A l'ombre du jacaranda

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Description

Claire Bellanger est médecin dans une hôpital parisien. Lorsque Anna, atteinte d'un cancer, est admise dans son service, elle ne sait pas encore que sa vie va basculer... Elle est bien vite entraînée au Maroc, destination peu anodine pour elle, celle de son enfance ravagée par la mort brutale de ses parents. Claire entame une quête qui a pour fil conducteur le journal intime d'Anna. En s'aventurant dans le passé d'une autre, Claire voit alors son propre passé ressurgir.

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Date de parution 01 juin 2012
Nombre de lectures 25
EAN13 9782296494688
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0135€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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ÀL’OMBRE DU JACARANDA

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© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96537-9
EAN : 9782296965379

ÀL’OMBRE DU JACARANDA

À l’ombre du jacaranda

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ÀL’OMBRE DU JACARANDA

ÀL’OMBRE DU JACARANDA

Hélène Gelézeau

Àl’ombre du jacaranda

roman

L’Harmattan

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à mes parents

ÀL’OMBRE DU JACARANDA

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ÀL’OMBRE DU JACARANDA

Prologue

en’ai jamais vouluêtre écrivain.Jen’ai jamais voulu ressembleràl’archétype
J
del’écrivain, cetêtreintemporel,isolé et triste, cetêtre certeséruditet
créatif,mais quiconstruit souvent son œuvreimpudiquementautourdeses
propres névroses.C’est monavisen toutcas.Discutable,jele concède.

D’ailleurs,jenesuis pas unécrivain.Les mots ont simplement jailli
d’eux-mêmes, d’abordsaccadés, hachés, douloureux puisdemanièreplus
sereine et ordonnée.
J’ai trente-cinqans.Mavie estàl’image de cesiècle :enapparence
libre et trépidante, ellemanque en réalité derelief etde consistance.Jesuis
prisonnière detout un tasde choses, d’un système bien rodé àpremièrevue
mais tellementfutile dans le fond.Ahmais, c’est vrai, dorénavant,je dois
mettre ces sombresconstatsau passé…

Jem’appelle Claire Bellanger.Jesuis – ou plutôtdevrais-je dire,j’étais
– médecinchef àl’hôpitalLaennecprèsdesInvalidesà Paris.Jesuis – j’étais!
– leparangondela célibatairemoderne, bien intégrée dans son milieu urbain,
avecuneviesociale et professionnelle épanouie,uncopainàl’occasion,pour
monbon plaisiret sansattache, des sortiesbien rythmées…J’ai – j’avais – une
vie classique en somme.Jenemesuis jamais plaintemais j’aurais tantaimé être
uneinsoumisUe !ne Isabelle Eberhardt ou une Alexandra David-Néel,si
intransigeantes,siégocentriques,sidéterminéesàvivreleurdestin sans
concession jusqu’aux limitesdu raisonnable !

Si jeprends laplume aujourd’hui, cen’est pas pourconfier mes
désillusions ou melibérerdemes imperfections, c’est pour parlerd’uneviequi
n’est pas lamienne,pour raconter une histoirequi nem’appartient pas mais
quel’on m’a en quelquesorteléguée àla façondont on transmet son
testament.Jen’ai pas le choix.J’aifait unepromesse àquelqu’un:je dois
formuler l’informulable,je dois transmettre cette expérience deviequ’une

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mourantes’estévertuée àmerévéler sur son litd’hôpital, commeun secret
jusque-là biengardémaisfinalementexpulsépar lesderniers soufflesd’unevie
bien remplie.Cetterévélation m’a entraînéeversdes rivages où jamais jeneme
seraisdoutéemettreles pieds.Cequi m’a conduite àmodifier mapropre
trajectoire…

§

Quandl’histoirequejevais tenterderacontera commencé, Anna était
arrivée depuisenvirondeux semainesdans mon service de cancérologie.Au
début,jen’avais pasfait trèsattentionà elle, en toutcas ni plus ni moins
qu’auxautres patients.Elle étaitgentille, douce etdiscrète,le genre de
malades qu’onaimeraitavoir tous les jourscar ils neposent jamaisde
problèmes.J’étaisà cemoment-là en pleine histoiresentimentale compliquée–
bien qu’éphémère–et j’avouequejen’ai peut-êtrepasététrèsattentive àson
appel muet quidéjà,jem’en suisfait laréflexion par lasuite, était perceptible.
Jeme bornaisà fairemon travaildu mieux possiblemais sans zèle excessif et
sûrement sansêtretrès réceptive àmonenvironnement professionnel.Pour
elle, commepour tous lesautres maladesdemon service,les mois (ou même
les jours)étaientcomptés:le canceravaitdéjà gagnélapartie et il nes’agissait
plus,pour monéquipe et moi-même,que d’essayerd’apporter un peude
réconfortà des personnes qui n’attendent plus riendel’existence, detenterde
réduireles souffrancesde corpshabités par unemortconquérante etdéjà
victorieuse.C’estcequ’onappelleuneunité desoins palliatifs.

