Ali et Rémi

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Description

Ce roman repose sur l'histoire de deux personnages métaphoriques - l'un juif français, l'autre arabe palestinien-, qui sont en réalité un seul et unique personnage, amalgame des deux, double "je" projeté dans des atmosphères nouvelles, inconnues jusqu'à présent. Paris, ville réelle ou imaginaire est le théâtre de l'action. L'auteur porte à un degré très élévé le fantastique et le dramatique, ouvrant ainsi un très vaste champ de réflexion, et dans l'optique d'engager l'humanité à reconquérir son droit à vivre sa beauté et sa liberté.

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Date de parution 01 juin 2003
Nombre de visites sur la page 132
EAN13 9782296324220
Langue Français

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ALI
ET
RÉMIŒUVRES D'AFNAN EL QASEM
SEINE/EUPHRA TE
Les œuvres romanesques
LES NIDS DÉMOLIS 1969
LE CANARI DE JÉRUSALEM 1970
LA VIEILLE 1971
ALEXANDRE LE JIFNAOUI 1972
PALESTINE 1973
ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT 1975
LES RUES 1977
LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL 1978
NAPOLÉONNE 1979
LES LOUPS ET LES OLIVIERS 1980
LES ALIÉNÉS 1982
VOYAGES D'ADAM 1987
L'HOMME QUI CHANGE LES MOTS EN DIAMANT 1983-1988
LIVRES SACRÉS 1988
ALI ET RÉMI 1989
MoïsE ET JULIETTE 1990
QUARANTAINE À TUNIS 1991
LA PERLE D'ALEXANDRIE 1993
MOUHAMMAD LE GENÉRÉUX1994
ABOU BAKR DE CADIX, suivi de LA VIE ET LES ÉTRANGES AVENTURES
DE JOHN ROBINSON 1995-1996
MADAME MIRABELLE 1997
LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1998
PARIS SHANGHAI ET LA PUCE BIONIQUE1998
ALGÉRIE 1990-1999
MARIE S 'EN VA A BELLEVILLE 1999
BEYROUTH TEL-AVIV 2000
CLOS DES CASCADES 2001
Les pièces de théâtre
LA TRAGÉDIE DE LA PLÉIADE 1976
LA CHUTE DE JUPITER 1977
LA FILLE DE ROME 1978
Les essais
LES ORANGES DE JAFFA ou LA STRUCTURE ROMANESQUE DU DESTIN
DU PEUPLE PALESTINIEN CHEZ GHASSAN KANAFANI 1975
LE HÉROS NÉGATIF DANS LA NOUVELLE ARABE CONTEMPORAINE 1983
SAISON DE MIGRATION VERS LE NORD 1984
LE POÉTIQUE ET L'ÉPIQUE 1984
TEXTES SOUMIS AU STRUCTURALISME 1985-1995
Les scénarii
L'ENFANT QUI VIENT D'AILLEURS 1996
L'AJOURNEMENT 1996
LA MORT 1996
ISA ET JEFF 1997
LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1997
SHAKESPEARE SAIT QUI VA TUER LE FILS DE SPHINX 1997
LA FILLE DE SADE 1998
LE CHAUFFEUR, LE POÈTE ET L'HOMME QUI AVALE LES COCHONS 1998
T'ES TOI, JE M'EN FOUS 1999
CLOS DES CASCADES 2001AFNAN EL QASEM
ALI
ET
RÉMI
roman
DE LA SEINE À L'EUPHRATE
L'HARMATTAN@
L'Harmattan, 2003
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris
FranceL'Harmattan, Italia s.r.l.
Via Bava 37
10124 Torino
L' Harmattan Hongrie
Hargita u. 3
1026 Budapest
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous les pays
@ Editions de la Seine à l'Euphrate
Editions l'Harmattan
PARIS 2003
ISBN 2-7503-0003-7
ISBN 2-7475-4541-5A Gabriel Garcia MarquesChapitre 1.
Ali parle du lys blanc, du carrosse royal
tiré par les sept chevaux
et du cheval noir.
Deux heures de l'après-midi, le réveil sonne. Je m'éveille
aussitôt mais ne bouge pas, comme l'aviron gisant sur un rivage,
après avoir livré bataille à des vagues déchaînées, durant plus de
mille ans. Je laisse sonner afin d'épuiser le temps, de le vider. J'ai
encore sommeil, plus qu'une taupe qui a perdu son chemin vers
l'hiver. Un rêve pénible m'a empêché de dormir profondément. Je
me lève pourtant et pousse les volets. Un jour sombre entre dans la
chambre; un j our livide hésitant entre le gris de la cendre, après
l'incendie de la nuit, et la brume hivernale dont se drape Venise.
L'univers n'est qu'indifférence. L'air est froid, le trottoir désert. Je
laisse la fenêtre ouverte et, lentement, me dirige vers le lavabo. Je
heurte la petite table et redresse le réchaud à gaz. Je me reprends:
la penderie, le coffre, le buffet... Et les boîtes de conserve, toujours
ces conserves... Et chaque fois je repense aux délicieux poissons et
coquillages que je mangeais chez ma mère, avec mes frères.
J'allume le chauffe-eau et me regarde dans le miroir. Il me
renvoie l'image d'un visage marqué par la fatigue d'une nuit de
lecture. Je gratte ma barbe vigoureusement. Des serpents bleus se
tordent autour de mes yeux. Je voudrais me réveiller petit à petit et
oublier ce rêve qui me hante.
Je me suis mis au lit à sept heures du matin. Je travaille dans un
hôtel de minuit jusqu'à l'heure où la nuit découvre son corps
blanc. .. Trois fois par semaine. Et un nouveau livre à chaque fois.
