Au-delà des mers salées...
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Description

Cet ouvrage est le récit autobiographique, entre 1929 et 1965, d'un jeune Afghan issu de la bourgeoisie commerçante de Kaboul. L'auteur décrit, avec autant de sensibilité que d'humour, l'Afghanistan pré-soviétique, l'Hindoustan du British Raj, la France d'après-guerre, l'Amérique du sénateur McCarthy, l'URSS sous Kroutchev. Et la Suisse dont il a la citoyenneté.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2007
Nombre de lectures 306
EAN13 9782336283067
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Graveurs de mémoire
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Au-delà des mers salées...
Un désir de liberté

Fateh Emam
© L’Harmattan, 2007
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296033320
EAN : 9782296033320
Sommaire
Graveurs de mémoire - Dernières parutions Page de titre Page de Copyright Dedicace L’Orient et l’Occident Au pays d’un roi, d’une foi et d’un cinéma Les beaux yeux de la rébellion Entre Descartes et l’Oncle Sam L’Eden helvétique Retour aux sources Chez les bolchéviques « mangeurs de petits enfants » Trois mois pour refaire une vie Table des matières
A Hildegard, ma femme, mon amie.
A Farid Serge, mon fils.
L’Orient et l’Occident
Avicenne et Sohrawardi, deux grands philosophes de l’Iran et de l’Arabie, attribuent à l’Orient et à l’Occident les qualifications que, des présocratiques à nos jours, tous les esprits occidentaux nourris de la pensée mystique du Proche Orient ont accolées à ces deux termes.
L’Orient : l’aurore, le matin, le haut, la droite, l’extrême raffinement, la lumière, l’ange de la révélation, le but dernier, l’âme, l’Initiation, la sagesse, la régénération, la connaissance libérée par l’illumination de la patrie originelle.
L’Occident : le couchant, le soir, la gauche, l’épaisseur opaque, la pénombre, le démon de l’utilitarisme et la puissance aveugle, l’oubli des buts de l’âme, le corps et la matière, l’activité désordonnée, la passion, la dégradation, la connaissance égarée et obscurcie par les liens matériels et passionnels, le lieu d’exil.
Denis de Rougemont
Au pays d’un roi, d’une foi et d’un cinéma
Boud naboud . Il était une fois, là-bas, dans les parages de l’Iran et du Touran, aux confins du Pamir et du Cachemire, au-delà de l’Indus et de l’Oxus, du Tigre et de l’Euphrate, loin là-bas de l’autre côté de toutes les mers salées 1 , un pays affectueusement appelé par d’aucuns le pays d’un roi, d’une foi et d’un cinéma.
Gobineau 2 affectionnait cet univers de Gol-o-Bolbol – fleurs et rossignol – où, s’émerveillait-il, « rien ne ressemble à ce qui se rencontre ailleurs sur le globe. »
Des siècles durant, longeant les méandres de la route de la soie, des caravanes transasiatiques dont l’origine remonte à la nuit des temps sillonnaient ses plaines désertiques, serpentaient au pied de ses cimes vertigineuses, s’engouffrant dans ses gorges abyssales.
Dans le grand Livre de l’histoire, ses habitants d’origine indoeuropéenne s’étaient mélangés aux Koshans et aux Sassans, aux Seldjouks et peut-être aux Mamelouks. Ils avaient été Aphtalites ou Abdalites, Ghaznavides ou Timourides. On les disait apparentés aux Huns et aux Scythes, aux Moghols et aux Mongols.
Si souvent leur histoire se confondit aussi avec celle de l’Hindoustan ou de l’Iran ! Si longtemps shahs ou shahinshahs, amirs ou califes, khans ou sultans avaient guerroyé dans la solitude de ses déserts, violé son intégrité territoriale, saccagé ses villes, massacré ses populations !
Potentats ou petits pères du peuple, seigneurs de la guerre ou protecteurs des arts et de l’industrie, ils ont laissé derrière eux qui, ruines et dévastations, qui, chefs-d’œuvre de la culture et monuments de la pensée philosophique de l’Asie islamique. Ils portaient les doux noms de l’Orient ; ils s’appelaient Mir-Waïs ou Akbar, Humayun ou Babour, Ahmad Shah ou Nadir Shah.
Le pays regorge encore des vestiges de leurs brillances et porte l’empreinte de leurs passages. Gandahara recèle des trésors de l’art gréco-bouddhique. A Balkh, mère des villes, prospéra la civilisation bactriane. Pour un temps, le bouddhisme y brilla de tous ses éclats. Dans la vallée de Bamyan, par nuit de clair de lune, face à Sharé Golghola, la « cité des grondements », mise à feu et à sang par les hordes de Gengis Khan, trônaient alors, dans leurs niches taillées à même la falaise rouge, deux des plus imposantes statues de Bouddha figées dans leur immuable sérénité, le menton et les chevilles mutilés par des boulets de canon d’une reine musulmane iconoclaste.
Alexandre le Grand y vécut ses heures de gloire. Pour atteindre le Soghdiana à travers les passes de l’Hindu-Kuch, « tueur d’Hindous », ses soldats durent y donner le meilleur d’eux-mêmes. C’est à Soghdiana, rapportent les historiens, qu’Iskandaré Kabir épousa Roxane. Beauté incomparable, elle s’appelait Rokh-Shana, et le pur-sang afghan coulait dans ses veines.
De Bakhtiar, ou de l’Ariana, ainsi appelait-on aussi le pays des Afghans, les convulsions de l’histoire ne manquèrent pas de faire un creuset de civilisations, un carrefour de races et d’ethnies, un melting-pot de religions et de croyances, avant que les Arabes ne s’ingénient à y planter la bannière de l’islam. L’histoire des Afghans foisonne de faits d’armes héroïques, d’exploits faramineux, d’épopées époustouflantes. Le Royaume devant, de tout temps, préserver son indépendance au prix de guerres sanglantes, de batailles inouïes, de combats sans merci.
Hermétiquement fermé aux trépidations des mégalopoles de l’Occident industrialisé, loin des agitations de leurs avenues cancérigènes, vissé à son passé glorieux, replié sur lui-même, il y a peu encore, le Royaume faisait le gros dos, somnolant dans sa torpeur orientale. Indifférents à la quête d’un bonheur axé sur le cercle vicieux de la « production-consommation », les braves Afghans vivaient heureux sinon prospères dans le paradis écologique d’une terre restée telle qu’elle avait été façonnée à la création du monde par la main de Dieu, ou suite au fabuleux phénomène du Big Bang, né dans l’esprit des infidèles.
Enserrée dans l’étau oppressant de montagnes pelées et de collines rocailleuses, bâtie en torchis, la capitale afghane étouffait de chaleur en été, se couvrait de son linceul de neige en hiver. Alors, la ville se coupait du reste du monde. L’absence de voies de communication, l’abondance des chutes de neige, les lacets infranchissables des cols de Salang et de Shibar paralysant, pendant la « saison dure », un pays soumis aux rigueurs d’un climat continental.
Autrefois cité opulente sur la route de la soie, capitale souvent des padishahs bâtisseurs de chimères, la ville ne préservait de ses gloires que de rares vestiges ternis par le passage du temps : la tombe de Babour, fringant empereur moghol de Delhi, couverte de broussailles et d’épineuses, et le fort de Bala-Hissar, blotti au flanc de la colline du même nom, transformé en Académie militaire.
Quoique jamais colonisé de facto, l’Afghanistan moderne ne recouvrera sa réelle indépendance qu’au début du XX e siècle, une fois ses frontières arbitrairement tracées par la règle et le compas de Lord Georges Nathaniel Curzon of Kedelston, et suivant les configurations stratégiques de la ligne dessinée par Sir Durand, deux figures marquantes de l’impérialisme britannique qui imposèrent au Royaume le statut étouffant d’un Etattampon pris en tenailles entre l’Empire britannique des Indes alors maître incontesté de la région, et le saint empire de Russie désireux de se frayer un chemin vers les mers chaudes à travers le pays.
Au milieu du XX e siècle encore, contrairement à d’autres capitales d’Asie et d’Afrique qu’au cours d’une longue période de colonisation, les Européens avaient dotées, en même temps que de chemin de fer et de routes asphaltées, d’un semblant d’architecture à l’occidentale, Kaboul, ville plate et morose, ne pouvait se targuer d’aucun spécimen de constructions réellement modernes. Elle ne s’enorgueillissait d’aucune bâtisse en pierre de taille, d’aucun monument de prestige. Elle ne connaissait ni maisons de maître abritant des foyers cossus calfeutrés derrière des façades pimpantes, ni immeubles locatifs munis d’ascenseurs et équipés de système de chauffage central, ni gratte-ciel aux mille fenêtres scintillant de mille lumières tard dans le soir.
Sur le sol afghan, vierge de toute influence étrangère, aucune puissance dominante n’avait réussi à bâtir ses résidences de Vice-Roy ou ses palais de gouverneur. Kaboul n’avait pas sa rue Catinat, son indispensable Mall Road , ou son forum à la française. Vivant en vase clos, la ville ignorait les embouteillages de fins de journées et les boucans du trafic mêlés aux vociférations des manifestations ouvrières réclamant une hausse de salaire ou une diminution des heures de travail.
Il n’y avait point en ville de restaurants chic, de clubs exclusifs, de brasseries à la mode. Les Kaboulis ne connaissaient point de champs de course pour turfistes du dimanche ni de lieux de rencontres fréquentés par la faune cosmopolite de diplomates-espions, journalistes globe-trotters, businessmen amateurs d’objets d’art, dealers en morphine-base, courtiers spécialisés dans le lavage d’argent sale.
A Kaboul, on était puritain, préservé de toute tentation de la chair par les lois de la charia. Loin de l’hédonisme et de la dolce-vita à l’occidentale, les étrangers mêmes se devaient d’y vivre chastes. Par la force des choses. On n’y trouvait point d’officine de proxénètes pour vieux messieurs vicieux, de salons de massage pour touristes pervers, représentants de commerce fatigués et autres amateurs de femmes-enfants ou de garçonnets imberbes acculés à la prostitution pour faire vivre des familles nombreuses. Encore moins de salons de coiffure pour épouses de diplomates désœuvrées, de galeries marchandes, d’arcades bordées de boutiques à souvenirs où déambulent généralement des Occidentaux en mal d’exotisme, poursuivis par des badauds en maraude et des mendiants collants comme des mouches.
Seul, le tchaouk 3 de Kaboul, le sol constellé de crachats de nasswar 4 et éclaboussé par des cônes de lumière trouant la toiture, offrait aux visiteurs de l’Occident le spectacle d’un Orient éternel rappelant les merveilles de l’Arabie heureuse dans un décor biblique des films en technicolor de la Metro Goldwyn Mayer.
C’est dans le bazar que battait le cœur de la cité. Savetiers, ferblantiers, épiciers, ciseleurs, aiguiseurs, chaudronniers, étameurs et relieurs vaquaient à leurs occupations sous le regard des passants. De jeunes artisans, aussi habiles de leurs mains que de leurs pieds pour l’étamage des fonds de chaudrons, exerçaient dans les arrière-boutiques les nobles métiers de leurs ancêtres, perpétuant, de père en fils, leurs professions corporatives.
Morne et ennuyeuse, la cité orientale vivait ses traditions ancestrales sans singerie et sans mimique trahissant une quelconque influence occidentale. Les rues de Kaboul n’avaient pas de nom. Ses maisons ne portaient pas de numéro de cadastre. On vivait près du palais royal. On habitait dans le quartier de Sharé-Nao. On logeait vers le cimetière, en face de la pharmacie, à côté de la mairie, au milieu de la ruelle des « vendeurs de livres ».
Faute du registre d’état civil, les hommes n’avaient pas de patronymes. On était fils de l’intendant du roi, frère du gendarme-chef, cousin du notable du coin. On se targuait d’être le neveu du ministre du Commerce, le beau-fils du directeur général au ministère des Affaires étrangères.
Les femmes ne dévoilaient leur visage qu’en présence de leurs frères et de leurs maris. Pour les soustraire à l’indiscrétion des maquerelles-marieuses et les mettre à l’abri de la convoitise des riches commerçants, acheteurs de femmes, manipulant quelque peu les préceptes religieux du hidjab, on emprisonnait leurs corps dans de volumineux sacs percés, à la hauteur des yeux, d’une lucarne ajourée leur permettant de voir tout de même droit devant elles. La femme avait-elle une âme ? D’aucuns en doutaient sérieusement. Ce qui est sûr c’est que, créature inférieure, son témoignage ne valait que la moitié de celui d’un homme.
A l’heure où la ville s’éveillait frissonnante dans la fraîcheur de l’aube, où une fumée âcre et épaisse s’élevait au-dessus des boulangeries artisanales, où une armée d’éboueurs et de balayeurs venaient collecter la fange et les excréments dans les latrines publiques, le nez et la bouche protégés par le pan flottant de leurs turbans, l’Occidental médusé par l’étrangeté des choses et des lieux pouvait assister, au pied de la colline de Bibi Mahrou, à un des spectacles les plus charmants de l’Orient archaïque : le remue-ménage des camps de Koutchis, nomades souvent d’origine pachtoun qui, obéissant aux immuables lois de la transhumance, s’ébranlaient sur l’historique route de la soie, au rythme des ondulations des dromadaires ruminant à pleine gueule, naseaux couverts d’une abondante mousse verdâtre.
Dans le branle-bas du départ et la fièvre des préparatifs ponctués de cris d’enfants, de bêlements de moutons et d’aboiements de chiens, projeté aux confins du monde, il pouvait encore admirer la silhouette gracieuse des femmes drapées dans de longues robes noires, le cou, la poitrine, les chevilles, les poignets ornés de bijoux en argent, d’amulettes, de grimoires, d’étuis de khôl en cuir, ou de grappes de verroteries clinquantes.
Quelle race ! Quel port de tête, ne pouvaient s’empêcher de s’extasier les Occidentaux assoiffés de l’Orient plein de charmes et de mystères. Et leurs épouses de se pâmer devant des hommes à l’allure guerrière, les yeux cernés d’une auréole de khôl, cartouchières, cimeterre et besace encombrant une poitrine robuste. Enamourées, elles contemplaient ces mâles superbes et sculpturaux. Rêveuses, elles les suivaient des yeux pendant que, un brin fanfarons, un khandjar 5 entre les dents, ils ajustaient le bât d’une mule, serraient une sangle au flanc d’un chameau, donnaient des ordres aux femmes. Cependant que tournoyaient autour d’eux les chiens koutchi, molosses aux crocs redoutables grondant d’impatience.
Alors que le Royaume stagnait à l’heure du troc et de la transhumance, dans les métropoles des empires européens, les gens vivaient heureux et prospères dans l’exubérance des années folles, les folies de la Belle Epoque, et la rage de vivre d’entre-deux-guerres.
« Le commerce, c’était la colonie », Disraeli n’en démordait pas. Et les lotisseurs du globe de s’acharner sur l’Afrique et sur l’Asie, dépeçant le monde à qui mieux mieux, à grands renforts de canonnières, au prix de guerres fratricides et de rivalités intestines, s’il le fallait.
