Au chevet de l'Afrique des éléphants

-

Livres
315 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Officier de l'armée de l'air du territoire de Gala Land, le colonel Dupont Lagrange est envoyé en Afrique des éléphants comme instructeur recommandé. Très vite, il est surpris de constater que la réalité sur le terrain est différente de tout ce au'il avait appris sur l'Afrique...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 59
EAN13 9782296801981
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0166€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

























Au chevet de l’Afrique des éléphants

Écrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen

Dernières parutions


Jeanne-Louise DJANGA,Le gâteau au foufou, 2010.
Dina MAHOUNGOU,Agonies en Françafrique, 2010.
Elise Nathalie NYEMB,La fille du paysan, 2010.
Moussa RAMDE,Un enfant sous les armes et autres nouvelles, 2010.
Raymond EPOTÉ,Le songe du fou, 2010.
Jean René Ovono Mendame,La légende d’Ébamba, 2010.
Bernard N'KALOULOU,La Ronde des polygames, 2010.
Réjean CÔTE,La réconciliation des mondes, A la source du Nil, 2010.
Thomas TCHATCHOUA,Voyage au pays de l'horreur,2010.
Eric-Christian MOTA,Une Afrique entre parenthèses. L'impasse Saint-Bernard
(théâtre), 2010.
Mamady KOULIBALY,Mystère Sankolo, 2010.
Maxime YANTEKWA,Survivre avec des bourreaux, 2010.
Aboubacar Eros SISSOKO,Moriba-Yassa. Une incroyable histoire d'amour,
2010.
Naïma BOUDA et Eric ROZET,Impressions et paroles d'Afriques. Le regard
des Africains sur leur diaspora, 2010.
Félix GNAYORO GRAH,Une main divine sur mon épaule, 2010.
Philippe HEMERY,Cinquante ans d'amour de l'Afrique (1955-2005), 2010.
Narcisse Tiburce ATSAIN,Le triomphe des sans voix, 2010.
Hygin Didace AMBOULOU,Nostalgite. Roman, 2010.
Mame Pierre KAMARA,Le festival des humeurs, 2010.
Alex ONDO ELLA,Hawa... ou l'Afrique au quotidien, 2010.
Arthur SCAMARI,Chroniques d’un pays improbable, 2010.
Gilbert GBESSAYA,Voyage dans la société de Bougeotte,2010.
Gaston LOTITO,Ciels brûlants. Sahel – 1985, 2010.
Marouf Moudachirou,Une si éprouvante marche. Récit, 2010.
Appolinaire ONANA AMBASSA,Les exilés de Miang-Bitola, 2010.
Juliana DIALLO,Entrée dans la tribu, 2010.
Abdoul Goudoussi DIALLO,Un Africain en Corée du Nord, 2010.
Gabriel NGANGA NSEKA, Douna LOUP,Mopaya. Récit d'une traversée du
Congo à la Suisse, 2010.
Ilunga MVIDIA,Chants de libération. Poèmes, 2010.
Anne PIETTE,La septième vague, 2010.































Pierre LACROIX







Au chevet de l’Afrique des éléphants


Fable




































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54265-5
EAN : 9782296542655

À toutes les générations qui ne connaîtront jamais d’adultes collectivement
responsables de l’avenir de leur jeunesse.

Avant-propos

Monsieur Dupont LAGRANGE est un homme en fin de vie. Durant sa vie
active, il était plutôt chauviniste. Il est né blanc. Il a grandi dans le royaume du
coq chantant, qu’il n’a pas quitté, depuis sa naissance jusqu’au grade de colonel
d’armée.
Le royaume du coq chantant est situé en Gala Land. Gala Land est un vaste
territoire de plus de quarante-huit millions six cent mille kilomètres carrés, avec
une population de plus d’un milliard d’âmes regroupées en trente-cinq
royaumes. Les habitants de Gala Land sont des «galalandais ».Ils parlent le
« galalandais ».
Le galalandais est la langue de référence universelle. Les Galalandais sont
les seuls assermentés à pouvoir donner un nom à tous les lieux, à tous les
vivants et à toutes les matières. Tout ce qui n’a pas encore été nommé par un
Galalandais n’existe pas. Toute portion de terre encore inconnue des galalandais
n’existe pas ! Et, lorsqu’un Galalandais y met le pied, elle devient sa propriété.
Les rois du territoire de Gala Land ont toujours été des guerriers et des
bâtisseurs. Dans le passé, ils avaient engagé plusieurs guerres: entre eux, à
l’intérieur du territoire de Gala Land, à l’extérieur, dans les territoires conquis,
ou encore pour en conquérir d’autres. Ces guerres s’accompagnaient
d’importantes découvertes scientifiques et militaires.
Les victoires se soldaient toujours par le pillage, la destruction intellectuelle,
la soumission des populations et l’occupation des territoires des armées
vaincues.

Les multiples victoires des rois de Gala Land avaient laissé un sentiment
d’invulnérabilité et de supériorité aux Galalandais.
Les premiers Galalandais étaient de grands travailleurs. Ils avaient
développé le commerce intercontinental et avaient conçu de grands projets de
construction et d’aménagement du territoire.
Les Galalandais avaient un «dieu » qu’ils vénéraient beaucoup, mais ils ne
croyaient en aucun phénomène métaphysique. Leurs ancêtres étaient convaincus
qu’ils étaient les seuls à détenir la vérité et la raison, à avoir une âme et à ne
vénérer que le bon «dieu ».En dehors de leurs cultes, ils considéraient que
toutes les autres formes de religion étaient sataniques.

Monsieur Dupont LAGRANGE avait entamé sa longue carrière dans le
Département de la coopération et des opérations extérieures. Un département à

9

très gros budget qui était en permanence arrosé de fonds par le Ministère du roi
à la défense, celui des Affaires étrangères et le Secrétariat personnel du roi.

Monsieur LAGRANGE est un homme intelligent: un ancien pilote de
chasse devenu instructeur, puis coopérant militaire, avant de devenir conseiller
politique, détaché auprès du Président EDGINGA.
Le président EDGINGA, un général, ami et camarade de promotion de
monsieur LAGRANGE, naturellement devenu président de la République de
son pays, Crocodile Land, en Afrique des éléphants. Il ne pouvait pas échapper
au destin de tous les hauts gradés des pays en voie de développement !
La carrière du colonel LAGRANGE l’avait conduit dans tous les coins du
globe, en missions de service ou sur invitation des amis et collègues, des chefs
d’État ou des hauts fonctionnaires, désireux de se réconforter ou de le consulter
pour sa sagesse et pour ses compétences.
La prise de conscience sur sa propre patrie et sur sa personne même, avait
commencé le jour où il avait été affecté comme instructeur recommandé dans
un centre d’entraînement de para d’élite à Croco City en Afrique des éléphants.
Il y avait côtoyé des femmes et des hommes de peau noire, les dirigeants
comme les dirigés, des populations joyeuses dans l’opulence comme celles qui
vivaient dans une misère extrême.
Il faisait la fête avec eux, mais aussi avec des coopérants qui vivaient de la
dette et l’aide au développement, qu’ils incarnaient bien. Ils étaient en
permanence dans une ambiance de fête et de vacances. Sa compréhension du
continent noir, du tiers-monde et du territoire de Gala Land avait été parachevée
par la connaissance d’Armande.