Les gens comme moi sont prisonniers de leur nuit. Pourrais-je un
jour me libérer de la mienne? Cela dépend des circonstances. C'est
qu'il y a ma famille L.. Et il n'y a que moi qui travaille parmi mes
sept frères. ..Sur la petite table, le portrait de ma mère. Souriante et ferme à
la fois. Elle m'a souvent conseillé de n'abandonner mon travail à
l'hôtel qu'au cas où je déciderais de rompre la lecture pour
regagner la forêt satanée et ses héros inanimés. Non, je
n'abandonnerai pas mon travail nocturne. Les autres travaux
diurnes peut-être, mais pas celui qui a lieu pendant la nuit. Car la
lune n'émerge pas des nuages. Et de toute façon, dans les nuits
froides, je ne trouverai rien de mieux.
Egalement, après avoir planté les lys au Champ-de-Mars, ma
mère m'a toujours rappelé ma mission: faire tout pour célébrer
comme il se doit la fête de la Seine. Sacrée mission! En attendant,
c'est le travail qui me préoccupe le plus. Je pense au jour où j'ai
trouvé ce travail, tous les malchanceux comme moi m'ont envié.
Ils sont bien mille à m'avoir recommandé de ne pas les oublier si je
l'abandonnais pour une raison quelconque. Mais je ne le quitterai
pas, sauf si je meurs subitement. J'ai eu beaucoup trop de peine à
le trouver, ils se sont néanmoins collés à moi comme des héritiers à
un agonisant. Je les ai plaints et me suis plaint aussi.
C'est la raison pour laquelle ma mère se moquait de moi et me
traitait de misérable. Je regarde son portrait, perplexe. Non à cause
de la mission qui m'incombe, mais parce que le lys d'une
blancheur immaculée qu'elle a planté au Champ-de-Mars n'était,
somme toute, que le tatouage indélébile qui marquait jadis l'épaule
des criminels. Il était, dans le même temps, un emblème de
royauté.
D'un geste machinal, j'ouvre le robinet d'eau et le referme
presque aussitôt. Je saisis le morceau de savon et me dirige vers la
douche, en face. Une cabine de fer, avec un rideau de nylon jaune.
Dans mon rêve: point d'eau mais du sang qui jaillit. Je me purifie
tout en me rappelant des milliers de lys que j'ai décapités. De quoi
frapper l'esprit et réveiller les peines du cœur.
Je prends une douche rapide. Tout juste dix minutes. On dirait
une décennie tellement je suis accablé de tristesse. Tristesse de voir
émerger des milliers de lys jonchant le sol, des corps humains
entassés à perte de vue sur le Champ-de-Mars et qui dégagent une
10odeur pestilentielle.
Est-ce là ma mission? Rassembler des milliers de cadavres
pour les enterrer? Les enterrer où ? Le Champ-de-Mars n'y
suffirait pas, le Bois-de-Boulogne non plus, pas même tous les
déserts arabes.
Je m'habille vite, pense à cuire trois œufs. J'y renonce au
dernier moment. Parfois, le dégoût me monte à la gorge devant ce
qui se présente: manger toujours la même chose ou faire
éternellement le même acte... J'éteins le chauffe-eau et ne referme
pas la fenêtre. Je vérifie que j'ai mes clés: celle de la porte, du
buffet, de la penderie, la clé du coffre de ma grand-mère où j'ai
enfermé mes deux fils que je suis seul à pouvoir libérer avec ma
mère. Mais alors ils sortiraient du mur et resteraient
métamorphosés en chiens désobéissants.
Je jette un dernier coup d'œil à mon lit tout blanc et quitte ma
chambre, nichée sous le toit du fameux Théâtre du Châtelet,
comme n'importe quel comédien. J'enfourche mon solex, et en
route pour la faculté. Je prendrai mon café à la cafétéria puisqu'il
me reste un peu de temps. Le livreur m'apportera" le Monde" à
quatre heures, comme convenu.
Je tourne le dos à une affiche représentant des danseuses
tahitiennes... L'opérette commence à envahir les rues de Paris.
Rues de cendre et de brouillard. Le ciel de Paris est une selle, son
soleil un vague souvenir. Les flots bleus de la mer de Tahiti n'ont
pu tout emporter sur leur passage, sauf au moment où surgit du ciel
triste, le carrosse royal tiré par les sept chevaux noirs. Puis des
dizaines de milliers de chevaux blancs commencent à galoper, les
premiers défilent devant moi, près du métro Censier et les derniers
empruntent l'avenue des Champs-Elysées. J'aperçois ma mère
assise dans le carrosse, splendide, majestueuse. Sa beauté me fait
penser aux beaux étudiants, qui ne me témoignent aucun intérêt.
Certains achètent le journal, simplement par habitude, sans le lire.
Les autres ne parcourent que les titres ou le début d'un ou deux
articles.
IlIl me fascine, cependant, cet air préoccupé, qui effleure leur
visage lisse, pendant que je m'époumone: Le Monde! Le Monde!
Parmi les dizaines de milliers de chevaux blancs, que dis-je, les
centaines de milliers, apparaît un cheval noir. Il est plus noir
encore que cette djinn africaine qui tomba amoureuse de mon
grand-père et dont il s'éprit follement lorsque nous vivions encore
dans notre village bienheureux avant de sombrer dans la détresse.
Le cheval noir s'accroupit. Je l'enfourche, et nous entrons dans le
parvis de la faculté. Sur le visage silencieux des étudiants, c'est
l'étonnement soudain. Je suis comme un conquérant illusoire. On
s'étonne, on s'avance, on s'écrie.
12Chapitre 2.
Rémi arrive fatigué chez Ali
puis il jette les cadavres des lys à la Seine.
De la bouche des statues pharaoniques, l'eau rejaillit dans un
bassin, au milieu de la place. Je jette un coup d'œil machinal sur le
Théâtre du Châtelet. Je sais qu'il s'agit du fameux théâtre et que la
vie n'est pas un théâtre, contrairement à ce que disent les gens.