J’étais parvenue àl’hôpitalau moment précisdel’arrivée d’Anna,
lorsquele branle-basde combat quiaccompagnetoutenouvelle admission
créeun peud’animationdans un serviceoù toutest sifeutré habituellement.
Sommetoute, c’était laroutine :un litdeplus occupépar unêtre désespéré
qui, commetous ici, deviendraitbien viteunesilhouette fantomatique et
familière, avantdes’éteindre,résignéeoucombative, dansd’ultimes regrets

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d’unevietrop vite achevée.C’était uneroutinetristemais uneroutinequand
même.
Comme àmonhabitude,j’étais venuesaluer lanouvelle arrivée.Elle
m’avait semblé encorerelativement jeune et presque gênée d’êtrelà commes’il
yavaiteuerreur sur lapersonne.Cequi m’avaitfrappée alors, c’était son
regard effarouché dans un visage amaigri maisàpeineridé, encadré de
cheveuxabondantset trèsblancs: elleressemblaitàun petitenfant vieilli
prématurément,perdudans un mondequ’il ne comprenait pas, homoncule
éthéréresté endehorsdu temps.Ces impressions mesont revenues par lasuite
car,sur le coup,jen’aifait quesaluer ma énième admissiondelasemaine
avantdemerendre àmon inévitableréuniondeservice.

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I

FRANCE

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ematin-là,jem’étais levée demauvaise humeur.J’avais l’impression que
C
le brouillardquienveloppait la capitales’était traîtreusement infiltré
jusqu’aux tréfondsdemoncerveau si vulnérable encelendemainde fête.
C’était presque avecsurprisequej’avais repéréunemasseinforme,
ronflottante, blottiesous la couette dans lelit,Mon lit.Ahoui,la fête,l’alcool,
lescopains…,tout merevenait.C’estfoucommeon peutfacilement sesaouler
avec dugin-tonic !
Jesortisdu liten silence car jen’avaisenvie deparleràpersonne,
surtout pasdeme confronterà celui quidormaitdans mon lit, demesentir
obligée del’embrasser tendrement oudelui servir uncommentaire cucul sur
lanuit passée ensemble.Il s’appelaitPierre etc’estàpeu près toutcequeje
savais.Jenevoulais pasen savoir plus:unenuit mesuffisaitamplement! Sans
autreimplication,sansétatsd’âme.
Dans les odeurs nondissipéesde cigarette froidequi me harcelaient
sadiquement pour merappeler lesexcèsdelaveille,j’avalaid’un trait une
tasse de cafétiédasse, fonçai sous la douche et m’habillaien vitesse.Sans
oublier lasalvatrice aspirinevitaminée dont l’effet placebo l’emportaitdansces
cas-làsur l’action physico-chimiqueréelle(parole demédecin!),je griffonnai
quelques indications techniquesàl’attentionde Pierrepuisclaquai laporte
derrièremoi.
Cematin-là donc,toujoursdemauvaise humeur,je débarquaià
l’hôpitalen retard deplusieurs minutes pour monhabituelletournée auprès
des malades.Alors quej’enfilais ma blouse àla hâte,je croisaiEric dans le
couloir,moncollèguequinqua del’unité deréanimation qui nemanquait
jamais uneoccasiondemontrer l’étendue deson répertoire de blagues
lourdingues.
"Alors, Claire, encore dans le cirage cematin ? melança-t-il
goguenard.
"J’ai pasbiendormi,voilàtout,répondis-jesombrement.
"Ah ces jeunes,toujoursà faire desfoliesdeleurcorpsau lieudese
reposer!

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"LaissetomberEric, gardetesallusionsfoireuses pour tes
infirmières tout justepubères,répliquai-je en le fusillantdu regard,regrettant
un peudetomberdans lemêmeregistre basde gammequemondétracteur.
"Remarque,t’as raisondeprendre dubon temps, au point oùen
sont tes patients,un peu plus ou un peu moinsde conscienceprofessionnelle,
lerésultatest lemême :ilscrèveront tousaprès quelques semaines,osa-t-il
encore,vachard.
"Ta gueule, Eric,jesuis pressée ! criai-je dans ma coursesans me
retourner.
Quel muflEe !tdirequ’ilen impose àtout lemonde dans son
service…
Jemontai l’escalier quatre àquatre et rejoignis monéquipequi
m’attendaitauchevetdu premier malade àvisiter:un vieilhomme fatiguéqui
avaitdéveloppéuncanceràquatre-vingt-huitans parceque c’estaussi la
maladieopportuniste des vies trop longues, descorps trop usés.Sa famille
venait souvent lui rendrevisite et,les jours où il nesouffrait pas trop,
l’agitationautourdeson litétait presquejoyeuse.Ilavaitbien vécu,il lesavait,
lavie apardéfinition une fin,il nepouvait lenier,lasienne était proche,il s’en
doutait,mais ilavaiteudubon temps,il lereconnaissait,il neseplaignait pas.
D’ailleurs,il neseplaignait jamais.Il s’amusait mêmeparfoisdes remarques
peudiplomates quiéchappaientdetempsen tempsàsesfamiliersconcernant
l’héritage,lesappelant«mescharognards préférés».
"Commentçava aujourd’hui, MonsieurZibéreleau ?demandai-je
commeinévitable–et quotidienne–entrée en matière avantd’entamer une
petite discussionbanale,presque amicale, commeil lesaimait.Puis,jelesaluai
pour passerau maladesuivant,une femme âgéetrèsaigriequi vivait son
cancercommeuneinjustice deplus queluiavait infligéelavie.
"Bonjour, docteur, c’est pas trop tôt,jevousattendsdepuis plus
d’une demi-heure !mereprocha-t-elle enguise d’accueil.
"Mais, Madame Lepiccart,vous savezbien qu’il ne faut jamais
s’attacheràune heureprécise devisite :celle-cidépend aussidu temps
accordé auxautres maladesava; pnt vousensez un peuauxautres, Madame
Lepiccart!