Mais, curieusement, alors même que l’âge d’or du colonialisme battait son plein, l’imbroglio des hégémonies des puissances de l’époque, les exigences de la géopolitique du moment et la situation stratégique du pays, avaient mis l’heureux Royaume à l’abri de la cupidité des impérialismes conquérants et de la cohorte des humiliations de leur arrogance.
C’est à cette époque que la fascination de l’Occident gagna le Royaume des Afghans, des événements d’importance capitale ayant même failli sortir le pays de son isolement paralysant.
West is best , s’était-on mis à chanter aussi sur les contreforts de l’Hindu-Kuch et au pied du mont Asmaï, le mont Céleste.
C’était l’époque où une fièvre progressiste s’emparait de l’émir ottoman que l’on disait moribond. Kemal Atatürk, père de la Turquie moderne, pourfendeur de mollahs barbus, de religieux à fez rouges, de pachas ventrus, d’esclaves vierges, d’eunuques castrés, de kanizas enfermées dans les harems pour khanoms-efendis grassouillettes, allait-il faire de l’homme malade de l’Europe le porte-flambeau de la civilisation et des valeurs occidentales ?
A ce tournant décisif pour la Turquie moderne, l’enthousiasme des Jeunes-Turcs embrasa aussi l’esprit des jeunes Afghans. Kaboul fut pris de vertige. Un vent de modernité souffla sur la capitale qui voulut croire à un bonheur venu d’ailleurs. Des esprits libertins rêvèrent de cinémas, de théâtres, et de chemins de fer. Des journaux firent leur apparition. Des lycéens espérèrent pouvoir lire des livres étrangers, et les petits enfants avoir des jouets.
Le père de la Turquie moderne subjugua bien vite Amanollah Khan, souverain afghan. Fraîchement de retour d’une tournée officielle dans les capitales européennes, l’audacieux roi décida de mettre son pays sur les rails d’un développement à l’Occidentale. A l’instar de son ami et mentor turc, il voulut offrir à son peuple les transformations les plus spectaculaires de son histoire. Il voulut remplacer la dictature de la foi par la codification des lois, le marasme économique par l’essor du commerce et de l’industrie. Il rêva d’éradiquer la misère et la maladie par les bienfaits de la science et de la technique, l’analphabétisme et le fanatisme religieux par les vertus de l’enseignement laïc, et les méditations soporifiques par des pragmatismes revigorants.
Sous le règne d’Amanollah, le pays avait, certes, recouvré son indépendance. Mais le pays manquait de tout et ne possédait rien. Il importait ses crayons, ses lacets de souliers, ses dés à coudre, ses machines à tisser, ses livres et ses cahiers, ses lampes-tempêtes « Hurricane » communément appelées « alikein ».
La terre afghane recelait-elle des richesses naturelles ? Son sous-sol renfermait-il des mines, des minerais, de l’or, du pétrole, du gaz ? Comment le savoir. Le pays manquait cruellement d’esprit d’entreprise, le peuple de curiosité scientifique, éléments essentiels d’un démarrage économique.
En plus, contrairement à ce qui se faisait dans les colonies, protectorats et territoires sous mandats de l’Afrique et de l’Asie, aucune puissance étrangère ne vint fouiller les entrailles du Royaume. Aucune entreprise industrielle ne fut disposée à construire ses routes, ses écoles, ses voies de communication. Et surtout pas ses chemins de fer. Aucune puissance dominatrice n’en voyait la nécessité. Elle n’en avait pas besoin pour acheminer les richesses pillées sur place vers des ports d’où elles partiraient vers les métropoles.
Il fallait pourtant que le roi novateur prenne le taureau par les cornes. Acculé à commencer par un bout, le monarque se crut en devoir de doter son Royaume d’une capitale digne de son glorieux passé, d’un palais à la hauteur de ses ambitions.
Du Reich allemand arrivèrent des architectes, des géomètres, des entrepreneurs et des arpenteurs pour bâtir, en granit gris, la première construction en pierres de taille de la culture architecturale afghane, un palais de prestige, élevé dans la périphérie de la capitale. Ses murs furent lambrissés de bois précieux, ses toits couverts de cuivre, ses halls dallés de marbre. On importa ses portes et ses fenêtres d’Europe. On entoura le kasr d’un jardin à la française. Une armée de jardiniers, de paysagistes, de botanistes, de pépiniéristes y plantèrent des arbres les plus divers. Les plus belles fleurs de l’Orient ornèrent ses plates-bandes en losanges, en hexagones, en demi-cercles. On baptisa le monument Dar-ol-Aman, la Maison d’Aman, symbole du renouveau, annonciatrice d’une ère nouvelle.
C’est de Dar-ol-Aman que la modernité et le progrès allaient gagner le cœur de la cité médiévale. Par la volonté du roi, d’autres entrepreneurs, architectes et techniciens arrivèrent de l’Occident pour construire, sur dix kilomètres de long, la merveille de Kaboul : une large avenue rectiligne bordée de deux rangées de peupliers géants. Derrière l’élégant rideau d’arbres élancés, les plans d’urbanisation projetaient la construction d’un chapelet de villas mitoyennes à l’usage de fonctionnaires triés sur le volet, et de citoyens préalablement éduqués pour affronter les exigences de la modernité naissante.
On exigea des hommes de porter costume trois-pièces-chapeau mou. On demanda aux femmes d’abandonner leur dégradant tchador, aux filles d’aller à l’école et d’offrir au pays des enfants cultivés et culottés court. Ordre fut donné à tout un chacun de marcher sur les trottoirs aménagés à cet effet. Et de ne pas cracher sur la voie publique, sous peine d’amende.
Ayant fait l’économie de la révolution industrielle et ignoré l’avènement de la machine à vapeur, l’Afghanistan était sans doute le seul pays au monde à ne pas avoir connu le chemin de fer. En attendant les liaisons ferroviaires inter-cités, d’autres ingénieurs venus de l’Occident s’apprêtèrent à poser sur le sol afghan les rails des premiers kilomètres d’une ligne de tramway reliant le palais de Dar-ol-Aman au cœur de l’ancienne cité de Kaboul. Un gros bourg moyenâgeux lové au flanc du mont Asmaï, agglomérat de logis insalubres en torchis, imbriqués les uns dans les autres dans un enchevêtrement d’étais précaires et de poutres vermoulues, jetées par-dessus les venelles traversées de rigoles et de caniveaux à ciel ouvert charriant des eaux saumâtres et le virus de la tristement célèbre kaboulite, dysenterie aiguë ravageuse d’enfants en bas âge, et ennemie déclarée de très rares voyageurs de l’Occident venus se perdre, on ne savait trop pourquoi, dans ces contrées si lointaines.
Rien n’entamait, en vérité, les ambitions du monarque. Rien ne freinait l’enthousiasme de ses ministres-courtisans. Aussi s’empressa-t-on d’enrichir le pays d’une station de villégiature, construite clé en main par des Allemands, dans les montagnes de Paghman, à quelques kilomètres de la capitale. Dans ce havre de paix et de fraîcheur d’un pays brûlé par le soleil et la sécheresse, dans ce microcosme paradisiaque, à la belle saison, les membres de l’oligarchie et les riches familles de commerçants kaboulis retrouvaient leurs coquettes maisons de campagne sur les pentes verdoyantes de la lumineuse vallée de Paghman que traversaient des torrents argentés et des rivières poissonneuses.
A Paghman, plus que dans toute autre partie du Royaume, on singeait l’Occident en ces temps heureux où la bourgeoisie aristocratique du clan des Mohamad Zaï pique-niquait le long des torrents écumeux, déambulait au bord de la source des Coiffeurs ou autour du premier kiosque à musique érigé au milieu du Baghé-Omoumi, jardin public aménagé sur le modèle des villes d’eau du pays des kaisers. C’est dans le jardin public de Paghman que l’on rencontrait leur progéniture, doux adolescents aux yeux de braise mués en gamins de Berlin dans leurs knickerbockers en flanelle à carreaux beige et brun, coiffés de casquettes assorties, chaussés de bottines en cuir soigneusement cirées par une domesticité nombreuse.
Après le dernier arrosage de l’après-midi, on voyait se promener des lycéens au regard langoureux sous des cerisiers et des noyers qui bordaient des ruisseaux aux eaux claires. Quelquefois, on les surprenait assoupis au pied d’un noyer, main dans la main, tendrement enlacés. Ces adolescents en mal d’amour traînaient leur mélancolie, délicieusement étourdis par des pulsions refoulées. D’autres fois, une main serrait longuement une main amie, un visage brûlant frôlait un autre visage brûlant. Cédant au charme, on s’abandonnait à des attouchements innocents, grisé par l’érotisme de l’Orient voluptueux mais puritain, sensuel mais chaste. A de rares occasions des idylles se nouaient entre deux camarades de classe. De la solitude des cœurs naissaient des amitiés particulières. Des amours platoniques aboutissaient quelquefois à des liaisons dangereuses. Sous l’emprise des sens, il arrivait que des adolescents privés de femmes sombrent dans l’homosexualité.
Les parents, fiers de leurs costumes trois-pièces dans un pays de turbans et de piran-toumban 6 , de leurs titres ronflants, de leur appartenance plus ou moins étroite à l’oligarchie aristocratique, faisaient les importants dans l’unique café-club de Baghé-Omoumi. Ils buvaient des jus de lime, dégustaient des sorbets de grenade, lampaient des Soda Water mis en bouteille par Maître Delbar, le célèbre pâtissier de Kaboul arrivé de l’Hindoustan avec sa science culinaire, ses alambics et ses ingrédients exotiques. Ou ils sirotaient, nec plus ultra, moult tasses de « mix », savant mélange de lait, de crème grasse, de thé vert longuement infusé dans de grandes marmites en cuivre, et agrémenté de graines de cardamome.
Au paroxysme de rivalités des empires coloniaux encore embourbés dans d’inextricables réseaux de saintes-alliances et de cordiales ententes, c’est sans doute pour atténuer la trop grande influence de la Grande-Bretagne en Asie du Sud que l’on inaugura, à Kaboul, le premier lycée français de la capitale afghane, à côté des lycées « Nedjat » et « Habibia » où les Allemands enseignaient la langue de Goethe et les Anglais celle de Shakespeare.
Le bon Roi croyait-il à la nécessité d’un système éducatif moderne et aux bienfaits d’un enseignement supérieur pour sortir le Royaume de son marasme ? Les jeunes Kaboulis se mirent au diapason des désirs de leur monarque. Ils rêvèrent de knickers et de livres. Ils voulurent leurs professeurs sans barbe, leurs sœurs sans voile, et leurs fonctionnaires intègres. Ils espérèrent voir des femmes aux lèvres rouges, des magasins remplis de jolies choses, et des locomotives filant au flanc des montagnes. Ils pensèrent aux petits plaisirs de la vie, à une musique plus exaltante, à un peu plus de gaieté dans les restaurants et un peu plus de joie dans les estaminets qui bordaient la rivière Kaboul, où ils n’osaient pénétrer sans escorte et sans permission parentale, parce que fréquentés par d’infâmes pédérastes à l’affût de jolis garçons imberbes.
Toujours à l’instar de Kemal Atatürk, le roi Amanollah, impatient de prendre le train du XX e siècle pour joindre le concert des nations, s’enlisa, bien vite, dans les méandres des réformes trop brutales et les aléas des transformations peu prisées par des populations solidement attachées aux traditions d’un Orient respectueux des préceptes d’un islam radicalisé par le fanatisme des mollahs analphabètes, dont le monarque ne tarda pas à soulever l’ire et la réprobation.
Plus tard, le malheur voulut que le téméraire roi s’attaquât à la plaie de l’Orient, la corruption institutionnalisée. Plus grave encore, l’imprudent osa s’en prendre à la toute puissance d’un clergé ennemi d’écoles laïques, d’instituts de femmes, de cours d’alphabétisation pour adultes.
Le clergé ne tardant pas à se rebiffer, des mollahs se détachèrent d’un roi qui ne représentait plus à leurs yeux l’ombre de Dieu sur la terre. Les fanatiques, criant au sacrilège, s’abstinrent de porter costumes trois-pièces, de marcher sur les trottoirs, et d’envoyer leurs enfants dans des écoles où enseignaient les faranguis buveurs de vin. La révolte fut à son comble lorsque Amanollah Khan eut des velléités d’envoyer quelques jeunes filles parfaire leur éducation dans les pays de l’Occident où les femmes exposent la nudité de leur visage, de leur cou et de leurs bras aux regards des hommes.
Dès lors, on complota dans les mosquées. Des cabales furent montées dans les cellules monacales. Pour soulever le peuple contre le monarque, le clergé saupoudra la religion de tant d’ingrédients qu’elle en devint indigeste. Plus que la vraie religion et la vraie foi, l’ignorance et l’obscurantisme allaient l’emporter sur la raison et la logique. Des oracles parlèrent. Des intégristes se mirent au travail. Des mollahs brandirent le spectre de la colère de Dieu, et annoncèrent l’imminence de la fin du monde.
Il était dit. Il était écrit. Le roi ne sera pas longtemps roi. Une révolution éclatera.
Et la révolution éclata, terrible, sanglante. D’aucuns y virent, bien sûr, la main de Dieu. D’autres dénoncèrent une conspiration manigancée pas les Anglais, ces fourbes passés maîtres dans l’art de diviser pour régner, si habilement pratiqué dans leur empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Mécontents de voir le roi Amanollah se distancer de l’influence britannique, arguèrent-ils, la perfide Albion aurait ourdi un complot dans la plus pure tradition orientale. Toujours est-il que la révolte éclata dans les mosquées, se propagea dans le bazar, embrasa tout le pays. Sorti des ténèbres de l’Orient, un bandit de grands chemins, appelé Batché-Sakao, fils de porteur d’eau, leva l’étendard de l’islam contre les ingérences des suppôts de Satan. Allah-o-Akbar hurla-t-il de colère. Allah-o-Akbar reprit derrière lui la foule éperonnée par les injonctions des religieux et les encouragements des défenseurs des droits de Dieu.
Et le miracle eut lieu. Le bandit s’empara du trône des Mohamad Zaï, interrompant, pour un temps, la continuité du long règne des Durrani, dynastie dont lesdits Mohamad Zaï sont issus.
Lors de cérémonies du couronnement dignes d’un numéro de cirque, Batché-Sakao s’autoproclama roi des croyants, et s’attela à venger Dieu en envoyant beaucoup de monde à la potence.
Afin d’affermir les assises de son Royaume et d’assurer le passage de son nom à la prospérité, il frappa sa monnaie en cuir, cette noble matière dont était faite son outre.
Ivres de bonheur, ses partisans s’évertuèrent à bouter le feu au cinéma Kaboul. Ils vouèrent à la démolition le théâtre en plein air de Paghman. Des voyous saccagèrent le palais de Dar-ol-Aman, symbole de décadence et de dégénérescence. Des vandales pillèrent le cuivre des toits et le marbre de la salle des pas perdus. Des moudjahidine lacérèrent à coups de khandjar les tableaux accrochés aux murs. Des vandales s’acharnèrent à arracher à mains nues les quelques mètres de rails d’un tramway que ne connaîtront jamais les Afghans.