J'entre dans la salle. Sur le plateau, une vouivre dorée se sauve
devant un python noir. Lorsqu'elle m'aperçoit, elle se transforme
en jeune fille, plus belle que la fille aux serpents jurassienne. Elle
est, dit-elle, la fille d'un grand roi, le Roi des Mots. Elle fuit son
cousin, le richissime" Erreur de la Création", fils du Roi de
l'Argent. Elle me supplie de la soustraire au python. Je monte alors
sur le plancher et, d'un coup d'épée, décapite le monstre. Un jeune
garçon dont la beauté égale celle de la jeune fille fait un dernier
sursaut avant de mourir en même temps que les lumières
s'éteignent.
De l'obscurité, monte une odeur d'eau croupie. Mon cœur bat
de frayeur. Mais la jeune fille me prend par la main et me fait
monter jusqu'à la chambre d'Ali. Dans le noir, les ombres de ses
sœurs se rapprochent ou s'éloignent chaque fois que je monte un
étage. Le théâtre est mort. Je ne me sens aucunement rassuré,
surtout lorsque la Princesse de la Parole veut me laisser seul. Elle
me donne trois cheveux et me demande d'en brûler un chaque fois
que j'aurai besoin d'elle: elle apparaîtra sur-le-champ, même si je
me trouve aux confins de la Chine ou dans l'Arabie bienheureuse.
Sur ce, elle disparaît.
Je frappe à la porte d'Ali. Pas de réponse. Je tourne la poignée.
Toujours rien, sauf l'écho. Il a la chambre 48. Il y en a
quarantesept dans le couloir qui s'ouvrent sur mon passage, les unes après
les autres. Rien d'extraordinaire ne m'y attire: tiens, dans celle-cipar exemple, une jeune fille est suspendue par les nattes; dans
l'autre, une jeune fille est suspendue par les seins; dans la
troisième, par les jambes; et dans la quatrième, la cinquième, la
sixième... la dixième, la vingtième, la trentième, la quarantième...
la quarante-septième, des jeunes filles sont suspendues par la taille
ou bien par les oreilles, le nez, les paupières, les cils. Une épée
pleine de sang est déposée près de chacune. Lorsque je leur
demande où je peux trouver la clé de la chambre 48, elles
répondent: " Tu ne la trouveras que dans la poche de celui qui l'a,
et tu ne la prendras qu'après l'avoir tué. " Pourrais-je donc tuer Ali
alors qu'il a sept frères géants? Comment atteindre sa poche si
mon ami n'est pas son ami?
Hésitant, je me tiens debout devant la porte de la chambre
fermée. Habillée comme une sorcière moyenâgeuse, la mère d'Ali
jaillit de l'obscurité. Elle récite Shakespeare et Molière, sur un ton
enchanteur. Elle me demande de jouer avec elle un rôle qui n'est
pas le mien, mais je refuse. Elle me menace alors d'un destin
tragique, semblable à celui de tous les héros dramatiques.
Immédiatement, je brûle un des trois cheveux que la fille du Roi de
la Parole m'avait donnés. Sur-le-champ, la princesse déchire
l'écran de nuages et apparaît. Je lui dis que je suis en danger. La
mère d'Ali me scrute sans dire un mot. La Princesse de la Parole
apporte les quarante-sept épées qui sur son ordre transpercent la
sorcière. La Princesse de la Parole m'arrache au destin qui n'était
pas vraiment le mien et du coup libère les jeunes filles. Elle leur
épargne le châtiment qui les attendait. Elle me prévient que je ne
pourrai pénétrer dans la chambre fermée qu'à la condition
d'épouser sept des quarante-sept jeunes filles, d'en engrosser sept
et d'en passer sept, sans préciser quoi: sept jours, sept mois ou
sept ans de ma vie? Sept hommes qui sont mes ennemis me
délivreront d'elles. Puis elle s'en va.
Voyant dans quelles difficultés la Princesse de la Parole m'a
laissé, la plus rusée des jeunes filles arrive avec un trousseau de
clés: " L'une des clés ouvrira la porte de l'enfer, me dit-elle, c'est
celle de la chambre fermée, si tu décides de me prendre pour
14épouse parmi toutes les autres. " Mais je lui arrache les clés et les
essaie. Elles sont trop grandes ou trop petites. Je défais le fil doré
qui rassemble le trousseau et le tords un peu de façon à le glisser
dans l'interstice de la porte. Une pression et elle finit par s'ouvrir.
Un vent glacial me frappe de plein fouet. Je réussis à fermer la
fenêtre et commence à battre la jeune fille la plus rusée, puis je
referme la porte qui nous sépare. Je l'entends qui gémit et les
autres jeunes filles avec elle. Dire que j'étais venu me reposer,
reposer mon cœur, après ce long voyage. Les jeunes filles
continuent à gémir jusqu'à épuisement. J'entends alors un
bruissement d'ailes et remarque dans le ciel quarante-sept pigeons
formant un nuage.
Je sens mon estomac me tirailler. Je brise les verrous du buffet
et en ressors la poêle. J'ai tellement faim que je me décide à faire
cuire les sept œufs de la boîte. Chaque fois que j'en casse un, une
jeune fille apparaît, ricane, puis disparaît en traversant le mur. Il ne
me reste plus rien à part quelques croûtons de pain dur que je casse
avec peine. Brusquement, mes forces déclinent. A grand-peine,
j'enlève mes chaussures, jette ma veste n'importe où. Et sans
quitter mes vêtements poussiéreux, je glisse mon corps fourbu dans
le lit immaculé. Stupeur! Sa mère, à l'allure d'une sorcière
d'antan, s'y trouve déjà. Je me lève paniqué. Mais elle tente de
m'apaiser: elle m'attendait, pour aller avec moi planter le thym au
Champ-de-Mars, à la place des lys que son fils avait détruits dans
son rêve. Voyant que je tardais à venir, elle s'était assoupie. C'est
pourquoi je me retrouve avec elle dans un lit qui n'est pas le mien
mais celui de son propre fils. Elle me raconte que bientôt on
célébrerait la fête de la Seine, et qu'elle a besoin de mon aide. Une
aide précieuse où elle puiserait la force de la cognée et celle de la
semence qui explose de vie, qui s'épanouit en un clin d'œil.
