A en perdre le sommeil

A en perdre le sommeil

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240 pages

Description

La vengeance est un art qui profite au crime. Tel est le fil rouge qui relie les nouvelles rassemblées dans ce recueil. À la suite des Douze indices de Noël, À en perdre le sommeil nous fait découvrir six histoires inédites savoureuses et expertement ficelées, sous la plume de la regrettée P. D. James.

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Ajouté le 02 novembre 2017
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EAN13 9782213707846
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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Du même auteur
La Proie pour l’ombre(An Unsuitable Job for a Woman), Mazarine, 1984 ; Fayard, 1989. La Meurtrière(Innocent Blood), Mazarine, 1984 ; Fayard, 1991. L’Île des morts(The Skull Beneath the Skin), Mazarine, 1985 ; Fayard, 1989. Sans les mains(Unnatural Causes), Mazarine, 1987 ; Fayard, 1989.
Meurtre dans un fauteuil(The Black Tower), Mazarine, 1987 ; Fayard, 1990.
Un certain goût pour la mort(A Taste for Death), Mazarine, 1987 ; Fayard, 1990.
Une folie meurtrière(A Mind to Murder), Fayard, 1988.
Meurtres en blouse blanche(Shroud for a Nightingale), Fayard, 1988.
À visage couvert(Cover Her Face), Fayard, 1989.
Mort d’un expert(Death of an Expert Witness), Fayard, 1989.
Par action et par omission(Devices and Desires), Fayard, 1990.
Les Fils de l’homme(The Children of Men), Fayard, 1993.
Les Meurtres de la Tamise(The Maul and the Pear Tree), Fayard, 1994.
Péché originel(Original Sin), Fayard, 1995.
Une certaine justice(A Certain Justice), Fayard, 1998.
Il serait temps d’être sérieuse… (Time to Be in Earnest), Fayard, 2000.
Meurtres en soutane(Death in Holy Orders), Fayard, 2001.
La Salle des meurtres(The Murder Room), Fayard, 2004.
Le Phare(The Lighthouse), Fayard, 2006.
Une mort esthétique(The Private Patient), Fayard, 2009. La Mort s’invite à Pemberley(Death Comes to Pemberley), Fayard, 2012. Les Douze Indices de Noël et autres récits(The Mistletoe Murder: And Other Stories), Fayard, 2016.
Le yoyo
J ’ai trouvé le yoyo l’avant-veille de Noël, à la man ière dont on met la main sur des reliques du passé oubliées de longue date, en range ant certains des papiers qui encombrent mes vieux jours. Je fêtais mes soixante- treize ans et j’ai sans doute fait une petite crise de memento mori. J’avais mis en or dre la plupart de mes affaires depuis des lustres, mais on n’arrive jamais à se dé barrasser de tout le fouillis. Le mien tenait dans six vieilles boîtes à archives rangées sur l’étagère supérieure de la penderie de ma chambre d’amis fort peu utilisée, pr esque toujours à l’abri de mes regards comme de mes pensées. Mais voilà que sans r aison particulière, ces cartons ont envahi mon esprit avec une obstination agaçante . Il fallait trier leur contenu, classer ou détruire tous ces papiers. Je voulais que, à ma mort, Henry et Margaret, mon fils et ma bru, découvrent qu’en père remarquablement métic uleux je leur avais épargné jusqu’à cet inconvénient mineur. Je n’avais rien d’ autre à faire. J’attendais, valise bouclée, que Margaret passe me prendre en voiture p our un Noël en famille que j’aurais infiniment préféré passer seul dans mon ap partement du Temple. « Me prendre ». C’est exactement l’impression qu’on peut vous faire éprouver à soixante-treize ans ; celle d’être un objet, pas particulièr ement précieux mais fragile, qu’il faut soulever prudemment, sur lequel il faut veiller ave c précaution avant de le remettre en place tout aussi soigneusement. J’étais prêt trop t ôt, comme toujours. La voiture n’arriverait que dans deux heures. Le temps de trie r tout ça. Les boîtes d’archives, bourrées et dont un couvercl e était arraché, étaient nouées par une cordelette. En défaisant celle de la premiè re, j’ai été assailli par le parfum nostalgique, presque oublié, des vieux papiers. J’a i porté la boîte jusqu’au lit, je me suis installé et j’ai commencé à feuilleter un fatr as de documents remontant à mes années d’école privée, de vieux bulletins scolaires – certains des commentaires à l’encre jaunis, d’autres aussi lisibles que s’ils a vaient été écrits la veille –, des lettres de mes parents toujours glissées dans leurs envelop pes friables, les timbres de pays étrangers découpés pour être offerts à des camarade s collectionneurs, un ou deux cahiers d’exercices contenant des rédactions bien n otées que j’avais probablement gardés pour les montrer à mes parents lors de leur prochain congé. C’est en soulevant l’un d’eux que j’ai découvert le yoyo. Il était exa ctement tel que dans ma mémoire, rouge vif, brillant, agréable au toucher et irrésis tible. La ficelle avait été correctement enroulée, ne laissant apparaître que la boucle de l ’extrémité où l’on passait le doigt. Ma main s’est refermée autour du bois lisse. Le yoyo s ’adaptait parfaitement à ma paume. Il était froid au toucher, même si ma peau est rare ment chaude désormais. Et ce contact a fait affluer les souvenirs. Le verbe est banal, mais précis ; ils m’ont envahi comme une marée, m’emportant jusqu’à ce même jour, soixante ans plus tôt, le 23 décembre 1936. Le jour du meurtre.
