Aimititau! Parlons-nous!

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Aimititau ! Parlons nous ! réunit pour la première fois des auteurs du Québec et des Premières Nations, à travers des correspondances inédites qui prennent la forme de lettres, de récits, de courriels, de poèmes et de contes. Vingt-neuf auteurs, confirmés et jeunes, sont rassemblés ici par le désir de mieux se connaître. Ils initient le dialogue et rompent les solitudes.
Les écrivains jumelés s’écrivent des mois durant jusqu’à faire surgir une œuvre faite de tendresse et d’inquiétude, de révolte et d’espoir. Les grandes et incontournables questions humaines reviennent d’une correspondance une autre.
Aimititau! Parlons-nous! donne à lire une multitude de voix et de points de vue, qui expriment la manière d’être ensemble, d’habiter la même terre et de vivre dans le respect de l’autre. Véritable action de solidarité. Résonances d’une lettre à une autre, d’un tourment à un autre, d’une joie à une autre, pour se rejoindre dans la fraternité des mots.

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Date de parution 19 septembre 2017
Nombre de visites sur la page 4
EAN13 9782897124878
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0067 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Aimititau!
Parlons-nous!
Textes rassemblés et présentés
par Laure Morali
Violaine Forest, Robert Seven-Crows, Denise Brassard, Rita Mestokosho,
Domingo Cisneros, Louis Hamelin, Jean Duval, Louis-Karl Picard-Sioui,
Anne-Marie Saint-Onge André, Jean Pierre Girard, Alain Connolly,
Yves Sioui Durand, Isabelle Miron, Jean Sioui, Nahka Bertrand, Jean Désy,
N. Scott Momaday, Laure Morali, Andrée A. Michaud,
Joan Pawnee Parent, Yves Boisvert, Guy Sioui Durand, Lison Mestokosho,
Annie Perrault, Jean-Charles Piétacho, Laure Morali, Jean Morisset,
Roméo Saganash, José Acquelin, Joséphine Bacon
MÉMOIRE D’ENCRIERMémoire d’encrier reconnaît l’aide financière
du Gouvernement du Canada,
du Conseil des Arts du Canada
et du Gouvernement du Québec
par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition
de livres, Gestion Sodec.
eDépôt légal : 3 trimestre 2017
© 2017 Éditions Mémoire d’encrier inc.
Tous droits réservés
ISBN : 978-2-89712-486-1 (Legba édition de poche 2017)
ISBN : 978-2-89712-488-5 (PDF)
ISBN : 978-2-89712-487-8 (ePub)
ISBN: 978-2-923153-78-0 (édition grand format 2008)
PS8255.Q8A45 2017 C840.8’09714 C2017-941697-9
PS9255.Q8A45 2017
Mise en page : Pauline Gilbert
Couverture : Laure Schaufelberger
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9
Tél. : 514 989 1491
info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane CormierCollection Legba
Dans la mythologie vaudou,
Legba symbolise le passage du visible
à l’invisible, de l’humain aux mystères.
Legba est le dieu des écrivains.MISE EN ROUTE
Il y a une manière du « nous » qui, à l’échelle du monde, prend désormais forme – et
de manière privilégiée – dans l’acte par lequel l’on parvient à partager
les différences […]
Le Monde à venir sera fondé non seulement sur une éthique de la rencontre, mais
également sur le partage des singularités […]
C’est à la faveur de ce partage et de cette communicabilité que nous produisons
l’humanité. Cette dernière n’existe pas déjà toute faite.
Achille Mbembe
Il est des routes où l’on trempe pour changer de vêtements au bout.
Un hiver où j’avais fui les bibliothèques pour partir à la recherche de poèmes dans
les yeux des gens, là où la route 138 se termine, là où commence la terre, j’ai
rencontré les Innus. J’ai trouvé la poésie en chair et en os dans les gestes des aînés,
des nomades. Je suis partie avec l’un deux dans le Nutshimit, leur maison à l’intérieur
des terres, pendant presque trois mois. Ce séjour m’a marquée à jamais. D’année en
année, je suis revenue dans les communautés innues. J’y ai rencontré des écrivains
héritiers de la tradition orale : Jean-Charles Piétacho, Rita Mestokosho, Anne-Marie
Saint-Onge André, Lison Mestokosho, Joséphine Bacon (dans un autobus sur la 138,
nous allions toutes les deux rendre visite à Rita). C’est aussi à Ekuanitshit que j’ai fait
la connaissance d’une famille kaliña, et je me suis retrouvée chez eux, en Guyane, à
m’interroger sur les droits autochtones dans ce Far West de la France.