Cependant, je doute de sa sincérité. Elle est comme les
actrices de théâtre, sournoises. Comme ma belle-mère aussi qui
dissimule ses sentiments réels, comme toutes les belles-mères de
nos sociétés qui manifestent hypocritement leur « affection». Elle
me propose, comme gage de sa sincérité, le thym et son parfum, et
15me donne entière liberté d'exécuter ma mission après la fête: soit
tuer son fils, soit me laisser tuer par lui. Ton sang, me dit-elle, c'est
le sien. Et chacun de vous est un esclave dans cette civilisation.
Quand je lui demande pourquoi elle ne fait pas appel à ses autres
fils, elle me confie qu'elle les a fait sortir du mur et qu'ils se sont
métamorphosés en chiens désobéissants. A l'heure qu'il est, ils se
sont dispersés aux quatre coins du monde et elle n'a plus le temps
de se mettre à leur recherche.
Les cadavres des lys jonchent le sol du Champ-de-Mars: Ali
les avait tués dans son rêve. C'est ce moment que je choisis pour
les porter en pâture aux poissons de la Seine, comme une offrande
au fleuve affamé qui les engloutit aussitôt. La mère d'Ali profite de
chaque pouce de terrain nettoyé pour semer les grains de thym de
Galilée. Aussitôt, les fines feuilles d'aspect velouté s'épanouissent,
transformant le Champ-de-Mars en une mer verdoyante, parfumant
les coupoles de Paris, d'une extrémité à l'autre de la ville.
16Chapitre 3.
Ali à la faculté... un oiseau mythologique
s'échappe du corps de l'abeille.
L'odeur du thym me donne envie de rester dans le froid. Au
feu rouge, je ralentis. On ne voit plus que deux serres plantées dans
le parfum glacé. J'ai quitté le corps d'un oiseau enchanté et
m'élance, heureux à nouveau, dans le froid: le vent me fouette
délicieusement, imprégné de l'amertume douce du thym. Quand je
fends l'air, le vent se déchire comme un voile transparent, entre des
doigts frivoles. Il me semble une goutte de désir qui explose en
mille morceaux.
Je me heurte à un autre feu rouge, un feu très long qui fait
s'évaporer le parfum dans une tempête de cendres. Je tourne à
gauche; la bibliothèque de la faculté est éclairée. Le jour s'est
éteint dans le cendrier de l'univers et les soleils sont morts sur les
murs. Des annonces de toutes sortes et des slogans peints, de toutes
les couleurs, envahissent les murs du premier au dernier étage.
Toute la façade de la Faculté ressemble à une page de cahier
illustrée par un gamin, pas innocent du tout. Malgré le flux des
étudiants traversant le parvis pour entrer ou sortir, les cris des
vendeurs de journaux et des propagandistes qui soutiennent des
mouvements artistiques, malgré tout cela, je tiens à distance. Je me
lie peu avec les autres et n'ai pas d'amis.
Pendant les cinq minutes qui me restent avant l'arrivée du
livreur du " Monde ", je vais gober un café chaud et avaler un
sandwich. A l'intérieur, je bute sur des affiches de propagande
pour acteurs gaullistes, trotskistes, maoïstes, communistes,
socialistes, fascistes... Front artistique de l'Erythrée, Front
artistique d'Oman, Front artistique pour la libération de la
Palestine... Union Nationale d'Etudiants comiques de toutes
nationalités, du monde entier... Sur les colonnes, du sol au plafond,des affiches faites à partir des feuilles de presse où on a écrit les
revendications du personnel de l'industrie cinématographique, des
révélations sur quelque scandale dans le monde du septième art.
On m'a déjà donné quatre ou cinq tracts; je les jette dans la
première poubelle. Près de l'ascenseur, une discussion âpre que je
saisis au vol. Les cheveux fous de l'orateur tombent sur son front à
chaque exclamation. Une fille trapue, avec des seins énormes,
répète machinalement ses derniers mots, elle a le sourire amer des
putes de Pigalle. Comme je traverse le couloir qui mène à la
cafétéria, rêvant d'une tasse de café fumant et d'un sandwich au
fromage ou à la viande froide, je pénètre dans un monde
hallucinant. Des hippies en vêtements chamarrés, plutôt sales, sont
dispersés, çà et là, dans cet univers sauvage, primitif, étrange et
intime à la fois. Ils présentent des boucles, des bracelets ciselés,
faits à la main, des habits alsaciens ou pharaoniques, brodés.
D'autres ont étalé des revues de sexologie à côté de dessins
fantastiques tracés à la plume. Certains jouent de la guitare, ou
fument du hachisch, au milieu de groupes en pleine euphorie
mystique.
Soudain, une femme, à moitié dévêtue, émerge de la fumée et
s'approche de lTIoi, pour me prendre dans ses bras,. Je lui dis que
j'ai faim. " Je te rassasierai de baisers, "répond-elle. Mais ce n'est
pas le moment de faire l'amour. Je la repousse gentiment. Je bute,
à plusieurs reprises, sur des jambes de femmes étendues à même le
sol, l'air sauvage. Certaines paraissent jeunes, d'autres d'âge plus
mûr. Quelques-unes pétrissent le sexe raidi d'hommes au crâne
rasé, sous leur tunique floue: on dirait des moines bouddhistes,
assis en tailleur, immobiles. Des femmes collent leurs lèvres à
celles d'autres femmes et restent figées comme des statues de cire.
L'odeur est épouvantable, suffocante, avec malgré tout un air de
félicité qui flotte sur les visages difformes.
Au bar, je demande à la femme de service:
- Un café noir et un sandwich...
Maisje change d'avis.
- Donnez-moi un petit café et un croque-monsieur.
18Tous les jours, à ce moment de la journée, le bar est comble:
remue-ménage, va et vient, embrassades ou engueulades. Vers
quatre heures c'est le début ou la fin des cours; l'avant-dernière
heure de la vie estudiantine. Un mouvement continu dans mon dos,
devant les machines automatiques à café et à jus de fruits que les
robots se chargent de vomir. La saleté du sol m'évoque une
porcherie. Sur ma gauche, les poubelles regorgent de gobelets sales
en carton. Sur ma droite, deux jeunes filles laides critiquent
aigrement un professeur de philosophie. C'est à se demander si
elles ne philosophent pas au lit lorsqu'elles sont pénétrées par un
mulet en transe.