Armande était une jeune fille intelligente, dévouée et responsable comme le
colonel LAGRANGE. Elle était obsédée par la lutte contre la misère. Elle
voulait initier les populations d’Afrique aux meilleures pratiques et techniques
agricoles et vétérinaires telles qu’elles étaient utilisées sur le territoire de Gala
Land.
Cependant, elle avait fini par devenir la cible des coopérants et des
représentants des firmes galalandaises dont ils défendaient tous les intérêts. Ceci
parce qu’elle refusait de participer aux faits et gestes de maintien de la faim et
de la dépendance comme ces derniers. Elle était trop honnête pour jouer au jeu
de la simulation de l’aide au développement, mais aussi trop naïve pour
comprendre les enjeux socio-économiques, géostratégiques et politiques des
différentes formes de vente, de donation, de prêts et d’aides au développement.

Tout au long de sa carrière, le devoir d’obéissance et de réserve du colonel
LAGRANGE l’avait réduit au silence. Il passait des nuits à parler avec la
misère et passait des journées à voir la couleur et la race de la faim et de la
famine. Mais il ne pouvait pas parler.

10

Pourtant, il connaissait la source et la nature de l’opulence, partout où elle se
trouvait dans le monde. Il connaissait la frontière qui séparait la misère et
l’opulence. Il savait distinguer la joie de vivre, l’inconscience, l’arrogance, les
ravages de l’ignorance et les dégâts de l’opulence et de la cupidité.
Il vivait dans les meilleurs palaces du globe. Il s’asseyait à la même table
que les rois, les chefs d’État et des gouvernements du territoire de Gala Land et
de leurs conseillers. Il était l’hôte et l’ambassadeur des prestigieux chefs d’État
africains et de leurs cours, auprès de leurs homologues galalandais.
Monsieur LAGRANGE siégeait comme négociateur dans le camp des
demandeurs et celui des fournisseurs. Il conduisait beaucoup de travaux de
négociation d’aides au développement comme on les appelait là-bas, ou de
marchés pour des entreprises et des banques, comme on les appelait dans le
territoire de Gala Land. Jamais un caméléon n’avait changé de couleur autant de
fois qu'il avait changé de casquette.
Lorsqu’il débarquait en Gala Land, il était attendu par une meute de chefs
d’entreprises et de responsables politiques, soucieux de connaître l’état du
marché du tiers-monde, ainsi que des nouvelles du nombre de contrats
effectivement signés. Pareil lorsqu’il débarquait dans le tiers-monde.
Son arrivée dans le tiers-monde était attendue comme celle d’un messie. Les
responsables politiques, les représentants des ONG et de diverses associations,
accouraient à sa rencontre pour écouter la Bonne Nouvelle. Ils avaient hâte
d’avoir des nouvelles concernant l’obtention d’aides et d’autres financements
que Gala Land leur octroyait sous forme de prêts ou de donations à leurs pays.
Lorsqu’il voyageait, ses valises étaient pleines de dossiers, d’œuvres d’art,
de pierres précieuses, de bijoux et de billets verts pour amadouer et remercier
les donateurs et les décideurs galalandais.
Il trouvait le ballet très artificiel, mais il l’acceptait comme tel. «Un soldat
reste toujours un soldat», se disait-il pour encaisser les coups. Pour lui, la
réserve n’était pas qu’une obligation, c’était un devoir. Il n’en parlait pas
publiquement, mais il ne ménageait aucun effort pour explorer et comprendre
les raisons de la malice ou de la naïveté qui caractérisaient les citoyens du
tiersmonde comme ceux de Gala Land.

Monsieur LAGRANGE avait appris à faire cohabiter, dans son gros cœur,
l’estime et le mépris, le cynisme et la naïveté: une qualité qui était
indispensable pour toute personne qui acceptait de servir de messager entre
« l’eldorado » et « l’enfer ».
Dans la maison de retraite où il vit actuellement, monsieur LAGRANGE
souffre de voir comment les gamins d'hier, devenus de grands décideurs,
deviennent progressivement des «voyants-aveugles »qui tiennent des propos
stériles en matière de développement tout en s'engraissant comme leurs
prédécesseurs qu'il avait en vain essayé de faire changer de comportement.

11

Il veut vivre longtemps pour leur transmettre sa sagesse qu’il ne veut pas
emporter dans sa tombe. Il regrette de n’avoir pas parlé suffisamment plus tôt. Il
pensait avoir le temps devant lui, avant de se rendre compte qu’il était déjà trop
tard. Il ne cesse de répéter « qu’observer et laisser faire un meurtrier équivaut à
l’aider, voire à commettre le meurtre soi-même ».
Il veut partir tôt pour échapper à la torture lucrative que subissent les vieux,
qui sont devenus la marchandise la plus convoitée de notre société.
Avant de s’engager en politique, comme conseiller du Président EDGINGA,
il n’avait pas encore compris la mécanique classique que les « moins pauvres »
galalandais utilisent pour pousser et maintenir les populations des pays en
développement dans la misère et dans la dépendance.
Il était loin de réaliser que «les moins riches » de son propre pays vivaient
aussi dans un état de dépendance et de soumission à la domination, au mépris, à
la manipulation, à l’intoxication permanente, à l’empoisonnement, au pillage et
à l’exploitation, entretenus par des oligarques qui, eux, baignaient dans
l’opulence, sans se soucier de rien.
Il ne pouvait pas imaginer un seul instant que le système d’aide et de
coopération entre le Nord et le Sud faisait plus de mal que de bien, aussi bien
dans les pays de départ, que dans les pays de destination des fonds.
Ce n’était que trop tard qu’il avait réalisé que, grâce à la corruption et au
détournement, ces aides entretenaient et enrichissaient les potentats du pouvoir
dans le tiers-monde et que grâce au travail sous-rémunéré, aux
rétrocommissions et au pillage des matières premières, le tiers-monde
entretenait les « moins pauvres » et les oligarques de Gala Land.
Par ces mécanismes, «les dirigeants du tiers-monde s’enrichissaient sur le
dos des contribuables galalandais et les dirigeants de Gala Land s’enrichissaient
au détriment des pauvres du tiers-monde ».

Monsieur LAGRANGE sait que la situation est allée tellement loin qu’elle
ne peut pas durer. Il veut prévenir ses enfants et leurs copains par tous les
moyens à sa disposition. Il se heurte cependant à l’épaisseur des murs érigés par
des princes véreux et des argentiers cupides comme cela n’a jamais été.

Y parviendra-t-il ?

12

Sommaire

Avant-propos ..............................................................................................9

L’humanitaire autrement ..........................................................................15

Au royaume du roi Léopard .....................................................................25

Le bal des maux........................................................................................47

Le marché de la vieillesse.........................................................................59

La vieillesse est une affaire comme les autres..........................................77

Les derniers jours d’un homme riche .......................................................81

Profession : Conseiller duPrésident de la République..........................123

Le choix d’une maison de retraite ..........................................................137

Dix août deux mille trois, Villa de la Crête............................................139

Sept septembre deux mille trois, Villa de la Crête .................................145

La foire aux spécialistes .........................................................................149

Le débat des anges..................................................................................181

La « crise » : le mot magique .................................................................193

QI élevé = Fils de ministre .....................................................................225

Le retour d’Armande « réfugiée dans son propre pays » .......................253

Des parachutes dorés pour tous..............................................................275

Paradis fiscaux ou caches des princes-héritiers......................................299

Les princes se goinfrent et les sujets s’endettent....................................305

13

L’humanitaire autrement

Armande était une jeune fille de la campagne, née de parents
agriculteurséleveurs. Elle avait grandi dans une petite bourgade du nom de Villeriche dans
le Royaume du coq chantant, en Gala Land.

