui me l’a dit. Par exemple, elle m’avait défendu d’en parler et je l’ai oublié.

ALICE.

Soyez tranquille, je ne le répéterai pas.

ROSINE.

A la bonne heure. D’ailleurs ta tante te gronderait. Elle n’aime pas qu’on soit babillarde. Ce n’est pas comme maman, qui me demande toujours ce que Madame a dit, ce que Madame a fait, où est mademoiselle Marthe, et puis ceci, et puis cela. J’ai assez d’ouvrage de tout voir et de tout écouter. Ah ! mon Dieu, voilà que je te raconte encore ce qu’on m’a défendu de dire.

ALICE.

C’est mal. Il faut prendre garde de désobéir à sa mère.

ROSINE.

Tu dis comme ta tante Marthe. Vois-tu, je ne suis pas méchante et je ne désobéis pas volontairement, c’est que j’oublie ce qu’on me recommande. Mais nous perdons notre temps à causer : jouons plutôt.

SCÈNE V

LES MÊMES, MADAME ROLAND.

Mme ROLAND.

Allez jouer dans le jardin. Ici vous feriez trop de bruit. (A Alice.) Eh bien ! ma petite, Madame consent-elle à vous garder ?

ROSINE.

Je crois bien. Elles sont déjà bonnes amies et ta Rosine est mise à l’écart.

ALICE.

N’en croyez rien, Madame, Rosine est trop bonne petite fille pour qu’on l’oublie ainsi.

ROSINE.

Ce que j’en disais n’était que pour rire. Madame a bien reçu Alice et m’a fait bon accueil aussi. Mais tu n’as pas encore vu le jardin. Viens donc, Alice.

 (Elles sortent.)

SCÈNE VI

Mme ROLAND, seule.