250 pages
Français

21, rue de la Pente-Rapide

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Description

Je ne savais et ne sais toujours pas grand-chose de ma famille. Déjà unis pour le meilleur et, hélas, pour le pire, mes parents étaient arrivés de Pologne après l'autre guerre et j'étais venu au monde dans l'arrière boutique. Nous étions dans la fourrure. Ma petite sœur Leah, qui ne m'est plus qu'un souvenir lointain, était née plus tard alors que la boutique était devenue un magasin prospère de la rue Saint Ferréol. La législation antisémite du bon Maréchal de France nous l'avait confisqué, l'arrivée des nazis en zone non occupée nous faisant quitter Marseille pour Malsol.


L'idée de m'y faire enterrer me vint en quittant l'hôpital. Il ne me fut pas désagréable de penser y acquérir un bout de terrain. Quelque chose de modeste, six mètres carrés dans le cimetière. A la mairie je fus très bien reçu et le nom de Kourski, aussi exotique qu'il soit, ne rappela rien. Un demi-siècle s'était écoulé, il n'y avait rien d'étonnant à cela. Qui pouvait encore se soucier d'une famille étrangère au pays ?

C'est ce qui me vint spontanément à l'esprit mais confusément cela ne me satisfit pas. L'arrestation d'une famille entière dont une enfant de sept ans aurait dû laisser une trace dans la mémoire collective du village.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 1997
Nombre de lectures 42
EAN13 9782876234390
Langue Français