Elle travaillait beaucoup, comme ses parents, et leur rendement était très
élevé. Jamais elle ne s’était imaginée que quelque part sur cette luxuriante
planète, quelqu’un pouvait passer la nuit sans manger à sa faim. La vocation de
servir dans l’humanitaire avait été déclenchée par la sécheresse qui avait frappé
l’Éthiopie et le Soudan dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Avant, elle
s’était destinée à devenir vétérinaire, et elle se cultivait beaucoup dans le
domaine des sciences agricoles comme le patrimoine familial l’exigeait. Dans
certaines matières, ses connaissances dépassaient même le niveau «ingénieur
agricole ». Et, rien d’étonnant à cela. Elle était tombée dedans comme on aimait
le dire en politique ou au cinéma.
Elle fut l’une des rares ressortissantes de Gala Land à entamer la carrière
humanitaire en sachant ce qu’elle allait faire. Elle débordait d’intelligence, de
générosité et de respect.

Avant que monsieur LAGRANGE (LAG) ne comprenne lui-même le
fonctionnement de l’homme de l’Afrique des éléphants, il rendait souvent visite
à Armande (ARM), pour lui demander son avis sur certaines situations
conflictuelles, qui ne manquaient pas. Elle le rassurait et l’aidait à comprendre
le territoire, mieux que ne l’aurait fait n’importe quel ambassadeur. Monsieur
LAGRANGE l’avait rencontrée pour la première fois à l’occasion des
opérations militaires dans la forêt dense. Il ne s’attendait pas à rencontrer un
galalandais dans ce coin. Mais cette rencontre avait bouleversé sa vie.

C’était à travers leurs discussions que sa perception du monde qui l’entourait
avait changé, mieux qu’un aveugle de naissance qui retrouverait brusquement la
vue. En voici quelques extraits.

LAG -- Comment as-tu atterri ici ?
ARM -- C’était à la fin de mes études que j’avais été bouleversée par l’appel
à l’aide de la chanson «we are the worldJackson, et» composée par Michael
chantée par toutes les stars du moment. Je l’avais fait traduire par un
professionnel pour m’assurer si vraiment il s’agissait d’un appel à l’aide. Je ne
comprenais pas comment des individus ayant des terres, et dotés de deux bras,
de deux jambes et d’un cerveau normal pouvaient manquer de nourriture. Je
n’en revenais pas.
LAG -- J’aime bien cette chanson. Elle a fait le bonheur de tous les fêtards
de ma génération. Qu’a-t-elle de choquant ?

15

ARM -- La chanson est très belle. Les artistes ont une drôle de façon propre
à eux qui leur permet de parler de l’horreur sans faire peur. Cependant, en
faisant un effort d’aller au-delà de la mélodie, on se rend compte que cette
chanson parle de quelque chose d’inavouable.
Tout avait été déclenché par des squelettes d’Éthiopiens qui faisaient le tour
du monde sur des écrans de télévision et dans les journaux. C’était la raison
pour laquelle j’avais décidé de me rendre sur le terrain et de m'assurer de
l'authenticité de cette information, et enfin d'apprendre à ces « pauvres gens » ce
qu’il fallait pour faire pousser les plantes et élever du bétail. Je savais ce que je
disais. Chez moi comme partout dans le territoire de Gala Land, il était souvent
demandé aux agriculteurs de laisser une partie de leurs exploitations en jachère,
pour limiter la surproduction, et ainsi éviter la baisse des prix des denrées
alimentaires. Ils avaient beaucoup plus peur de la bonne moisson que de la
mauvaise. Ils craignaient plus les bonnes conditions météorologiques que la
sécheresse en hiver ou la neige en plein été.
Ils adoraient les intempéries parce que c’était une aubaine de voir sa zone
déclarée «catastrophe naturelle». Dans cette situation, des aides et des
financements affluaient de partout. Alors qu’en cas de météo clémente, ils ne
savaient quoi faire du surplus de production. Toutes les denrées alimentaires
devenaient moins chères: une situation non souhaitable dans une société
entièrement « marchandisée » et monétisée.
Ils préféraient toujours la pénurie à l’abondance, même si les rayons des
magasins ne contenaient que du sel, du mauvais gras, du sucre et de l’eau.
Parfois, le roi finançait la destruction des récoltes pour provoquer la raréfaction
artificielle des denrées alimentaires, et ainsi en protéger le cours sur le marché.
Il n’était pas rare que des milliers de litres de lait soient déversés dans les
égouts, que des récoltes entières soient jetées à la mer pour les mêmes raisons.
À l’époque, même des troupeaux entiers étaient décimés. Toujours pour
soutenir le cours de la viande.
Pour nous, galalandais, ces pratiques étaient devenues normales. C’était
plutôt le contraire qui aurait été étonnant.
Avant que je ne prenne connaissance de l’actualité sur la famine qui frappait
l’Éthiopie et le Soudan, jamais je ne pouvais imaginer que sur ce globe, il y
avait des zones qui ne vivaient pas la même chose que nous. Je ne pouvais pas
imaginer qu’il y avait des enfants qui mourraient parce qu’ils n’avaient pas à
manger !C’était pour cette raison que j’avais choisi de m’engager dans
l’humanitaire. Cependant, je ne savais pas ce qui m’attendait.
À l’époque, j’avais eu du mal à trouver preneur. Aucune ONG ni association
ne voulait de moi et je n’avais aucun contact, ni soutien nécessaire, afin de
pouvoir sortir officiellement du royaume, comme «coopérante »ou employée
de toute autre agence royale à l’étranger.

16

Je recevais une seule et unique réponse : « Vous n’avez aucune qualification
pouvant nous permettre de vous engager. Vous n’êtes ni médecin, ni infirmière.
Tout au moins, faites une formation d’aide-soignante et nous vous trouverons
une destination tout de suite ».
Les portes se refermaient sous mon nez les unes après les autres avec du
mépris en plus lorsque je sortais mon doctorat en zootechnie, une discipline
vétérinaire qui apprenait aux étudiants comment améliorer la reproduction et le
rendement du bétail.
Les plus gentils me donnaient des adresses d’entreprises qui pouvaient
m’embaucher avec des conditions très intéressantes dans les royaumes du coq
chantant, des rapaces, de l’émeu, de la femme aux lions, du castor, du kaponga
ou partout ailleurs dans le territoire de Gala Land. Personne ne me disait que je
pouvais être utile dans le tiers-monde et encore moins dans un pays frappé par
la famine comme c’était le cas pour l’Éthiopie.
Écœurée de me voir ainsi disqualifiée, inférieure à une aide-soignante devant
un problème de famine qui ne pouvait être résolu que par l’amélioration de la
production alimentaire, je n’arrivais pas à dormir. J’en étais arrivée à demander
de l’aide à mes parents qui me dissuadèrent de m’aventurer dans la
brousse — l’Afrique — sans un cadre de protection et d'assurance
officielles.
C’était ainsi que j’avais décidé de préparer discrètement le certificat
d’aidesoignante, de me faire embaucher comme telle et de partir.
L’année de préparation du certificat d’aide-soignante m’avait paru durer une
éternité. Toute l’année, j’avais fait le tour de tous les établissements sanitaires
du royaume. À aucun moment, je n’avais entendu parler de méthodes culturales
ou d’élevage. Même, les enseignements en rapport avec la nutrition humaine me
paraissaient inappropriés. On nous parlait de la composition des menus, mais
pas de la recette nécessaire pour faire face à la situation de famine telle qu’elle
était décrite dans la chanson, avec des images de squelettes qui tournaient
toujours en boucle, dans mon subconscient.Je n'arrivais plus à dormir
profondément.
Je me demandais toujours si c’était moi qui me trompais en disant que cette
famine était due à la pénurie des denrées alimentaires et que la seule solution
était l’augmentation de la production alimentaire. Et que donc, ceux qui
refusaient de me recruter étaient d’une telle incompétence qu’ils ne pouvaient
pas comprendre un problème aussi simple.
C’était cette volonté de vérifier si la famine était due à l’ignorance des
fondamentaux de la nutrition ou à la pénurie de la nourriture qui m’avait donné
le courage de faire brillamment la formation d’aide-soignante, de reprendre le
tour des ONG, et enfin, m’envoler pour l’Éthiopie. Et effectivement, une fois
que j'avais le certificat d’aide-soignante en main, je n’avais que l’embarras de
choix.

