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Rien ne sert de fuir les hommes

De
440 pages

En 1912, après avoir terminé ses études, Pierre-Jean hésite entre suivre une route tracée et tracer la sienne. Il va croiser René-Marc, curé tourmenté, Athanase, sa femme et leur petit cadavre, se battre aux côtés de Hardy le meunier, apprécier Louarant le forgeron mais affronter son fils. Il va connaître des amours, à la recherche du plus grand. Il va devoir marcher. Il va devoir courir. Il va devoir souffrir.
Car rien ne sert de fuir les hommes. Ils vous rattrapent.


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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-92629-6

 

© Edilivre, 2015

Citations

 

 

Il ne suffit pas de fuir, il faut fuir dans le bon sens

(Charles-Ferdinand Ramuz, Questions)

Il ne sert à rien à l’homme de gagner la Lune s’il vient à perdre la Terre

(François Mauriac, Bloc-notes)

Dédicace

 

 

à Toi

Nuit du samedi 14 mars 1914

Pierre-Jean n’a-t-il pas trouvé ici ce qu’il cherchait ? Une vie calme.

Il bricole, construit, répare, prépare. Son pécule n’est pas inépuisable mais un mode d’existence parcimonieux le fera durer. Pour l’heure, il se plait là où ses jambes l’ont amené, où le hasard l’a arrêté. Il compte bien y rester un temps. En paix.

Mais rien ne sert de fuir les hommes, ils vous rattrapent.

Pierre-Jean s’éveille dans la nuit, tâtonne au pied du lit. Ses mains courent sur le parquet brut, ses doigts cherchent sa montre, au métal doux, rond, lisse et froid. Scintillant dans un rai de pleine lune, les aiguilles marquent minuit vingt. Il fait froid. Il tire sur le drap de chanvre, à droite, à gauche, remonte les couvertures, blottit ses mains sous son ventre, écrase le sommier du poids de ses épaules ramassées et repart à la quête du sommeil.

Encore ce même rêve : devant lui, une femme haute et belle, assise sur la rive, dos à l’orient. Son teint clair tranche sur sa chevelure noire. Enrobée d’azur, sirène ou néréide, elle l’appelle de la main, le hèle d’une voix qu’il n’entend pas. Assis dans une barque ivre, sans rame ni gouvernail, il dérive sur des flots sombres. Sentant un courant hostile l’éloigner, il roule hors de l’esquif. L’onde fraîche l’enveloppe d’un frisson. Sa bouche happe l’air ensoleillé. Il lâche le bord et tente une brasse frileuse. Sa nage est pénible dans le liquide vaseux. Il parvient avec peine à se maintenir hors de l’eau. La belle sourit sur la terre ferme, ses lèvres rouges l’invitent à la rejoindre. Agitant en vain ses bras gourds, il s’épuise et s’enfonce. Une lie amère, qu’il recrache et avale, emplit sa bouche. La vase glacée l’envahit jusqu’aux entrailles. Il halète et ne peut pas appeler…

Un coup dans la pièce du bas le réveille en sursaut. Les couvertures gisent à terre. Il a froid. Sous son ventre, les draps forment un bouchon. Des picotements dans la gorge le font toussoter. Du plat de la main, il frictionne énergiquement ses épaules.

Trois semaines auparavant, un bruit similaire avait ébranlé sa porte dans la nuit. Pierre-Jean avait bondi, son couteau à la main. Il avait ouvert la porte avec difficulté car la clenche avait souffert sous le choc puissant. Il avait aperçu une ombre, quelqu’un ou quelque chose, détaler dans les buissons. Puis plus rien. Rien que le silence. Pas un son. Pas un mouvement dans l’obscurité, que la caresse des feuilles par le vent.

Au matin, des traces dans l’herbe avaient levé le doute. Un sanglier avait percuté la porte, sans raison apparente. La maison est en lisière de forêt et faute de lune, la bête dans sa course ne l’avait peut-être pas vue. En entendant Pierre-Jean dévaler l’escalier, la bête aura fui.