Au-delà de ses bouffonneries et de ses extravagances burlesques, le roi porteur d’eau changea le cours de l’histoire du pays en acculant Amanollah Khan à l’exil. Si le roi s’en alla vivre à Rome, les fonctionnaires ne connurent point le confort des villas mitoyennes. Les jeunes gens se gardèrent de porter cravate et chapeau mou. Les femmes se revêtirent de leur voile et les jeunes filles n’allèrent point à l’école. Il n’y eut plus de théâtre à Kaboul. Pendant longtemps, on n’y construisit plus de cinémas. Surtout, les petits Afghans ne connurent jamais le chemin de fer.
Kaboul n’était pas Constantinople. Le Khaybar Pass, privé de son attrait géopolitique, ne pouvait rivaliser avec le détroit des Dardanelles. Et l’Occident opportuniste relégua le Royaume de derrière les mers salées aux oubliettes. Les jeunes Afghans ratèrent pour de bon leur rendez-vous avec l’histoire. Sur l’avenue de Dar-ol-Aman abandonnée aux caprices du temps, là où frissonnaient encore joliment les feuillages vert-argent des élégants peupliers, se fracassa un rêve de roi.


Troquant son outre de porteur d’eau contre le sceptre et la couronne de la monarchie, le roi-bandit régnait sur son peuple en lui interdisant le port de la culotte courte et l’usage de couteaux-fourchettes. Il s’amusait en envoyant ses ennemis à la potence, comblant ses sous-fifres de présents, régalant ses acolytes de festins.
Cependant que le bandit monarque était tout à ses frasques, l’avenir du Royaume se jouait en France, sur la Côte d’Azur.
Délirant paradoxe ! Lors des convulsions de l’histoire qui précipitent leurs patries dans la tourmente, souverains déchus, généraux en disgrâce, ministres corrompus, ambassadeurs véreux et autres détenteurs du pouvoir absolu font montre d’une touchante prédilection pour les démocraties occidentales. Où les attend un petit capital déposé sur un compte à numéro, un magot mal acquis sur le dos du peuple, un pécule reçu en dot, quelque bas de laine, fruit d’inextricables jongleries politico-financières.
Le Royaume afghan était à feu et à sang. Le pays nageait encore dans l’absurde. Les rues sentaient le soufre et le cadavre. Kaboul brûlait encore. Loin, bien loin, là-bas, de l’autre côté des mers salées, à Nice, un sardar du clan Mohamad Zaï coulait des jours heureux, soignant un rhumatisme le matin, ruminant des idées noires, le soir.
Les événements tragiques de Kaboul ne manquèrent pas de faire vibrer sa fibre nationaliste. L’esprit de famille aiguisa chez lui un patriotisme que l’Oriental porte à fleur de peau. Son sens du devoir s’éveilla un matin de mauvais temps sur la Promenade des Anglais. L’heure de gloire avait sonné pour le proche parent du Roi en exil. Et le vaillant soldat crut de son devoir de se précipiter au secours de la patrie en danger. Il y avait une dynastie à sauver, un trône à récupérer.
Laissant derrière lui une résidence niçoise et les douceurs méditerranéennes, le sardar entra au pays avec armes et bagages. Accueilli en rédempteur, très vite, il s’assura l’appui des seigneurs féodaux. Rapidement, il obtint l’allégeance des chefs de clan et des membres d’un clergé à la solde de la monarchie. Promu maréchal, il ne tarda pas à obtenir le soutien d’un peuple fatigué des mascarades d’un roi-bandit. Et, bien sûr, éclata une nouvelle révolution.
Des cousins aidèrent le sauveur de Kaboul à chasser du palais le roi de pacotille dont le cadavre en voie de putréfaction se balança pendant des semaines sur la place publique, entouré des restes puants de ses compagnons d’infortune.
Pour consolider les assises du pouvoir et assurer l’ordre et la sécurité, les nouveaux maîtres du pays appliquèrent à la lettre la loi du talion. Œil pour œil, dent pour dent. Les prisons se vidèrent de leurs prisonniers, pour se remplir d’autres prisonniers. De nouveaux gibiers de potence furent accrochés par les pieds à d’autres potences. On tortura ceux qui avaient torturé. On passa à l’arme blanche ceux qui avaient passé à l’arme blanche.
« Le roi est mort ! Vive le roi », décréta le sardar promu maréchal dans la salle d’intronisation du palais Del-Koshah, le palais des épanchements du cœur, proclamant un sien cousin nouveau protecteur des croyants, en remettant le flambeau de la monarchie au clan Mohamad Zaï.
Pendant que le sauveur de Kaboul paradait, couvert de gloire, sous l’arc de triomphe de Paghman, que la ville sentait encore la poudre et le brûlé, que les derniers obus de mortier tombaient encore du côté de la rue des « vendeurs de livres », dans une cave humide et noire d’un quartier sordide de la vieille ville naissait un enfant mâle, condamné à porter son premier regard sur la tristesse des lieux plongés dans l’obscurité, et à mêler ses premiers cris aux grondements des boulets de canons au-dessus de sa tête.
Pour assombrir davantage sa dramatique venue au monde, le destin, ou était-ce les lubies d’un roi de cirque, privait le nouveau-né de la présence de son père, riche commerçant que des turbulences révolutionnaires avaient contraint à l’exil dans les lointains pays de l’Occident, où le cher homme se prélassait dans les hammams du Claridge, à Paris, à l’heure même où lui naissait un fils.
Sous son règne aussi rocambolesque qu’éphémère, en effet, l’idée était venue au roi fils de porteur d’eau de confier le portefeuille de son ministère du Commerce au géniteur de l’enfant qui venait de naître dans une cave plongée dans les ténèbres d’une fin de révolution. Probablement, rapportera-t-on plus tard, pour le dédommager du pillage de ses maisons et du sac de ses propriétés, perpétré par le bandit en personne, quelque temps auparavant, alors qu’il n’exerçait que son seul métier de porteur d’eau.
Pris au piège, tiraillé entre la menace d’une éventuelle pendaison et les honneurs ministériels, le prudent commerçant préféra suivre la voie de la raison en acceptant l’offre royale. Mais en négociant avisé, peu convaincu du sérieux de l’entreprise, par de subtiles argumentations de lui seul connues, il parvint à convaincre son royal employeur que dans l’intérêt du pays et pour le développement heureux de son commerce extérieur, il lui serait plus aisé de mener à bien les charges de sa fonction depuis Peshawar, ville frontière, de l’autre côté du célèbre Khaybar Pass, dans la province frontalière du NWFP 7 en Hindoustan, où il disposait déjà d’un réseau d’agents d’affaires et de représentants à son service.
Trop occupé à mettre le pays à l’heure de l’Islam et à jeter bas l’édifice du modernisme de mauvais aloi, le monarque à outre en peau de mouton édicta sur le champ un firman dans ce sens. On installa donc, à grands frais, son vizir à Peshawar, où l’homme d’affaires affublé du titre de ministre établit ses quartiers dans une suite du Dean’s Hotel, fleuron de l’hôtellerie de l’Empire britannique dans la lointaine province de l’empire. Et dans le but évident de mettre encore un peu plus de distance entre le Royaume et sa personne, de Peshawar, le perspicace commerçant se rendit à Delhi. Plus tard, il élut domicile à Bombay et de là, ignorant jusqu’à l’existence de son nouveau-né, il s’embarqua sur un paquebot des lignes maritimes P. & O. pour gagner l’Europe. Il y vécut heureux, oubliant le roi-bandit, faisant prospérer ses affaires entre Londres et Paris, avant de s’installer dans une Amérique encore secouée par le plus catastrophique krach de l’histoire qui accula des brokers en redingotes noires de Wall Street à se jeter par la fenêtre.


L’histoire surprend l’homme où l’on veut bien le mettre au monde. Parce qu’on ne choisit pas les trottoirs sur lesquels on voudrait jouer et les livres d’enfants que l’on aimerait lire, les auspices pour le moins peu favorables semblaient infliger à l’enfant de ce récit romanesque une naissance peu enviable, au cœur de la misère crasse et de l’obscurantisme rétrograde d’un Orient sans charme et sans beauté.
Le « malheureux événement » aurait eu lieu quelque part entre la rue Salée et le tchaouk de Kaboul. Quel nom portait la rue maudite ? Quelles circonstances malheureuses avaient contrainte l’épouse du plus riche négociant de la ville à accoucher dans des conditions aussi dramatiques ? La barbarie des soldats, les horreurs de la révolution, ou l’instinct de conservation ? Personne ne fut en mesure d’apporter une réponse satisfaisante à cette question vitale. Ce qui est certain, c’est que les caprices du sort ajoutèrent à la complexité de la naissance du bambin une singularité déroutante. Dans le pays des hommes basanés et d’yeux noirs, le Ciel accabla l’infortuné enfant d’une peau claire et des yeux verts. Ou étaient-ils bleus ? Personne ne réussit non plus à interpréter clairement l’énigme enfouie sous des tonnes de poussière, bien plus tard, lors de la démolition du quartier et de la mystérieuse cave par des pelles mécaniques et des trax de la maison « Hochtief A.G. » de Hambourg, chargée de la reconstruction de la capitale afghane.
La bizarrerie du phénomène étonna naturellement tout le monde. Les ragots allèrent bon train autour de son berceau. A quoi pouvait-on attribuer pareille anomalie morphologique dont ne sont affligés en général que les infidèles de l’Occident, ainsi que quelques descendants d’Alexandre le Grand vivant, depuis l’invasion du pays par le célèbre Macédonien, dans les lumineuses vallées du Kâfiristân, pays des infidèles, rebaptisé Nouristan, pays de lumière, après la conversion par la force de ses habitants à la sainte religion de l’Islam ?
Pour en avoir le cœur net, on consulta les rish safid et les pitcha safid , les « barbes blanches » et les « mèches blanches ». On conduisit l’enfant chez le hazrat le plus proche. Il ne représenta aucun signe profanateur. Enfin, un jour, un mollah vint lui souffler les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu à l’oreille en égrenant les quatre-vingt-dix-neuf grains de son chapelet d’ambre. On lui fit boire une tasse pleine d’une potion concoctée par le saint homme, en l’occurrence un liquide trouble, résultat de la macération dans l’eau pendant sept jours et sept nuits d’un papier de soie sur lequel, au préalable, l’on avait calligraphié à l’encre noire quelques versets du Livre saint. On fit brûler dans toute la maisonnée de l’ ispand , plante herbacée d’une efficacité incontestable contre le mauvais œil. L’on décida, finalement, que telle était la volonté de Dieu. Et, signe prémonitoire, on baptisa l’enfant Karim le Blanc.


A en croire les anciens habitants du quartier, Karim vint au monde le jour où allait naître le nouveau Royaume, à l’heure même où le Sardar-é-Ghazi entrait triomphalement au palais royal, le célèbre Arg.
C’était de bonne augure. La naissance de l’enfant ne pouvait présager qu’un avenir radieux pour le pays, et des temps heureux pour le nouveau roi. On en oublia l’anomalie de ses yeux. On s’accommoda même de la couleur de sa peau, inhabituellement blanche.
Mais les événements ne devaient pas tarder à prendre des tournures différentes. Des rumeurs avaient couru. Une des meilleures voyantes du Royaume l’avait prédit. L’histoire du pays en avait tant de fois apporté des preuves. Rarement les padishahs mouraient dans leur lit, victimes de la goutte ou de l’apoplexie. Le règne du roi ne sera donc que de courte durée. Une malédiction s’abattra sur la tribu des Mohamad Zaï. Le monarque mourra de mort violente. C’était écrit.
Le régicide eut lieu un matin de printemps, dans les jardins du roi, plongés dans la splendeur de Gol-o-Bolbol . Le palais Del-Koshah s’était paré de la féerie des shoghoufas , foisonnements de bourgeons porteurs de fruits, merveilles de la nature, annonciatrices de la belle saison.
Dans tous les coins du palais, les fleurs répandaient leurs exhalaisons enivrantes. Dans les branchages, des rossignols chantaient à tue-tête. Sur les pelouses, des bandes de tapis rouges contrastaient avec l’émeraude des gazons fraîchement coupés.
Sous les ordres d’un farman bashi , pimpant maître de cérémonie, officiaient majordomes, valets et gholam-bachas . Des servants en livrée servaient orgeats, sorbets et « mix » de chez Delbar.
Généraux chamarrés, dignitaires en costumes sombres, notables coiffés de bonnets d’astrakan, sénateurs en white tie , maleks couverts de tchapanes bariolés de Kunduz, gouverneurs en costume trois-pièces, mollahs encapuchonnés de turbans de mousseline, avaient pris place sur des sièges alignés en arc de cercle, face à Ala-Hazrat-é-Homayouni, Sa Sublime Majesté.
L’élite en herbe du pays, heureux lauréats du certificat de baccalauréat des trois lycées de la capitale – français, anglais, allemand – vêtus de leurs blazers aux rayures spécifiques de leurs clubs sportifs, les mains croisées au-dessous du nombril, figés en posture de statue, se tenaient debout derrière un aréopage de professeurs de l’université de Kaboul, de docteurs en théologie, de hakems venus de toutes les provinces, et des kazis frais émoulus de l’Institut des études religieuses de Paghman, érigé sur l’emplacement du théâtre construit par Amanollah.
Des officiers de la Sécurité de l’Etat, sanglés dans leur uniforme tout neuf, et des hussards en cape noire encadraient l’assistance, sabre au clair, les sens aux aguets, le regard vif. Et le doigt sur la gâchette.
La fanfare de la garde royale ponctuait la cérémonie de la « distribution des prix » d’airs martiaux et de chants patriotiques.
Le Roi se présentait en grande tenue d’apparat, la tête surmontée d’un couvre-chef cylindrique piqué en son milieu du grand nechân des Durranis, superbe étoile étincelant de mille feux, le buste barré d’un large ruban aux couleurs du Royaume, noir, rouge, vert. Sous le dolman constellé de quatre rangées de boutons dorés, de brandebourgs et de passementeries riches en couleurs, Sa Majesté arborait la panoplie de ses ordres Almar-é-Aalâ-Almar-é-Aâli, et des rangées de distinctions et de décorations nationales ou étrangères : médailles et insignes des pays amis, rosettes discrètes, cordons tressés, palmes académiques, épi de blé en or massif.
Ignorant les recommandations de son ministre de l’Intérieur et les renseignements confidentiels des agents de la Sûreté nationale, Sa Majesté avait tenu à rendre personnellement hommage aux succès des plus méritants des enfants de la patrie. Faisant fi des superstitions des courtisanes du palais et des prédictions des falbines , 8 n’écoutant même pas les conseils d’un vieil oncle averti, le Roi avait voulu récompenser de sa main les éléments les plus doués d’une nouvelle génération de citoyens appelés à prendre en charge, plus tard, l’avenir du Royaume.
Sous l’œil attentif du grand chambellan entouré de ses majordomes, la cérémonie se déroulait selon le programme établi par le protocole. Tout se passait conformément aux usages. Tout se déroulait dans le strict respect de l’étiquette de la cour.