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"Toutemavie,jen’aifait quepenserauxautreset voilàoùçam’a
menée ! dit-elle en montrant son lit,presque encolère.
Là,il m’était permisde douter,vu le cœurdepierrequelavieille
damemesemblait posséderdepuis quejela connaissais.Elle dut sentir, dans
mon regard,l’éclairde cettepenséenonformulée, carelleserécria
immédiatement:
"Voyons, docteur,jevous sens incrédule.Jevousassure,j’ai trimé,
moi,toutemavie,pour mon mari,pour mesenfants,pour lesautreset sans
attendrelamoindrerécompense.Et il n’yavait pas toutescesallocationsde
mon temps.On s’assumait,nous!
Je commençaià amorcer ungestepour m’éclipseravant qu’elle
n’entameune deses sempiternelles jérémiades,lorsqu’elles’interrompit
brusquement pour me diresuppliante, àlamanière d’un petitenfant:
"Docteur,j’ai mal partout, faites quelque chose,voyons!
"Calmez-vous, Mme Lepiccart,jevais vous prescrire des
antalgiqueset vous vous sentirez toutdesuitemieux,répondis-je d’un ton
professionnelavantdetourner les talons sansattendreun«merci»qui ne
viendrait jamais.
Jeme dirigeaialors vers la chambre d’Anna.
Cela faisaitdéjà deux semaines qu’Anna était parmi nous.Sans rienà
signaler.Maiscematin-là,laporte àpeinerefermée derrièremoi,je fus saisie
par uneimpressiondiffuse :il yavaitcommeunaird’absencequiflottaitdans
la chambreproprette et pourtant…elle étaitbien là,mamaladepoids-plume,
silencieuse et recroquevilléesur son lit, au point qu’elle enémergeaitàpeine.
Etellene dormait pas.
Aucontraire,ses yeuxgrandouverts vinrentaussitôt s’accrocheraux
miens,presqueindécemment, éclairés par unesoudainelueur,palpable,
commesielle attendait quelque chose demoi.Quelque chose d’urgent, de
vital.Mais quoi ?
Toujoursaussi muette etenapparence docile, elle écoutasans
broncher les informations quejem’efforçaideluidonner sur sonétatdesanté
en vue demeubler levide ambiant.Sous l’emprise deson regardobsédant

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emplide détresse,un réel sentimentdemalaises’empara demoi sibien queje
finis parajouter, assez maladroitement je dois lereconnaître :
"Y a-t-il quelque chose dont vous voulez quenous parlions, Anna?
Devant unequestionaussidirecte,saréponse consista à détourner ses
grands yeux tristes vers lemurdésespérémentblanc.Je croisd’ailleurs queje
n’avais pratiquement jamaisentendu lesondesavoix.
"Maisenfin,répondez-moi! Répondez,jevousdis! éructai-je
soudainen tapantdu piedsur undes montantsdu lit.
Ellene bougeapas.
Je fusgênée de cetterebuffade,mereprochant mon manque detact
face àunêtre aussifragile.Je bredouillai un vague « Jereviendrai plus tardsi
vous levoulezbien» enguise d’excuseset m’échappaidesa chambre à
reculons,presque encourant, comme au lendemaind’une débâcle.
Mais qu’est-cequ’il meprenait toutd’uncoup ?Moi,laspécialiste des
casdésespérés,perdremes moyens,ma distanceprofessionnelle, devant un
regardinsistant! Me faisais-je des idées infondées sur l’origine de ces yeuxàla
fois inquisiteursetauxabois ?Qu’est-cequi pouvait metoucherautantchez
cettemaladesommetouteordinaire?Étais-je en proie à desdoutes ou,pire,
deshallucinationsduesàun quelconquesurmenage?Ces pensées
m’obnubilèrent lerestantdelajournée.Etc’estavecsoulagement que
j’accueillis l’heure derentrerchez moi.