Et voilà que ça tape encore cette nuit. Va-t-il encore devoir réparer la clenche et le mentonnet en appliquant le savoir de son maître en forge ? Lui qui a choisi cette demeure pour sa tranquillité… Depuis deux mois qu’il y habite, il n’a jamais eu à s’en plaindre.

Levé le voile de brume sur ses esprits, il jette la couverture sur ses épaules, bondit dans ses brodequins sans les lacer et dégringole l’escalier de bois dans un roulement de tambour à ameuter un régiment. Sautant les dernières marches, il s’immobilise.

La porte est grand ouverte et laisse entrer la clarté lunaire. Son cœur bat la chamade et, pour ne pas gêner son ouïe, il rabat les bords du plaid et s’applique à maîtriser son souffle. Ses halètements s’allongent, ralentissent. Son nez est le premier alerté par une odeur connue qui l’indispose toujours par des crampes d’estomac et de légers maux de tête. Elle lui rappelle la cour de l’école où déambulaient les instituteurs dans leurs grandes blouses grises en surveillant les garnements. L’un d’eux, au regard sévère, fumait sans cesse. Pendant qu’une cigarette se consumait au coin de ses lèvres brunes, il pinçait son tabac gris dans du fin papier maïs, lapait le tout, roulait méticuleusement et rangeait la nouvelle tige derrière son oreille. Il crachait par terre. Une salive jaune. Jamais il ne criait. A peine réprimandait-il ses élèves. Mais il avait un regard si dur que les trublions cessaient leurs jeux et entraient dans le rang. C’est à lui qu’il pense à présent, qu’il croyait avoir oublié. La senteur de tabac s’unit à la crainte d’une présence humaine pour lui tirer brutalement les tripes dans le dos. Il s’en veut d’avoir oublié, dans sa hâte, le grand couteau au chevet de son lit.

Il pose la main sur la rampe pour remonter quand une violente douleur dans le dos lui arrache un cri sourd. Les coups pleuvent, l’atteignent au visage qu’il parvient mal à protéger, au ventre, dans les côtes. On le tire à gauche, on le happe à droite, le tissu se déchire. Sa jambe droite est fauchée et il s’écroule. Blotti sous l’avalanche, il ne gémit plus, attend la fin, fœtus adulte. Il entend ahaner avant chaque choc. Une phrase fait cesser :

– Arrête ! I’ faut qu’i’ cause.

Son corps est figé par la douleur. On reprend son souffle au-dessus de lui.

– Fumier ! Laisse-moi l’ finir, dit une voix moins grave avant qu’un pied heurte sa mâchoire.

– Arrête, ch’ te dis ! I’ faut qu’i’ cause. On l’ finira après.

Pierre-Jean connaît ces voix mais ne comprend pas cette irruption, ces coups, cette violence.

I

La route tracée

Pâques 1912
(deux ans plus tôt)

Pierre-Jean a vécu une enfance tranquille. Quand il dit enfance, il inclut l’adolescence. Une adolescence sans histoire. Il a aimé faire plaisir à ses parents, Georges et Aimée, et satisfaire leurs espoirs. Son chemin était linéaire.

Dès l’âge minimal requis de seize ans, il se présente aux épreuves du baccalauréat es lettres1. Comme son père aimait à le dire : « Il ne peut pas échouer, il excelle dans les trois matières écrites : version latine, composition latine et composition française ».

Le doyen de la faculté, qui a lui-même choisi les sujets, a félicité le père : « Votre fils a obtenu la meilleure note ! »

Pierre-Jean a confirmé ses capacités dans les épreuves orales de grec, de latin, de français, de logique, d’histoire et de géographie. Le baccalauréatessciences l’a aussi tenté, tant il excelle aussi dans ces matières, mais le chemin tracé par ses parents est celui de la faculté de droit où il fait son entrée en 1909.