Dans la sérénité du palais Del-Koshah des beaux jours, les fleurs continuaient à épandre leur délicieux parfum, les rossignols à faire entendre leurs charmants gazouillis lorsque, sous le plus beau ciel de Kaboul, un parchemin à la main, le torse bombé, la voix portant loin, le grand chambellan prononça un nom de deux syllabes.
Rompant les rangs, un jeune homme au teint pâle se détacha de la file des étudiants du lycée Habibia pour s’approcher, tête haute, pas assurés, air détendu, du dais royal. Indifférent à tout ce qui l’entourait, le lycéen s’inclina, révérencieux, devant l’ombre de Dieu sur la terre des hommes qui s’apprêtait à épingler la médaille du mérite au revers de son blazer.
Face à Sa Majesté, l’heureux lauréat s’avança d’un pas. Serein, d’un geste détaché, il remit en place une mèche rebelle tombée sur son front au moment même où, sur ses joues brûlantes, il sentit le souffle royal. Un très court instant, la tension nerveuse fit trembler la main qu’il porta dans la poche de sa veste pour caresser la crosse d’un pistolet d’ordonnance. Qu’il braqua brutalement sur la poitrine du roi. Furtivement, un sourire éclaira son beau visage de jeune homme de bonne famille. Et il tira. A bout portant.
Une volée de bolbols , de serins et de rouges-gorges quitta le jardin de palais Del-Koshah. Sous l’œil hagard des soldats hébétés, le jeune homme tira encore, par deux fois.
Ensuite, les choses allèrent vite, trop vite. Le grand chambellan hurla comme un damné avant que des soldats de la garde royale, pétrifiés un instant, ne s’acharnent sur le corps du jeune régicide.
On parla de complot et de trahison. On invoqua des rivalités de clans et des complicités étrangères. On avança la thèse d’une vendetta qui, en Orient, se paie du prix du sang. Plus tard, l’on disserta sur la fidélité et l’attachement du jeune meurtrier à la famille royale et à la mémoire de son maître, ancien notable assassiné quelques mois auparavant.
Dans les tourbillons révolutionnaires, on avait sans doute tiré un peu trop sur la corde. On avait probablement décimé trop de familles pour des raisons d’Etat. On avait vraisemblablement torturé un peu trop de gens, pour l’exemple.
« Le roi est mort ! Vive le roi », proclama encore une fois le maréchal-cousin en installant sur le trône des Mohamad Zaï le fils du souverain martyr assassiné, qui allait incarner la nouvelle ombre de Dieu sur la terre des hommes.
« Le roi est mort ! Vive le roi », reprit en chœur la noble assistance. Dans les jours qui suivirent les cérémonies du couronnement, on s’empressa d’accoler le nom du nouveau monarque à celui de Mohamad le Prophète dans les formules rituelles que l’on répétera pendant la prière du vendredi, dans la mosquée de Shahé-dou-Shamshira, roi à deux épées, située à l’extrémité de l’unique rue asphaltée de la capitale longeant sur cinq cents mètres la rive gauche de la rivière Kaboul continuellement à sec, à l’endroit même où reposent les restes de l’intrépide souverain qui, selon la légende, la tête déjà détachée du corps, combattit l’adversaire, une épée dans chaque main.


Au palais Del-Koshah se remirent à fleurir les gols et à chanter les bolbols . Le chantre de la monarchie, grand maître de la poésie, poète attitré de la Cour, recommença à déclamer des panégyriques du jeune souverain fraîchement rentré de France.
Au lycée Jeanson de Sailly, où des Français s’étaient employés à parfaire l’éducation du prince, le nouveau monarque avait peut-être étudié Descartes et Bergson, parcouru Baudelaire et Apollinaire. Il avait peut-être entendu parler de la Révolution et des sans-culottes.
Une chose était sûre. Le nouveau roi aimait les livres et la peinture. Des proches parlèrent de ses penchants pour les lettres et les arts. Dans l’âme, Sa Majesté était peut-être philosophe ou artiste. On en fit un roi. Et roi, il sera pendant près de quarante ans.
Des mauvaises langues rapporteront plus tard que pendant son long règne, si le roi affectionna la chasse et la pêche, il aimait aussi courtiser les belles étrangères dans les alcôves du palais Del-Koshah.
Pusillanime, effacé, quelque peu timide aux dires de ses intimes, totalement éloigné de son peuple, le roi régnait, mais ne gouvernait pas, confiant les rênes du pouvoir à quelques notables très proches de sa famille davantage préoccupés par le prestige du Royaume à l’étranger et la sauvegarde des intérêts de l’oligarchie que soucieux de la misère crasse des Hazaras condamnés à être portefaix de père en fils, et des frustrations des Tadjiks, Turkmènes ou autres Ouzbeks oubliés dans leurs lointaines provinces. Sans parler des humiliations infligées aux minorités chiites marginalisées.
Loin du peuple, la bourgeoisie Mohamad Zaï proliféra dans une noria de mariages consanguins, susceptibles, à en croire la Faculté, d’affecter non seulement l’intégrité physique, mais d’altérer également l’équilibre mental d’une progéniture destinée à prendre le destin du pays en main. Offrant au peuple des responsables plus ou moins hystériques et des ministres à demi fous, objets quelquefois de désopilantes plaisanteries parmi la colonie étrangère et les membres du Corps diplomatique.
Pour préserver la jeunesse de toute influence étrangère susceptible de lui souffler des idées, on ferma hermétiquement la frontière du Royaume. Ne pouvaient quitter le territoire national que les diplomates affectés à des ambassades royales, des représentants attitrés du roi auprès des organisations internationales, des proches de la famille royale, des cousins-neveux transformés en commis-voyageurs de l’Etat. Et quelques riches commerçants dont on n’avait rien à craindre.
Ne pouvaient pénétrer dans le Royaume que les membres du Corps diplomatique accrédités à la cour de Kaboul, un nombre restreint d’experts ingénieurs, de coopérants au service du gouvernement. Et quelques amis personnels de Sa Majesté, écrivains réputés ou historiens de renom ainsi que, triés sur le volet, de très rares journalistes, ces intrus encombrants qui, d’après les rapports d’un directeur de l’Office national du tourisme, ne s’intéressaient de toute façon qu’aux vieilles pierres et aux reliquats poussiéreux de l’histoire. Et qui, impardonnable goujaterie, ne prenaient jamais le soin de mentionner dans leurs canards les efforts de modernisation et les réalisations du Royaume : la construction d’un nouveau pont sur le Hilmand, le projet de l’hypothétique goudronnage des rues de la capitale, la pose des linoléums dans le hall central de la Banque Royale, la vitrine illuminée au néon de l’Ariana Airlines, la compagnie nationale de l’aviation civile dont le premier appareil, un vieux zinc acheté dans les surplus américains devait heurter de plein fouet une colline, au milieu des cèdres du Liban, quelque part du côté de Sofar ou d’Alley, lors de son vol inaugural.
Pour mettre le bon peuple à l’abri de la débauche et de toute tentation charnelle, artistes, peintres, danseurs, danseuses, chanteurs, chanteuses, kantchanis 9 , courtisanes, hétaïres, pédérastes et autres saltimbanques, furent parqués à Kharabat, cité des dépravations, ghetto pour marginaux et esprits libertins, goulag pour créateurs artistiques, chanteurs de charme et musiciens de rue.
Pour le salut du Royaume, on suivit à la lettre les préceptes du ministre à barbichette, de plus en plus préoccupé par l’avenir de ses enfants que par le sort de ses compatriotes. Dans une pléthore de tabous et d’interdits, on tua de plus en plus la subversion dans l’œuf. On cousit les bouches. On étouffa les intelligences vives. On verrouilla, cela va de soi, les sexes.
Pendant les quarante ans du règne de Sa Majesté, aucune secousse intellectuelle ne réveilla le génie créatif d’un peuple doué d’intelligence, de sens artistique, de pensées philosophiques. Tout au long du règne d’ Ala-Hazrat-é-Homayouni, le Royaume afghan n’ajouta au patrimoine de l’humanité la surprise d’aucune découverte scientifique. Il n’enrichit la communauté universelle d’aucune nouvelle théorie biologique. Il n’offrit à son peuple le trésor d’aucune œuvre littéraire digne de ce nom, ni à sa jeunesse sportive l’orgueilleuse extase d’un exploit susceptible de faire jouer son hymne national sur le podium des stades olympiques.
Pendant quarante ans, dans l’oisiveté ronronnante d’un Gol-o-Bolbol doucereux cher aux orientalistes de l’Occident, l’âme des jeunes Afghans ne se nourrit que de romantisme larmoyant et de délectations moroses, leur esprit ne s’abreuvant que d’introspections endormantes et de sensibleries geignardes.
Pendant un demi-siècle, l’amour, la femme, le vin, la politique, l’évocation des conditions de vie sociale ou politique étant frappés d’interdits, aucun écrivain afghan ne se hasarda dans la rédaction d’un roman d’amour. Pendant un demi-siècle, pour exulter son corps et libérer son esprit, la jeunesse afghane ne s’éclata que dans le romantisme extatique des s habé-tchardah , des nuits de pleine lune, les plus belles, les plus éblouissantes du monde.


Dans un Orient attaché aux sacro-saintes traditions de famille-tribu-clan, fruit des caprices du destin et des extravagances maritales d’un riche négociant amateur de femmes éternellement absent, le petit enfant né sous les obus d’une révolution loufoque avait poussé comme une plante sauvage.
Lui connaissait-on un grand-père, une grand-mère ? Sur ses ancêtres, Karim n’apprendra jamais aucun détail. À son arbre généalogique ne pendent que deux brindilles : son père et sa mère. Deux êtres foncièrement dissemblables, issus de deux couches antagonistes d’une société scindée en deux, les bâdârs et les nokars , les maîtres et les servants. Il venait au monde produit de deux spécimens d’humains vivant les uns à côté des autres sans jamais se rencontrer vraiment, les hommes et les femmes.
On disait son père riche et prospère, possédant maisons, terrains, meubles et immeubles en ville, kalas, caravansérail, cheptel et bétail à la campagne. Appartement, compte en banque, maîtresses blondes en Amérique. Et des enfants un peu partout. Natif d’une des contrées les plus inaccessibles du globe, très tôt il devait se révéler pionnier d’émigration dans un pays sans routes, sans chemin de fer, sans compagnie d’aviation, où le passage du col de Salang en hiver constituait en soi un exploit. Originaire des provinces du Nord où se pratiquait encore le troc, il sera un génie du commerce dans les plus compétitives capitales de l’Occident mercantile. De son père, on disait encore qu’il aimait les hôtels à étoiles, les chemises bien repassées, les restaurants chic et les femmes. Mais l’Orient se nourrit des on-dit. On y vit de supputations, on s’y régale de commérages.
On disait sa mère très belle et très pieuse. Modèle de chasteté et parangon de vertu, elle fut pudique à l’excès, scrupuleuse à outrance. Vertus peu revigorantes dont elle ne manqua pas d’imprégner le subconscient de son enfant, qu’elle aima mal et trop souvent en silence.
D’une intelligence certaine, née pour faire de grandes choses, elle ne devait jamais apprendre à lire et à écrire, les mollahs de son temps ne souhaitant point envoyer leurs filles à l’école. Pétrie de fatalisme, elle subit sa condition de femme comme une manifestation de la volonté divine, et s’accommoda de son statut d’épouse délaissée le lendemain même de sa nuit de noces, avec une abnégation frisant la sottise.
Lorsque son mari la quitta définitivement pour aller faire fortune dans les lointaines contrées d’ Ouroupa et d’ Amrikà , d’Europe et d’Amérique, elle se contenta de verser des larmes en silence et de s’arracher les cheveux en cachette. Même si, par la suite, elle devait se plaindre sans arrêt de la tyrannie du kismat et se morfondre jour et nuit dans le regret d’avoir laissé venir la vieillesse sans avoir cueilli une seule fleur de sa jeunesse.
De son bas âge, Karim ne conservera le souvenir d’aucun compagnon de jeux. L’écho d’aucun éclat de rire au milieu des camarades ne résonnera jamais à ses oreilles lorsque, plus grand, il lui arrivera de passer en revue les événements marquants de sa prime enfance.
Réminiscence floue et incertaine d’une fantasmagorie dont se nourriront longtemps ses angoisses sans motif et ses inquiétudes sans raison, seule l’impression déconcertante d’une aventure abracadabrante marquera de façon indélébile cette période trouble de son enfance qu’il considérera toujours comme le « trou noir » de son existence.
Dans cette matinée d’apocalypse, l’atmosphère était chargée d’électricité. Une psychose de fin du monde s’était emparée des esprits. Des éléments déchaînés faisaient un boucan d’enfer dans une ville qui semblait aller à la dérive. De gros paquets de nuages noirs et menaçants se bousculaient dans un ciel de tempête. A intervalles irréguliers, baba ghorghori , papa tonnerre, des contes afghans ou manifestation de la colère de Dieu selon les traditions, grondait à tout rompre au pied du mont Asmaï. Zébrant le ciel tourmenté, des éclairs se fracassaient au-dessus des masures dans une suite d’explosions qui faisaient éclater les tympans du petit Karim, égaré dans une venelle moyenâgeuse pour on ne sait quelle raison.
Le vent soufflait en rafales. Son souffle balayait le sol jonché de détritus, d’épluchures de pastèques, de crachats visqueux de nasswar et de crottes de chèvres encore fumantes. Des tourbillons arrachaient des pans de toitures et soulevaient des colonnes de poussière au milieu de la ruelle en transe. Sous la furie des rafales, les arbres se courbaient à terre. Affolés, les oiseaux fendaient l’air telles des flèches échappées au carquois d’un démon maléfique. Impuissants face aux facéties de la nature, appréhendant la vengeance divine, boutiquiers, épiciers, vendeurs de fruits secs et de pois chiches grillés, barbes drues et cheveux hirsutes, trépignaient devant leurs échoppes minables.
Pour attirer la clémence du Seigneur, les croyants marmonnaient des formules pieuses ou récitaient des paroles du Prophète. Apeurés, ils bredouillaient des incantations. D’autres appelaient les saints à leur secours.
Le phénomène naturel prenant souvent un caractère métaphysique, même les notables, les dignitaires et les riches commerçants se précipitaient dehors en voitures automobiles ou en gadis couverts de bâches en toile pour chercher consolation et réconfort auprès du grand pir du sage religieux de la rue Salée.
De cette matinée de fin du monde dans un décor préhistorique, le subconscient de l’enfant Karim enregistrera surtout la vision traumatisante des acrobaties d’un singe au cul rouge. Sous ses yeux, l’abominable bête, grimaçante, hideuse, les yeux injectés de sang, sautait d’une échoppe à l’autre, s’accrochait à une poutre, grimpait sur un toit. Suspendue au bout d’un bras velu, elle se balançait à un filin tendu au milieu de la rue en criaillant comme un possédé.