Une personne s'avance vers une autre, l'embrasse sur la
bouche. Deux types me fixent avec colère sans que j'en comprenne
la raison. La femme de service ne m'a pas encore servi. Dois-je
m'en aller? Je n'ai plus faim. Un rayon bleu se tient près de moi
depuis un bon moment sans que j'en aie senti la présence. Serais-je
incapable aujourd'hui de distinguer la beauté? La fille a eu à peine
le temps de remarquer que je m'intéressais à elle. Elle emporte son
gobelet à moitié plein de café, le jette à la poubelle et s'en va d'un
air indifférent.
- Un café et un croque-monsieur?
- Oui.
Elle pose la commande et réclame huit francs. Je lui en donne
dix et prends deux œufs durs à l'intérieur d'une pyramide qui
attend d'être engloutie par Toutankhamon. Je remue le sucre dans
mon café tout en enfournant le croque-monsieur brûlant. Je
l'expédie en une minute. J'épluche les deux œufs et les avale l'un
après l'autre. Je prends ma boisson et fais le chemin inverse,
sirotant le café tout en marchant au milieu de ces gens étranges qui
sentent très mauvais. Je suis le premier étonné de cette désinvolture
avec laquelle je passe parmi eux pour me rendre au parvis.
Le livreur a posé le premier paquet de journaux sur un muret.
Un gros paquet. Depuis un certain temps je me demande quand il
va s'écrouler sous ce poids. Au moment où il me voit, il lève sa
main, gantée de cuir, et s'incline comme un esclave de Sa Majesté
19la presse:
- Tu n'attends pas depuis longtemps?
- Si, si. Très longtemps. Depuis l' Alif, la première lettre de
l' alphabet.
Il ne comprend pas. Il me tourne le dos et va vers sa voiture. Je
défais le paquet et déploie l'enveloppe sur laquelle je pose les
journaux. J'en prends un et crie: " Le Monde! Le Monde! " La
vente commence.
Je songe un instant au Champ-de-Mars parfumé au thym de
Galilée. Si seulement il avait été planté de ronces ou d'orties!
J'arrête là mes pensées afin de ne pas étouffer dans mon rêve la
plante préférée de mon cœur et de la science botanique.
Certains me tendent l'argent, d'autres le pose à côté des
journaux. Je touche ainsi la contrepartie de paroles simples, écrites
dans le journal, avant le retour de la sécheresse qui envahit l'esprit
comme l'a prédit un prophète clairvoyant.
Le livreur revient: "C'est tout ce que j'ai pour toi maintenant,"
et dépose un second paquet.
- Tu te crèves, lui dis-je en regardant ses pommettes rouges et
sa moustache qui ressemble, avec cette buée montant de la bouche,
à l'herbe d'une forêt brumeuse.
- Il Yen a de plus crevés que moi!
Il se sourit à lui-même, content. Et presque aussitôt il me
lance: " A tout à I'heure avec la dernière édition! " comme pour
repousser la colère de Sa Majesté la presse. A moins que ce ne soit
là qu'une simple habitude.
- A bientôt.
De nouveau, je l'observe attentivement. Un personnage de
musée que j'aurais aperçu au Louvre, ou lors de mes nombreuses
pérégrinations à travers l'Histoire, avec ma mère et mes sept frères.
Je me dis que je vais certainement le rencontrer à la fête de la Seine
tout en souhaitant vivement qu'il soit Charlemagne, l'inventeur de
l'Ecole. Ainsi serait rétabli le rapport entre l'école, l'écriture, le
journal et tout ce qui se lit.
Je me remets à interpeller les lecteurs étudiants, humains et
20démons confondus: " Le Monde! Le Monde! " D'autres voix se
croisent: " Rouge! Charlie Hebdo ! Révolution! " Cependant, ces
journaux sont dans les kiosques depuis quatre heures du matin. Je
suis celui qui vend le plus et qui ressent le plus durement le froid!
Je décide d'acheter des gants de cuir comme ceux du livreur. En
laine, ce serait mieux, bien mieux. Je me frotte les mains, sans
cesser de bouger: un pas en avant, un en arrière, un à droite, un à
gauche. Le mouvement est involontaire mais il se conjugue avec
celui que je fais pour me pencher sur le paquet, chaque fois que
quelqu'un arrive pour un journal. Mon mouvement était donc
" objectif ", comme disent de nos jours les idéologues. Le parvis
est bourré d'étudiants dont beaucoup partent. La prochaine fois, je
me mettrai dans le hall. Il est chauffé, les allées et venues sont
néanmoins moins fréquentes qu'ici. De toute façon, je dois acheter
des gants. Le manteau que j'ai est vieux, toutefois convenable et
chaud: aucun autre, même neuf, ne me réchaufferait mieux. Et
pourquoi suis-je ici? N'est-ce point pour tout supporter: le froid,
le chaud, ce qui est mauvais et ce qui est bon? Ce qui ne veut pas
dire que je désire vivre seulement pour vivre. Pas du tout. Si
quelque chose me blesse, je réagis. Accepter la situation présente
serait une forme de lâcheté, tout étranger que je sois!
Ce sont là des propos que tu tenais, mère, en ajoutant:
" Attends ta prochaine mission. Tes frères se sont métamorphosés
en chiens désobéissants et dispersés aux quatre coins de la terre. "
Comment les retrouver et les faire revenir pour que ma mission soit
aussi la leur? Et si je les retrouve, comment leur redonner leur
forme originelle? Ils ne sont ni des tortues dont je puisse brûler la
carapace, ni des serpents pour brûler leur peau. Ils garderont cette
forme animale et continueront à errer de par le monde. Et cela par
ta faute, mère, car tu les a libérés du mur. Et ce mur est le tien.