Titulaire de son baccalauréatendroit2 à dix-huit ans après deux années d’études supérieures et des examens portant sur les Institutes de Justinien, le code Napoléon3, le code pénal, les codes de procédure civile et d’instruction criminelle4, il s’inscrit aux cours de licenceendroit en septembre 1911 et se prépare au notariat.

Ni porté à la rébellion, ni inquiet de son avenir, il est insouciant et s’en trouve fort bien jusqu’aux vacances de Pâques 1912.

Il se revoit, deux semaines en vacances chez ses parents, revenu dès le 30 mars de la faculté, la tête pleine de lois et de jurisprudences. Il se revoit accompagnant ses parents ce dimanche matin. Un tout jeune prêtre accueille les ouailles sous le porche, un peu en retrait. On le salue avec distance, comme on le ferait pour un subalterne. A l’évidence, c’est Dieu qu’on vient voir, pas ce jeune débutant. Ou simplement se montrer.

La veille, Georges a tout raconté à son fils :

– En janvier, on t’a écrit pour t’annoncer la mort malheureuse de notre cher vieux curé. Usé par ses doutes et ses certitudes, ankylosé par les péchés d’autrui et la cuisine de sa bonne, le saint homme a pris un coup de froid et a rejoint le Seigneur. On nous a envoyé un remplaçant : un tout jeune prêtre dont c’est la première paroisse. Le pauvre garçon ! Difficile succession. Il a immédiatement été l’objet des plus vives critiques : « Trop fier, trop jeune, manquant d’expérience, parlant trop bas… » Bref ! Trop différent de notre défunt curé que les paroissiens avaient façonné par leur ingratitude et tanné de leurs sempiternelles plaintes. Plus le nouveau fait effort pour s’intégrer et être accepté, plus on lui objecte que son prédécesseur agissait autrement.

– Et toi, tu le trouves comment ? interroge Pierre-Jean.

Georges cherche le mot juste :

– Je le trouve… pertinent dans ses sermons. Ils font mouche. Mais trop certainement ! D’ailleurs, les gens reconnaissent son éloquence, son savoir et, en leur for intérieur, la justesse de ses propos. Mais les hommes n’aiment pas ces sortes de saints qui viennent appuyer là où ça fait mal. La faute est plus facile à admettre quand on la fait porter aux autres. Il a commencé à inquiéter : « Ce n’est pas un petit imberbe qui va nous faire la leçon quand même, tout curé qu’il soit ! », imite Georges d’une voix nasillarde et malveillante. Des anonymes bien intentionnés ont expédié des lettres à l’évêché pour « regretter le départ prématuré » du précédent prêtre et déplorer « que le nouveau ne possède pas les mêmes qualités » ou « sonmanque de maturité pour une si grande paroisse ».

Pierre-Jean opine, pensant que les adultes peuvent parfois être bien méchants.

– Heureusement, reprend Georges, l’autorité ecclésiastique est accoutumée à de telles plaintes à tout changement de curé et n’a pas réagi.

– Comment as-tu appris tout ça ?

– Un ami à l’évêché. Certains ont alors inventé des œillades malignes aux paroissiennes. Sans plus de succès. Maintenant, court la rumeur qu’il bénéficie de hautes protections. Les plus inventifs chuchotent le nom d’un ministre, d’un archevêque et même du pape.

Ce dimanche, l’assistance a pris place et le silence s’établit. Le petit curé fait son entrée, escorté par deux enfants de chœur. Pierre-Jean en était en son temps. L’assemblée chante, conformément à la liturgie que Pierre-Jean connaît sur le bout des doigts. Le petit curé salue l’autel et l’assemblée, puis se livre à une incantation destinée à absoudre des péchés. On entonne le Gloria qui échauffe le cœur. Le petit curé prononce enfin la prière d’ouverture.