17

Cependant, la famine d’Éthiopie n’était plus à la mode. C’était plutôt Ebola :
une fièvre hémorragique foudroyante, transmise par un virus commun à
l’homme et aux singes. Elle sévissait dans un village situé à une dizaine de
kilomètres d’ici. C’était ainsi que j’avais été envoyée dans ce dispensaire dont
le rayon d’action couvrait plus de trente kilomètres à la ronde.
LAG -- Quelles étaient tes premières impressions à l’arrivée ?
ARM – À première vue, je me croyais dans un monde à part. Sur une autre
planète. Je ne comprenais pas comment toutes les maisons pouvaient avoir des
toits et des murs en paille, sans électricité, sans eau courante et sans
réfrigérateurs. C'était la première fois que je voyais un territoire peuplé
exclusivement de noirs et sans aucune route. Je ne pensais pas y rester même
une seule semaine. Je croyais que j’allais mourir de solitude.
LAG -- Et après ?
ARM -- Àmon arrivée, des chevaliers de la femme aux lions m’avaient
accueillie. Ils étaient déjà en contact avec le milieu et leur présence m’avait
rassurée. Mais, ils étaient partis peu après mon arrivée. C’était à leur départ que
j’avais réalisé que j’avais eu une grosse frayeur pour rien. Il n’était pas difficile
de s’accommoder à la vie du village.
Les habitants étaient tous très accueillants et très respectueux envers moi,
comme ils l’étaient d'ailleurs entre eux-mêmes. Ce comportement m’avait
permis de comprendre et de tomber amoureuse de cette vie ancestrale. Il y avait
des singes, des antilopes, des lions, des éléphants, des girafes, et des troupeaux
d’autres animaux qui vivaient dans leur milieu naturel aux côtés des hommes. Je
n’en revenais pas.
J’en étais arrivée à penser que les galalandais qui décrivaient le paradis
comme étant un endroit où les bêtes et les hommes vivaient en harmonie ne
décrivaient pas une révélation ou une prophétie. Il s’agissait plutôt des résidus
de mémoire sur la vie antérieure de nos ancêtres, lorsque nous n’avions pas
encore dévoré notre environnement. Ces écrits confortent plutôt les thèses qui
disent que « le paradis est derrière nous ».
LAG -- Moi aussi, c’était à cela que j’avais pensé. Lorsque j’avais vu qu’il
était possible de passer la nuit dans une forêt dense, à même le sol, sous une
tente et ne pas se faire dévorer par des bêtes. On dirait que chacun connaît son
territoire. Les animaux sauvages savent qu’ils ne doivent pas s’approcher du feu
et « l’homme harmonieux » sait qu’il ne doit pas les embêter. C’est tout.
L’Afrique des éléphants peut être comparée à un grand zoo, dans lequel les
soigneurs vivent avec leurs protégés, avec lesquels ils s’associent pour protéger
leur milieu de vie.
Je suis venu dans cette région pour des exercices de survie, mais aussi pour
le tourisme. Je suis attaché militaire à Croco City, où je travaille avec un ami
qui m’a envoyé pour que je puisse découvrir l’Afrique des éléphants. Je suis
émerveillé de ce que je vois chaque fois que je sors des zones urbaines.

18

L’an dernier, nous avons visité les parcs de Serengeti et de Ngorongoro en
Tanganyika. Une merveille! Ce que nous appelons «prédateurs
inconditionnels » enGala Land, comme les lions, les léopards, les hyènes, les
loups, etc., là-bas, ils vivent dans le même milieu que des herbivores, leurs
proies.

Nous avons vécu avec eux tout le mois des vacances que nous avions.
C’était fantastique. Contrairement à ce qu’on nous a toujours dit, les lois de la
nature sont plus complexes qu’elles ne le paraissent. «Dans la nature, tout le
monde a peur de tout le monde, et tout le monde respecte tout le monde ». Il n'y
a pas d'arme à feu ni d’armée pour donner l'avantage à des impotents qui ne
savent même pas bouger leur corps. Les lions ne s’attaquent qu’aux buffles
malades, vieux ou encore trop jeunes et laissés sans surveillance. Ils ne
remplissent que la fonction de corbillards ! Ils ne tuent pas pour le plaisir, mais
uniquement par nécessité, et lorsqu’ils ont faim. Le reste du temps, ils se
cachent et se reposent, tout en assurant la protection de leurs petits. Pour eux, la
chasse est une opération dangereuse, dans laquelle le prédateur risque toujours
sa vie. Elle n’est jamais une « party » de sport ou de plaisir. La nature n’est pas
une jungle. Aucune espèce n’a le droit ni le pouvoir d’en abuser d’autres. Même
les plantes abusées se mettent à fabriquer des poisons capables d’éloigner ou de
tuer les gloutons qui broutent sans conscience ni modération. Ou encore à
fabriquer des épines pour protéger leurs feuilles.
ARM -- C’estexactement ce qui se passe aussi dans ce village. Ebola, le
virus qui m’a donné l’opportunité d’intégrer l’humanitaire (sic) est à la fois
pathogène pour l’homme et pour certains singes. Surement que ceux qui
s’étaient contaminés en premier l’avaient été à l’occasion d’un festin interdit par
les traditions. Normalement, il arrive que les villageois capturent des animaux
sauvages pour les manger. Mais ce qui me surprend, c’est la façon dont ils se
respectent les uns les autres. Par leur importance, leur âge, leur espèce, leur état
de santé ou leur gravidité, certains animaux, certains arbres voire certaines
forêts sont si respectés qu’ils sont associés à des divinités claniques. Il n’est pas
rare de voir éclore des conflits secondaires à l’abattage d’un arbre, la
transgression d’une zone sacrée, ou encore la capture d’un animal associé à un
clan comme totem ou divinité.
Pour les villageois, la nature est un immense garde-manger. Mais cela ne les
empêche pas de travailler, de pratiquer l’élevage, et de ne se servir dans la forêt
qu’en cas de besoin et en respectant certains codes. « Tout ce qui est comestible
n’est pas toujours bon à manger». «Le poisson qui a des œufs ne se mange
pas ». Ils ne sont pas comme nous autres Galalandais. Grâce à la science, nous
n’avons plus d’interdits et nous sommes capables de tout faire à l’excès.
Ainsi, lorsqu’ils ont besoin de manger du poisson, et la difficulté aidant, ils
ne pêchent que le strict nécessaire pour la journée. Mais, s’il s’agissait de