Quelqu'un me dit: " Réveillez-vous! je veux un journal! "
C'est un homme d'une cinquantaine d'années, petit aux
cheveux rares, aux moustaches épaisses. Un professeur peut-être,
orientaliste sans doute. Je lui tends un journal. Il me paie tout en
grommelant: " Leurs corps sont sur terre et leurs esprits aux
21cieux!" L'homme tourne vivement les talons. Je lui renVOIe,
sarcastique, le vieux dicton dont j'inverse l' hémistiche:
- Leurs corps sont aux cieux et leurs esprits sur terre! Esprits
de mon...
Il se retourne d'un air féroce, et me fixe durement, comme un
boucher scrutant un troupeau de vaches orientales. Je lui crie à
nouveau pour le provoquer: " Dieu vous vienne en aide! interprète
du palais! "
Il hoche la tête, avec hargne, et s'en va. Cet homme m'a
intrigué. Je me demande s'il s'agit d'un orientaliste ou d'un ancien
officier de Napoléon? A deux pas de là, il est abordé, par un vieux
clochard perpétuellement en faction devant la faculté: " Un ticket
de métro, patron! Un ticket que je revendrai contre un ballon de
rouge. " L'autre continue son chemin, l'ignorant complètement. Le
clochard finit par lui prendre le bras et répète: " Faisons un
marché, patron! Donnez-moi deux francs. "
L'homme dégage son bras: " Je n'ai rien à t'offrir... " Il
presse le pas. Court instant de répit. Le clochard s'accroche de
nouveau à lui: " Une petite pièce, putain! " L'homme s'arrête et
regarde le clochard avec mépris. " File d'ici, vieux rebut! "
marmonne-t-il.
Il serre sa lourde serviette sous le bras et presse le pas sous les
injures du clochard:" Sale petit con! Ordure! J'aurais dû te
cracher à la gueule du premier coup! " Le clochard agrippe
maintenant une jeune fille: " Soyez pas mauvaise! Un ticket de
métro, si vous en avez un ! " La jeune fille a un large sourire mais
continue son chemin. Lui, répète tout en vacillant: " Putain... Le
dernier de tout... C'est le dernier de tout! " et une rage triste plisse
ses traits. Même Michel-Ange n'aurait pu peindre ce magnifique
tableau de misère aussi bien que cet infortuné.
Une étudiante me dit en sautillant COlnme une abeille:
- Des nouvelles importantes?
Elle prend un journal.
- Il y a toujours quelque chose d'important.
Elle me donne cinq francs et je lui rends la monnaie.
22- On ne te voyait plus Catherine.
La demoiselle est surprise:
- Je ne suis pas Catherine!
Catherine est belge. C'est une jeune fille charmante et
gracieuse mais toujours pressée ou occupée comme une abeille qui
butine. C'est la raison pour laquelle j'ai cru que c'était elle. Elles
ne se ressemblent pourtant pas.
Il est bientôt l'heure de la dernière édition. Mouhammad le
Fèsi va venir me relayer d'un moment à l'autre. Il faut que j'aille à
l'église de Saint-Germain-des-Prés. Dans une heure les cérémonies
de mariage ou de baptême seront terminées et il me restera le
travail de remise en ordre. Aujourd'hui, vendredi, est mon jour
habituel de présence. Le samedi également. J'y vais aussi le
dimanche après les prières. Le Rayon Bleu s'approche. J'ai pu la
distinguer de loin. Elle disparaissait et réapparaissait derrière sa
silhouette noire. Je retiens ma respiration un moment, indifférent à
la belle mort qui approche. Je remarque qu'elle me jette de brefs
regards timides qui me déconcertent. J'ai l'habitude de lancer un
compliment quand j'admire une fille. Mais avec elle... Est-elle
l'ange du paradis ou de l'enfer? Son manteau violet, ses yeux
bleus, ses cheveux d'or qui ondoient sur ses épaules, l'étrange
minceur de ses pommettes. Je la regarde, comme un amoureux qui
ne comprend rien à l'amour. En passant, elle me fait un sourire
hésitant, puis presse le pas. Je me prosterne devant elle, et, quand
je me relève, j'aperçois un oiseau mythologique déployant ses ailes
au firmament.
Soudain, je sens la main de Mouhammad le Fèsi sur mon
épaule:
- Où étais-tu?
Illne ramène au tumulte ambiant.
- Je rêve et je lutte!
- La dernière édition est arrivée?
- Gardez la monnaie, me dit quelqu'un qui tire un journal et
s'en va.
Dix centimes. Mouhammad le Fèsi interroge à nouveau:
23- La dernière édition est arrivée 7
- Non.
- Catherine est morte.
- Quoi 7!!!
- Quelqu'un l'a tuée.
- Quelqu'un l'a tuée 7!!!
- qu'elle a aimé jusqu'à la mort.
Le bruit de la voiture du livreur. Nous retournons vers lui. Moi,
terrassé par la surprise, et lui qui descend en vitesse, avec deux
paquets:
- Un oiseau mythologique s'échappe du corps d'une abeille.
C'est le gros titre du journal, lance-t-il sarcastique mais incrédule.
Le livreur se dirige vers la voiture, en ricanant. Mouhammad le
Fèsi croit qu'il s'en va :
- N'oublie pas le troisième paquet...
Puis il se tourne vers moi:
- Quel monde malheureux!
- Je pars, dis-je, traumatisé. A lundi!
- A lundi! ... Ne pense pas trop à Catherine.
- Catherine. ..
- L'abeille amoureuse!
Je rejoins le livreur qui revient avec sa charge. Il me paraît plus
jeune. Il me demande avec un sourire un peu niais: " Tu t'en
vas 7 " Il semble avoir complètement oublié 1'histoire de l'abeille,
comme s'il ne s'agissait que d'un coup médiatique.
- Je pars.
- A lundi! Bonne fin de semaine!
Quand soudain:
- Attention aux piqûres d'abeilles!
Et il éclate de rire.