N’allons pas croire que la famille de Pierre-Jean est bigote. La messe fait partie des sorties dominicales naturelles pour tout paroissien. En vérité, Georges est athée. Et comme chez beaucoup d’athées, la ou plutôt les religions sont un fréquent sujet de conversation. Après la marine, bien sûr. Aimée n’a pas si loin poussé le scepticisme et s’est délibérément arrêtée à l’agnosticisme, laissant là ces questions de toute façon sans réponse aux vivants.

Pierre-Jean a grandi dans cette ambiance et déduit, entre les commentaires paternels et le catéchisme, que la religion est indispensable à qui en a besoin. Il a demandé à servir la messe pour y avoir un rôle moins passif. Il regarde avec affection ses petits successeurs inondés par la grâce… et l’ennui.

Tout le monde s’assoit sauf le petit curé. Droit dans sa soutane, aussi raide que son étole amidonnée, il grimpe en chaire en arrachant un grincement à une marche et un craquement à une autre. On jurerait qu’il monte à l’échafaud. Le bourreau est en bas, assis dans ses costumes noirs et ses jupons épais, les ongles plantés dans le cuir du missel. Des centaines d’yeux le transpercent de leurs flèches.

– Saint Sébastien, aide-le ! songe Pierre-Jean, pas très certain que quelqu’un écoute là-haut.

Les mains tremblantes du jeune officiant posent sur le pupitre une bible reliée de moire grise. Son doigt repère un signet de dentelle et le silence se fait, en lui et hors lui. D’une voix douce et céleste qui la rend impersonnelle, il procède à la lecture d’un psaume méditatif de l’Ancien Testament et enchaîne avec celle d’une épître apostolique. Quand tous se lèvent, Pierre-Jean attend l’Alléluia qu’il affectionne. Mais il se souvient que la période du Carême l’interdit. La parole reste donc au petit curé pour la lecture de l’Evangile.

Arrive le moment de l’homélie où le prêtre a la charge d’expliquer le texte sacré, les mystères de la foi et les normes de la vie chrétienne. Georges regarde Pierre-Jean et lui fait un signe de tête afin qu’il ne perde pas un mot des propos à venir. Georges a dit : « Ses sermons font mouche ! ».

Dans sa chaire, le petit curé lit à voix basse un court instant, comme s’il prenait son élan ou comme s’il puisait sa force. Rasséréné, il lève sur les ouailles un visage quiet :

– Mes Frères…

Sa voix forte et assurée interpelle l’assistance. Sûr d’être écouté, il poursuit un ton plus bas, parle une fois encore de respect, d’amour mutuel, de fraternité devant Dieu, de pardon, d’acceptation d’autrui « si différent soit-il ».

– Il cause encore pour lui, ricanent deux bigotes derrière Pierre-Jean, à l’abri d’une colonne.

Pierre-Jean les fusille du regard.

Le jeune prêtre poursuit sur le même sujet et du même ton. Les derniers mots prononcés résonnent sur les pierres et les vitraux. Ils encerclent les paroissiens, leur vrillent l’âme. Puis il referme sa Bible, y pose les lèvres et descend de la chaire, le Testament sur le cœur, sans se demander s’il a aiguisé le couperet ou sauvé sa tête. Sa mission est d’en gagner quelques unes.

Sa souffrance évidente devant l’auditoire et sa transfiguration par les Ecritures émeuvent Pierre-Jean. L’étudiant n’a jamais entendu que des sermons mesurés de vieux curés rodés. Le ton est différent, empreint de sincérité, émanant d’un cœur meurtri. Pierre-Jean aimerait connaître mieux ce garçon à peine plus âgé que lui.

Pendant que se déroule la liturgie de l’Eucharistie, il fomente un projet pour aborder ce… comment doit-il le désigner ? Cet homme de foi ? Ce chargé d’âmes ?

Le tintement des pièces dans la corbeille que lui présente un garçonnet le ramène à la messe. Il sort de sa poche une pièce de deux francs qu’il pose parmi celle de dix centimes5.