Plus tard, j’ai étendu mes désirs de lectures au sud-ouest de l’Amérique du Nord.
J’ai trempé comme bien d’autres dans la route 66 au Nouveau-Mexique. J’y ai fait la
connaissance d’écrivains navajos, pueblos et de l’auteur de La maison de l’aube, N.
Scott Momaday. Nous avons entretenu une correspondance qui a débouché sur une
route d’Alaska, où je l’ai accompagné alors qu’il remontait à la source de la migration
de ses ancêtres. Je réalisais le film L’ours et moi pour mesurer le pouvoir des mots
(ceux de la tradition orale comme ceux des livres) sur la vie d’un homme.
Lorsque je me suis posée à Montréal en 2003, le contraste a été brutal. Je
n’entendais plus la parole des femmes et des hommes des Premières Nations. Où
étaient-ils? Qui parlait d’eux? Je n’entendais presque rien à leur sujet, à part les
phrases désincarnées des bulletins de nouvelles. Ce silence me pesait.
Je me suis réveillée un matin avec l’image de textes qui se croisent sur une page,
les uns écrits par des auteurs autochtones, les autres par des auteurs québécois. J’ai
aussitôt cru en ce rêve. Nous pourrions déposer quelques mots choisis à la porte l’un
de l’autre pour nous signifier mutuellement notre respect, et faire taire ce silence qui
sollicite les côtés sombres de l’imagination. Nous pourrions alors nous rendre compte
de nos ressemblances et de la richesse de nos différences. L’urgence de la parole a
imposé au rêve son nom : Aimititau! Parlons-nous! Puis je l’ai laissé faire son chemin. Il
a mûri avec tous ceux qui ont accepté d’y croire.
Vingt-neuf auteurs ont été invités à entrer en correspondance avec un écrivain de
1l’autre culture, sur une période de neuf mois environ, pendant l’année 2007 . À part un
duo composé de deux auteurs amérindiens de nation différente, les jumelages ont mis
en relation des écrivains québécois avec des écrivains de nation innue, wendate, crie,
mi’kmaq, métisse, nippissing, dénée, tépéhuane ou kiowa. Leurs réponses ont été
unanimement enthousiastes. En voici quelques extraits :
Partager les mots de façon authentique nous donne une force, celle de continuer à
faire évoluer notre relation avec l’autre culture.Rita Mestokosho
Deux solitudes partagent la même terre. Il est temps de créer des liens, et cet outil
qu’est l’écriture est un pont idéal.
Annie Perrault
Cette occasion de dialogue avec les premiers occupants du territoire m’apparaît
importante pour plusieurs raisons, qui tiennent à la politique et à la littérature, mais
aussi aux exigences de l’amitié. Comme l’a écrit Carlos Fuentes, nous sommes nés
de rencontres de civilisations, et les cultures me semblent être par essence des
lieux d’échange et d’aventure.
Louis Hamelin
Je trouve cette initiative très pertinente compte tenu du grand malaise historique qui
existe entre Québécois et Amérindiens…
Joan Pawnee Parent
Nous avons besoin d’un dialogue franc et les artistes, guerriers et gardiens de
l’imaginaire, sont sûrement des acteurs-clés pour y arriver.
Louis-Karl Picard-Sioui
Ce projet est essentiel dans un monde qui nous débranche de nos racines et nous
rend inconséquents par rapport à notre avenir.
José Acquelin
u uKashikat ishinakuan tshetshi mamu aimiak tshetshi nishtuapetamak tan mamu e
uishinikashiak .
Aujourd’hui, il est important de se parler pour que nous sachions comment, tous
ensemble, nous nous appelons.
Joséphine Bacon
Les auteurs ont en commun l’usage de la langue française, à part N. Scott Momaday.