Je me précipite et le frappe au visage jusqu'au sang.
Je détache mon solex du poteau et m'élance vers le
Champ-deMars, à la recherche de ma mère. Je la retrouve enfin, avec Rémi,
luttant contre les vagues. Les eaux de la Seine regorgent de
cadavres des lys. Après un moment d'hésitation, je me joins à leurs
24efforts tandis que les eaux noient le champ de thym, déferlent sur
les ponts, et envahissent les rues de Paris. Des vagues gigantesques
plus profondes encore que la Tour Eiffel, s'élèvent dans un tumulte
assourdissant. A tel point que nous pouvons apercevoir au-dessus
d'elles, les collines du Mont Carmel qui nous sourient et remuent
la tête en guise d'encouragement. Les habitants de Paris, aidés
d'Astérix et d'Aladin, travaillent à protéger la ville des vagues,
sauvant ainsi ses statues, ses musées et son Arc-de- Triomphe.
Lorsque ma mère est ainsi rassurée sur l'état de la ville qu'elle
chérit autant que Jérusalem sinon plus, elle me dit:
- Tu n'as plus de mission à accomplir. Tu peux maintenant te
rendre chez le Christ persécuté, au défilé de la mariée et chez la
malheureuse Nathalie. Demain, nous célébrerons la fête de la Seine
comme jamais auparavant!
Rémi a disparu dans la cendre de la civilisation moderne ou
peut-être s'est-il noyé sur l'ancienne rive de l'histoire des hommes.
Je m'inquiète pour lui autant que pour mes frères métamorphosés
en chiens désobéissants.
25Chapitre 4.
Ali à l'église... Nous sommes tous en retard
pour réintégrer le royaume.
Les cloches de l'église sonnent avec solennité, pour
m'accueillir comme un roi. J'imagine les coupoles gothiques
s'élevant par-dessus les épaules des ouvriers: de race pure,
rigoureusement triés, au besoin à coups de fouet, aidés dans leur
travail par des peintres impurs, forcés à peindre le portrait
immaculé de la Sainte-Vierge Marie serrant contre elle son enfant
chéri qui s'élèvera sur une croix de noyer meurtrier.
Alors que j'entre par une des portes latérales, le prêtre arrive
en trombe dans la sacristie:
- Débrouillez-vous! Vous tiendrez la place de mon assistant.
Un mariage ne peut se faire sans lui mais il n'est pas encore arrivé
et nous sommes très en retard.
Il semble furieux de ce contretemps... Mes traits se détendent,
je lui réponds calmement:
- Mais je ne connais rien aux cérémonies.
Il empoigne ses habits sacerdotaux qui traînent jusqu'à terre et
les remonte. Le poing sur le nombril, il ressemble à Jules César qui
aurait embrassé le Christianisme. Il me fait peur surtout lorsqu'il
s'approche de moi et m'interroge d'un air étonné: " Vous n'avez
jamais assisté à un mariage? "
Il paraît très nerveux.
- J'y ai bien assisté mais...
- Mais quoi? L'usage veut que j'aie avec moi un assistant.
Je tente alors de me souvenir du premier mariage ayant eu lieu
dans l'église de notre village, du temps de mon enfance. Je dis en
souriant:
- Et que voulez-vous que je fasse?
- Tenez-vous derrière moi, je vous le dirai. Ayez l'œil et ne mecompliquez pas la tâche.
Il me jette un habit pour l'office:
- Dépêchez-vous de mettre ça, et n'oubliez pas de vous couvrir
la tête!
Il m'envoie une calotte.
A la porte, il se retourne et m'implore humblement: " Le
Seigneur nous pardonnera, mon fils. Vous savez, si nous ne le
faisons pas, la caisse de l'église sera vide. Et nous n'avons pas à
demander l'aumône aux riches. " Puis il marmonne les yeux
presque fermés: " Puisse le Seigneur pardonner aux avares! "
Le prêtre commence l'office. Au début, je suis pris de court par
quelques situations cocasses. Je réussis cependant à l'assister,
autant que possible, malgré mon manque de pratique religieuse.
L'église est tellement silencieuse qu'on en frissonne de peur et
l'assistance suit la cérémonie avec recueillement. J'éprouve une
crainte instinctive et un léger vertige mais je ne me trouble pas.
Les lumières jaunes des lampes, les lueurs tremblantes des cierges,
les icônes qui rappellent la Russie des Tsars, les tableaux du Christ
torturé sur des murs sombres, les vieilles chaises de paille, les
statues étouffant leur rire noir. Le souffle de la mort passe sur tout
cela en dépit de la présence éclatante de la mariée en robe blanche
qui sourit de temps en temps: cela me fait réfléchir sur moi-même.
Je ressens des choses claires que je ne pouvais saisir dans la rue.
Quand le prêtre chante, chacun de nous deux porte l'encensoir,
et tandis que nous avançons en tête du cortège nuptial, meurt en
moi, une vision du monde à laquelle je ne prêtais pas attention,
mais que je continuais à subir. D'un seul coup, je suis touché par la
voix qui s'élève. Je me sens transporté, violemment exalté par la
douceur de cette voix. La persécution du Christ n'est finalement
qu'une vision bienveillante. Et maintenant que je l'observe, c'est
une vision toute neuve, qui vient de naître en moi, une vision de
chair et de sang, de l'espèce des mythes pourtant. Malgré ma
tristesse, je me sens heureux. J'espère que tout cela va finir au plus
vite, je ne sais pourquoi: peut-être parce que je veux en conserver
la trace plus longtemps. Ou à cause de l'abeille, incarnée
27par l'âme angélique de Catherine, que je veux enfermer avec nous,
mes frères, moi et ma mère. Cependant, le paradis qui s'étend aux
pieds des" pères" est grand ouvert. J'y aperçois, sur les Rives de
miel et de lait, des enfants aux têtes surmontées de cornes polies,
aux ongles longs, maculés. Les mâles sont dressés, le sexe court
pointé en direction des femelles, regardant jaillir de leur fente un
filet de sang et de sperme, tandis que le prêtre se dresse comme un
diable géant, au sexe proéminent: il frappe avec, il fait vibrer ainsi
le paradis, ou bien, il se saisit de ses cornes pointues, pour ébranler
les pommiers. Aussitôt, des serpents par milliers, étincelants,
s'échappent pour étouffer Eve: alors Adam ricane de plaisir.