Les paniers sont déposés au pied de l’autel. Le prêtre les bénit puis se lave les mains, symbole de purification intérieure. On peut célébrer l’Eucharistie.

– Sanctus, sanctus, sanctus… reprend Pierre-Jean avec l’assemblée.

Le jeune prêtre reproduit le miracle en transformant le pain et le vin en corps et sang. On intercède auprès de Dieu en faveur de Monseigneur l’Evêque – celui qui a reçu les lettres de dénonciation et qui n’a rien fait –, du Pape et de plusieurs défunts parmi lesquels le vieux curé mort d’apoplexie après un trop bon repas. On prie pour que Dieu l’accueille à sa table.

– Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié6… entonnent les fidèles.

Le silence se fait à nouveau dans l’humilité tandis que le prêtre communie par le pain et le vin. L’assemblée commence alors sa procession recueillie pour communier à son tour en recevant l’hostie de la main de ce « petit curé » sur le bout de la langue.

Amen.

Sitôt l’ite misa est, Pierre-Jean chuchote à l’oreille de son père :

– Pouvez-vous m’attendre le temps que je me confesse ?

– Ce n’est pas le moment !

– Ça ne sera pas long.

– Bon, si tu y tiens, on t’attend dehors.

Pierre-Jean se porte devant le confessionnal, moyen qu’il a trouvé pour aborder rapidement l’ecclésiastique. Tandis que l’église se vide, il s’installe sur le prie-Dieu le plus proche de la sombre armoire de bois.

De retour près de l’autel où les enfants de chœur rangent cierges et goupillons, l’ecclésiastique s’aperçoit qu’on l’attend.

– Quand vous aurez terminé, vous laisserez la clef sur la table de la sacristie et pourrez rentrer chez vous. Au revoir les enfants.

– Au revoir Mon Père.

Bien que les horaires de la confession aient été affichés sous le porche par le défunt curé et ne prévoient pas ce créneau, son successeur est intrigué par ce jeune nouveau dont il a remarqué le regard direct dans l’assistance. Et, à vrai dire, il apprécie le dialogue intime de la confession où un être désireux de se livrer à Dieu pour rémission de ses péchés lui dévoile sa véritable nature, riche de fautes, de maux et de tourments, de faiblesses, plus attachante que les masques d’orgueil et de force dont les hommes dans leur duplicité croient devoir s’affubler. Il représente Dieu mais c’est bel et bien lui, jeune abbé de vingt-quatre ans, inspiré par Dieu bien sûr, qui répond au pécheur et l’aide à résoudre ses problèmes ; ou s’y essaie. Il a été fort surpris du contraste entre les figures hostiles qu’il croise dans la paroisse et les mêmes visages aux traits déliés qui s’abandonnent dans la pénombre. Pensent-ils à lui en ces instants ou ne perçoivent-ils que la présence divine ? Etrangement, ceux qui le calomnient viennent avouer leurs vilenies en confession. Les êtres ont deux faces : une pour le jour, une pour la nuit. L’ambivalence est peut-être un caractère essentiel de l’homme, cause de sa complexité et de sa diversité. Lui-même aimerait ne montrer qu’un seul visage, sa vraie nature, mais est-ce possible ?

Cette fois, son patient sur le prie-Dieu a enfoui la tête dans les mains. La silhouette inconnue est jeune. Le prêtre entre dans le confessionnal, ferme la porte, s’assoit dans le froissement de sa robe et s’adosse, la main prête à écarter le panneau obturant le fin croisillon de bois. Il attend dans l’obscurité. Une minute… puis deux. Il attend que le pécheur prenne place. Il soulève le rideau : parti ! Ce paroissien devait avoir la conscience bien lourde pour fuir devant l’obstacle.

Le petit curé va sortir quand une toux forcée l’appelle à sa droite. L’âme lourde a le corps léger car il s’était installé sans faire craquer les planches.