Cependant, une partie ou la totalité de certains textes ont été rédigés dans une autre
langue. Les textes de Domingo Cisneros ont été traduits de l’espagnol (Mexique) et
ceux de N. Scott Momaday de l’anglais (États-Unis). Les écrivains innus ont écrit
plusieurs passages de leurs lettres en innu-aimun et les ont accompagnés de leur
version française. L’innu-aimun étant la langue autochtone la plus représentée, nous
l’avons choisie pour former le titre du livre.
Les écrivains ne se connaissaient pas, à part quelques-uns d’entre eux. Ils ont
accepté de se laisser transformer par une rencontre. Ils savaient que le travail
amoureux des mots exercerait une force d’attraction capable de soutenir tous les
échanges.
Aucun thème n’était imposé dans ces correspondances. Je faisais plutôt le pari du
croisement de deux univers, tout en gardant à l’esprit que de deux terres paisibles
peuvent naître des volcans. En jumelant Domingo Cisneros et Louis Hamelin, je savais
que la forêt et les bêtes qui la peuplent, avec le Mexique en toile de fond, auraient de
quoi alimenter leurs discussions. Mais ce que je ne savais pas, c’est que le premier
roman de Domingo Cisneros s’appelle La rabia (La rage), comme celui de Louis
Hamelin. Je ne savais pas non plus que leur dialogue tournerait autour de la question
de l’identité.
La plupart du temps, les écrivains ont été associés par genre littéraire, mais pas
toujours. Violaine Forest est poète, Robert Seven-Crows est conteur. Les histoires de
leurs ancêtres se croisent autour de la baie des Chaleurs. Déjà par leur nom, la forêt et
sept corneilles, leur rencontre était chargée de promesses. Le Nord, en aimantantl’écriture de Jean Désy et de Nahka Bertrand, a permis un véritable débat entre un
écrivain au long cours et une jeune auteure, qui voit ses textes publiés ici pour la
première fois, tout comme d’ailleurs Lison Mestokosho et Alain Connolly. Celui-ci est
entré avec Yves Soui Durand dans le vif de sujets sensibles, portés par leur identité
autochtone partagée.
Dans d’autres cas, le dialogue proposé n’était inspiré ni d’un territoire ni d’un
thème, mais davantage d’une affinité de souffle, comme celle que je reconnaissais
entre les poèmes d’Isabelle Miron et ceux de Jean Sioui. D’une lettre à l’autre, les
images s’écoulent, les couleurs se mélangent, les ancêtres se réveillent.
La rencontre de deux mondes fait surgir une nouvelle langue appartenant aux
territoires de l’amitié et de la création. Les mots de Louis-Karl Picard-Sioui et ceux de
Jean Duval se cherchent, se heurtent et s’éloignent, comme s’ils émanaient de deux
pôles identiques, avant de s’abandonner au « champ » de l’autre. Une troisième voix,
celle de la rencontre, se met alors à vibrer. Les contes de Joan Pawnee Parent
entraînent les Histoires d’arbres d’Andrée A. Michaud. Le monde végétal, qui les relie,
fait l’effet d’un baume venant calmer toutes les déchirures – celles du corps, du cœur,
comme celles qui séparent les peuples.
Cette langue commune trouve son rythme propre à mesure que les mois passent,
avec ses retenues, ses lâcher prise, ses assonances, ses confluences. Dans les lettres
de Denise Brassard et de Rita Mestokosho, les esprits ne sont jamais loin de l’eau qui
rappelle l’enfance, matrice des émotions. La lettre E s’est répétée comme un écho
descendant de la rivière jusqu’à Ekuanitshit, le village de Rita.
L’ordre des correspondances a été trouvé à l’écoute de ces résonances. Elles ont
été classées dans un abécédaire ludique où chaque lettre ouvre un tiroir de mots-clés.
Ainsi à la lettre R, où se rencontrent Guy Sioui Durand et Yves Boisvert, on trouve :
« Rêves, rituels, rapides, réserve, révolte, réveil, réjouissance ». À la lettre U du verbe
« unir », Jean Morisset relie les terres et les combats des nations premières de la
Panamérique à travers un échange affectueux avec Roméo Saganash.