19

galalandais, ils ne s’arrêteraient qu’après avoir épuisé toutes les réserves de la
rivière ou de la mer, quitte à mourir de faim le jour où il n’y en aurait plus.
Pourtant, les galalandais connaissent mieux les principes et les mécanismes
de la reproduction des poissons. Ils se disent prévoyants, ils pensent léguer leurs
métiers à leurs enfants, mais ils oublient que pour être pêcheur, il faut
évidemment avoir un bon bateau de pêche, mais aussi il faut des eaux
poissonneuses. Ils savent aussi que la pêche agressive est l’ennemi numéro un
de la reproduction des poissons. Mais, ils ne s'empêchent pas de racler les fonds
marins pour pêcher plus. Tous les jours. Encore et encore, plus que les
consommateurs n'en demandent. Une situation qui conduit ces derniers à vivre
dans une illusion d’opulence, alors qu’ils sont en train de gaspiller et détruire ce
qui devrait servir et nourrir leurs petits enfants.
LAG -- Pendant les vacances que j’avais passées dans le parc, j’avais pu
assister à une autre scène qui m’avait laissé perplexe. Le parc de Serengeti est à
cheval entre le Tanganyika et le Kenya. Pendant la saison sèche, les gnous
migrent vers le Kenya et reviennent avec la saison des pluies. Avec mon ami,
nous avions choisi de rester près d’une rivière où nous avions l’occasion de voir
tous les animaux qui venaient étancher leur soif, tout au long de la journée.
C’était aussi le moment de ladite migration.
Comme des soldats en guerre, les gnous migrants se déplacent en grands
troupeaux et avancent les uns après les autres. Pour traverser la rivière, ils
suivent le « meneur éclaireur » qui se trouve en tête. Seulement, voilà, l’endroit
que le meneur avait choisi pour traverser la rivière n’était pas praticable. La
berge de l’autre côté était faite d’une roche raide et glissante. Ainsi, ils avaient
été plusieurs dizaines à se noyer. L’endroit même regorgeait d’hippopotames et
de crocodiles. Ces derniers en profitaient pour festoyer. Mais c’était trop beau
pour se terminer en beauté. Il y avait beaucoup trop de cadavres dans l’eau et
pendant plusieurs jours.
Alors qu’à la ronde, l’air devenait irrespirable à cause des cadavres en
putréfaction, les hippopotames et les crocodiles s’étaient mis ensemble pour
dégager les cadavres immergés. Malgré leur méfiance réciproque, ils sont
capables de se mettre ensemble pour comprendre et écarter un danger qui les
menace. Ils ont donc la notion de bon sens, de coopération et d’hygiène que
nous avions jugés plus avancée que celle des humains. En effet, nous nous
sommes rendu compte que, au moment où nous étions en train de jeter des
boîtes de conserve et des sacs en plastique autour de nous, les crocodiles et les
hippopotames faisaient le ménage. Ils évacuaient les déchets de leur milieu de
vie. Imagine-toi que nous avons eu l’impression d’être surveillés, alors que nous
ne nous trouvions qu’au milieu des arbres et des animaux !
ARM -- Dansce village, les gens vivent au ralenti. Ils mènent une vie
agréable. Ils sont comme des oiseaux. Ils vivent sans beaucoup de réserves et
sans beaucoup d’attaches sur leurs parcelles. C’est peut-être mieux que de
constituer des réserves démesurées pour les détruire après. Ils économisent leur

20

énergie. Ils en profitent pour soigner leur vie sociale. Ils ne manquent pas
d’occasion pour se regrouper, dans le malheur comme dans le bonheur, se
féliciter ou se réconforter les uns et les autres. Et éventuellement, rappeler à
l’ordre les contrevenants aux codes sociaux, ou châtier les criminels
irrécupérables.
LAG -- N’est-ce pas à cause de cette vie sans lendemain qu’il y a eu la
famine en Éthiopie ?
ARM -- Situ veux aller loin avec un étranger, évite-toi de tirer des
conclusions hâtives. J’envisage même de me rendre en Éthiopie. C’est à cette
seule et unique condition que je pourrais comprendre ce qui se passe réellement.
Peut-être qu’il existe deux «Afriques » :l’Afrique désertique et l’Afrique
paradisiaque.
Si mes connaissances en géographie sont à jour, il n’y a pas de méditerranée
entre les deux. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de route ou de chemin de fer
qui puisse permettre la circulation des denrées alimentaires sur tout le
continent ?
Dans cette région, les gens mangent à leur faim sans devoir travailler
beaucoup. Il y a de la nourriture partout. Il pleut presque tous les jours et il y a
du soleil toute l’année. Avec un peu d’effort et de raisonnement, il est même
possible d’y produire assez de nourriture pour nourrir sainement toute la
planète.
LAG -- Et alors, pourquoi restes-tu avec ces villageois ? Ils n’ont pas besoin
de ton aide !
ARM -- Cen’est pas pour aider ni pour combler un besoin quelconque de
leur part que j’ai décidé de rester avec eux. Au contraire ! C’est d’abord pour en
profiter moi-même. Puis, si besoin en est, leur apprendre comment ils peuvent
mieux vivre sans devoir détruire la forêt ou succomber à des épidémies comme
ce fut le cas d’Ebola. Rien ne les empêche de s’assurer d’une sécurité
alimentaire par l’amélioration de leurs méthodes d’élevage et de leurs pratiques
agricoles. Ainsi, le simple recours à l’irrigation peut supprimer la quasi-totalité
des pénuries liées aux rares caprices de la météo qu’ils connaissent.
L’enclavement géographique est le seul problème lancinant pour tout
galalandais qui chercherait à s’établir ici. Il n’y a aucune route praticable qui
relie le village aux zones densément peuplées, mais je n’ai pas envie de créer ce
besoin. Nous sommes mieux comme ça. Nous n'avons besoin que d'un petit
coup de pouce intellectuel pour nous rendre la vie beaucoup plus agréable, et
arriver à nous soigner efficacement en cas de maladie. Ce sont mes seules
préoccupations pour le moment.
LAG --Commence par le désenclavement.
ARM --Rien ne prouve que le désenclavement est une source de bonheur
pour tous les peuples. Si tu savais pourquoi mes voisins coupent volontiers les
routes, tu changerais d’avis !
LAG -- Pourquoi les coupent-ils ?

21

ARM -- Poureux, les routes ne servent qu’à permettre aux autorités
politiques de venir jusqu’au village. Et, lorsqu’ils y arrivent, ils taxent tout ce
qu’ils trouvent. Les villageois préfèrent marcher jusqu’à eux et non de les voir
arriver chez eux. La route n’est pas leur priorité et elle ne l’est pas non plus
pour moi.
LAG -- Ce qui veut dire que tu es prête à devoir faire trente kilomètres à
pied pour accéder à la vie !
ARM -- Qu'est-ceque tu appelles la vie? La ville n’est pas la vie, c’est la
promiscuité. C’est l’enfer. Je commence à m’habituer à marcher, et ça me fait
du bien. Depuis que je suis ici, je me sens très bien dans ma peau. Je respire
bien et mon corps est à la fois ferme et tonique comme le rêvent toutes les
galalandaises. Pourtant, je ne fais pas de régime et je ne dispose pas de vélo
d’appartement. Toute mon énergie n’est utilisée que pour des tâches utiles.
Ma préoccupation principale est celle de pouvoir les alphabétiser. Tous. Pour
le reste, nous verrons ensemble plus tard.
Lorsque les peuples de Gala Land voient des autoroutes ou des lignes de
chemin de fer abandonnées avant l’achèvement et des tas d’autres
infrastructures et équipements lourds non rentables, et souvent inutiles ou en
surnombre, ils pensent que c’est pour leur bien-être qu’ils ont été construits.
Personne n’arrive à penser que c'est la main des marchands d’acier, des
bétonneurs, des spéculateurs et des fonctionnaires inconscients ou véreux en
quête du bout de gras qui est derrière tout cela.
Ils ne savent pas non plus que la militarisation du globe, la sacralisation de la
guerre et du véhicule individuel sont des œuvres directes des marchands d’acier.
Ils ignorent que «toutes les guerres sont d’abord lucratives, avant d’être autre
chose ».Ils sont loin de s’imaginer que les investisseurs et les dirigeants sont
moins concernés par leur bonheur que par leurs comptes en banque.
LAG -- En Gala Land, nous sommes comme ça ! Nous ne nous donnons pas
la peine de comprendre. Et peut-être, nous ne pouvons pas faire autrement,
parce que les marchands, les politiciens et les hauts fonctionnaires véreux ont
une certaine longueur d’avance sur nous. Mais c’est regrettable !
ARM -- Moije ne vois pas pourquoi je dois pousser les gens à aller
s’étouffer dans la ville ou ouvrir leur habitat à la voracité des citadins, alors
qu’ils mènent une vie magnifique dans leur campagne. « La plus belle villa est
celle qui se trouve dans un parc, à quelques mètres de la plage, avec un héliport
ou où n’arrive que la seule route qui y mène ». « Les bâtisseurs des tours et de
grandes cités ne les habitent pas » !
LAG -- Finalement, tu es décidée à rester dans ce village. Comment
communiques-tu avec eux ? Ils ne parlent pas le galalandais, je suppose !
ARM -- Tu oublies que je suis vétérinaire de formation ! Les spécialistes de
la communication la définissent comme un moyen « d’établir un commun » en
vue d’atteindre un but commun. Comment est-ce qu’il soit possible que les