§

Les jours suivants,j’avais une appréhensionavantchaquevisite auprès
d’Anna.Jepassais un maximumdetempsauchevetdemesautres patients
avantdeme déciderà acheverenfin matournéepar sa chambre.Contrainte et
forcéepar les impératifsdu service.Eten mêmetemps,peut-êtreun peu
fascinée,jel’avoue,parcetteimpression irréelle et indéfinissablequeje
ressentaisàsonégard et qui persistait jouraprès jour.J’étais toujours
confrontée aux mêmes yeux suppliants, au mêmesilenceobstiné.

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Encontradictionavecsonattitudesoumise,sa chambre était, elle,
habitéepar un indescriptible appelau secoursen suspensiondans l’aircomme
si sonesprit rebelle cherchaitde cette façonàs’exprimer indépendammentde
soncorps.Deplusen plus malàl’aise,jene cherchais mêmepasàla faire
parler,me culpabilisantdenepouvoiravoirdeprisesurcettemuraille de
tristesse.Ilfaudraitbien néanmoins quejeme décide àtenter quelque chose…
Jene devinais pasencore à cemoment-là dans quelabîmej’allais mejeter…

§

Cemercredi-là,j’étais particulièrementà cranaprès monéprouvante
journée detravail (deux maladesdécédés), et jen’aspirais qu’àme changer les
idées.
Paul,un médecin orthopédiste avecqui j’entretenaisdepuis trois
semaines unerelationcomplexe de chatcourantaprès lasouris,m’attendait
dans le hall.
"Tuas l’air tendu ; si onallait se décontracterdevant unbon petit
verretous lesdeux, çate dit ? proposa-t-ildès qu’il m’aperçut.
J’acquiesçaid’un simple geste delatête,un petit sourire fatigué aux
lèvres.
Une foisattablésaucafé ducoin, devantdeuxgin-tonics,nous
entamâmes undébriefing en règle denos journées respectives.J’omisdeparler
d’Annajusqu’au moment où,le gin-toaidant,jeme détendisau point queles
mots sortirentd’eux-mêmesdema bouche.Bien queminimisant son impact,
j’en vinsalorsà confier l’étrangemalaisequejeressentaisen présence d’Anna.
Laréponse de Paulcingla :
"Pourquoi t’imagines-tu qu’il ya forcément quelque chose de
concretderrièreleregardpleinde détresse detes patients ?C’est simplement
lamaladiequi les ronge,qui les rendtristesau pointdetetoucher parfois
malgréton professionnalisme;c’est trèscompréhensible d’êtremalheureux
dans leurcas,on leseraitàmoins,non ?
"Oui,oui,tuas raison sur le fond,maisavec Anna, c’estdifférent!

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"Jenevois pasen quoi,misàpart peut-êtreque, d’après la
description quetu m’enasfaite,son physique frêlerendsasituationencore
plus pathétique.
"Je comprendscequetu veuxdire…Néanmoins,qu’on leveuille
ou non, c’est peut-êtreinvraisemblablejele conçois,mais j’ai la conviction
qu’ellemelanceun véritable appelau secours,qu’elle essaye deme faire
passer un messagemystérieux… insistai-je.
"Ondirait surtout quevousaimezbien vous monter latête àla
premièreoccasion,vous lesfemmes!
"Disons quenous possédons un sens innéqui semblevousfaire
défautàvous,messieurs leshommesforts:l’intuition!répliquai-je du tac au
tactoutenfaisant signe au serveur pour réclamer l’addition.
Surce,nous nous retrouvâmesbien vitesur letrottoir.Ilfaisaitdéjà
nuit.J’embrassaiPaul sur lesdeux joueset leplantai làmalgrésonairentendu
qui melaissait supposer qu’ilattendait un peu plusdemoicesoir-là.Mais je
n’avais qu’une envie : avaleren vitesseunesoupe bienchaudepuis me couler
délicieusementdans mon lit.

§

Lelendemain,touten memunissantdesdossiersdes malades,je
commençaiavecl’équipe denuit letourd’horizondesdernièresdouze heures.
Lorsquenousen vînmesaucasd’Anna,jesentis toutdesuitequ’il yavait une
anicroche :l’infirmièrem’informaqu’elle avait toutbonnement refuséle dîner
delaveille et lepetit-déjeunerdu matin.
"Ellerefuse des’alimenter sansendirelaraison! Hier soir,j’aifait
commesiderien n’était maiscematin,j’aiessayé delaraisonner: eh bien, elle
ajustetournélatêtevers lemur sans sortir un seul mot! Et leplateau,quej’ai
laissélongtemps prèsdeson lit,m’est revenu intact!précisal’infirmière
exaspérée.