La pluralité des origines et des territoires de mémoire comme de création a permis
que de nombreux sujets soient touchés. Il a souvent été question d’identité, de
généalogie, d’appellation des peuples, de métissage. Des questions de fond ont été
soulevées. Des moments d’humanité ont été partagés. Anne-Marie Saint-Onge André
et Jean Pierre Girard se parlent aussi bien de l’expérience des pensionnats et de celle
du deuil que de recettes de confiture et de rires d’enfants. Lison Mestokosho et Annie
Perrault partagent leurs sentiments amoureux, au-delà de toute frontière. José
Acquelin et Joséphine Bacon se dévoilent l’un à l’autre sans crainte d’évoquer des
forces qui les dépassent. Le livre, porté par le rythme d’une parole longtemps
contenue, avance vers « l’identité qui est devant nous », pour reprendre une
expression de Jean-Marie Tjibau.
Le silence a fondu comme neige au soleil. Les rencontres ont eu lieu. Elles donnent
de l’espoir, elles font naître un souhait que formule Jean-Charles Piétacho dans ce
livre :
uTshi ma shaputuepan etiak ,
utshetshi eka nita patshitinitiak tshinanu,
tshetshi eka nita patshitinikan aimun…
Puisse ce rassemblement se poursuivre,
afin qu’on ne s’abandonne pas les uns les autres,
et que la parole perdure…
Laure Morali
Janvier 20081. Mis à part la correspondance que j’ai entretenue avec N. Scott Momaday en 2001 et qui
figure dans ce livre en tant qu’une de ses sources.ABÉCÉDAIRE
Aimititau! Parlons-nous de/pour…
Connaître, créole, chiak, Chaleurs (baie des), confitures, colonisation, canot, calumet
Violaine Forest et Robert Seven-Crows
Eau, enfance, écriture, esprits, émotions, Ekuanitshit
Denise Brassard et Rita Mestokosho
Frères, fourrure, forêt, faune, ferveur, fibres, filiation
Domingo Cisneros et Louis Hamelin
Guerre, guetteurs, gravité, gestes, graines, genèse
Jean Duval et Louis-Karl Picard-Sioui
Histoires, hasards, homme (qu’elle aime), habitudes, humilité
Jean Pierre Girard et Anne-Marie Saint-Onge André
Lignée, lieu, langage, lâcheté, lutte, liberté
Alain Connolly et Yves Sioui Durand
Mère Terre, montagne, mémoire, miroir, métissage, martre, mélopée
Isabelle Miron et Jean Sioui
Nous, nommer, naître, nations, Nord, nomade, neige, nahka (aurore boréale en déné)
Nahka Bertrand et Jean Désy
Onirisme, os, ours, ondulations, offrande
N. Scott Momaday et Laure Morali
Pères, parole, plantes, planète, pins, pieds nus
Joan Pawnee Parent et Andrée A. Michaud
Rêves, rituels, rapides, réserve, révolte, réveil, réjouissance
Yves Boisvert et Guy Sioui Durand
Solitude, soif, sentiments, stupéfiants, savoir, secrets, sœurs
Lison Mestokosho et Annie Perrault
Transmettre, territoire, tente, traces, temps, thé
Jean-Charles PiAétacho et Laure Morali
Unis, ultime, utopie, université (de la Terre boisée)
Jean Morisset et Roméo Saganash
Vous, voir, voler, vers, vraie, vie
José Acquelin et Joséphine BaconC
Violaine FOREST
&
Robert SEVEN-CROWS
Connaître, créole, chiak, Chaleurs (baie des), confitures, colonisation, canot, calumet
À Robert Seven-Crows
C’est petit un poème
ça prend bien peu de place
une page blanche
résonne à l’infini
c’est si petit
la peur
pourquoi en parler?