J’étais à l’école dans un pensionnat du Surrey et d evais, comme d’habitude, passer Noël avec ma grand-mère, veuve, dans son petit mano ir à l’ouest du Dorset. Le voyage en train était assommant, il fallait changer deux f ois, et comme il n’y avait pas de gare locale, elle envoyait généralement sa propre voitur e et son chauffeur me chercher à l’internat. Pas cette année-là, pourtant. Le direct eur me convoqua dans son bureau pour m’expliquer la situation.
« Votre grand-mère m’a appelé ce matin, Charlcourt. Il semblerait que son chauffeur soit souffrant et ne puisse pas venir vous chercher . Aussi ai-je demandé à Carter de vous conduire dans le Dorset dans ma voiture person nelle. J’ai besoin de lui jusqu’après le déjeuner. Vous arriverez donc plus t ard que d’ordinaire. Lady Charlcourt
a aimablement proposé de le loger pour la nuit. Mr Michaelmass fera le voyage avec vous. Lady Charlcourt l’a invité à passer Noël au m anoir. Elle vous l’a déjà certainement écrit. » Elle ne l’avait pas fait, mais je n’en ai rien dit. Ma grand-mère n’aimait guère les enfants et me tolérait plus par esprit de famille – j’étais, après tout, un peu comme son fils unique, l’indispensable héritier – que par aff ection. Elle se faisait un devoir de veiller chaque année à ce que je passe un Noël rela tivement heureux et qu’il ne m’arrive rien de fâcheux. Il y avait une quantité s uffisante de jouets adaptés à mon âge et à mon sexe, achetés par son chauffeur selon les instructions écrites de ma mère, mais il n’y avait pas de rires, pas d’autre enfant pour me tenir compagnie, pas de décorations de Noël et aucune chaleur. Je soupçonna is qu’elle aurait largement préféré passer Noël seule qu’avec un enfant agité, grincheux et qui s’ennuyait. Je ne la blâme pas. Ayant atteint l’âge qu’elle avait à l’ép oque, je partage entièrement son sentiment.
Pourtant, en refermant la porte du bureau du direct eur, j’avais le cœur gros de rancœur et de dégoût. Ignorait-elle donc tout de mo i et de l’école ? Ne comprenait-elle pas que ces vacances seraient déjà suffisamment bar bantes sans que je doive supporter les regards acérés et la langue caustique de Mike la Menace ? Il était, et de loin, le maître le plus impopulaire de l’école, péd ant, d’une redoutable sévérité et enclin aux sarcasmes cinglants que les jeunes garçons ont plus de mal à supporter que les insultes et les cris. Je sais aujourd’hui que c’éta it un brillant enseignant. C’était largement à Mike la Menace que je devais la bourse qui m’avait permis de fréquenter une école privée. Peut-être était-ce pou r cette raison, et parce qu’il avait fréquenté Balliol College avec mon père, que ma gra nd-mère l’avait invité. Il n’était pas impossible que mon père lui ait écrit pour lui fair e cette suggestion. J’ai été moins surpris que Mr Michaelmass ait accepté. Le confort et les excellents repas du manoir ne pouvaient que le changer agréablement du mode de vie spartiate et de la cantine de l’école.