A genoux dans l’ombre, Pierre-Jean a compris ce qui se passait et s’en amuse. Il ne s’impatiente pas. Il pourrait rester ainsi durant des heures, face à lui-même, s’examinant sur le miroir étoilé de ses paupières closes. Son souffle est amplifié. Il croise les doigts et s’accoude pour éviter le contact avec le bois gras. Derrière la grille close, un murmure inintelligible, un glissement comme un tiroir que l’on ouvre, comme le couvercle de la malle aux mystères.

– Bonjour mon fils.

La voix si jeune contraste avec le verbe. Si peu d’années les séparent que le « fils » ne peut réprimer un sourire. Croyant à une nouvelle brimade, le prêtre s’enfonce dans la prière.

– Pardonnez-moi mon père parce que j’ai péché, tente Pierre-Jean.

Malheureusement, à partir de « mon père », la phrase chancelle dans un gloussement mal contenu. Pierre-Jean préfère lui expliquer avec franchise le motif de son amusement :

– Pardonnez-moi mais c’était drôle de vous voir me chercher. Et puis, nous sommes presque du même âge…

Craignant pire, le confesseur est surpris, soulagé, puis amusé. Il n’a pas entendu rire depuis si longtemps :

– Je vois que votre âme n’est guère portée au recueillement, sourit-il. Afin de ne pas offenser ces lieux, je vous propose de nous rendre à l’extérieur.

– Mes parents m’attendent. Mais on peut se retrouver après le déjeuner.

– Vous avez raison de respecter vos parents. A tout à l’heure. Vous savez où est le presbytère ?

– Oui, je suis né ici.

Ils se sentent immédiatement amis. L’amitié n’attend pas nécessairement le nombre des années. Une attente commune, des circonstances, des situations favorisent parfois son émergence spontanée. Une complicité immédiate lui ouvre la voix.

Ils abordent d’emblée les sujets les plus divers et se tutoient. Pierre-Jean le surnomme « le père ». Il est un grand réconfort pour René-Marc (c’est le prénom du « petit curé ») et le sauve de son isolement croissant.

La soupe est servie à 7h00 dans la salle à manger. Pierre-Jean fait face à sa mère, son père étant en bout de table, comme dans toutes les maisons riches ou pauvres. Avant de passer à table, Georges lisait un article du Figaro, dont il apprécie les analyses de politique étrangère, et s’en ouvre à son fils :

– Suis tu l’actualité internationale ?

– Euh…

– A ton âge, tu devrais. D’autant plus que ce sont des sujets dont on va parler de plus en plus, crois-moi, ajoute Georges sans savoir qu’il évoque là les germes d’une guerre mondiale.

– Ah ?

– Tu devrais t’intéresser aux Balkans. Tu situes les Balkans ?

– Ça oui, j’ai vu ça en cours de géographie.

– Sais-tu que l’empire ottoman semblait invincible à tous ces petits pays et que les victoires de l’Italie, l’année dernière et cette année7, leur ont donné des espérances ?

– Je sais qu’à l’automne dernier, l’Italie a conquis sur les Turcs la Tripolitaine8 et la Cyrénaïque9. J’ai un camarade savoyard d’origine italienne qui se passionne pour ce conflit.

– C’est un excellent début. Mais tu ne dois pas te contenter de savoir ce qui s’est passé. Tu dois imaginer ce qui pourrait se passer. Le mois dernier10, soutenus par la Russie, les royaumes de Bulgarie, de Serbie, de Grèce et du Monténégro ont formé la Liguebalkanique pour s’opposer à l’Empire ottoman au sujet de la Macédoine.

– Ah !

– Oui « Ah ! », se désespère Georges. Il ne suffit pas de dire « Ah ! ». Que se passera-t-il si les Turcs ont le dessus et si la Russie décide d’intervenir pour soutenir la Ligue ?

Silence de Pierre-Jean qui n’en sait rien.