Je ne connais pas le nom des nuages
pourtant
j’ai vu mon premier vol d’oiseaux
partant du nord au sud
Je ne connais pas grand-chose
aux migrations des oiseaux
Je suis dans cet autobus
qui roule vers la rivière aux faucons
qui me voient passer
se disent qu’ils ne connaissent
pas non plus grand-chose
aux femmes qui voyagent
sans connaître le sens du vent
je tiendrai l’or à bout de bras
jusqu’au lac
jusqu’au repli des jours
de réserve
tu porteras la rage
dans de petits paniers
tressés de gestes lents
nous resterons
dehors
au calme couchant
la paix cristallisée
s’abattra
sur nous
libres d’automne
les premiers vols d’oiseauxla lumière dans les vinaigriers
des trois côtés
les champs
les marais,
l’angélique
et le foin fou
Je ne connais pas le nom de l’étoile
qui hurle à la lune
qui assombrit mon ciel
et m’attire au profond
d’une marche sans joie
de par son règne unique
je sais celle qui éclate
et attire les sages
pour en faire des fous
et s’éteint sans crier gare
et tombe des nues
quand on creuse le trou
Je ne connais pas le sens des étoiles
mais je sais celle qui calme
et chavire les sens
Je ne connais pas l’étoile qui chante mélopée
et qui perce l’hymen des filles au printemps
Je ne connais pas les berceuses qu’on chante aux étoiles
Je connais l’enfant do, la clé de fa, le sol
qui dégèle et libère les fleurs
la poulette grise qu’on a pendue dans l’église
et la poulette blanche empalée dans la grange
Je ne connais pas les rimes enfantines
mais depuis toujours je rêve
que cesse la guerre du ciel et du vent
Je ne connais pas le nom des nuages
qui passent et s’allument de rouge
appellent l’ouragan
et transvident les heures
dans le néant du jour
J’ai besoin pour entrer
d’une vague de plomb
d’un pavillon de soie
et d’une charge énorme
pour la déflagration
Je ne connais pas le nom des oiseaux
mauves qui plongent
à bout portant dans la crête du froid
se posent, argile, sur les murailles enfouies
Je sais le grain fuyant dans ma main
à l’aurore aux joies ensevelies
J’arpente l’ouvragedes ressacs et des vents
Je ne connais pas le nom des oiseaux
qui portent des épines et s’abreuvent aux ruisseaux
Je sais qu’une barge d’argent glisse à côté des terres
qu’elle emporte, avec elle, le fruit de cent labeurs
que les corbeaux auront à manger et des pleurs
qu’avant l’heure, rien, ici-bas ne connaîtra
Douceur
Je ne connais pas le nom des fleurs
qui percent la neige aux jours de printemps
pour la marche des roses
j’ai des amis vaillants
si doux et qui savent
et qui m’ouvrent leur cœur
et me tendent les mains
pour épeler leurs noms
J’ai apporté de l’eau
et dix acres de terre
pour faire un jardin
il y a le soleil
Je ne connais pas
sa caresse profonde
ni qui de lui de moi
brûlera le premier
mais je sais qu’il est là
qu’il me faut patienter
Je ne connais pas le décompte des jours
mais je sais la beauté et la douceur des hommes
Je ne connais ni l’amour ni la joie
mais je sais qu’ils existent
aux étoiles craintives
dans le vol des oiseaux
libres d’automne
s’annonce l’été
Je ne connais pas le sens des rivières qui chantent à l’est du fleuve
mais je sais que mon grand-père y pêchait le saumon
qu’il rapportait de la coulée d’argent
petites truites multicolores qu’il préparait pour moi
en papillotes métalliques – ses yeux vifs de vent
les paroles aux oiseaux nommés
chaque jour, les gestes de prendre et de poser
de ranger chaque chose dans l’ordre du vent
le bois blanc sec poli au soleil
le feu, les clous, la rhubarbe épluchée patiemment
les agates polies sur la meule tranchante
la douceur de ses mains aux bois d’orignaux
la sieste chaque jour avec la 303 chargée
en direction du ciel
le nord-est, l’oiseau noir, l’oiseau blancet les hirondelles qui caressent la terre
où il plante ses arbres
Je ne connais pas le nom des guides
qu’il suivit là-bas rapportant le gibier
Je sais les confitures de groseilles et de fraises des bois
mangées à la pelle, les gadelles et l’amer de l’oseille
la perdrix, le lièvre et la pâte brisée
les lessives tordues à la main et claquant au soleil
les draps rêches, restés secs par la douceur des mots