Le voyage fut aussi ennuyeux que je l’avais prévu. Quand le vieux Hastings était au volant, il me permettait de m’asseoir à l’avant à c ôté de lui et me distrayait en me racontant des histoires sur l’enfance de mon père ; au lieu de quoi, j’étais cloîtré à l’arrière avec un Mr Michaelmass taciturne. La vitre qui nous séparait du chauffeur était fermée et ma vision se limitait au dos de l’uniform e strict que le directeur exigeait que Carter portât dans cette fonction, et à ses mains g antées posées sur le volant.
Carter n’était pas vraiment chauffeur, mais il étai t chargé de conduire le directeur quand le prestige de celui-ci réclamait cet ajout à ses attributions. Le reste du temps, Carter était mi-gardien, mi-factotum. Son épouse, u ne frêle femme aux traits doux qui avait l’air d’une toute jeune fille, était surveill ante d’un des trois bâtiments de l’internat. Leur fils, Timmy, était élève à l’école. Je n’ai pl einement compris que plus tard ce curieux arrangement. Carter était, une expression s urprise dans la bouche d’un de mes parents, « un homme tout à fait supérieur ». Je n’a i jamais su quel coup du sort l’avait obligé à prendre cet emploi à l’école. Le directeur s’était attaché les services de Carter et de sa femme à bas prix en leur offrant un logeme nt ainsi que l’instruction gratuite de leur fils. Il leur versait sans doute un salaire dé risoire. Si Carter en était contrarié, nous, les élèves, nous n’en avons jamais rien su. Nous ét ions habitués à le voir dans le parc, grand, le visage pâle sous des cheveux foncés et jo uant toujours, quand il n’était pas occupé, avec un yoyo rouge. C’était un jouet à la m ode dans les années 1930 et Carter était capable de réaliser des figures spectaculaire s auxquelles nous nous exercions
tous avec nos propres yoyos, vainement.
Timmy était un enfant plus petit que la moyenne, dé licat et nerveux. Il était toujours assis au fond de la classe, délaissé et ignoré par ses condisciples. Un de ces derniers, encore plus snob que les autres, disait : « Je ne v ois pas pourquoi nous sommes obligés d’avoir ce ballot de Timmy dans notre class e. Ce n’est pas à ça que sont censés servir les frais de scolarité que paie mon p ère. » Le reste d’entre nous n’avait pas d’avis sur la question, et dans la classe de Mi ke la Menace, Timmy était un atout, car il détournait de nous les assauts de la langue acérée et sarcastique de notre professeur. Je ne crois pas, s’agissant de Mr Micha elmass, que sa cruauté reflétât le moindre snobisme, ni même qu’il eût conscience de l a cruauté de son attitude. Il avait simplement le plus grand mal à voir gâchées ses com pétences d’enseignant pour un garçon peu réactif et d’intelligence médiocre.
Mais rien de tout cela n’occupa mon esprit pendant le voyage. Assis dans l’angle de la voiture, le plus loin possible de Mr Michaelmass , je ruminais ma rancune et mon amertume. Mon compagnon préférant faire la route da ns l’obscurité en même temps que dans le silence, nous n’avions pas de lumière. J’avais pourtant emporté un livre broché et une petite lampe torche et je lui demanda i si cela ne le dérangerait pas que je lise. Il répondit : « Lisez, mon garçon, je vous en prie », avant de s’enfoncer davantage encore dans le col de son épais manteau d e tweed.
Je sortis mon exemplaire de L’Île au trésor et cherchai à me concentrer sur le petit cercle de lumière mouvant. Les heures passèrent. No us traversions des bourgades, des villages, et le spectacle des rues brillamment éclairées, des vitrines aux décorations tapageuses et du flot animé des acheteu rs tardifs apportait un dérivatif à mon ennui. Dans un village, un petit groupe de chan teurs de cantiques accompagnés d’une fanfare agitait des troncs. Leur cliquetis se mbla nous suivre tandis que les lumières s’éloignaient derrière nous. J’avais l’imp ression que nous voyagions à travers une éternité obscure. Je connaissais la route, bien sûr, mais Hastings venait généralement me chercher le matin du 23 décembre, d e sorte que nous faisions l’essentiel du trajet de jour. Cette fois, assis à côté de cette silhouette silencieuse dans les ténèbres de la voiture, la noirceur se pressant contre les vitres telle une épaisse couverture, je trouvai le voyage interminable. Enfi n, je sentis que la voiture gravissait une côte et j’entendis bientôt le battement rythmé et lointain de la mer. Nous avions dû rejoindre la route côtière. Nous n’étions plus très loin. Je braquai ma torche sur le cadran de ma montre-bracelet. Cinq heures et demie. Nous arriverions certainement au manoir dans moins d’une heure.