Serrant dans sa menotte la main d’une petite fille à peine plus âgée que lui, Karim pataugeait dans la boue. De la fange pénétrait dans ses souliers troués. De l’eau glacée mouillait ses vêtements collés à sa peau. Une froidure liquide coulait le long de son dos et ajoutait à son effroi.
C’est la fin du monde ! pontifiait un vieillard édenté et aveugle, le dos courbé sous le poids des ans. Malédiction sur vous, pécheurs impénitents ! Prenez garde, misérables fornicateurs, buveurs de vin. Car, terrible sera la vengeance du Tout-Puissant, loué soit son nom ! L’heure de sa gloire ne tardera pas à sonner. Sa terre tremblera sous vos pas.
Et la terre avait tremblé sous les pas de Karim transi de froid, pétrifié par les grondements de la colère de Dieu. Le sang glacé par l’épouvante, pourchassé par les cris stridents d’un singe au cul rouge, un chien fou aboyant et gueulant à ses trousses, Karim avait couru à perdre haleine avant de trouver refuge dans le hawilli d’une maison inconnue, quelque part dans le monde absurde et irréel de l’Orient mythique plongé dans le chaos d’une frénésie confuse.
L’affolement l’avait-il fait atterrir chez de lointains parents ? La masure appartenait-elle à des amis, à des connaissances ? Karim ne réussira jamais à connaître l’identité de ces êtres démunis mais généreux auprès de qui il avait trouvé protection, ni à mesurer à l’aune du temps la durée de son séjour dans cette habitation où ne pénétrait jamais la lumière du jour, où aucun sourire ne se dessinait jamais sur les lèvres.
Lorsque, brûlant de fièvre, Karim avait enfin ouvert les yeux, il avait aperçu des gens penchés au-dessus de sa couche préparée à même le sol. Puis, le croyant perdu, ses hôtes avaient parlé de la gravité de son état, et prononcé un mot étrange qui avait résonné dans sa tête comme une menace : la mort.
Et alors que dans un coin de la pièce, une barbe blanche récitait des versets du Livre saint, une femme qu’il crut être sa mère s’était mise à pleurer. Et Karim avait refermé les yeux.
S’agissait-il là d’une simple affabulation, d’un fantasme né de l’imagination d’un enfant englué dans les aberrations d’une ville prise d’une hystérie collective ? L’incident, survenu au milieu d’une venelle de l’Orient biblique, un matin de fin du monde, avait-il vraiment eu lieu ? La « chose » pouvait-elle réellement exister ? Rien n’est moins sûr, comme de tout ce qui constituera par la suite sa vie riche en paradoxes et fertile en contradictions, rien ne sera jamais très sûr ni très net. Tout cela prêtera quelquefois, plus tard, à confusion, sinon à suspicion, aux yeux de son entourage peu au fait des péripéties de son enfance perturbée, passée dans des circonstances peu communes, dans des lieux d’un autre temps.
La vision du singe au cul rouge resta néanmoins gravée dans les recoins les plus obscurs du subconscient de Karim. Pour faire surface pendant longtemps encore, inopinément, à des moments de fatigue extrême, de détresse profonde ou, paradoxalement, lors de griseries intenses, de jouissances extatiques ou de félicités inespérées. Quelquefois, simplement devant les beautés de la nature ou dans l’ivresse d’une étreinte amoureuse pour le précipiter un bref instant, dans un désarroi terrifiant, et submerger son être d’une frayeur incontrôlable.


Comment peut-on être Persan, s’exclamaient autrefois de vieux messieurs poudrés des salons parisiens se faufilant parmi les courtisanes en crinolines, un petit four coincé entre le pouce et l’index.
Les accidents de naissance avaient catapulté Karim dans un royaume d’un autre âge, à une époque fâcheuse, dans un environnement loin d’être propice à l’épanouissement harmonieux d’un bambin traumatisé par les cris d’un singe au cul rouge. Il s’est ainsi retrouvé, quelquefois, traqué par de jeunes voyous des ruelles peu sûres d’une ville du bout du monde qui, de dépit, s’en prenaient aux enfants de riches lorsque l’ennui poussait ces derniers à se hasarder sans lala , dans les quartiers déshérités de la capitale.
Né dans le ventre du sous-développement, à l’instar des millions de déshérités de la planète, Karim aurait pu mourir d’avitaminose ou de malaria. Il aurait pu périr victime d’une des catastrophes naturelles que le bon Dieu ne cesse de faire abattre sur les contrées les plus miséreuses du globe : inondations, sécheresses, invasions de sauterelles, tremblements de terre. Sans parler des guerres civiles, jacqueries ou révolutions de palais. Comme si, malgré sa miséricorde, immense, et sa clémence, incommensurable, la Providence pouvait encore avoir une dent contre ses créatures les plus démunies, condamnées à ne jouir des délices de son paradis qu’une fois leurs péchés lavés dans les souffrances d’ici-bas. Comme si, insensible à leur décrépitude matérielle, elle voulait, en plus, prendre la mesure de leur résistance morale en mettant à l’épreuve la profondeur de leur foi qu’elle aurait voulu inébranlable, et de la constance de leur patience qu’elle aurait voulu infinie. Insondables sont en vérité les voies du Seigneur qui règle le mouvement des astres dans l’espace, ordonne le passage du jour à la nuit et de la nuit au jour, abreuve le serpent sous le sable brûlant, protège les oisillons dans le ciel d’orage et les Bédouins dans l’isolement du désert.
Certes, le kismat avait joué un bien vilain tour à Karim lors de sa pathétique arrivée au monde. Les dieux ne tardèrent pourtant pas à se montrer plus cléments à son égard, à l’âge où il allait sortir de la petite enfance.
Il était écrit dans le grand Livre des destins que l’enfant à peau blanche et aux yeux de couleur douteuse, posé comme ça sur le sol humide d’une cave immonde, ne serait pas réduit à vendre de l’eau sucrée dans les caravansérails de Hérat ou des tapis aux voyageurs occidentaux sur les trottoirs de Kaboul.
Au premier tournant décisif de sa vie, au gé des caprices paternels qui jalonneront encore longtemps le cours de son existence, son sort à lui aussi allait être scellé depuis les lointains pays de l’Occident.
Un matin de pluie et de giboulées, la roue du destin s’était en effet mise à tourner à contresens pour le rescapé des masures du pays d’un roi, d’une foi et d’un cinéma.
Pour l’extraire de son « trou noir », mandatés par son géniteur, deux messieurs en redingotes vinrent le chercher dans ce lieu irréel, sans configuration définie, sans repères géographiques où s’étaient déroulées jusque-là les premières tribulations de sa courte vie déjà agitée.
Ce matin-là, ses anges gardiens l’avaient habillé de culottes courtes et d’une veste à carreaux. Ils l’avaient coiffé d’une casquette à visière si grande qu’elle mangeait la moitié de son visage et l’empêchait de voir les branchages des arbres. Avant de le conduire vers une destinée nouvelle, ils avaient pris soin de graisser ses mains et ses pieds de beaucoup de vaseline et de gominer inutilement ses cheveux déjà si soyeux.
Les deux lascars étaient habillés à l’européenne. Sous leurs redingotes de couleur sombre, ils portaient des complets-vestons et des gilets boutonnés très haut. Avec leurs précieux bonnets d’astrakan, ils devaient être intendants ou chefs comptables. Chargé d’une mission, ils suivaient à la lettre les ordres de leur maître vraisemblablement en train d’arpenter les rues commerçantes de Paris ou de courir les maisons de commerce de la City de Londres, en quête d’affaires juteuses.
Sur l’avenue Royale, devant le tojarat-khana familial, le célèbre Grand Magasin de la capitale fondé par le Grand Agha, son père, installé au-dessus de la confiserie Delbar d’où s’échappaient l’odeur du chocolat tiède, l’arôme suave du cacao et d’autres raretés, à la portée seulement des enfants de ministres, un long moment Karim avait rêvé de gâteaux fabuleux, de confiseries succulentes, de friandises affriolantes et de bonbons joliment enveloppés dans de ravissants papiers de couleurs qui flattèrent ses sens d’esthète-né davantage par le chatoiement, le brillant et l’élégance de leurs contenants que par la perspective du goût encore inconnu de leur contenu.
Dans les bureaux du premier étage, les grandes personnes avaient tenu conciliabule sous un portrait du Grand Agha exécuté dans un studio Harcourt à Paris. Sirotant leur thé vert agrémenté de cardamome tout en égrenant leurs chapelets, ils avaient palabré avec beaucoup de sérieux et de gravité. Un brin de nostalgie et beaucoup d’émerveillement dans la voix, ils avaient évoqué les cités fabuleuses de Paris, de Londres, de Berlin, ces rivages idylliques d’où leur étaient parvenues, par la voie de la radiotéléphonie, les recommandations du Grand Agha : installer dans la Grande Maison son fils que l’on baptiserait sur place Agha khord , le Petit Agha.
Quelques minutes plus tard, on avait fait monter Karim dans une Delage, ou était-ce une Bugatti ? stationnée devant les vitrines de la célèbre pâtisserie. Autour d’une des premières voitures automobiles introduites dans le Royaume, tournoyait un essaim de badauds patibulaires et de mendiants aux yeux hagards tancés sans raison par des gendarmes à l’œil mauvais.
Un peu plus loin se chamaillaient des adolescents, les narines chargées de morve, le cœur gonflé d’une infinie tristesse. Objet de curiosité autant que l’automobile, en proie à un indicible malaise, Karim n’avait pas tardé à sentir le dard de leurs regards vissé sur sa peau blanche, sur son visage lavé à l’eau chaude, sur sa bouche propre et sur son nez bien soigné.
Par une étrange complicité enfantine, dans leurs regards pleins de convoitise, Karim avait lu l’envie de s’approcher de la voiture pour toucher le luisant de la carrosserie, ou passer leurs mains sales sur le velouté du volant en ébonite.
Par instinct, Karim savait que, dévorés par la curiosité, les malheureux voulaient grimper sur le marchepied pour jeter un coup d’œil à l’intérieur et, ne serait-ce qu’une seule fois dans leur vie, s’installer sur le siège en cuir du véhicule pour pouvoir dire aux copains qu’on a eu le bonheur de monter dans une motar , une voiture, symbole par excellence de la civilisation mécanique des ailleurs si riches et si lointains, venue les narguer dans les rues poussiéreuses de leur existence morne et triste. Tandis que d’autres enfants du même âge que lui, plus timides et plus réservés, intrigués par la couleur de ses yeux, par ses vêtements propres et ses mains savonnées, scrutaient le visage inhabituellement blanc d’un de leurs semblables comblé de tous les privilèges du monde.
A se sentir si différent d’eux, le Petit Agha tout neuf avait pris peur. L’émotion avait embué ses yeux. Une bouffée de pitié mêlée à un vague sentiment de culpabilité avait mis de la confusion dans son esprit. Comme si déjà, si jeune, et encore si frêle, il devait avoir honte de ses privilèges, de son corps pomponné, et de ses vêtements neufs.
Cherchant vainement un signe de connivence, sinon une communion de camaraderie, dans le regard des gueux qui ne lui ressemblaient en rien, et comme pour s’alléger d’un fardeau, Karim avait eu envie de rester là pour leur tenir compagnie sur le trottoir. Pour se sentir plus près d’eux, il avait voulu leur donner l’accolade. Pour montrer qu’il était de leur côté et qu’il serait toujours avec eux quand il serait grand, il aurait voulu partager leurs jeux salissants dans le lit de la rivière tarie.
Mais les messieurs en redingote avaient chassé les malandrins comme on chasse les mouches sur un quartier de viande au marché de Mandaï. Ils leur avaient jeté des cailloux comme on jette des cailloux aux chiots errants de Deh-Afghanan. Sans raison, on avait maudit leurs pères. Sans raison, on avait maudit leurs mères.
Enfin, une dernière fois, les enfants sans passé et sans avenir de Kaboul s’étaient retournés pour toiser le petit garçon si bien habillé avant que le véhicule ne démarre pour l’éloigner de l’affligeant spectacle de l’Orient pauvre auquel personne ne semblait faire attention.
Complexité de la nature humaine ! Inconstance des sentiments enfantins ! Une fois installé sur le siège arrière de la voiture, à l’abri dorénavant de la misère, Karim avait vite fait d’oublier les regards languides des gueux de l’avenue Royale pour basculer, lui aussi, dans la même indifférence libératrice que celle affichée par les grandes personnes.
Sauvé des aléas du sous-développement, le Petit Agha ne pensait déjà plus aux gueux de Kaboul lorsque, brinquebalant et cornant à l’envi, la voiture s’était mise à rouler dans l’avenue Royale, rebondissant sur les nids de poule, sautillant sur les flaques gorgées d’eau de pluie, éclaboussant les passants devant l’hôtel Kaboul, construction à un étage aux murs rose clair, unique établissement digne d’accueillir les très rares Occidentaux dans le confort relatif de ses chambres plus ou moins propres, et de ses draps pas tout à fait blancs.
Au seuil d’un avenir prometteur, sachant d’instinct que plus rien ne serait pareil, le futur Petit Agha de la Grande Maison avait soupiré d’aise.
Alors s’était illuminé le ciel. Le monde avait retrouvé ses couleurs. Des flots de lumière s’étaient répandus sur la terre. Et le cœur de Karim s’était rempli d’un tas de petits bonheurs bientôt à sa portée.
Et parce que tout commençait à paraître beau, l’âme du Petit Agha s’était vidée de toutes les afflictions de son « trou noir ». C’est alors qu’il avait aperçu la masse grise et incongrue de l’Arg, le palais royal, caché derrière les murs d’enceinte qui ne laissaient voir que les crêtes des arbres couverts d’une pellicule de poussière grise. Puis, la voiture avait traversé l’avenue Shahi, contourné l’immeuble en ciment de l’unique cinéma de Kaboul, passé devant le bâtiment du ministère de l’Instruction publique. Elle avait ensuite longé les terrains de sports au gazon pelé du lycée Esteklal, pour s’arrêter enfin devant le portail vert de la Grande Maison, dans le quartier de Deh-Afghanan, au carrefour Malek Asghar, jouxtant le ministère des Affaires étrangères, le lycée français et la mare aux canards où, racontait-on, un ministre puissant élevait parmi ses volatiles trois couples de cygnes importés d’on ne sait quel pays.


L’enfant mythique né dans une des capitales les plus reculées de la planète de l’union malencontreuse d’une pari , fille du génie, et d’un parangon d’égocentrisme toujours absent, cessa d’exister devant le portail vert-pistache du carrefour Malek Asghar. Pour renaître dans l’univers enchanteur de Gol-o-Bolbol sublimé par les exaltations poétiques de Gobineau.
La seconde – la vraie pourrait-on dire – naissance de Karim eut lieu à l’instant même où, pénétrant dans la Grande Maison, il découvrit la beauté des fleurs. Des fleurs, il y en avait partout, dans tous les coins du jardin, tout autour du hawilli . Il en poussait à l’état sauvage, en buissons touffus, en haies rameuses, ou joliment arrangées dans des plates-bandes entretenues par le jardinier.