les caresses, thé des bois, reçues dans la cuisine
l’oranger au salon, juste devant la mer, la croisée de chemins
le missel et les peignes d’argent
dans son chignon de soie
Je ne connais pas de jours
plus doux que ceux où ils posaient l’ivoire sur ma tête
pour que je prenne envol
au bout de la falaise
quand la terre s’effondrait dans la mer
sans le soutien des arbres
Je ne sais toujours pas si l’on monte ou l’on descend le fleuve
mais je sais son rire à chaque fois
quand on posait bagages
l’envie de coques, de sucre à la crème, de galettes à l’anis
l’odeur du moulin à scie, de la cour à bois, les grands entrepôts
le bruit des clés qu’on taille et le chien de courage
qu’on jette dans des vagues deux fois grandes comme lui
les longues promenades à l’aube espiègle
aussi loin que l’œil voit
où ma grand-mère, bâton à la main
perçait les premiers filets
du soleil, récoltait
avec moi roches d’eau
cœurs de pierre et verroteries
et les agates blanches et les petites rouges
comme des petits fruits
pour surprendre les envieux
au petit déjeuner
Je ne connais pas le nom des vents qui couchent les blés
et chatouillent la vie
celui qui dore la peau
quand on le prend de face
et qui souffle des mots si doux
qu’ils font trembler
mais je sais le nord-est qui apporte la pluie
et les trois jours de froid
je sais les oiseaux abattus
ne pouvant plus quitter
sans tomber à leur tour
Je sais quand il me parle
et m’appelle sa fouine
et qu’il dit qu’un siffleuxn’est pas une marmotte
qu’il déplace pour moi
les lignes d’horizon
que le ciel est plus large
le fleuve – la mer et que jusqu’au bout du cap
où il plante ses arbres
tout cela
et le violet, le jaune
et la longueur des heures
et le retour des vagues
et des tristesses d’automne
Je sais que tout cela
est la beauté humaine
et que cent ans de pluie
ne détruiront jamais
le tremblement des vents
le calme qui s’installe
dès que j’entends leur voix
au-dessus des nuages
Je ne connais pas les jours perdus en chemin
le sifflement des oiseaux
sur la terre de repos
Je les sais tous les deux
allongés en plein vent
à l’ombre centenaire
d’une église de mer
Je ne connais pas le nom des gens qui passent
sans se retourner
mais je suis où je vais
et j’accueille leurs corps
pour les porter en moi
Je ne connais ni les mots
ni le mal qui sourd
ni sa provenance
Mais je sais qu’il gagne
du terrain jour en jour
Je ne connais pas le nom de ce péril
noir qui s’empare du ciel
mais je sais les matins frais
les caresses du soleil
et le corps des étoiles
qui s’allument à tout vent
pour chuchoter la vie
d’un corps parfait
Je ne connais pas le silence
de mon frère
ni sa peur ni sa peine
Mais je sais la douceur de ses yeux
quand tourne son regardfuyant la beauté
Je ne connais pas le nom des nuages qui fuient
mais je marche sur cette terre
ensoleillée
l’embrassant à mon tour
Je cours dans la réconciliation
libre de vent
bras tendus
au matin vivifiant
mes premiers vols d’oiseaux
Sauvage
Violaine Forest
Le 24 mai 2007LETTRE À VIOLAINE
Saint-Malo, juillet 2007
Je ne connais pas cette place. La seule chose que je connaisse d’elle, c’est qu’ils sont
partis d’ici.
L’eau est chaude et salée. La baie est grande, la marée basse et les algues
viennent se coucher à mes pieds. Je ferme les yeux et je sens, la baie des Chaleurs
n’est pas loin. Chez nous, c’est juste de l’autre côté des îles, pourtant… ce n’est pas
pareil. Les nuages s’en vont vers chez nous comme des voiles. Le vent les amène
lentement mais sûrement vers Gespeg. Ce vent me fait penser à leur voyage. Un
voyage de peur, d’incertitude, d’exploration, d’espoir, de conquête, de folie, de
prestige, de guerre, d’enrichissement, de rencontres, de découvertes, d’ego – l’ego de
Jack Carter et de Sam Chaplin. Je regarde les grandes villas qui appartenaient aux
grands armateurs et je comprends leur besoin de remplir leurs grands coffres de
trésors venus d’ailleurs. Les villas sont perchées sur les caps de roches comme des
vautours dans les branches des peupliers le long de la rivière en face de la maison où
nous sommes.