C’est alors que Carter freina et monta doucement su r le bas-côté herbeux. La voiture s’arrêta. Il fit coulisser la vitre de séparation e t dit : « Excusez-moi, monsieur. Il faut que je sorte. Un appel de la nature. »
L’euphémisme me donna envie de glousser. Mr Michael mass hésita un instant avant de répondre : « Dans ce cas, nous ferions mieux d’e n faire tous autant. »
Carter contourna la voiture pour ouvrir la portière cérémonieusement. Nous descendîmes sur le bas-côté inégal, environnés d’un e obscurité impénétrable et de tourbillons de neige. Le bruit des vagues n’était p lus un murmure lointain, mais un tumulte fracassant. Je ne pris tout d’abord conscie nce que des flocons de neige qui se posaient sur mes joues, des deux silhouettes sombre s près de moi, de la noirceur absolue de la nuit, et de la pénétrante odeur, fort e et piquante, de la mer. Puis, tandis que mes yeux s’habituaient à l’obscurité, je repéra i la forme d’un énorme rocher sur ma gauche.
Mr Michaelmass me dit : « Allez derrière cette gros se pierre, mon garçon. Faites vite. Et ne vous éloignez pas. »
Je m’approchai du rocher, sans passer derrière cepe ndant, et les deux silhouettes disparurent à ma vue, Mr Michaelmass s’éloignant to ut droit, et Carter obliquant vers la droite. Une minute plus tard, en me détournant de l a face rocheuse, je ne vis plus rien, ni la voiture, ni mes compagnons. Il me parut raiso nnable d’attendre le retour de l’un d’eux. J’enfonçai la main dans ma poche et presque sans y penser, je sortis la lampe torche, l’allumai et dirigeai le faisceau, étroit m ais lumineux, vers le promontoire. Et en cet instant, je vis le meurtre s’accomplir. Mr Michaelmass était debout, parfaitement immobile, à une trentaine de mètres, forme noire se dessinant sur le ciel plus clair. Ca rter avait dû s’approcher de lui silencieusement par-derrière sur le mince tapis de neige. Alors, durant la seconde où leurs deux silhouettes furent prises dans le faisce au de ma lampe, je vis Carter se précipiter brutalement en avant, bras écartés, et c ’est tout juste si je ne sentis pas dans le creux de mon dos la force de cette poussée fatal e. Sans un bruit, Mr Michaelmass disparut aux regards. Il y avait eu deux silhouette s indistinctes ; il n’en restait plus qu’une. Carter savait que j’avais tout vu ; comment aurait- il pu en être autrement ? J’avais allumé ma lampe trop tard pour qu’il puisse interro mpre son geste, mais il se retourna alors et son visage fut éclairé comme en plein jour . Nous étions seuls sur ce promontoire. Curieusement, je n’éprouvai aucune peu r, simplement de la surprise, je crois. Nous nous dirigeâmes l’un vers l’autre presq ue comme des automates. Je dis, percevant dans ma voix un vague étonnement : « Vous l’avez poussé. Vous l’avez assassiné. – Je l’ai fait à cause de mon fils, me répondit-il. Que Dieu me pardonne, je l’ai fait pour Timmy. C’était mon fils ou lui. » Je restai un moment silencieux, les yeux rivés sur lui, conscient à nouveau du doux contact humide de la neige qui fondait sur mes joue s. Baissant ma torche, je remarquai que les deux séries d’empreintes n’étaient déjà plu s que de faibles traces à demi effacées dans la neige. Elles disparaîtraient bient ôt sous ce tapis blanc. Puis, toujours sans rien dire, je fis demi-tour et nous regagnâmes la voiture ensemble, presque complices, comme s’il ne s’était rien passé, comme si le troisième voyageur marchait à nos côtés. J’ai le souvenir, mais je me trompe peut -être, qu’à un moment Carter faillit trébucher et que je le retins par le bras. Quand no us arrivâmes à la voiture, il me demanda, d’une voix morne et sans espoir : « Qu’all ez-vous faire ?