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Ce genre deréaction silencieusemerappelait lejour où j’avais tenté,
en vain, de discuteravec Anna.Mais là, c’était lapremière fois qu’elle adoptait
uncomportementderébellionactif.
Jerassurai l’infirmièrepuis la congédiai.Touten préparant mon
travaildelajournée,jeréfléchissaisàlamanière dem’y prendre avec Anna.
En tant quemédecin,jen’aimais vraiment pas quesarébellion touche
àlanourriture;chez unepatiente déjàtrèsaffaibliepar lamaladie, celapeut
être fataldans undélai trèscourt.En mêmetemps,vucequejeressentais
dernièrementàsonchevet,jenem’étonnais pas trop qu’elle entre dans une
phase active del’expressiondeson mal-être.D’un pointdevuepeut-êtreun
peuégocentrique,ilest vrai,tant mes impressionsdiffuses m’avaient
déstabilisée,je dirais mêmequejemesentais plutôt soulagée de cetteréaction.
Restaità en identifier la cause, cequiétait une autrepaire demanches…Et il
s’agissaitd’utiliser unetechnique d’approche adéquatepour nepas qu’ellese
referme commeune huître.

Après mapause-café du milieudelamatinée,je décidaideprendrele
taureau par lescornes.Direction la chambre d’Anna.
Jepoussai laporte,tirai une chaisetout prèsdeson litet m’yassis sans
un mot.J’attendis.J’attendis quesemanifestela formequasi inexistantequeje
devinais sous lesdraps usésdel’hôpital.J’attendisdelongues minutes.Pas un
sursaut,pas un mouvement venantdu lit.S’était-elleseulement renducompte
quej’avais pénétré dans sa chambre?
J’attendisencore.J’yaccorderais letemps qu’ilfaudrait mais j’étais
biendécidée àla faireréagir.D’unemanièreoud’une autre…J’observais la
trotteuse demamontrequicontinuait,imperturbable,sa course autourdu
cadran.Déjà dix minutes quej’étais plantéelà !
Ondevait me chercherdans leservice, àtous lescoups.Mais
qu’importUe !n médecin n’est pas un prescripteurdistant,uniquement
préoccupépar l’état physique deson patient.Unbon praticienestcelui quia
compris l’importance conjointe delasantémentale deson malade.«Esprit
sain dans un corps sain»,oubien serait-cel’inverse?«Corps sain dans un
esprit sain»?Cettemaximem’obnubilaquelques instants.Jemelarépétai

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ÀL’OMBRE DU JACARANDA

inlassablementdans latête,pour m’occuper sûrement.«Esprit sain dans un
corps sain», «Corps sain dans un esprit sain» etc…La trotteuse trotte autour
du cadran.Y aurait-il une contrepèterie ? Non, je ne vois pas. La trotteuse trotte
autour du cadran. Non, c’est idiot, pas la moindre contrepèterie! «Esprit sain
dans un corps sain »«Corps sain dans un esprit sain».
Déjàvingt minutesd’écoulées! Et pas uneseuleréactionducôté du
lit!Que se répétait le héros de « Shining » déjà, dans le même genre ?Ah oui :
« Un tient vaut mieux que deux tu l’auras».Pas bête non plus comme devise à
vrai dire. Mais lui, le héros de «Shining »,il devenait fou si je me souviens
bien ! Pas mon cas, j’espère… Quoiqu’à travailler jour après jour dans une unité
de morts-vivants, ça peut taper sur le système à la longue !Ah non,Claire, quelle
honte !Employer un terme aussi désobligeant pour qualifier tes malades!
Voyons, voyons, un peu de décence quand même! Oui, mais la trotteuse trotte
toujours autour du cadran…E!lle tourne en rond… et moi aussiTrente-cinq
minutes! Devais-je abandonner mastratégie d’usure?Devais-jem’avouer
vaincue devant lemurdesilencequ’étaitAnna?Pourquoi m’acharneraprès
tout ?
Soudain,unevoix s’éleva doucementdans lapièce, commevenue
d’outre-tombe :lavoixd’Anna ! Étonnammentferme.
"Jesavais quevousétiez tenace, docteur! Jel’ai toutdesuitevu
dans votreregard.Dès monarrivéeici.Jesavais quevous viendriez un jour
pouressayerde comprendre.Jesavais quevous sauriez yconsacrerdu temps,
disait lavoix,lavoixd’Anna.
"Nevous méprenez pas, Anna.Jesuiscurieuse etcompréhensive,
c’est vrai,peut-êtremêmetenace aussi,mais jen’ai pas non plus un temps
infini.
"Eh bien,vous leprendrez quandmême cetemps! Car vousêtes
curieusejustement! Et moi,jevous intrigue,jelesais, depuis le
début… répondit-ellepéremptoirement.Car j’ai un secret,un secret quejene
voudrais pasemporterdans latombe,un secret qu’ilestgrandtemps queje
confie àquelqu’un…ajouta-t-ellemystérieusementen laissant saphrase en
suspensetenemployant, à dessein,lemot«secret» commeunappât teinté de
défi.Puisaprès un petit silence, ellerenchérit:vous l’avez senti,jelesais,je
l’ai toutdesuitesu!