La rivière me manque. Les dunes de sable me manquent. L’odeur des épinettes me
manque. L’air me manque. Mon canot me manque. Pourtant…
J’aime la Bretagne, j’aime les gens, j’aime leur musique, j’aime leur attitude, j’aime
leur accent, j’aime leur amour pour nous, j’aime leur petit rictus quand je leur parle,
j’aime la guerre qu’ils mènent pour leur langue.
Ce matin, j’ai pris un bateau pour me rendre à Saint-Malo. C’est impressionnant de
franchir les îles fortifiées, puis les portes de la ville également fortifiée. En franchissant
la Porte de Dinan, je me suis demandé si les portes servaient à les protéger des
envahisseurs ou à les empêcher de sortir!
J’ai compris la peur que les visiteurs ont éprouvée en nous voyant, « heureux
païens » dans nos canots de mer, riches, libres, beaux, en santé et en harmonie avec
le territoire.
C’est dur à imaginer, tous ces gens empilés les uns sur les autres, découvrant
soudain le paradis ou l’enfer, selon la direction de l’observateur.
Il me semble que même les goélands ont un accent! Tout est différent. Tout est en
pierre. Murs, maisons, rues, sourires, touristes, la dame à l’épicerie…
Je quitte la baie de Saint-Malo cet après-midi. Je prends le TGV pour l’aéroport. Je
traverserai le Grand Lac Salé et demain soir, je marcherai sur la terre de chez nous, je
sentirai les épinettes, j’offrirai mon calumet à la Rivière et je penserai à Saint-Malo.
J’aime les voyages, ils forment ma vieillesse!
M u l g t e s s .
Robert Seven-CrowsÀ Robert Seven-Crows
Ce sera la lande
le bleu profond des eaux
portant tes cendres en moi
ton poids dans mes bagages
cicatrice en forme de croix
un volcan pour ancêtres
des glaces taillées dans le feu
un roc un monument
pour la guerre
un cimetière de chiens
et des cachots profonds
Les gestes sont les mêmes
le corps déchiré
une autre rivière
se met au monde
un lagon – au creux des plis de suie
des lacs innombrables
le chevauchement circulaire
des cimes aux nuages
l’impression d’un désert
çà et là, un bourg
les hautes terres – pachydermes endormis
montrant leur échine
côte à côte, allongées
l’aigue-marine – le cobalt – discret
mêlé à la terre
un archipel avant
les premières traces de blanc
Elle saigne dès l’atteinte
ça pousse fort
n’eût été ta bonté
le reste aurait suivi
parmi les cent gestes
du voyage
celui de donner
demeure au centre du lieu
Peut-on survivre au Nord
sans toucher les glaciers
peut-on perdre la vue
à regarder trop loin
la tête force à plonger
dans le sommeil
m’apparaît souvent
cervidé affamé et confiantbeau – bois – sauvage
en robe fauve
surgit au plus tendre du jour
quand baisse la garde
se mêle à la nuit
l’envie de chair chaude
et l’impression familière
d’une bête aimée
au-delà des limites
La toundra – occupe l’univers
terre en vue
les premiers glaciers
gorges de glace
rivières gelées
à l’ouest de l’Islande
j’apprends ligne par ligne
la mise au monde séculaire
l’avenir laiteux
s’offre vision unique
Je ne connais pas le nom des autoroutes de givre
pour le caribou
un seul et même mot
pour le ciel et la terre
le bout du monde ressemble
à la fin du voyage
on aurait voulu grandir
on retourne aux lieux familiers
avec la hâte de savoir que rien n’a changé
les couleurs
surgiront dans la transparence des peaux
les six bleus est-ce que ça compte pour de l’eau?
la pluie à l’envers du ciel
reste la mer
même tribu, même gel
une nation de lumière effrayée
par fonte de grands glaciers blancs
des femmes sans dents
d’un bout du lagon à l’autre
renversent les rivières
pour arrêter le temps
elles mâchent l’amer du monde
et crachent trois fois
pour conjurer le sort
elles creusent des puits
et cachent les bêtes
Je ne connais pas le nom des bêtes
qui couchent à nos pieds
pour réchauffer la terre
je laisserai entrer le soleil
j’en ferai des bannières
pour le prochain voyage