Mais voilà qu'Adam tue les serpents puis transporte Eve dans
ses bras, et lui donne une pOlllme qu'il vient de cueillir.
- Mange cette pomme pour que nous soyons maîtres du
monde, Dieu me récompensera pour cette faveur que je t'accorde.
Eve ne l'entend pas ainsi; elle le laisse succomber à la
tentation de ses seins, de son ventre, de son vagin. Il pénètre alors
avec elle le monde délicieux de l'enfer, gardé par des anges
bienveillants, toujours souriants.
Je promène un regard dans les galeries de l'enfer peuplées de
suppliciés juifs et de suppliciés arabes. Leurs souffrances sont
identiques à celles du Christ. J'ai cependant cru percevoir dans
leurs sanglots une vanité proprement diabolique. Pourtant, les
peuples de l'enfer ont 1'habitude de se sacrifier, volontairement, et
de gaieté de cœur. Ils donnent ainsi une grande et inoubliable leçon
aux peuples de ce bas monde, aux simples mortels que nous
sommes. Les suppliciés de l'enfer ne peuvent pas échapper à leur
sort, ils sont surveillés par des ces anges bienveillants vêtus de
jeans et de pull-overs. Puis anges et suppliciés s'en vont tous
manger un hamburger et boire un Coca-Cola dans le fast-food du
coin. L'heure du Jugement dernier a effectivement sonné douze
coups.
L'église une fois vide, je veux la quitter au plus vite. Le prêtre
m'a remercié, en promettant de me donner un supplément de
quelques francs à la fin du mois. En même temps, il me demande
28de lui laisser mon solex pour faire des courses. J'accepte. Je pense
que ma mère projette de le tuer. C'est le côté fanatique en elle qui
la pousse à le faire. Je repousse néanmoins cette idée et décide de
prendre sa défense. Je balaie vivement la nef, range les chaises. Je
suis seul, isolé à jamais dans le présent. L'église cesse d'être une
partie de mon imaginaire, elle devient l'antre d'un crocodile aux
aguets. La nef est froide. J'y sens le poids du vide et mon cœur se
serre à nouveau. D'habitude, j'éteins les cierges. Pas aujourd 'hui.
Je suis comme Joseph aux pieds de Marie. Je file à la sacristie, où
je dépose mes affaires, mets mon manteau et me presse de sortir
pour être libre dans Paris. Une fois dehors, je suis piégé par le
froid, mais j'aime ça. Un homme grelotte me regarde; je le regarde
à mon tour sans dire un mot.
Je traverse le jardin en direction de la place faisant face à
l'église, celle des bouffons et des pédérastes. De loin, j'aperçois
Nathalie, au pied du lampadaire à côté du café" les Deux Magot ".
Dès qu'elle me voit, elle s'avance vers Inoi, souriante. Au même
moment, le prêtre ferme le portail. Je me suis arrêté à quelques pas
d'elle:
- Chérie...
- Tu as tardé, chéri...
- Tu m'as attendu?
- Oui. Depuis que l'heure a commencé à tourner.
De quelle heure parle-t-elle ? Celle du Jugement dernier
possible ou celle du premier Amour impossible?
Je reste là à observer son visage brun qui s'épanouit; un jardin
fleuri en plein hiver. Et ses cheveux noirs qui s'embrase; une nuit
illuminée d'étoiles sombres. Je lui ouvre tout grand les bras. Elle
accourt et m'étreint avec ardeur. Nous nous embrassons tout en
tournoyant.
Brutalement, je me souviens du Rayon Bleu aperçu à la
faculté. C'est comme s'il y avait mille ans de cela. Je l'entoure de
mes bras et nous marchons. Je lui dis en la serrant contre moi:
- Tu as vu la mariée?
Elle hoche la tête, carnIne une enfant prise en faute.
29- Elle t'a plue?
Elle hoche la tête de nouveau comme une gosse coupable.
- C'est de ma faute de ça.
- De ta faute?
- J'aurais voulu assister à la cérémonie, mais.. .
- Ce n'est pas grave. Tu y assisteras la prochaine fois.
- Non, je ne parle pas de ça.
- Tu ne parles pas de ça !
- C'est ma sœur. Lorsqu'elle s'est mariée, je ne pouvais pas
être présente à son mariage.
Elle aussi, elle a des souvenirs dans sa boîte à mémoire. Elle ne
les cache pas pourtant.
- Et le travail?
Elle se fait vieille:
- Je n'en ai pas trouvé.
- Qu'est-ce qu'ils t'ont dit?
- Les usines ferment et personne ne s'intéresse aujourd'hui au
coton. C'est l'ère du tergal, du polyester et du nylon!
J'aperçois des larmes dans ses yeux et n'arrive pas à y croire.
A part cette culpabilité incompréhensive, elle semblait, il y a un
instant, une perle joyeuse qui ignorerait, à jamais, la tristesse.
- Qu'y a-t-il?
Elle attend un peu:
- Les chômeurs se pressaient aux guichets de l'ANPE, ils
criaient mais en vain, ils se bousculaient mais toujours en vain.
- Mais je travaille, moi, de toute façon. Ne suis-je pas un
« super-opprimé» ?
Ses yeux sont toujours embués.
- A partir du mois prochain, on cessera de me payer mes
indemnités de chômage. Ce sera un mois orphelin, unique.
- Mais je te répète que je travaille moi comme une tribu
entière! Ma mère m'a dit de partir: " Va faire des études et
laissenous. " Je me suis contenté d'acheter un dictionnaire et une
encyclopédie. Je les consultais tous les soirs. Je les lisais pour
apprendre ce que je sais à présent. Et le jour où ma mère est
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