ÀL’OMBRE DU JACARANDA

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"Que voulez-vous dire ?
"Je l’ai tout de suite su ! répéta-t-elle commeun leitmotiv.J’ai tout
desuitesu quevousétiez la bonnepersonne.Puis, après unenouvelle
coupure, elle continuasur unautreton,un tonde confidence : celaremonte à
très loin…Presque dans une autrevie.Il s’est passétantde choses…Savoix
devint subitement sévère : et puis j’aiétépunie ! Punie ! C’estbienfait pour
moi! Cettemaladie,le cancer, c’est unepunition! Jelesais!
"Voyons, Anna,on nepeut pasdire ça.Il n’yapasdepunition qui
tienne dans le domainemédical.Il yapeut-être,mêmesûrement,uneffet
tangible delasuggestion mentalesur lephysique,ou plutôt une expression
physique detoute détressementalequi peut setraduirepar unemaladie
commele cancer.Maisdelà àparlerdepunition!répondis-je, doctement.
Commes’il yavait unDieuToutPuissant qui jugeait son prochainet prenait
des sanctions le caséchéant! ajoutai-jepensivement,révélant mon scepticisme
religieux.
"Qu’est-cequevousen savez,vousdocteur! Vous ne croyez qu’àla
sciencevous, c’est normaldans votreposition.Mais moi,jesuis sûre,j’aiété
punie !Jelemérite.Cequej’aifaitest inique ! Elle enchaîna alors sur une
amorce derévélation:j’avais quarante anset j’aiabandonnémesenfants!
Comme ça,sans prévenir.Du jourau lendemain.Sans rien leurdire.Justeune
simplelettre et puis, adieu mesenfants! Mesdeuxaînéesavaient quinze et
douze anset le dernier seulement sixans.Jelesaimais pourtant,j’étais une
mèremodèle àl’époque… mais jelesaiabandonnés.Abandonnés,vous
comprenez ?Abandonnés, commeunemèreindigne,vous saisissez ?cria-t-elle
malgréson souffle devenucourtaveclamaladie.Un monstre,jesuis un
monstrhe !urla-t-elle en serelevant sur uncoude,me fixantdeses yeux
soudainfuribonds.Un monstre,vousentendez! Unemèremodèle devenue
indigne…acheva-t-elle dans un souffletouten s’affaissantet metournant le
dosd’uncoup.
Jevis un tremblement secouer sesépaulesdécharnées.Ellepleurait.
Ellepleurait sansbruit.Seule, enfermée dans son monde deregrets.
Jerestais interloquée.Jen’avais retenu que ces mots: «…et le dernier
seulement six ans !».Non, cen’était pas possible,seulement six ans!!! Non,je
nepouvais supportercela !Six ans!!!

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ÀL’OMBRE DU JACARANDA

La chambreimmaculée devint subitement toutenoire etd’unbond,je
melevaienbousculant la chaisequi tombalourdementàlarenverse.Sans plus
mesoucierderien,je courus vers laportequeje claquai violemmentderrière
moi.Ilfallait quejem’échappe d’ici.Prendre mes jambes à mon cou. Vite, plus
vite, sortir de l’hôpital. Prendre l’air, vite…
Des images merevenaient, des imagesenterrées il yasi longtemps…
Non, pas ces images, pas elles ! Vite, y échapper, plus vite ! Enfin les escaliers, le
hall, la porte d’entrée ! Ouf, dehors !
Je courus,je courus, dans unétat second, droitdevant moi, au plus
loin,pourfuirces images qui merattrapaient.Je courus,je courus tantet tant
quej’atteignis,sansenavoir réellementconscience,le Champde Mars.Et les
images m’avaient rattrapée…

Unepetite fille,unepetite fille desixans qui pleurait.Unepetite fille
desixans qui nejouait pluset qui pleurait pour qu’on lui ramènesamaman,
ses parents.Unepetite fille desixans seule au monde.Autrefoischoyée et
d’uncoup si seule au monde.Moi.Moi, Claire, àsixans quandmes parents
avaientététuésdans unaccidentdevoiture.Noushabitionsàl’étranger, à
Casablanca auMaroc.Mes parents nousavaient laissés,monfrère et moi, chez
desamis pour partiren week-end à Taroudannt.Pourfêter leurs septannées
demariage.C’était lapremière fois quenous nepartions pasavec eux,nous
quiavions l’habitude desillonner le Maghreb enfamille.
Jelesentendsencore aujourd’hui, àlaveille deleurdépart,mon père
réussissantà convaincremamère denepas nousemmeneravec eux, ellequi
était réticente ànousconfierà d’autres,surtout monfrèrequi n’avait que deux
ans.
Lavoixdemon père,qui m’habita desannéesaprès le drame,
argumentait:
"Voyons, chérie,justetrois joursdeséparation, cen’est pas
beaucoup ;çanous permettra de déconnecter,surtout toi qui t’occupesdes
enfantsen permanence.EtClaire est sicontente àl’idée de dormirchez sa
meilleure amie !