Des fleurs, il y en avait de toutes les couleurs et de toutes les odeurs : des glaïeuls, des œillets, des pétunias, des phlox, des œillets, des jasmins, des nastaranes . Il y avait surtout des chambilis et des zambilis aux fragrances sucrées.
Des rosiers faisaient guirlandes sur les bords des fenêtres ou le long des murets couverts de lierre et de liserons. Aux étais et aux arcs-boutants des pergolas cascadaient des grappes de raisins ambrés gorgés de soleil.
Dans le verger, des profusions d’abricots, de kaïssis , de pêches, de cerises, de pommes et de poires, lustrés, dodus, diaphanes, pleins de suc et de sève, plus succulents les uns que les autres, faisaient courber les branches des arbres. Somptuosité de tout jardin de Kaboul, un ruisseau murmurait dans la partie la plus ombragée du sérail.
Dans la magnificence du matin d’été, il y eut bousculade de sensations neuves dans le cœur de l’enfant catapulté au milieu de tant de merveilles découvertes en même temps, et de tant de beautés aperçues d’un seul coup !
La sérénité des lieux, le murmure de l’eau, le parfum des fleurs donnaient le vertige à l’enfant miraculeusement arraché aux turpitudes des venelles nauséabondes.
Un doux frémissement parcourait encore le corps du Petit Agha lorsque, pour accueillir le jeune maître, de tous côtés accoururent à sa rencontre des apas ridées, des babas aux cheveux blancs, des bonnes Hazaras, des bachas Panchiris, avant que ne l’assaillent d’autres hommes et d’autres femmes semblant remplir les fonctions de nazir , d’intendant, de surveillant, de chauffeur- gadiwan ou de palefrenier. Chacun assigné à une tâche spécifique ! Mais tous semblant s’occuper de tout. Chacun tenu de terminer sa besogne à une heure précise, mais tout le monde comptant sur tout le monde pour finir un arrosage commencé le matin, atteler le cheval bai qui attendait dans l’écurie, balayer la buanderie où s’entassait du linge sale. Tous chargés de la bonne marche de la maisonnée, mais personne ne s’occupant vraiment de rien dans le laisser-aller et le désordre charmants de l’Orient aimant la gabegie.
Et parmi tout ce petit monde des gens de maison qui, dans la tradition orientale, font partie intégrante de la famille, il y avait surtout Ali, appelé Rustam, du nom du héros des légendes persanes glorifié dans le Shah-Nama , Livre des Rois, tant était grande sa force, robuste sa corpulence, menaçantes ses moustaches.
Chauffeur de son état, Ali s’occupait en réalité de tout. Il soignait les deux pur-sang qui faisaient la fierté de la famille, attelait la calèche que l’on n’utilisait que les jours de fête. Il arrivait à Ali de réparer la machine à coudre Singer sur laquelle les femmes s’ingéniaient à faire de la couture. Comme il lui arrivait de tabasser un bacha pris en flagrant délit de vol dans les réserves de l’intendance.
C’est Ali également qui veillait sur la sécurité de la Grande Maison, comme il veillera dorénavant sur « l’honneur » et sur la pudeur de son jeune maître. Au prix, s’il le fallait, de son sang et de sa vie si, par extraordinaire, un voyou pédéraste avait le malheur de lui faire des yeux doux ou, ô déshonneur, de lui pincer les fesses dans la cohue d’un match de football sur le gazon pelé du lycée Esteklal.
A l’arrivée du Petit Agha dans la Grande Maison, Ali se crut surtout en devoir d’égayer l’âme de l’enfant triste. Dès les premiers instants, il l’amusa en faisant grimacer, par la contraction et la décontraction de la peau morte, le petit bonhomme dessiné sur le plat du moignon de son pouce gauche étêté par une balle partie par inadvertance alors qu’il nettoyait, un jour d’oisiveté, le pistolet qui ne quittait jamais la poche intérieure de son gilet.
Ali ne tardera pas à rendre à Karim la gaieté naturelle de l’enfance par sa bonhomie, ses rires communicatifs, ses tours de magie simplets, ses clowneries maladroites et ses drôleries improvisées.
Dans les jours qui suivirent, c’est à Ali, bien sûr, qu’incomba la tâche de faire au Petit Agha les honneurs de la Grande Maison. Il le conduisit dans les cuisines archaïques où des colonnes de fumée en forme de stalactites pendaient aux poutres du plafond noirci par des années de fumée. Il le chaperonna à la boulangerie installée dans un coin du jardin, aux garages où rutilaient de clinquantes voitures américaines. Il lui fit visiter encore les greniers où s’entassaient les céréales, la grange où s’accumulaient le charbon et le bois pour l’hiver, les réserves où s’amoncelaient les victuailles et les quartiers entiers de viande mis à sécher.
Il l’introduisit un après-midi dans le pass-khana , où, lui raconta-t-il, avait l’habitude de se prélasser le Grand Agha lorsque, à de très rares occasions, il se trouvait de passage au pays. Là, pensant pour la première fois à son père, Karim imagina un instant son jouisseur de géniteur entortillé dans les vaporeux nuages de mousseline de la moustiquaire. Il le vit gisant au beau milieu d’un lit digne d’un pacha, monumentale couche surmontée d’un baldaquin soutenu par des piliers dorés, acheté Boulevard Sébastopol, alourdi d’un tas de fioritures bon marché, de verroteries grenat, de micas irisés et d’une kyrielle d’ornements, de garnitures et d’enjoliveurs de mauvais goût.
Dans les dépendances réservées aux serviteurs, Ali précéda Karim dans la maison des hôtes, indispensable annexe à toute demeure seigneuriale, réservée aux invités de dernière heure et aux voyageurs fatigués arrivés à l’improviste. C’était une pièce spacieuse, un peu obscure, le sol couvert de kilims et de tapis aux couleurs chatoyantes, jonchés d’une multitude de couvertures et de plaids pliés en quatre, et d’autant d’oreillers-coussins-ballots-balluchons dépareillés, appuyés contre des parois rongées par l’humidité en guise de dossiers.
Suivant à la lettre les traditions de l’Orient hospitalier, sous la surveillance quotidienne d’un des enfants mâles de la famille, on y hébergeait « le cœur sur la paume de la main » des voyageurs de passage, des sans-abri venus de toutes les provinces du Royaume, des nécessiteux sans travail, des démarcheurs d’Istalif venus écouler une cargaison de leurs splendides poteries bleues, des négociants de fruits secs de Kandahar, des marchands de fourrures et de tapis du Nord qui, profitant de l’aubaine, y trouvaient un gîte gratuit et de la nourriture en abondance. Ils y dormaient une nuit, ou ils y passaient quelques semaines avant de reprendre leur chemin. C’était dans l’ordre des choses.
Dans la Grande Maison, au milieu de l’agitation des servantes et du désordre causé par son arrivée, Karim avait découvert sa mère, comme il y avait découvert des fleurs. Elle avait été là, à la fois si présente et si absente. Elle apparaissait enfin dans son existence, en même temps que les rosiers qui couraient le long des murets blanchis à la chaux, les arbres qui embellissaient la Grande Maison et les plantes qui égayaient sa vie.
De ses premières retrouvailles avec sa mère, Karim n’allait conserver aucun souvenir précis d’une intimité tactile ou d’un semblant de chaleur charnelle. Ce jour-là, sa mère l’avait-elle réellement serré contre sa poitrine ? Karim avait-il vraiment senti la douceur tiède de ses lèvres sur ses joues livides ? Il ne le sut jamais.
Peut-être en avait-elle été empêchée par un excès de sharm , pudeur frustrante de l’Orient pudibond. Ou souffrait-elle peut-être de quelque blocage affectif, dû à un quelconque choc psychique dont elle aurait été victime lors d’un accouchement périlleux dans l’obscurité insécurisante d’une cave sombre et humide ?
Dans les mois qui suivirent son arrivée dans la Grande Maison, pour aimer sa mère, le Petit Agha se promit de rester tranquille, de ne pas faire de bêtises, et d’obéir à tout le monde comme obéissent les enfants de l’Orient. Ou, qui sait, peut-être s’était-il agi de ne pas s’attirer les réprimandes du Grand-Oncle, la désapprobation générale, et la colère de Dieu dont ne cessaient de lui parler, jour et nuit, nuit et jour, son apa attitrée.


A deux pas du palais royal, dans le cocon sécurisant d’une maison d’Orient, le Petit Agha menait l’existence benoîte des enfants de Gol-o-Bolbol . Et grandissait, l’âme nourrie de ruissellements d’eau, de parfums de fleurs, et de gazouillis d’oiseaux.
Pourtant, à mesure que se développait sa personnalité et s’affirmait son jeune ego, il se chagrinait de voir sa mère négliger sa mise, laisser flétrir sa beauté et filer sa jeunesse.
Dieu avait-il créé sa mère malheureuse ? Esthète né, Karim aurait voulu voir sa mère belle ; il la désirait élégante. Mais ses châles du Cachemire, ses soieries de Chine, ses banarassis de Bénarès, ses brocarts d’Arabie truffés de boules de naphtaline, gisaient au fond de valises couvertes d’un mystérieux embrouillamini de L et de V entrecroisés de Louis Vuitton, et moisissaient dans l’humidité d’un pass-khana de Kaboul comme des incongruités encombrantes.
Karim aurait voulu sa mère parée de tous ses atours ; mais ses bagues et ses colliers, ses boucles et ses bracelets, ses diamants et ses rubis, ses émeraudes et ses saphirs dormaient dans des coffres en métal noirs parcourus de mystérieuses arabesques dorées.
De temps en temps, à l’heure de la sieste, dans la chaleur d’un après-midi, lorsque la Grande Maison sombrait dans la léthargie, renonçant enfin à aider la servante à faire la lessive ou le jardinier à débroussailler les plates-bandes, la fantaisie prenait l’épouse du Grand Agha d’ouvrir ses sandoks et ses sandokchas . Dans ces moments pleins de grâce, sous le regard extasié de son fils, Bibi Gul djan s’évertuait à étaler sur un coussin de velours une kyrielle de bourses en cuir, de sacs en toile, d’écrins d’argent ciselés et de petits paquets de toutes sortes.
Contrôlant un à un leurs précieux contenu, les caressant rêveusement de ses doigts, les palpant avec tristesse, semblant s’apitoyer sur son propre sort, au bord des larmes, elle susurrait enfin à l’intention de son fils : je n’aurai jamais l’occasion de parader avec tout cela en public. Ce sera pour ta femme, tiens.
Puis elle rassemblait ses trésors inutiles et inutilisés pour les enfermer à nouveau dans le pass-khana , et la vie reprenait, dépourvue de toute gaieté et de la moindre fantaisie.
A mesure que passait le temps et que se forgeait son individualité, accablé par l’étouffante béatitude de la belle demeure, Karim s’accommodait de plus en plus mal des complaintes de sa mère, et de ses jérémiades sans fin.
A mesure qu’il prenait de l’âge, l’enfant d’apparence docile s’élevait de plus en plus souvent contre les réprimandes maternelles à chaque fois qu’il voulait monter sur le toit pour jouer au cerf-volant, ou se rebiffait contre ses corrections musclées lorsqu’il salissait ses chaussures en pataugeant dans le ruisseau.
Ali ayant cessé de l’amuser avec sa bonhomie et le petit personnage dessiné sur le trognon de son pouce mutilé, Karim languissait en silence, ou se morfondait dans un coin du jardin en espérant voir un jour sourire sa mère.
Les visiteurs n’apparaissaient que rarement dans la Grande Maison, seulement lors des réunions de famille, ou à l’occasion des fêtes invariablement d’origine religieuse, trop empreintes de trop de gravité et de trop de morosité, ne laissant derrière elles que des traînées d’une mélancolie poisseuse.
On ne badinait pas avec la respectabilité dans la Grande Maison. Pour ajouter à l’austérité ambiante, Grand-Oncle, dévot hypocrite et administrateur inique des biens de la famille, avait jugé bon de bannir aussi les fêtes joyeuses, les chansons qui parlaient d’amour, la musique de tous genres. Et, naturellement, les éclats de rire par trop bruyants.
Ne l’ayant jamais vu à ses côtés, Karim s’habituait à l’absence de son père. Il n’y pensait guère, à vrai dire. Même si, et quoiqu’habitant aux antipodes, le paterfamilias n’en restait pas moins présent dans les esprits sinon dans les cœurs.
Son absence, encore plus que sa présence, et non moins obsédante, hantait jour et nuit la maisonnée. Ombre omniprésente, fantôme omnipotent, le Grand Agha régnait de loin sur la Grande Maison de Deh-Afghanan, sur le Grand Magasin du carrefour Malek Asghar, sur la grande villa de Paghman, sur les grandes voitures américaines rutilantes remisées dans les garages.
Par une étrange faculté d’ubiquité, c’est depuis Paris, Londres ou New York, que le maître veillait sur la prospérité de sa famille, surveillait la bonne marche de ses affaires, contrôlait la vertu de ses femmes, et l’éducation de ses rejetons disséminés dans les capitales du monde.
Tout devait marcher selon ses désirs, tous étaient tenus à se plier à sa volonté. Et parce qu’on vivait en Orient, tout fonctionnait à sa guise, tout s’articulait autour de son bon vouloir.
Avec Ali dans la maison, Karim n’avait plus peur la nuit, même lorsque l’obscurité descendait sur le jardin pour engloutir les arbres et les fleurs, que des chiens errants aboyaient dans les parages, et que des chacals poussaient des hurlements au pied du mont Céleste.
Quelquefois, pourtant, le soir dans son lit, écrasé par le rigorisme de la bourgeoisie commerçante fait d’interdits, de contraintes, d’entraves, de tabous et de sacré, Karim se révoltait en silence. Et, dans son cœur, naissaient des élans de liberté.
Pendant ces crises d’insubordination, à la stupeur générale, l’enfant sage répondait aux grandes personnes en leur tenant tête, ou riait ostensiblement aux éclats en entendant arriver le Grand-Oncle avec son air sévère et l’éclat de ses yeux d’un bleu métallique.
D’autres fois, des voix d’enfants émoustillés et de camarades au visage réjoui lui parlaient dans son sommeil. Des compagnons de jeux venaient jouer autour de son lit. Ils portaient des culottes courtes et des chemises propres. Eux, ils savaient rire, les chanceux.
A la seule idée qu’au-delà de la Grande Maison et du palais du roi, il pouvait y avoir de la vie et de la joie, sa jeune âme s’envolait vers les sommets enneigés du Kohé Asmaï et les crêtes ciselées du Sher Darwaza qui tenaient en tenaille une des villes les plus tristes du monde.
Alors, bravant l’autorité maternelle, Karim allait barboter sous le robinet du jardin, prenant un malin plaisir à mouiller sa chemise, ou à salir ses pantalons. A l’aide du couteau à cran d’arrêt d’Ali, il s’amusait à faire des entailles dans l’écorce des cerisiers. Le cœur gros, étendu au bord du ruisseau, dans sa tête, il échafaudait des plans : un jour, il irait patauger dans la mare aux canards de la résidence du ministre voisin, ou pêcher de ridicules petits poissons dans l’eau stagnante de la rivière, avec des enfants du quartier qui, à la tombée du jour, se rassemblaient sous le pilier en béton armé du premier haut-parleur de la Radio-Kaboul naissante que la Municipalité avait installé sur l’aire de verdure du carrefour Malek Asghar pour offrir aux Kaboulis un peu de distraction tout en les initiant aux mystères de la T.S.F.