– La TripleEntente, tu connais ?

– Oui, répond aussitôt Pierre-Jean content de sortir ses souvenirs de cours d’histoire. C’est une somme d’accords passés bilatéralement entre la France, la Grande-Bretagne et la Russie : la conventionfranco-russe de 1893, l’Ententecordiale franco-britannique de 1904 et la conventionanglo-russe de 1907.

– Bravo, mon fils ! Tu comprends que si la Russie intervenait aux côtés de la Ligue balkanique, nous serions automatiquement impliqués.

– A nous tous, on aurait tôt fait de ficher une leçon aux Turcs !

– Et tu crois que l’Allemagne laisserait faire la Russie ?

– L’Allemagne fait partie de la Triplice11, débite Pierre-Jean, avec l’Autriche-Hongrie et l’Italie. Mais comme l’Italie vient de battre les Turcs l’année dernière, je ne vois pas la Triplice les soutenir cette année.

– Bonne observation, se satisfait Georges. Mais ça ne se passerait pas aussi simplement. Guillaume II12 veut rester maître du jeu. En février, Berlin a tenté de briser la TripleEntente en négociant avec la Grande-Bretagne : je limite mes armements navals en échange de votre neutralité, a proposé Berlin. Heureusement pour nous, Londres n’a pas été dupe de la manœuvre. Ce que veut ce foutu kaiser, c’est nous isoler diplomatiquement et empêcher notre expansion coloniale. Il ne nous lâchera jamais !


1. Les baccalauréats es lettres et es sciences correspondent approximativement aux baccalauréat actuels.

2. Le baccalauréat en droit a été remplacé par le diplôme d’études juridiques générales en 1962, puis par le diplôme d’études universitaires générales. Il correspond aujourd’hui aux deux premières années de licence.

3. Le code Napoléon (1804) est le code civil.

4. Le coded’instructioncriminelle (1808) a été remplacé par le codedeprocédurepénale en 1958.

5. 2 francs de 1912 valent 6,60 euros de 2014.

6. Inspirée par les Protestants et afin d’uniformiser la pratique chrétienne, le tutoiement de Dieu par les Catholiques a été approuvé par le Concile du Vatican II et institué à Pâques 1966.

7. Au début de janvier 1912, l’Italie a gagné la bataille de Kunfuda en Mer rouge. En février, elle a détruit deux navires turcs dans le port de Beyrouth et bombardé la ville.

8. Région constituant aujourd’hui le tiers nord ouest de la Libye.

9. Région constituant aujourd’hui le tiers ouest de la Libye, à la frontière de l’Egypte.

10. 13 mars 1912

11. En réaction à l’extension de l’empire colonial français, l’Allemagne s’est très tôt rapprochée de l’Autriche-Hongrie, elle-même soucieuse d’une adversité russe dans les Balkans. L’entrée des Français en Tunisie en 1881 a convaincu l’Italie d’intégrer le duo germano-autrichien. La Triplice (abréviation de TripleAlliance) est ainsi née le 20 mai 1882. Les conflits se sont succédé dans les Balkans, dans la rivalité austro-russe. Les avancées italiennes en Erythrée ont inquiété les puissances continentales. Cette tension a poussé les membres de la Triplice à resserrer leur pacte. En 1888, Guillaume II a succédé à Guillaume Ier, renvoyé le chancelier Bismarck mais s’est montré tout aussi anti-français. Depuis 1890, la Triplice œuvre notamment contre la France, pour l’isoler diplomatiquement et freiner le développement de son empire. En réaction, la France a constitué la TripleEntente avec la Grande-Bretagne et la Russie. Les blocs sont constitués et la tension croît.

12. Guillaume II (1859-1941), roi de Prusse et empereur allemand (kaiser). En 1890, il a renvoyé Bismarck, n’a pas renouvelé le pacte germano-russe d’assistance mutuelle et lancé un plan d’armement maritime, preuve de sa volonté d’expansion de l’Allemagne.