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"Ouimais s’il leurarrivequoi que cesoit,jenemelepardonnerais
jamais!répondit mamère.
"Allons, allons,nepensons pasau pire.Profitons-en, c’est tout!
Et lepire arriva.Mais pasducôtéoù mamèrele craignait.Ellen’eut
rienàsepardonner:vingtheuresaprèscette conversation – jel’appris plus
tard– lescorps sans vie demes parentsétaient retrouvésdans leur4x4
écrabouillépar un vieuxcamion transportantdes volailles,quiavait manqué
son virage.Les secoursavaient mis si longtempsà arriver sur les lieux que
plusieurs poulesavaientcommencé ànicher sur les siègesarrière, bizarrement
intacts, du4x4 demes parents: cetteimageincongrue depoulescouvantdans
unevoiture accidentée avec deuxcadavresauxcommandes m’est restéeune
éternité dans latête.
Jemesouviensencore des jours interminablesayant suivi le drame :
monfrère, fidèle àlui-même et surtoutàl’insouciance desesdeuxans,
toujoursgaiet très remuant,qui remplissait lamaisondenosamisdeses jeux
envahissantset moi,soudainanxieuse,quiavaisbien sentidans leregard des
adultes qu’il s’était passéquelque chose.Mais personnen’avait oséme dire
quoi que cesoit.
Enfermée danscenon-dit pesant,jeme demandais inconsciemmentce
quej’avaisbien pufaire demal pour quelesadultes nese comportent plusde
manièrenaturelle avecmoi.Certainsévitaient mon regard, d’autres
m’approchaientavecunesollicitude empruntée; il yavait un va-et-vient
incessantdans lamaisondenosamiset jesurprenais parfoisdesbribesde
conversation –« Les pauvresenfants« Q! »ue font lesgrands-parents ?»
« Où sont lescorps ?» etc…– quiétaientautantd’énigmes pour moi:quels
enfants?!Quels corps?!
Duhautdemes sixans,jenemesentais pas victimemaiscette
atmosphèretendue et triste,quejesaisissais parfaitement,m’inquiétait –
d’autant plus quej’avais une fois surprisdes larmeschez undenos visiteurs.Je
merendais responsable de cettesituation oppressante :puisquepersonnene
memettaitaucourant,je devaisà coup sûrêtrela cause detousces soucis.Et
jepensais naïvementV: «ivement quemes parents reviennent pour me
rameneràlamaison! »

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Maisjamais jenerevis notremaisondel’époque.D’uncoup,tout
s’enchaîna :l’annonce delamortdemes parents,le départ pour laFrance avec
une dame del’Ambassadequejene connaissais pas,l’arrivée à Parischez mes
grands-parents,quejene connaissais presquepas non plus puisquenous
avions toujours vécuauMaroc.
Vu l’effetgaranti que celaproduisaitautourdemoi,jenemanquais
jamais uneoccasiond’annoncerfièrementàla cantonade : « Mes parents sont
morts! Mes parents sont morts! ».Commesi leurétatde «morts»,si
prestigieuxaux yeuxdetous semblait-il,n’était quetemporaire et que, bientôt,
ils reviendraient me chercher.Ils mel’avaient promisavantdepartir qu’ils
reviendraient me chercher:leur« T’inquiètepas,on seraviterevenu,ma
chérie, et onferaunbon repas tous les quatrepourfêterça ! »sonnaitencore
àmes oreilles.Etcommeles parents nementent jamais…,jesuis restée
longtemps persuadéequ’ils reviendraient me chercher.Jemerevoisencore
demanderàma grand-mère,toujours malàl’aise dès qu’il s’agissaitdemes
parents:
"Dis, Mamie,quand est-ceque Papa etMaman vont revenir ?C’est
long,quandmême ! au mêmetitrequejeluiconfiais m’ennuyerdel’absence
denotre chien resté auMaroc etauquel jen’avaisbien sûr pas pudire au
revoir.
Les plaçant presque au mêmeplan quemonchienet mes parents,je
réclamais mes poupées préférées,oubliéesellesaussi là-basdans l’affolement
dudépart.C’estdire àquel point jen’avais pascompris la gravité de cequi
étaitarrivé :unenfantde cetâgetrouvetout simplement inconcevablel’idée
deperdreses parents!
Ma grand-mère essayaitdenousdivertir,monfrère et moi, comme elle
pouvait,lapauvre, ellequi n’était plus très jeunepour sevoir incomber une
telle charge.J’avaisdu malaussiàm’habitueràlavie dans unappartement,
danscette drôle devillequ’étaitParis pour moiàl’époque.Rien quele faitde
porterdeschaussureschaudeset serrées mesemblait terriblementbizarre,
presque exotique,moi qui n’avais vécu qu’àlamodenord-africaine,tout le
temps pieds nus, courantdans lejardin!
Cen’est qu’àl’approche demes septans,quej’ai subitement réalisé
quejenereverrais plus jamais mes parents.Une fille dema classevenaitelle