– Rien. Que voulez-vous que je fasse ? Il a glissé et il est tombé de la falaise. Nous n’étions pas là. Nous n’avons rien vu, ni vous ni m oi. Vous êtes resté avec moi tout le temps. Nous étions tous les deux ensemble près du r ocher. Vous ne m’avez pas quitté un instant. » Il ne répondit rien sur le moment, et quand il repr it la parole, je dus tendre l’oreille pour l’entendre. « Je l’avais prémédité, que Dieu me pardonne. Je l’ avais prémédité, mais c’était le destin. Si cela devait arriver, personne n’aurait p u l’empêcher. »
Ces mots n’avaient pas grand sens pour moi, mais pl us tard, quand j’ai été plus âgé, je crois que j’ai compris ce qu’il voulait dire. C’ était une façon, indispensable peut-être, de se dégager de toute responsabilité. Son geste n’ avait pas été une impulsion irrésistible et momentanée. Il l’avait préparé, en avait choisi l’heure et le lieu. Il savait
exactement ce qu’il avait l’intention de faire. Mai s tant de choses échappaient à son contrôle. Il ne pouvait être certain que Mr Michael mass souhaiterait descendre de voiture, ni qu’il s’approcherait aussi commodément du bord de la falaise. Il ne pouvait être certain que l’obscurité serait aussi impénétra ble, ni que je m’éloignerais suffisamment. Un seul détail avait œuvré contre lui : il ignorait que j’avais une torche. Si cette tentative avait échoué, aurait-il réessayé ? Qui peut le savoir ? C’est une des nombreuses questions que je ne lui ai jamais posées .
Il ouvrit la portière arrière pour moi, se tenant s oudain très droit, un chauffeur respectueux faisant son travail. En montant, je me retournai vers lui : « Il faut nous arrêter au poste de police le plus proche et expliq uer ce qui s’est passé. Laissez-moi parler. Et puis, il serait préférable de dire que c e n’est pas vous qui avez voulu vous arrêter, mais Mr Michaelmass. »
Mon arrogance d’enfant m’inspire aujourd’hui un cer tain dégoût. Mes paroles avaient la force d’un ordre. S’il s’en offusqua, il n’en mo ntra rien. Et il me laissa raconter les faits, se contentant de confirmer calmement ma vers ion. Je la présentai d’abord aux policiers de la petite bourgade du Dorset que nous atteignîmes moins d’un quart d’heure plus tard. La mémoire est toujours décousue , épisodique. Une impulsion du cerveau appuie sur le bouton et, comme une diaposit ive, l’image est soudain projetée sur l’écran, vivante, immobile, un instant lumineux fixé dans le temps entre de longues étendues de vide obscur. Je me rappelle, au poste d e police, un réverbère entouré d’un tourbillon de flocons de neige qui surgissaien t des ténèbres tels des papillons de nuit se heurtant à la vitre, un grand feu de charbo n dans un petit bureau qui sentait l’encaustique et le café, un policier, immense, imp erturbable, notant les détails, les lourdes capes cirées des agents qui s’en allèrent p our commencer les recherches. J’avais préparé très précisément ce que j’allais di re.
« Mr Michaelmass a demandé à Carter d’arrêter la vo iture et nous sommes sortis. “Un appel de la nature”, nous a-t-il dit. Carter et moi avons pris sur la gauche en direction d’un gros rocher, et Mr Michaelmass a fil é tout droit. Il faisait si noir qu’il a rapidement disparu. Nous l’avons attendu ensemble, pendant près de cinq minutes, je pense, mais nous ne l’avons pas vu revenir. Alors j ’ai pris ma lampe torche et nous sommes partis à sa recherche. Nous avons à peine pu suivre ses traces de pas jusqu’au bord de la falaise, elles étaient déjà pre sque effacées. Nous sommes restés là un moment, à l’appeler, en vain. Alors nous avons c ompris ce qui avait dû se passer. » Le policier demanda : « Vous n’avez rien entendu ? » Je faillis répondre : « Ma foi, il me semble avoir entendu un cri aigu, mais j’ai pensé que c’était un oiseau. » Je résistai à cette tentat ion. Une mouette pouvait-elle voler dans une telle obscurité ? Mieux valait opter pour la simplicité et m’y tenir. J’ai vu un certain nombre d’hommes condamnés à la perpétuité p our avoir enfreint cette règle élémentaire.
