Attention fragile !

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Français
102 pages
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Description

Ce recueil raconte des histoires brèves de rencontres- celle d'une malade hospitalisée en psychiatrie avec Kafka, de visiteuses de musée avec des œuvres d'art -, histoires de traversées intranquilles- maladie, précarité -, histoires vécues par des adolescents et des adultes saisis de doutes et de peurs, mais aussi habités d'élans et de confiance. L'écriture d'Annick Bernabéo, soignante de métier, se met au service de ces humains fragiles, leur prêtant présence, capacité de résilience, résistance douce et poétique.

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Informations

Publié par
Date de parution 02 février 2015
Nombre de lectures 29
EAN13 9782336369525
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0067€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Annick Bernabeo
Nouvelles
N :
19/01/15 19:56
Attention : fragile !
Annick Bernabeo
Attention : fragile !
Nouvelles
© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-04378-4 EAN : 9782343043784
C’est sous le signe et dans le mouvement de la rencontre que ce livre s’est écrit. Une malade hospitalisée rencontre Kafka par l’intermédiaire d’une lectrice, dans une boutique obscure, une femme rencontre une forme d’espoir, par la grâce des œuvres d’art, des visiteuses de musées retrouvent des émotions enfouies. Ces histoires brèves narrent aussi des traversées intranquilles: maladie, précarité, déception, vécues par des adolescents et des adultes tourmentés par la peur et le doute, mais aussi capables d’élan et de confiance. L’écriture alerte, parfois grave, parfois joueuse, sensuelle, se met au service de ces humains fragiles, leur prêtant présence, résistance, humour et force de vie.
L’amour, au téléphone
Il l’avait vue arriver de loin. Elle marchait sur le trottoir opposé d’un pas décidé et léger. Elle allait dans la ville comme elle devait aller dans la vie avec une énergie que d’emblée il lui envia. Il courut pour la rattraper en se disant : « je dois la connaître, il faut qu’elle devienne mon amie. » Il l’accosta, le souffle court : « Madame, madame, vous êtes délicieuse. – Oh, merci. – Je vous ai vue si pleine d’énergie, je devais vous parler. – Vous habitez Paris ? demanda-t-elle. – Oui, dans le huitième, je suis peintre, enfin… (Il pensa : elle me prend pour un provincial tombé en émoi devant une Parisienne.) – Je travaille avec des patients psychotiques. – Votre voix, c’est quelque chose. Euh, je ne crois pas être psychotique. » Elle sourit. Elle était sûre de ne pas avoir changé de voix depuis sa naissance. Sa voix avait le même timbre que celui de son premier cri et c’est avec cette voix qu’elle saluerait la vie le jour de sa mort : « Adieu la belle ! – Je m’arrête là, lui signifia-t-elle, pilant devant la porte d’une boutique. – Peut-être nous reverrons-nous. Puis il ajouta avec précipitation : c’est plus prudent que je vous laisse mon portable. »
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Elle sortit un agenda, lui emprunta un stylo et nota les dix chiffres qu’il lui dictait. Il ajouta : « Je m’appelle Paul, Paul Leconvertit. » Elle pensa : « ça ne s’invente pas » et ajouta : « d’accord, je vous appellerai. » Le lendemain, elle sortitLes Fleurs du Mal de sa bibliothèque et y chercha le poème « A une passante ». Elle le lut, le relut et se retint de réciter sur le message : « Un éclair… puis la nuit !- Fugitive beauté Dont le regard m’a fait soudainement renaître, Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard !jamaispeut-être ! Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, O toi que j’eusse aimée, O toi qui le savais !» en se disant que ça n’augurait rien de bon. Intuitivement elle sut qu’en choisissant ce poème, en l’associant à ce début d’histoire, elle faisait montre de lucidité, mais soit elle voulut croire en sa chance, soit elle se persuada qu’elle se trompait ; après tout elle ne s’appelait pas Cassandre ! Elle remarqua qu’à la toute fin de son message : « Bonjour ici Paul Leconvertit, merci de me laisser votre message », il reniflait légèrement et ce détail l’agaça. Elle laissa quelques mots « de la part de la passante de la rue des Petits Champs » ainsi que son numéro de fixe, elle ne possédait pas de portable. Elle ne savait plus si elle en était fière ou marrie, néanmoins elle appréciait de ne pas mimer les gestes des uns et des autres, de rester silencieuse dans les transports, d’attendre ses amis pris dans quelque retard en s’inventant une histoire. Ils commencèrent à s’appeler régulièrement et à se connaître par petites touches, au bout du fil. Bien qu’il lui ait dit que « ne pas avoir de portable l’honorait », elle 8
avait le sentiment que de son côté il ne pouvait pas s’en passer. Leurs conversations étaient émaillées de « J’ai un autre appel, vous pouvez patienter quelques minutes… je vous reprends tout de suite. » Un ami lui avait fait remarquer l’importance capitale que revêtait la possession d’un portable pour des personnes en situation de précarité. Ils pouvaient être joints aisément et maintenaient ainsi un lien social. Elle n’avait lu aucune étude sur l’utilisation du portable, mais elle imaginait combien il représentait la permanence de liens, la présence d’un réseau de connaissances disponibles et réceptives, tout ce dont elle se méfiait et se protégeait. Il l’appelait au sortir d’une nuit rendue compacte par la bière et quelques gorgées de rosé. Elle s’enquérait un peu bêtement : « ça va ? » Elle revenait du jardin. Son corps musclé avait accompli ses séries de mouvements lents et gracieux ; elle avait respiré, regardé les roses, bu à la pompe où les pigeons s’ébrouaient. Puis de son pas énergique, elle avait traversé les rues ombreuses près de la place pour retrouver la fraîcheur de sa cour et de son intérieur. Toujours il lui disait qu’il allait la rejoindre, que lorsque le répondeur se mettait en marche, il savait qu’elle se trouvait dans les allées élégantes qui longeaient les arcades. Tant elle aimait l’idée qu’on puisse la rejoindre, lui faire la surprise d’être là à la sortie de son travail, à l’arrivée d’un train, qu’elle l’espérait et le croyait. De ce premier voyage où elle quitta sans possibilité de retour sa terre natale et celle de son père, où personne ne les attendait, ni sa mère ni elle, dans l’aéroport hostile en plein cœur de la nuit, où toutes racines arrachées, la vie devait retrouver un terreau pour germer de nouveau, sans doute gardait-elle une 9