Dans la Grande Maison, inexorablement, l’ennui et la solitude plongeaient Karim dans un spleen précoce, au sein d’une société cloisonnée où les sardars au nez propre et aux chaussures bien cirées ne se mêlaient jamais aux gredins issus de la populace.
Et, parce qu’à Kaboul, les petits enfants ne connaissaient point les Fourberies de Scapin, les films de Chaplin, les contes de Grimm ou d’Andersen, de temps en temps, l’envie prenait Karim de se mêler aux enfants du bazar qui s’adonnaient à des jeux peu ragoûtants : capturer des libellules qui se posaient sur les datouras du lycée Esteklal, enfoncer dans leurs longues queues translucides une brindille avant de les lâcher dans la nature. Ou massacrer le plus grand nombre possible de frelons annelés de noir et de jaune en train de butiner au-dessus des latrines à ciel ouvert.
Lorsque l’isolement poussait à la mélancolie, ou que la solitude incitait à la révolte, ignorant les vociférations de sa mère et les menaces du Grand-Oncle, Karim montait sur les toits pour admirer les cerfs-volants, jolies poupées mouvantes rouge-écarlate, vert-pistache, orange pétant, rose pâle, folâtrant gaillardement dans le ciel bleu de Kaboul. Extasié, il les regardait s’élever au-dessus de la mosquée bleue. Fasciné, il assistait à leurs circonvolutions éthérées autour du terrain de football du lycée français. Assis sur un muret de terre battue, longuement, il scrutait leurs cambrements élégants dans l’azur du ciel et leurs loopings audacieux à la verticale du palais royal. Il les suivait des yeux dans leur course folle vers des horizons lointains, s’évadant légers, aériens, libres, du côté du couchant. Mélancolique, écoutant le dernier bruissement de leur papier tendu à l’extrême, il les voyait caracoler une dernière fois au-dessus du Pamir et du Cachemire, pour disparaître, dans une culbute finale, du côté de l’Iran et du Touran et, qui sait, s’envoler vers les contrées heureuses de l’Occident où avait élu domicile son père.
A l’heure où les cerfs-volants avaient déserté le ciel de Kaboul et où Karim quittait les toits envahis par la pénombre, une obscurité crépusculaire engloutissait le quartier Deh-Afghanan rempli de rumeurs saisissantes.
Derrière les hautes murailles de la garnison de la garde royale voisine, s’élevaient alors le roulement sinistre des tambours et le son lugubre des clairons. L’incommensurable étrangeté de l’Orient descendait sur la capitale du Royaume. La tristesse s’infiltrait dans les âmes. Un long moment, une mélancolie épaisse stagnait au-dessus des toits de Kaboul, alors que du haut du minaret de Sharé-Nao, un muezzin appelait les fidèles à la prière du soir.
Dans ces moments d’abattement frisant la neurasthénie, assis au bord du ruisseau, pour ne pas s’enliser dans des rêvasseries mielleuses, Karim accrochait son esprit à de jolies choses aux finitions parfaites, à des objets aux formes finement stylisées, à des articles de luxe importés de l’Occident : son stylo Mont-Blanc au capuchon orné d’une petite étoile aux arrêtes arrondies, sa montre Longines dont il aimait la couleur saumon du cadran, ses gants de cuir souple fourrés de peau de renard, envoyés par son père depuis on ne sait quel pays, les petites lumières bleues qui constellaient le soir le tableau de bord de la dernière Studebaker arrivée d’Amérique.
D’autres fois, comme il avait vu faire sa mère, sans raison, il laissait couler sur ses joues des larmes salées qui venaient lui chatouiller les commissures des lèvres.


Lorsqu’il allait atteindre l’âge d’aller à l’école, un danger potentiel plana un moment sur Karim, et faillit l’acculer à un avenir sans rapport aucun avec celui qui aurait été bientôt le sien si son autre oncle, frère de sa mère, n’avait veillé au grain.
A ce tournant déterminant de l’enfance, Grand-Oncle n’avait-il pas manifesté des velléités de livrer son neveu aux responsables de l’école religieuse du quartier dépendant de la générosité de la Grande Maison ?
Tout laissait présager cette éventualité. Karim ne dut qu’à la farouche opposition de l’oncle clairvoyant de ne pas tomber entre les mains d’un moine pédophile qui, dans une cellule sentant la sueur et le pet, et sous prétexte de l’initier aux mystères de la lecture du Livre saint, avait jugé bon, un jour, d’installer son très jeune protégé sur ses genoux, une drôle de chose en érection entre les cuisses. De l’incident, le bambin épouvanté s’abstint de parler à quiconque, même si l’innommable conduite de l’homme de foi provoqua chez lui une aversion indélébile pour les mollahs barbus et une répugnance tenace pour les kilims imprégnés de la sueur de leurs salles de prières.
Biologiste de formation, fonctionnaire intègre au ministère de la Santé publique où il sacrifia sa vie à l’éradication de la malaria, oncle Habib, ennemi déclaré des insectes vecteurs de maladies et du fanatisme religieux trembla, en effet, à la simple pensée que des âmes bien-pensantes puissent songer un instant à confier l’éducation de son neveu à une institution non laïque.
Pensez-vous, s’exclama le cher homme ! Karim, passer sa vie à réciter des versets coraniques, assis en tailleur sur le sol malodorant d’une cellule de mollah, basculant sans cesse son buste d’avant en arrière, d’arrière en avant. Et cela en arabe, et sans en comprendre un traître mot qui plus est, s’était scandalisé l’homme de sciences pour le soustraire, avant qu’il ne soit trop tard, à la férule des religieux sadiques qui, pour une erreur de prononciation ou l’articulation incorrecte d’une seule parole du Prophète, n’auraient pas hésité à le soumettre au châtiment du falaka , bastonnade appliquée sur la plante des pieds, ayant pris soin d’attacher au préalable ses chevilles à l’aide d’une cordelette de sisal.
Si l’oncle Habib ne fut jamais écouté par ses contemporains, sa perspicacité et sa clairvoyance marquèrent de leur incontestable empreinte, et de façon absolument certaine, le destin du Petit Agha échappé de justesse aux turpitudes d’une école religieuse.
Son sort se précisa un jour de printemps, juste après la fonte des neiges, à cette période de l’année où les intrépides chauffeurs des motaré-lorri , poids-lourds peinturlurés, surchargés de marchandises et de voyageurs au-delà de toute mesure, osent enfin entreprendre la traversée du col de Salang en se hasardant à l’assaut périlleux de ses précipices à pic et de ses rochers monstrueux.
On fêtait le Nao-Rouz . Dans les foyers, on préparait les traditionnels « fruits trempés », macédoine de prunes, de pruneaux, de reines-claudes, de raisins, d’amandes douces, de pistaches et de quartiers de noix fraîches, macérés dans de l’eau sucrée.
D’autres signes précurseurs annonçaient également l’arrivée du printemps. Dans la Grande Maison, sous les arbres ornés de leurs somptueux shoghoufas , la terre sentait bon l’humidité. À la tombée du jour, les hirondelles aux ailes fourchues s’alignaient en rangs serrés le long du câble de l’antenne de T.S.F. tendu haut dans le ciel de la Grande Maison, entre deux mâts fixés à deux extrémités du jardin, pour capter les émissions en langue persane de la BBC ou de Radio-Ceylan qui diffusait à longueur de journées des mélopées doucereuses et des chansonnettes indiennes endormantes.
Cette année-là, pour la première fois, Karim fut autorisé à se rendre à la kermesse qui rassemblait chaque année sur la colline de Sakhi des milliers de Kaboulis en bonnets d’astrakan, de fiers Pachtouns aux chevelures graisseuses, bon nombre de Hazaras aux yeux bridés, d’Ouzbeks et de Turkmènes vêtus de leurs cafetans bariolés.
Lorsque Karim arriva à la fête, avec, il va de soi, Ali pour chaperon, des vagues de turbans, de pirans-toumbans et de pantalons bouffants ondulaient vers l’aire des festivités, au flanc de la colline où ne poussait rien.
Dans les tchaï-khanas , des samovars ventrus débitaient les norias de leurs théières tant de fois fêlées, tant de fois recollées, tant de fois brisées, tant de fois rapiécées à l’aide de la glu artisanale, de quelques agrafes en acier, et d’une fraise archaïque maniée à la main, la tige tenue en place entre les orteils des patragars , recolleurs professionnels de vaisselle.
Dans les estaminets de fortune, sous la tente des forains, ou dans des gargotes enfumées, des djellabis , beignets collants et gras à base de farine et de sucre d’orge, grésillaient dans une huile noire et épaisse. Ailleurs, on goûtait le poisson du Nouvel An, truite frite dans une graisse non moins épaisse, saupoudré de piquantes épices ou simplement agrémenté de somagh , poudre de raisins secs moulus au goût acide.
A Sakhi, l’Orient frugal festoyait dans la simplicité de l’Asie islamique. On y faisait la nouba sans beuveries. On faisait la noce sans faire ripailles. On changeait l’ordinaire en mangeant des pois chiches grillés ou des rondelles de pommes de terre bouillies assaisonnées de sauce vinaigrette. On dégustait du fromage de chèvre enveloppé dans des feuilles de menthe fraîche en buvant du thé de Chine. Pour se distraire, des groupes faisaient cercle autour des « arènes » où se déplumaient à mort des perdrix, des cailles ou des coqs élevés à cet effet. Un soldat misait sur l’oiseau préféré, la « star » de la journée, sa solde du mois, un portefaix l’argent du dîner.
Les hommes mènent parfois l’existence qu’ils méritent. A Sakhi, résigné, le bon peuple ne réclamait pas plus que la miche de pain qui lui était destinée. Se contentant de peu, se délassant à bon compte, de Méla-Sakhi la populace rentrait chez elle contente de sa journée, satisfaite de son sort. Et impatiente d’aller faire des enfants.
Quelquefois, au milieu de la foule bigarrée de l’Orient, une voiture, symbole par excellence de la civilisation mécanique de l’Occident faisait irruption de la façon la plus insolite. Une Buick, une De Soto ou une Ford fendait la foule des badauds pour se frayer un passage dans la forêt des pantalons bouffants. De ses ailes robustes, l’imposante limousine bousculait sans égards les vendeurs d’eau sucrée, de samossas ou de kebabs. De ses pare-chocs chromés, elle renversait un cageot de fruits secs. Fonçant droit devant elle, elle déplaçait un étal de pois chiches, heurtait un soldat étourdi, poussait de côté un portefaix _ naturellement Hazara _ indifférent aux beuglements intempestifs du klaxon.
Derrière les vitres fermées, la plèbe tentait d’apercevoir le visage d’un officiel de la cour affalé sur le siège arrière, débarrassé de son indispensable bonnet d’astrakan dans l’isolement libérateur de la voiture, ou la silhouette d’un fils de ministre venu voir de près la crasse de son peuple sans trop s’y mêler, et rire de son dénuement avec une imbécile vanité.
Suivant la colonne de poussière soulevée par le véhicule, les gens s’interrogeaient sur l’identité de l’occupant, devinaient son rang dans la hiérarchie aristocratique, pariaient sur son degré de cousinage avec les caciques de l’oligarchie.
D’autres espéraient tant voir le Roi en personne, l’ombre de Dieu sur la terre des hommes, pour se réserver à bon compte rien moins qu’une place au Ciel ! Car, et toutes les courtisanes du palais Del-Koshah et les bibis-khanoms du quartier de Baghé-Ali Mardan vous le certifieront, Allah promet son paradis à quiconque aurait eu l’heur de voir de près le visage du Roi, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie.
Mais le Roi ne venait jamais à Sakhi. Il ne voulait pas voir ses sujets qui, englués dans leur passivité ancestrale, fiers de leurs gloires passées, vivaient l’enfance de l’humanité sur la colline de Sakhi où la terre restait immuablement intacte, telle que Dieu l’avait créée.
Sorti pour la première fois de son cocon familial, Karim ne pouvait qu’être médusé par le spectacle saisissant de Méla-Sakhi. Effrayé par ces hommes à l’allure noble et orgueilleuse que l’indigence faisait paraître laids et repoussants, apitoyé par le dénuement de ces êtres bons et généreux que les sempiternelles privations réduisaient à la mesquinerie, au point de les pousser à se chamailler sur le prix d’une prise de nasswar et à se disputer pour quelques bouffées de narghilé, il en avait eu la nausée.
La multitude crasseuse et la plèbe des pieds de l’Hindu-Kuch , pathétique et sublime à la fois, provoquaient chez l’enfant sensibilisé très jeune au malheur d’autrui, un mélange de terreur et de pitié semblable à celui qu’il avait ressenti le jour de son départ du Grand Magasin familial, devant la voiture qui devait le conduire vers un avenir si différent de celui des gueux qui ne monteront jamais dans une automobile.
Je ne retournerai pas à Sakhi, s’était-il écrié en entrant dans la chambre de sa mère. Je ne retournerai point à Méla-Sakhi.
Une fois de plus, Ali était venu à son secours. Une fois de plus, il avait réussi à le rassurer. Le Petit Agha ferait comme le roi. Il ferait comme les sardars de Sharé-Nao. Il n’irait plus jamais regarder le peuple dans les yeux. Promis juré ! On le mettrait à l’abri de ces gens, à l’abri de leurs manières rustres, de leurs éclats de voix angoissants, de leurs cheveux dégoulinant d’huile, de leurs crachats de nasswar , et de leur façon de trucider une caille en lui arrachant la tête d’un geste aussi brutal qu’efficace.
Pour le préparer à un sommeil réparateur, apa panchiri lui avait servi des sorbets sous la pergola de sa mère. Et cependant que murmurait le ruisseau et qu’Ali l’entourait de ses bras, on lui avait annoncé la nouvelle : demain, il irait à l’école.
Cette nuit-là, d’émotion ou de nervosité, Karim dormit peu. Mais, déjà, il n’entendit plus rôder autour de la maison les djinns, les babalous, les diables, diablotins et diablerets des contes de son apa . Ils avaient cessé d’exister. Il n’avait pensé qu’aux faransaouis , les Français, ceux qu’il irait rencontrer le lendemain au lycée, juste en face de la Grande Maison, de l’autre côté de la rue.
A quoi pourrait bien ressembler un Occidental, se demandait-il tournant et retournant dans son lit tout en déployant des trésors d’imagination pour se représenter ce spécimen d’homme blanc, riche et puissant, citoyen d’un monde où les gens vivent dans des maisons à plusieurs étages, où les routes sont toutes asphaltées, où les hommes n’arrêtent pas d’inventer toutes sortes d’instruments, de stylos, de montres, de machines volantes et de locomotives fumantes.
Il avait hâte de voir enfin un kharedji , être d’exception, d’une essence différente, homme placé au-dessus des hommes que ne pouvaient côtoyer que les ministres et les fils de ministres.