Le policier déclara qu’il allait organiser des rech erches, mais qu’il n’espérait guère qu’on puisse repérer la moindre trace de Mr Michael mass dans la nuit. Il faudrait certainement attendre les premières lueurs de l’aub e. Il ajouta : « Et s’il est tombé à l’endroit que je crois, nous risquons de ne pas ret rouver son corps avant plusieurs semaines. » Il nota l’adresse de ma grand-mère et c elle de l’école, et nous laissa repartir. Notre arrivée au manoir n’est pas restée gravée dis tinctement dans ma mémoire, peut-être parce que ce souvenir est éclipsé par ce qui s’est passé le lendemain matin.
Carter, bien sûr, prit le petit déjeuner avec les d omestiques, tandis que je prenais place à la table de la salle à manger avec ma grand-mère. Nous étions tout à nos toasts à la marmelade quand la femme de chambre annonça la visi te du chef de police, le colonel Neville. Ma grand-mère lui demanda de le faire entr er dans la bibliothèque et quitta immédiatement la salle à manger. On m’appela moins d’un quart d’heure plus tard.
À partir de cet instant, ma mémoire est précise et claire, chaque mot aussi distinct que si cela s’était déroulé hier. Ma grand-mère éta it assise dans un fauteuil à haut dossier, devant le feu. Celui-ci venait d’être allu mé et j’ai été frappé par le froid qui régnait dans la pièce. Le bois crépitait, et le cha rbon n’avait pas encore pris. Le centre de la pièce était occupé par un grand bureau où mon grand-père avait l’habitude de travailler. Le chef de police était assis derrière. Carter se tenait devant lui, raide comme un deuxième classe convoqué chez son commandant. Et sur le bureau, juste en face du colonel, il y avait le yoyo rouge.
Carter se retourna brièvement quand je suis entré e t ne me jeta qu’un regard. Nos yeux se croisèrent durant trois secondes à peine pu is il se détourna, mais j’y avais vu – comment cela aurait-il pu m’échapper ? – ce mélan ge fou de peur et de prière que j’ai retrouvé maintes fois chez des prisonniers au banc des accusés dans l’attente du jugement que j’allais prononcer, et que je n’ai jam ais pu affronter sereinement. Carter n’avait aucune inquiétude à avoir. J’avais trop app récié le sentiment de puissance que m’avait inspiré cette première décision, la satisfa ction grisante de tout contrôler pour envisager de le trahir maintenant ou plus tard. Du reste, comment l’aurais-je pu ? N’étais-je pas devenu son complice ? Le visage du colonel Neville était sévère. « Je vou s demande, me dit-il, d’écouter très attentivement mes questions et de me dire l’en tière vérité. – Les Charlcourt ne mentent pas, observa ma grand-m ère. – Je sais, je sais. (Il ne me quittait pas du regard.) Reconnaissez-vous ce yoyo ? – Je pense que oui, monsieur, s’il s’agit bien du m ême. » Ma grand-mère intervint. « Il a été trouvé au bord de la falaise d’où Mr Michaelmass est tombé. Carter dit qu’il n’est pas à lui. Est-ce le tien ? » Elle n’aurait pas dû prendre la parole, évidemment. Et je me suis demandé sur le moment si le chef de police aurait dû l’autoriser à assister à l’interrogatoire. J’ai compris plus tard qu’il n’avait pas eu le choix. Mê me en ces temps où l’on faisait moins grand cas des enfants qu’aujourd’hui, un mineur n’a urait pu être interrogé sans la présence d’un adulte responsable. Le froncement de sourcils de mécontentement que son intervention inspira au colonel fut si bref qu’ il faillit m’échapper. Mais je le remarquai. J’étais sensible, délicieusement sensibl e, à la moindre nuance, au moindre geste.
« Carter dit la vérité, monsieur, répondis-je. Le y oyo n’est pas à lui. Il est à moi. Il me l’avait donné avant que nous nous mettions en route . Pendant que nous attendions Mr Michaelmass.
– Il te l’a donné ? Et pourquoi aurait-il fait une chose pareille ? » La voix de ma grand-mère était cassante. Je me tournai vers elle. « Il a dit que c’était parce que j’avais été gentil avec Timmy. C’est son fils. Les autres garçons sont souvent méchants avec lui. »
La voix du colonel avait changé. « Ce yoyo était-il en votre possession quand Mr Michaelmass a fait cette chute mortelle ? »