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21, RUE DE LA PENTE-RAPIDEHENRI COUPON
21, RUE DE
LA PENTE-RAPIDE
M i c h e l d e M a u l eDU MÊME AUTEUR
Piège pour un flic, Orban, 1974.
Verdict, Presses de la Cité, 1974.
Le Grand Fléau, Trévise, 1978.
La Croix et l’Épée, Orban, 1980.
La seconde mort de Raspoutine, Fayard, 1984.
Dessin de couverture
Caroline Desnoëttes
Conception graphique :
LES 3TSTUDIO
© Editions Michel de Maule, 1997.Pour Julien.
On a beau faire, on a beau dire, l’âge rat trape
toujours l’homme qui court. J’avais entendu ça
bien des années auparavant au retour d’un
tournage catastrophique. L’une de ces journées où
la production se désole et le réalisateur
s’exaspère en pure perte. Nous revenions à Paris dans
la voiture d’un technicien, il pleuvait, André
avait soixante-cinq ans et j’en avais trente de
moins. Autant dire que je dus en sourire.
Il m’a rattrapé très précisément le 15 avril
1990 à 10 heures du matin sous le Moulin de
Longchamp. Je suis descendu de vélo et me
suis assis sur le bord du trottoir. Il devait bien
y avoir une douzaine de médecins parmi les
imbéciles qui tournaient en rond. Ce ne fut que
le onzième qui se préoccupa de mon état. Une
heure plus tard j’étais à l’hôpital. Le diagnosticfut rapide, une sorte d’infarctus simple. Encore
heureux qu’il le fut puisqu’il m’interdisait
toute activité génératrice d’anxiété, une ré ci -
dive étant par avance présumée fatale.
Julie, dite Petite Souris, vint me voir à deux
reprises, la première fois avec des fleurs, la
seconde avec des oranges dont pourtant les
menus de l’hôpital n’étaient pas avares mais
seule l’intention compte. Elle avait vingt ans,
des jambes interminables et faisait montre en
toutes circonstances d’une bêtise admirable. Je
l’ai beaucoup regrettée. C’est en pelant l’une
des oranges qu’elle apprit ma décision de
cardiaque certifié.
Je laissais tout tomber… Peut-être écrirais-je
à la rigueur un scénario mais plus question de
réaliser. Je m’estimais quitte avec le cinéma et
la télévision. La pauvrette en subit un choc
réel. Adieu les petits rôles que ma gratitude
amoureuse lui valait. Elle ne vint plus et
7s’amouracha le lendemain même d’un
producteur délégué de la SFP. C’est ce que j’appris de
la bouche de sa meilleure amie.
A partir de là je ne fus plus tout à fait le
même. Peut-être était-ce seulement ce jour là
que l’âge me rattrapa. Pour la première fois je
songeai sérieusement à la mort mais on ne se
refait pas et la déformation professionnelle
prévalut. J’y pensais en cinéaste. Avec le souci du
décor… Où allait-on m’ensevelir, moi, pauvre
juif dont les racines s’étaient envolées avec les
fumerolles d’un four crématoire ?
J’avais douze ans et j’étudiais sans
enthousiasme les matières au programme de la
quatrième classique, latin et grec, au lycée de
Digne les Bains, département des Basses
Alpes. J’y étais inscrit sous le nom chrétien et
bien français d’Albert Duval. Un matin le
censeur, un corse, me fit appeler. Mon père, ma
mère et ma sœur venaient d’être arrêtés On les
avait emmenés il ne savait où et il s’était, le
brave homme, institué mon tuteur en sachant
parfaitement que mon nom n’était pas Duval
mais Kourski.
Fuyant Marseille après l’occupation de la
zone libre par les Allemands, mes parents
étaient venus vivre à Malsol où, dans les
8années trente, ils avaient passé un été paisible
et bien ensoleillé. Kourski transformé en Duval
grâce à la bonne et courageuse volonté du
secrétaire de mairie, nous y avions vécu des
jours heureux seulement ternis par un
ravitaillement difficile lorsque la saison hivernale
nous privait de légumes et de fruits.
Je ne savais et ne sais toujours pas
grandchose de ma famille. Déjà unis pour le meilleur
et, hélas, pour le pire, mes parents étaient
arrivés de Pologne après l’autre guerre et j’étais
venu au monde dans l’arrière boutique. Nous
étions dans la fourrure. Ma petite sœur Leah,
qui ne m’est plus qu’un souvenir lointain, était
née plus tard alors que la boutique était
devenue un magasin prospère de la rue Saint
Ferréol. La législation antisémite du bon
Maréchal de France nous l’avait confisqué,
l’arrivée des nazis en zone non occupée nous
faisant quitter Marseille pour Malsol.
Quelques jours après la Libération le vieil
ouvrier de mon père est venu me chercher à
Digne. La suite fut faite d’études passables au
lycée Thiers de Marseille et de l’IDHEC à
Paris. Je n’avais jamais revu Malsol. A quoi
bon ?
L’idée de m’y faire enterrer me vint en
quit9tant l’hôpital. Il ne me fut pas désagréable de
penser y acquérir un bout de terrain. Quelque
chose de modeste, six mètres carrés dans le
cimetière. A la mairie je fus très bien reçu et le
nom de Kourski, aussi exotique qu’il soit, ne
rappela rien. Un demi-siècle s’était écoulé, il
n’y avait rien d’étonnant à cela. Qui pouvait
encore se soucier d’une famille étrangère au
pays ?
C’est ce qui me vint spontanément à l’esprit
mais confusément cela ne me satisfit pas.
L’arrestation d’une famille entière dont une
enfant de sept ans aurait dû laisser une trace
dans la mémoire collective du village.
Plus toute jeune, la secrétaire de mairie avait
déplié devant moi le plan du Nouveau
Cimetière et m’en faisait les honneurs avec
l’application bavarde d’un promoteur
immobilier vantant les charmes d’un quelconque
lotissement des Glycines ou des Heures Claires. Je
fis mine de savourer la division impeccable des
carrés, le rose des concessions à perpétuité et le
jaune des allées puis la remerciai.
— Je vais réfléchir, je dis, ça me parait
bien…
— Et c’est très ensoleillé, souligna-t-elle
sans sourire le moins du monde.
10— Autre chose, si vous permettez. Existe-t-il
un ouvrage sur l’histoire du village, un o pus-
cule ? Si je dois y passer l’éternité…
— Non, je crains que non.
— Pas depuis les origines. L’Histoire ré-
cente, la guerre, l’Occupation, la Résistance,
tout ça…
— Non, nous n’avons rien. Il faut dire qu’à
Malsol même il ne s’est pas passé
grandchose… En ville je veux dire. Il y a eu
beaucoup de trucs de la Résistance mais sur le
plateau, vers Lubron, des parachutages, des
atterrissages…
Je quittai la mairie songeur. Que s’était-il
passé au cours de cette dernière semaine de
janvier 1944 qui vit les miens emportés par les
forces obscures ? Et en dépit des faux papiers
au nom de Duval dont le secrétaire de mairie,
de cela je me souvenais parfaitement, nous
avait dotés ? Son nom me revint soudain. Il
s’appelait Favre, Justinien Favre. Mon père le
bénissait chaque jour.
Je fis demi tour. L’aimable dispensatrice des
concessions mortuaires repliait son plan en
quadrichromie.
— Le père Favre ? répondit-elle à ma
ques11tion, il est mort depuis au moins vingt ans.
Je ne sais pourquoi mais je décidai alors de
conserver mes réflexions pour moi et de garder
mon secret.