22

bergers et les fermiers communiquent avec leurs bêtes et que les humains n’y
arrivent pas entre eux ?
Sauf mauvaise foi, il y a toujours moyen «d’établir un commun» entre
n’importe quels interlocuteurs qui veulent vraiment se parler. Il y en a qui
bricolent un peu de galalandais. Moi aussi, j’ai commencé à apprendre la langue
locale. Et nous avons en commun le langage universel des signes. Je me suis
fixé un objectif de pouvoir communiquer avec eux sans interprète d’ici la fin de
l’année.
LAG -- Le patois d’ici est donc proche de la langue internationale de Gala
Land. Est-il facile à assimiler ?
ARM -- Tout dépend de quel côté de la barre on se trouve et de quels intérêts
on veut défendre! Il ne s’agit pas d’un patois. Il s’agit bien d’une langue,
comme le galalandais. Mais, il n’y a pas de langue difficile ou plus facile que
les autres. Toutes les langues du monde sont pareilles. Elles peuvent être
apprises par n’importe qui.
Quand j’étais petite, on me disait que celui qui écrivait mal écrivait du
chinois, celui qui parlait sans se faire entendre parlait du chinois. Personne ne
pouvait s’imaginer que ceux qui écrivaient ou parlaient chinois pouvaient être
des individus normaux. Aujourd’hui que l’empereur de la Chine joue aussi dans
la même cour que les rois du territoire de Gala Land, ce sont plutôt ceux qui ne
parlent pas le chinois qui sont pris pour des ringards. Méfie-toi des discours des
princes pédants. Souvent, ils prennent leur retard et leur ignorance pour la
vérité.
L’Empire chinois est très vaste, mais il est aussi le plus peuplé de toute la
planète. À lui seul, il a une population équivalant à deux fois la population
optimale de toute la planète. Il est le plus peuplé de tous les royaumes et de tous
les empires du monde. Si le monde parvenait à se libérer des murs érigés par la
« mauvaisetestostérone »,il serait comme un village. Dans ce village, une
personne sur cinq serait chinoise et parlerait chinois. Tout le monde risquerait
donc de parler chinois !

23

Au royaume du roi Léopard

Sam MUTESA (MUT) était un homme d’affaires d’origine « lycaonnaise ».
Monsieur LAGRANGE (LAG) l’avait rencontré au pays du roi Léopard où il
vivait de temps en temps pour y faire des affaires. Ils s’étaient rencontrés dans
un des grands hôtels de «Léopardville »,qui était situé dans le quartier de la
« VacheVerte ».Dans ce quartier se bousculaient beaucoup d’étrangers, qui
étaient venus rencontrer le messie, en la personne du docteur R.,le seul
médecin qui se disait capable de guérir le sida. Tout le monde y croyait sauf lui,
le roi Léopard et ses sujets. Monsieur LAGRANGE avait pris connaissance de
l’existence de ce messie dans un journal satirique locale. «L’Indépendant ».
Après avoir échangé à propos de ce « médecin messie », ils avaient parlé de la
politique.

LAG – Tu connais le docteur R. ! Il guérit le sida.
MUT -- Il ne guérit pas le sida. Il éradique les sidéens.
LAG -- Comment ?
MUT --Qui t’avait dit que dans cette brousse on pouvait trouver le
médicament que les grands laboratoires de Gala Land n’avaient pas encore
trouvé ? Depuis quand l’homme est-il arrivé à tuer un virus dans l’organisme ?
Il parait que les virus sont des protéines parasites très proches de celles qui
constituent l’organisme de leur victime. Seul l’organisme lui-même arrive à
s’en débarrasser ou s’en accommoder sans causer de dégâts.
À l’heure actuelle, celui qui dit qu’il a un médicament qui tue un virus dans
l’organisme, si bénin soit-il, tout en préservant l’hôte, ne peut qu’être un
raconteur des fumisteries commerciales, comme les marchands de crèmes
antiâge. Seul un vaccin comme les galalandais l’avaient fait pour la variole peut être
envisagé. Or, n'importe qui n’est pas capable de fabriquer un vaccin. «Non
seulement les Africains sont incapables de se payer les infrastructures
nécessaires, mais aussi ils n’ont pas accès à la connaissance nécessaire pour les
faire fonctionner ou maîtriser les différents processus de fabrication des
vaccins ».
LAG --Donc, le Docteur R. ne soigne pas le sida !
MUT --C’est exact. Oui ! Docteur R. ne soigne pas le sida.
LAG --Et, que font tous ces individus venus des quatre coins de la planète,
et qui disent qu’ils sont venus pour se faire soigner du sida ?
MUT --Docteur R. n’est pas capable de guérir le sida. Nous en sommes
tous convaincus.

Le médicament du docteur R. (Dr R)n’était pas le fruit des recherches
scientifiques. Il n’avait été validé par aucun scientifique, ni par le docteur R.
lui-même. Il s’agissait d’un cocktail d’antibiotiques et d’autres potions

25

magiques, que le docteur R. avait été obligé de présenter à la communauté
internationale, sous la pression du roi Léopard. Par cette action, le roi Léopard
(LEO) espérait reconquérir la crédibilité internationale perdue à cause des
malentendus avec d’anciens partenaires de Gala Land. Un but qui fut atteint.

LEO -- Docteur R., où en es-tu avec tes travaux de recherche du médicament
contre le sida ?
Dr R. -- Votre Majesté, je suis sur la bonne voie, mais il me faut encore du
temps.
LEO --« Tu as trouvé le médicament contre le sida » !
Dr R.-- Lestravaux n’ont pas encore abouti, Votre Majesté !
LEO -- « Tu as trouvé le médicament contre le sida et tu dois le publier ».

Jusque-là, le docteur R. ne savait pas encore que la politique était comme le
cinéma :les seules professions où les employés étaient très bien payés pour
mentir ! Il avait donc insisté pour expliquer qu’il était sur la bonne piste, mais
qu’il n'en était encore qu'au début. Mais le roi Léopard ne cessait de lui répéter :
« tu as trouvé le médicament contre le sida ».

Sous la pression et le regard inquisiteur, le docteur R. avait fini par
comprendre que Sa Majesté lui demandait de conclure positivement ses travaux
et de les publier, comme quoi il avait trouvé le médicament que toute la
communauté scientifique et médicale internationale attendait impatiemment. Et,
c’était ce qu’il avait fait et il n'avait pas d'autre choix. Ainsi, le mensonge venait
d’être mis au point. Le médicament qui guérissait le sida des étrangers venait de
naître. Il n’était pas né au laboratoire, mais bien au palais !
Pour parfaire la supercherie, la publication devait être signée par le docteur
R. en association avec des chercheurs d’autres royaumes. Il fallait des trucs
complémentaires pour faire « international » ! Celui du roi Lion fut choisi pour
une meilleure consonance parce que le «médicament miracle » allait servir de
publicité pour les deux trônes. C'était ainsi que le médicament fut baptisé LL,
où les lettres LL voulaient dire Lion Léopard. Les rois respectifs des royaumes
ainsi désignés.