Lundi 1er avril 1912

Pierre-Jean et René Marc se revoient dès le lendemain et tous les jours suivants, dès que l’emploi du temps du prêtre le leur permet. L’un écoute l’autre, ajoutant à son argumentaire. Ils en viennent à se raconter, même René-Marc malgré une histoire plus lourde :

– Ma mère aime les idées nouvelles et m’a élevé sans contraintes. Dans cette liberté sans père, j’ai dû développer très jeune une agressivité envers les adultes. J’étais ingouvernable par les professeurs qui m’ont poussé vers le pensionnat des Jésuites. Moi qui avais juré de les rendre fous, je me suis vite adapté à leur poigne ferme mais juste. L’autorité m’a apaisé. Ça ne m’empêchait pas de me livrer à toutes les petites frondes en cachette, comme tous mes camarades. Mais pendant les cours, j’obéissais sans lutte.

– Ça, j’ai vite compris qu’on a tout à y gagner !

– Bref, année après année, je me suis laissé porter par mes éducateurs vers la prêtrise.

– Etrange idée de vouloir se couper d’une partie de la vie.

– Tu sais, c’est grâce aux Jésuites que j’ai un peu de culture et que je structure mieux ma pensée. Il m’arrive pourtant de me demander si c’est toujours une bonne chose.

– Quoi donc ?

– De penser, d’analyser, de chercher, de se poser des questions.

– Heureusement que les hommes se sont posé des questions pour améliorer leur sort. Imagine ce que serait le contraire. Nos journées s’épuiseraient en cueillettes de baies et déterrage de racines, en chasse au mulot et recherche de charognes pas trop pourries.

– As-tu observé que l’amélioration dont tu parles n’est que matérielle et synonyme d’aliénation ? Le progrès technique aurait pu conduire à une libération de l’individu. Or il l’attache à ses machines et à ses biens. La vapeur a conduit les paysans dans les villes et les y enchaîne. Nos beaux militaires découvreurs d’Afrique, suivis de missionnaires barbus, ne sont pas différents des armées de Christophe Colomb qui ont apporté aux peuples d’outre-atlantique l’esclavage et des maladies. Quant à l’évolution de la pensée de l’homme… Avons-nous cessé de jalouser nos voisins ? D’envier leurs biens ou leurs femmes ? De faire la guerre ? Quelle a été l’efficacité des Jésus, Bouddha et autres prophètes de la Paix ? En quoi sommes-nous supérieurs aux Grecs de Platon ? Crois-tu que des siècles de recherches et de découvertes t’ont servi à surpasser ce penseur ? s’enflamme René-Marc.

– Allez, allez ! ironise Pierre-Jean pour le calmer. Je ne suis pas un défenseur inconditionnel de la civilisation mais ton paysan : il vient à l’industrie parce que la terre ne nourrit pas sa famille. Et ton esclavage colombien : les peuples sud-américains et africains le pratiquaient joyeusement bien avant l’arrivée des Européens ; comme les massacres en masse… Non ?

Ces propos tournent dans la tête de René-Marc :

– Tu n’as pas un p’tit coup à boire ? demande tout à coup Pierre-Jean qui, tout en étant sérieux et bon élève, apprécie trinquer avec un copain.

– Euh… s’étonne son compagnon.

– Ne me dis pas que le vieux curé n’a pas laissé sa cave !

– … Si ! ose enfin René-Marc en souriant. Tu en veux ?

– Puisque tu insistes…

– Sors des verres du buffet, dit le jeune prêtre en s’absentant.

Il revient rapidement, une toile d’araignée dans les cheveux, avec une bouteille couverte d’une épaisse poussière.

– Belle allure ! se moque Pierre-Jean.

– Il en va du vin comme des prêtres : vieux ne veut pas dire bon ! On va goûter.

René-Marc sert et ils dégustent.

– Bon ! conclut Pierre-Jean en gouleyant.