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aussi de perdre ses parentsdans unaccidentetce futà cemoment-làquese
passapour moi levéritable électrochoc.Alors quetous lesadultes trouvaient
quej’avais plutôtbien surmontéle deuildemes parentset tous les
changements inhérents,ilsfurent toutd’uncoupdémunisface àla crise à
retardement quejeleurfis subiraprès maprise de conscience.Du jourau
lendemain,jem’étaisarrêtée dejouer.Jepleuraisdans moncoin,lepouce à
nouveaudans la bouche, commeun petitenfant.Jenemangeais
plusgrandchose et neparticipais plusenclasse.Inexistante,je devenais inexistante…
Cesontces images-là d’unepetite fillesi malheureuse,si isolée dans
sonchagrin, ces images-là enfouiesau plus profond demoi,partieintégrante
demonhistoirepersonnelle,qui m’étaient revenuesenbloc,qui m’étaient
jetéesàla figure, alors quej’imaginais, àtravers les propos sibyllinsd’Anna,la
détresse de cetautre enfantdesixansabandonnépar samère.
Ainsi,sousce chocmerappelant matristesse d’antan,mes pas
m’avaient menéejusqu’auChampde Mars où jem’étaisaffaléesur unbanc
sansfaire attentionàrien,toute àmasouffrancesoudainement revécue.Ce
n’est que bien plus tardquejemerendiscompte del’endroit où jeme
trouvais: devant lemanègesicaractéristique des petitschevauxde bois« aux
anneaux»,quej’avais si souventfréquenté àmonarrivée à Parisaprès
l’accidentet qui n’avaiten rienchangé depuisdesannées,toujours poussé à
mainsd’homme,reconnaissable entremille àseschevaux inimitables qui
possèdentchacun un petit nom mièvrepeintélégamment sur leurflanc.
Jememisàobserver plusattentivement lesenfants sur lemanège,les
uns rieursetagités,lesautresconcentrés pourattraper un maximum
d’anneauxavecle bâtondistribué audépart.Jemerevisàleurâge au moment
dema crise de chagrin sous les yeux préoccupésdema grand-mèrequi ne
ménageait pas sapeinepour tenterdem’extraire demonétatdeprostration.
En vain.Jem’ycomplaisais presque.Jemerevis sur undeschevaux,le bâtonà
lamain,terriblementappliquée à engranger leplusd’anneaux possibles –bien
tropacharnée àmatâche !–dans une attitudeobsessionnelle,presque
effrayante avecmes yeuxfurieusement rivésau panneaud’où pendaient les
anneauxà attraper: certainesamiesdema grand-mèrelouaient innocemment
ma formidable concentration quand celle-ci savaitbien qu’il s’agissait plutôt
d’unexutoire face àl’incroyableinjusticequi m’avaitfrappée.Jevoulaisêtrela

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meilleure,lameilleure auxanneaux maisaussien touteschoses,pour
compenser monhandicapdeneplusêtreunenfantcommelesautres puisque
jen’avais plus ni père,ni mère.Ma grand-mèrelesavaitbien.C’est peut-être
cette déterminationàmesurpasser qui m’apermisdem’en sortiraprès tout!
Jepensais qu’ilétaitdrôlequemes pas m’aientconduiteprécisément
en undes lieuxclésdemonenfance…Incroyablepouvoirdel’inconscient.
Laissant lemanège démodé demes sixans tourner inexorablement
pour lanouvelle génération,jemelevai sous les regardsétonnésdes parents
alentours qui ne comprenaient pas pourquoi jen’attendaisaucune des petites
frimoussesà califourchon sur leur monture.
Jemesentais vidéetouten marchant mécaniquement jusque chez moi,
sous unepluie finequicommençaitàtomber.Une foisdans monappartement,
j’appelai l’hôpital pour m’excuserdemonabsencesubite,prétextant un
violent maldetête et, exténuée,jeme glissaidans mon lit sans mêmeprendre
lapeine de dîner.On m’avaitapprisau téléphonequ’Anna avaitànouveau
refuséson repasdu soir.Plus le temps d’y penser.Ilfallait queje dorme.C’était
vital.Dormir, dormir et ne plus penser à rien!

§

Lelendemain matin,jemeréveillai plusangoisséequejamais.Manuit
avaitété agitée de cauchemarsabracadabrants,peuplésdepoulesgéantesaux
dents longues, de chevauxde boiscarnivoresetd’une horriblesorcièrequi
mangeait ses propresenfants.Cela faisaitbien longtemps quejen’avaisété en
proie à detelles terreursenfantines…
Jen’arrivais pasàm’extraire demon lit.Jenaviguaisdans unétat
semi-comateux.Déjàseptheures trente.Pas envie de me lever. Pas envie d’aller
travailler.Au diable l’hôpital !Au diable mes malades et surtout, elle,Anna, la
sorcière de mes mauvais rêves !
Huitheures trente.Appeldel’hôpital:j’eus juste assezde forcepour
m’excuser platementdema défectionetdirequejemesentais si mal quejene
pourrais pasassurer mon service detoutelajournée.Onétait vendredi, cela