Comme tout Galalandais qui se respectait, monsieur LAGRANGE n’avait
pas voulu croire en la parole de monsieur MUTESA. Il était loin de comprendre
les mécanismes par lesquels, un médicament pouvait s’affranchir de tous les
protocoles qui existaient, et ainsi passer directement du laboratoire à l’hôpital,
sans subir aucun test d’efficacité et d’innocuité.

26

LAG -- Non! Le passage d’un médicament du laboratoire à la clinique
respecte un minimum de protocole! Ce que tu racontes ne peut se faire nulle
part.
MUT -- Qu’est-ce que tu veux que je te dise? Avec cette publication, le
royaume du roi Léopard était redevenu fréquentable. Il était redevenu le centre
du monde. Ses détracteurs étaient aussi intéressés par le médicament miracle.
Des financements affluaient de partout! Sous forme d’aides, de donations ou
carrément de contributions de la part des grandes institutions internationales de
recherche et de promotion de la santé.

Pour concentrer la lumière sur lui, le roi Léopard marchait nonchalamment,
mais toujours avec le docteur R. à ses côtés, lequel docteur n’avait pas manqué
de savourer cette « starification » à laquelle il ne s’attendait pas.
Finie la recherche! Il était devenu le protégé du grand Léopard. Il s'était
habitué à manger le gibier sur la table du Léopard !
Son supposé médicament était un mélange de médicaments antituberculeux,
de drogues et d’eau bénite par le curé, par le pasteur, par le rabbin et par l’imam
ainsi que des tisanes et des plantes utilisées par des guérisseurs. Elle poussait les
malades beaucoup plus vers le grand voyage que vers la guérison. Pour égarer
les «moins naïfs», chaque fois que le docteur R. apprenait l’existence d’un
autre faiseur de beau temps, il en retenait les pratiques pour allonger le nombre
des composants du LL, qui, au fil du temps, changeait successivement
d’appellation : LL1, LL2, LL3, ….

Les premiers collègues du docteur R. à avoir dénoncé la supercherie furent
les premières victimes des griffes du Léopard. Ceux qui parvinrent à s'échapper
n’avaient pas franchi la rivière Méditerranée. Le mensonge avait duré jusqu’à ce
que le père Pasteur, en sa qualité de scientifique avisé et respecté, élucide
l’énigme.
Entre-temps, toutes les victimes des griffes du Léopard furent enregistrées
dans les statistiques de l’exode des cerveaux. Du sud vers le Nord. Selon les
mêmes rapports des grandes institutions de presse, de santé et de
développement qui publiaient ces statistiques qu’elles tenaient sans partage.
Aucun mot sur les dégâts des fonds de financement d’une «assistance
aveugle » qui avait conduit à cette catastrophe. Comme il était d’usage, seules
des raisons économiques furent évoquées comme responsables des mouvements
des populations, du Sud vers le Nord !
Les médecins et les chercheurs ainsi tués ou poussés à l’exil furent
considérés comme des migrants en quête de meilleures conditions salariales!
« Une fuite des cerveaux » s'il est permis d’utiliser leur langage.

Cependant, la ruée des malades ne s’était pas arrêtée pour autant. Certains
pensaient toujours que le docteur R. pouvait les guérir.

27

Vous savez, le désespoir est la pire de toutes les maladies. Selon le niveau de
connaissance actuelle, le sida est une maladie terrible. C’est un mal qui ronge
doucement ses victimes, mais avec une garantie absolue de les emporter. Il
n’existe aucun espoir de guérison totale.
Normalement, tout le monde sait qu’un jour il va mourir. Mais, lorsqu’il est
en bonne santé, personne n’envisage la mort comme une fatalité. Mais le fait
d’attraper un mal incurable comme le sida nous le rappelle en permanence, de
jour comme de nuit. L’effondrement immunitaire provoqué par le sida ouvre la
porte à plusieurs maladies opportunistes. Ses victimes finissent très maigres,
démoralisées et très affaiblies. Personne n’aimerait finir ainsi.
Le médicament du docteur R. profitait de cette faiblesse, pour emporter
rapidement les malades. Ainsi, ceux qui venaient se faire soigner ne voyaient
aucun malade. Ils étaient déjà morts et enterrés. Le médicament du docteur R.
était donc reconnu comme efficace, non pas parce qu’il guérissait le sida, mais
bien parce qu’il éradiquait les sidéens! Les rares témoins qui survivaient à sa
potion, avec une certaine amélioration de la mine, étaient plutôt des tuberculeux
dont l’amaigrissement extrême faisait penser à tort au sida.
LAG --C’est une horreur.
MUT --Ce n’est pas une horreur, parce que c’est comme ça que ça marche
dans tous les domaines de la coopération. La plupart des galalandais que nous
recevons n’écoutent pas la population cible de leurs interventions.
Ainsi, je viens souvent ici dans cet hôtel, mais tu es le premier galalandais
que je vois s’adresser à un membre de la communauté locale, pour discuter avec
lui aussi ouvertement.
Les autres viennent avec des projets en kit et ne parlent jamais directement
avec les bénéficiaires. Et, lorsque cela arrive, c’est pour étaler leurs théories et
leurs énormes moyens qu'ils pensent capables de transformer la vie des
populations qu’ils ne connaissent même pas, bien sûr! C’est pourquoi ils
s’enferment dans leurs plans ou recherchent des magiciens sur lesquels ils
peuvent s'appuyer pour les aider à fabriquer rapidement les besoins des
bénéficiaires afin d’y répondre pour justifier les énormes financements qu’ils
représentent. Mais souvent, ils ne trouvent que des filous ou des félins qui
veulent profiter un peu de leur naïveté et de leurs dollars.
Le roi Léopard est un véritable félin. Il a toujours travaillé avec des
galalandais véreux. Il les connaît. Il sait comment ils opèrent. C’est pourquoi il
les a tous mis dans sa poche.
Ce qui me révolte, c’est que les donateurs honnêtes ne savent pas que,
souvent, leurs donations ne servent qu’à empirer les situations qu’elles sont
censées améliorer. Par exemple, dans cette supercherie sur la recherche d’un
médicament contre le sida, de bons médecins et de bons chercheurs ont été
sauvagement assassinés ou poussés à l’exil, au moment où des fanfarons étaient
placés sur le podium où ils ramassaient beaucoup d’argent et des honneurs.

28

LAG --Tu m’as dit qu’à l’heure actuelle, il n’y a pas de médicament
capable de tuer un virus dans l’organisme. Or, depuis tout petit, lorsque j’avais
la grippe par exemple, les médecins me prescrivaient toujours des médicaments.
S’agissait-il de placebos ?
MUT -- Celadépend de l’état dans lequel tu te trouvais. Autrement, il est
très difficile de répondre à cette question. Mon frère! Ici, la grippe est une
maladie bénigne. Personne n’en meurt. Sinon, très peu. Je ne connais personne
qui en soit mort. Parmi ceux qui l’attrapent, certains se font soigner et
guérissent, mais aussi ceux qui ne se font pas soigner guérissent. Et donc, les
traitements dont tu parles devaient être inutiles !
LAG --Il reste à savoir si vous savez distinguer les victimes de la grippe
des autres causes de décès.
MUT --Il est certain que nous n’avons pas assez de médecins pour
autopsier tous nos morts, mais j’ai confiance dans la conscience populaire. La
population sait que la variole est meurtrière, et elle ne peut pas la confondre
avec la varicelle. Elle sait que la malaria tue. Elle sait que la malnutrition tue.
Elle sait que l’eau stagnante provoque des maladies mortelles. Elle sait qu’on ne
peut pas considérer son enfant comme tel, tant qu’il n’a pas encore fait la
rougeole. Mais pour elle, la grippe reste une maladie bénigne !
LAG -- Non. Monsieur, la grippe est très meurtrière. En Gala Land, toutes
les mères ne jurent que par elle. Elle fait des ravages. La « grippe royale » hante
tous les esprits.
MUT -- Ça,c’est une autre histoire. Peut-être que l’état immunitaire des
galalandais est déficient ou les virus qui se promènent là-bas sont très virulents.
Le climat, le régime alimentaire, la qualité des aliments, le mode de vie et la
promiscuité peuvent également avoir une très grande influence sur la
propagation et la virulence d’un germe.
LAG -- On ne peut pas parler de promiscuité en Gala Land, parce que même
les enfants des pauvres disposent chacun de leur chambre.
MUT --Je veux parler de la «promiscuité relative». Celle que seuls les
épidémiologistes avertis peuvent reconnaître. Elle joue un très grand rôle dans
la propagation des maladies comme la grippe.
Il s’agit de l’ensemble des occasions qui mettent les gens nez à nez ou qui
les enferment dans le nuage de l’air qu’ils respirent, comme les avions, les
bateaux, les églises, les mosquées, les temples, les synagogues, les écoles, les
casernes, les marchés couverts, les fabriques, les magasins, les autobus, les
trains..., en bref, tout ce que tu ne vois pas ici !
Plus il y a du monde qui se regroupe, qui se disperse, qui se regroupe, plus la
propagation est facilitée. Ici, les gens d’horizons divers n’ont pas beaucoup
d’occasions de se regrouper. Une même famille ou un village peut être décimé
tout seul et ne pas contaminer son entourage.

29

Ce qui est vrai dans tout ce que tu dis, c’est que les traitements actuels
restent inefficaces contre les virus. Lorsqu’un virus virulent et contagieux fait
irruption, il fait des ravages.
LAG -- Mais les autorités scientifiques nous disent qu’ils ont des
médicaments contre la grippe. Ils ne peuvent pas mentir !
MUT --Espérons qu’un virus plus virulent ne va pas faire irruption. Mais,
sois sûr que s’il arrivait, leur discours changerait. Nous avons un grand
problème avec la rougeole. Nous sommes les premiers demandeurs de ce
médicament capable de tuer un virus dans l'organisme. Généralement, lorsque la
rougeole rend visite à un enfant qui n’est pas vacciné, la mort est presque
certaine.
LAG -- Mais aux enfants atteints par la rougeole, les médecins donnent aussi
des antibiotiques !
MUT -- Cestraitements ne visent pas la cause de la rougeole, mais les
éventuels germes qui profiteraient de l’occasion pour s’installer et aggraver la
situation de la victime. Il faudrait plutôt commencer par surveiller, au lieu
d’administrer des antibiotiques systématiquement. Et ceci concerne toutes les
maladies virales !
LAG -- Est-ce pareil pour les médicaments qu’ils nous donnent en cas de
grippe ?
MUT --Exactement. C’est pour soigner certains des effets provoqués par la
présence du mal et non le mal lui-même. Il y a peut-être un problème dans leurs
communications ou il s’agit d’une imposture commerciale généralisée.
À l’heure actuelle, la vaccination ou le renforcement des capacités propres
de l’organisme à se défendre lui-même sont les seuls moyens disponibles dans
l’arsenal médical pour lutter contre des virus qui arrivent à franchir les barrières
protectrices de l'organisme. Ce qui ne peut se faire qu’à titre préventif ou pour
traiter des maladies à évolution lente comme le sida et non pour la grippe, car
son évolution est très rapide. Le pronostic est généralement scellé dans les
vingt-quatre premières heures de l’infection.

Après ces échanges sur le miracle du docteur R., monsieur LAGRANGE
avait voulu savoir pourquoi monsieur MUTESA ne se réclamait pas de sa
patrie.

LAG -- Tu m’as dit que tu es d’origine lycaonnaise, mais tu ne m’as pas dit
ta nationalité actuelle. Peux-tu me dire de quelle nationalité tu es ?
MUT --Je suis apatride...
LAG -- Pourquoi ?
MUT -- C’estun choix. Je n’ai vraiment pas encore choisi le pays dans
lequel je dois m’installer. Lorsque j’avais quitté mon pays, le Lycaon, j’étais
encore tout petit. Mon père m’avait exfiltré pour que je puisse grandir libre. Les
parents à avoir fait ce choix étaient nombreux. «Il faut d'abord savoir ce que

30

c’est la liberté avant de comprendre et de lutter efficacement contre l’absence de
liberté ».Eux vivaient comme des bêtes de somme mal nourries.
L'asservissement par les sbires de la femme aux lions allait de plus en plus loin.
LAG -- Mais le pays était très riche et très prospère. Avant les
indépendances, l’économie du Lycaon et celle du pays de la pierre souple,
étaient les seules à être viables. Elles pouvaient même accéder aux marchés de
l’argent pour se financer, directement sans devoir mendier, ou se faire
cautionner par des royaumes de Gala Land.
MUT --Ce n'était pas parce que leurs économies étaient solides que ces
deux pays avaient été traités comme des nations matures, mais bien parce qu’ils
étaient représentés et gouvernés par des galalandais, blancs, qui étaient au
courant du système de racket organisé qui venait d’être mis au point.
LAG -- Quel système de racket ?
MUT --Ce n’était pas de bonne foi que les royaumes de Gala Land
traitaient leurs anciennes colonies «d’économies fragiles» qui devaient
absolument agir sous leurs cautions pour accéder au marché de l’argent. Ces
propos s’inscrivaient dans leurs stratégies de prélever des bénéfices sur chaque
prêt contracté par chaque pays sous leur tutelle. Un système qui est d’ailleurs
toujours en vigueur, même si aujourd'hui ils n'ont pas besoin d’aller sur le
marché parce que chaque royaume dispose de sa propre planche à billets. Il
suffit d’imprimer des billets pour ramasser toutes les richesses du tiers-monde.
Ils l’ont entretenu parce qu’il leur fait gagner beaucoup d’argent et de
matière première, sans rien investir et sans rien faire. Ils en profitent plutôt pour
se rendre indispensables et ainsi être plus respectables! Lorsqu’ils louent de
l’argent à leurs victimes, ils n’utilisent pas les termes «prêts avec intérêt»,
mais bien, « aide et assistance technique ». Tout simplement !
LAG -- Tum’étonnes !Mais comment se faisait-il que les dirigeants des
pays colonisés ne se rendissent pas compte qu’ils étaient piégés ?
MUT -- S’il ne s’agissait que d’eux seuls, on comprendrait. Mais, même, les
citoyens ordinaires de Gala Land qui sont dépouillés en permanence n’y pigent
que dalle! «Ce n’est pas pour rien que les princes se disent plus intelligents
que les sujets ». Ils ont raison ! La preuve en est qu’ils se sont approprié tous les
biens de la nature, afin d’obliger tout le monde à travailler dur et en permanence
pour assurer le bien-être des princes en question ! Au moment où l'occupation la
plus dure de ces derniers est celle de passer de banquet en banquet.
LAG -- La richesse du roi, c’est la richesse du peuple !
MUT --Mon œil! Tu inverses le sens! «La richesse du peuple, c’est la
richesse du roi. Mais la richesse du roi, c’est la richesse du roi ».
Les rois de Gala Land ne sont pas aussi stupides pour donner leurs richesses
à leurs sujets. Ceux-ci sont plumés de la même façon que les citoyens des
territoires exploités.
Les rois de Gala Land sont capables de s’enrichir en louant l’argent qu’ils
n’ont pas! Et, en plus des bénéfices directs ainsi réalisés, ils y gagnent en

31