Ce soir-là, pour la première fois, Karim avait eu envie d’appeler son père à son secours, non pas parce qu’il avait peur _ Ali était là pour ça _ mais pour qu’il vienne le chercher et l’emmener avec lui, de l’autre côté des mers salées.


Tôt le lendemain matin, le tenant par la main, oncle Habib conduisit Karim au lycée voisin, temple de la culture française implanté au cœur du Royaume.
Pour se présenter devant Monsieur Martin, le proviseur, oncle Habib et l’enfant Karim avaient franchi un portail en fer forgé, dont un des battants restait obstinément coincé par de menus graviers au beau milieu d’une ornière creusée par les eaux de pluie. Personne ne s’était soucié depuis des années de l’insignifiante réfection, tout le monde repoussant à plus tard le petit déblayage susceptible de dégager en un tournemain le battant récalcitrant.
Ils avaient longé un terrain de football désert et le cours du ruisseau qui, en amont, murmurait paisiblement dans le jardin de la Grande Maison. Ils s’étaient engouffrés ensuite dans le goulot d’un passage étroit et sombre, pour déboucher sur un préau coquet et fraîchement arrosé. Un tchaprasti 10 les avait enfin guidés vers le bureau de Monsieur Martin, situé dans une aile du bâtiment administratif dont on ne discernait plus très bien la couleur originelle des murs et des fenêtres. Au milieu d’un corridor plongé dans la pénombre, derrière une porte peinte en vert-pistache allaient s’ouvrir ce matin-là, pour le Petit Agha de la Grande Maison, les portes de l’Occident.
C’est dévoré par une curiosité craintive et des torrents de charge émotionnelle que Karim allait affronter le redouté et redoutable kharedji  ! L’homme se tenait debout, le buste penché en avant, les mains appuyées sur une feuille de buvard vert parsemée de taches d’encre. Karim avait d’abord aperçu quelques mèches décolorées dégringolant sur un front très large, dégarni très haut vers le sommet du crâne.
Derrière le bureau directorial, le petit Karim avait pensé voir un colosse, un géant. Il s’attendait à découvrir une entité supérieure, transcendant les conditions bassement humaines.
Il n’avait vu qu’un homme. Une tête. Une bouche. Quatre membres. Un homme plein de poils, sur les mains, dans les trous des narines, dans les cavités des oreilles. A vrai dire, le Français ne semblait point paré de l’aura de ces êtres extraordinaires dont on a si longtemps nourri l’imaginaire de l’Orient.
N’était-ce son costume élégant, sa chemise bien repassée, son assurance de riche, le kharedji buveur de vin, représentant de la race des conquérants, détenteurs de secrets scientifiques et découvreurs de terres lointaines, bien après les Indiens, les Chinois, les Arabes _ comme le lui avait enseigné oncle Habib _ était de la même essence que baba Kabtchi. Il était fait de la même matière que les éboueurs du quartier Deh-Afghanan.
La déception fut immédiate. Dans le silence pesant du bureau, devant les yeux de l’enfant incrédule s’était écroulé un mythe. On l’avait leurré. On avait nourri son imagination de non-sens. On lui avait menti sur la nature des hommes.
Qui plus est, Monsieur Martin était vieux. Par conséquent laid. Il avait des yeux semblables aux yeux d’Ali. C’est-à-dire tout petits et tout brillants avec, en plus, un embrouillamini de rides cerclant le pourtour des orbites. On déterminait mal la couleur de l’iris caché derrière des lentilles grossissantes. Mais les yeux de Monsieur Martin scrutaient les gens et les choses avec autant de malice que de bonté. Malgré le poids des ans, la stature paraissait forte, la corpulence vigoureuse.
Plus encore, le faransaoui ne l’impressionnait vraiment que par l’ampleur de son torse et la largeur de ses épaules. Il l’amusa même un tantinet par le tremblotement de ses bajoues couperosées qui, de rebondissements en rebondissements, de plis charnus en plis charnus, estompant la forme du menton, descendaient en cascades molles jusqu’à la naissance du cou. Sur les mains du Français courait un réseau de veines très bleues et très saillantes. D’épouvantables moustaches jaunies par le tabac entouraient une bouche flasque, s’ouvrant sur des dents sans éclat qu’on aurait cru pourries. L’haleine du Français dégageait la même tiédeur fétide que Karim détestait chez baba ashpaz , papa-cuisinier, lorsqu’il se penchait sur son jeune maître pour l’embrasser sur les deux joues.
Dans sa jeunesse, Monsieur le proviseur avait-il été blond ou avait-il été roux ? On ne pouvait pas le savoir. L’important, encore une fois, c’est que l’homme ne lui inspirait ni peur ni crainte. Même lorsque de sa main tavelée, le Français tapota ses joues et caressa ses cheveux fraîchement lavés, comme cela se faisait en Orient.
Rasséréné par l’attitude paternelle du Français, Karim s’était tenu coi sur sa chaise, se contentant de suivre la conversation que l’oncle Habib poursuivait avec le responsable du lycée français de Kaboul, établissement de prestige réservé aux culottes courtes de l’oligarchie aristocratique, à quelques fils de riches familles commerçantes, à une poignée d’enfants du peuple et, curiosités locales, à deux ou trois rejetons de Hazaras ou Panchiris égarés au milieu des petits sardars portant gilets de laine et vestons croisés. Quelquefois, de drôles de guêtres en feutre ou des galoches de caoutchouc importées d’Union soviétique cachaient à moitié leurs chaussures faites sur mesure.
Sagement, Karim avait écouté les deux hommes discuter des conditions de son admission et de la marche à suivre pour son inscription, que tous deux souhaitaient la plus rapide possible.
Et bien sûr, ils n’avaient pas manqué de parler du Grand Agha, de la Grande Maison, et surtout du Grand Magasin où le Corps diplomatique accrédité à la cour de Kaboul, la colonie étrangère in corpore et une poignée de sardars de première zone avaient l’habitude de s’approvisionner en marchandises wilayatis , articles de luxe venant de l’Occident. Le Grand Magasin, general store avant la lettre, étant le seul et unique endroit du Royaume où le client aisé pouvait trouver de tout : des tweeds anglais, des flacons stylisés bleu nuit de « Soir de Paris », des Rouge-Baiser, des bas « Kaiser », des bottes de chasse, des soieries de Lyon, de la lingerie fine, des manteaux pour hommes, des caleçons longs, des flanelles anthracite, des cotonnades de Lille. Et last but not least , les premières cigarettes américaines, des « Marvels », et même des boules et des étoiles de Noël exposées toute l’année dans les vitrines, dont les braves Kaboulis ignoraient l’utilité et l’usage adéquat.
Encore retourné d’avoir touché, comme si de rien n’était, la main d’un Français venu de France avec la ferme intention d’inculquer aux bambins de l’Orient illettré l’amour de sa culture et les bienfaits de sa civilisation, Karim avait quitté le bureau du proviseur avec la très précoce conviction que les hommes se ressemblaient tous. Tout au plus, suivant leur lieu de naissance, il y en a qui sont mieux nourris, mieux éduqués et mieux habillés que d’autres, avait-il raisonné dans sa candeur enfantine. Ce postulat libérateur conditionnera par la suite, et de façon très salutaire, l’attitude de l’enfant de riches né dans un pays pauvre face à l’orgueil souvent paternaliste, sinon désobligeant, des Occidentaux. Et surtout, l’axiome contribuera à le préserver, lorsqu’il sera grand, des risques d’un éventuel complexe d’infériorité face aux prétentions des partisans de la supériorité de la race blanche.
Une fois l’entretien des grandes personnes terminé, lorsque Karim se trouvera à l’air libre, les dés seront jetés. Pour lui rien ne sera plus comme avant. Dorénavant, des Français se chargeront de modeler sa matrice intellectuelle, à leur image.


Parce que la France entendait porter encore plus loin sa mission civilisatrice et étendre jusqu’au Royaume afghan son rayonnement culturel, une des premières maîtresses d’école de Karim sera une Française.
Madame Moulin venait de France. Son pays, c’était la Bretagne. C’est pour l’honneur de la patrie, ou dans l’espoir d’une vie meilleure, que Madame Moulin, née à Ouessant de parents boulangers, avait consenti à s’enterrer dans la cuvette étouffante de Kaboul, ville triste et austère encastrée entre les parois abruptes du kohé Asmaï et les faces rocailleuses du Sher Darwaza, la porte du Lion.
Lorsqu’elle avait débarqué en Afghanistan, elle portait encore en elle la nostalgie de la Belle Epoque et les stigmates de la « drôle de guerre » qui avait ravagé l’Europe. Ce n’est pas sans émotion que Madame Moulin se souvenait à Kaboul des spectacles de Sarah Bernard, des ballets de Joséphine Baker et de Catherine Dunham, grandes dames du théâtre et du music-hall de la vie parisienne. Longtemps après son arrivée, Madame Moulin rêva encore des films de Harry Baur, et alla voir et revoir dans la salle de projection de la Maison de France les chef-d’œuvre du cinéma français de l’époque : La Belle et la Bête, Quai des Brumes et, bien sûr, Les Enfants du paradis.
Madame Moulin était arrivée à Kaboul avec mari et bagages, au bout d’un interminable voyage à bord d’un paquebot anglais qui l’avait conduite de Marseille au Canal de Suez. Elle avait transité par Adana, – ou était-ce Port Saïd ? – pour débarquer quelques semaines plus tard dans le port de Bombay.
Elle avait traversé ensuite en chemin de fer le fabuleux continent indien avant d’atteindre par la route, par les pistes et par les célèbres défilés du Khyber-Pass, le pays d’un roi, d’une foi et d’un cinéma.
Le reste avait suivi : des malles bourrées de robes en taffetas, de combinaisons en soie, de tailleurs en laine, des cartons remplis de chapeaux piqués de plumes d’oiseaux ou surmontés de corbeilles de fruits, et des valises pleines de corsets, jupes, jupons, rubans, dentelles, voilettes, et même des bottines de patinage achetées aux soldes des Galeries Lafayette. Sans parler d’une cargaison de batteries de cuisine, d’appareils ménagers, et d’une ribambelle de babioles, bibelots, breloques et autres colifichets aussi encombrants que futiles dont ne peut se passer l’Occidental dévoré par l’amour des choses. Et bien sûr, sa vieille machine à écrire « Remington » et son fauteuil Louis XVI défraîchi, de couleur saumon, souvenir de ses grands-parents.
Pour le prix de son déracinement, Madame Moulin n’avait posé qu’une seule condition. Qu’on lui livre sur place sa voiture. Un bijou, en vérité, une Citroën des années vingt, gris perle, haute sur roues, des marchepieds larges comme des plates-formes de tramway, un toit en toile escamotable lové dans un coffre transformable en siège.
Dans les rues de Kaboul, le curieux teuf-teuf produisait encore plus d’effet que ne l’avait imaginé l’enseignante bretonne. Mon Dieu, que Madame Moulin aimait voir s’essaimer autour d’elle les gueux de Kaboul si curieux et si criards ! Surtout lorsqu’en allant faire ses provisions au marché de Mandaï, elle incrustait son bacha préféré dans le coffre-siège qui les amusait tant !
Quelquefois, faisant fi des économies de bouts de chandelles qui avaient empoisonné son enfance malheureuse, Madame Moulin n’hésitait pas à leur jeter une poignée de piécettes et s’esclaffait en les voyant se ruer sur les païssas tombés du ciel comme des abeilles sur un pot de mélasse.
Au début de son séjour dans le pays, les choses n’allèrent pas sans problème, évidemment, Madame Moulin éprouvant quelque peine à se mettre au diapason de cet étrange pays où rien ne semblait aller comme dans une colonie. Elle eut quelques difficultés à accommoder ses cocoricos gaulois à la fierté légendaire d’un peuple que même la célèbre Armée des Indes n’avait pas réussi à assujettir à la toute-puissance de l’Union Jack.
Madame Moulin entrait dans le Royaume en trimbalant derrière elle les attributs de la modernité et les signes extérieurs de la richesse de son continent puissant et industrialisé. Elle connut donc quelques difficultés à concilier les mœurs et coutumes de l’Orient humaniste et le réalisme déshumanisant du pays de Descartes. Il y eut des bévues de part et d’autre. Des malentendus surgirent, souvent. Elle tergiversa fréquemment. Elle en souffrit de temps en temps. Elle en pleura quelquefois. Elle en vint même à maudire l’Orient, les Orientaux et leur drôle de civilisation. Elle désespéra en de rares occasions. Mais elle tint bon, toujours. Il y allait du prestige de la France, et un peu de son avenir professionnel.
Longtemps après son arrivée, lorsqu’elle sentait monter en elle la nostalgie de l’océan et que résonnait dans ses oreilles le grondement des lames se fracassant sur les brisants, non loin de la ferme familiale, Madame Moulin se mettait à faire des crêpes Suzette, sortait deux ou trois bouteilles de cidre et invitait à souper une demi-douzaine d’Européens de la capitale. Entre gens de bonne compagnie, comme cela se pratiquait aux colonies, on faisait la fête.
Dans sa maison de Sharé-Nao, pensant au pays, on écoutait du Bach ou la cinquième de Beethoven sur un vieux gramophone rouge au couvercle ornée du portrait de l’inoubliable chien sage écoutant « La Voix de Son Maître ».
Pendant de longues soirées d’hiver, pour rompre la monotonie de la vie sans vie, on dansait une java, on se trémoussait aux rythmes d’un fox-trot ou d’une valse anglaise. Sur l’air de la « Cumparsita », entre couples amis, on se serrait d’un peu plus près, sans y prendre garde. Une jambe d’homme restait coincée entre les cuisses d’une femme. Distraitement, une cavalière nouait ses bras autour du cou de son partenaire. La stupeur frappait des domestiques outrés de la légèreté des mœurs, scandalisés par le libertinage des mécréants buveurs de vin. Ils maudissaient les faranguis , récitaient des naouz-o-bellah et attendaient l’heure de la prière du soir pour demander pardon à Dieu de s’être mis au service des infidèles, par nécessité.
Chez Madame Moulin autour d’un verre de vin, au coin du feu en hiver, sous les charmilles en été, les Français palabraient en se gargarisant des problèmes du monde, ou en commentant les événements qui ne cessaient de secouer une Europe en transe. On devisait sur les retombées de l’Exposition coloniale. Certains n’arrêtaient pas d’applaudir la victoire du Front populaire et l’obtention de congés payés. D’autres s’entêtaient à parler des livres, de la production cinématographique, de la vie artistique et musicale de Paris, ville lumière, source intarissable des belles-lettres et des beaux-arts, puits universel où venaient s’abreuver les esprits épris de culture, de sculpture et d’architecture. Un soir d’orage, on s’attristait a posteriori de la mort de Pirandello. On s’inquiétait de la montée du nazisme. On s’indignait devant l’autodafé de Berlin qui chagrinait tant les gens de l’esprit en ternissant l’image de la civilisation occidentale. Et on se posait des questions sur les frasques d’un certain chancelier Hitler, en Allemagne. Des appréhensions vrillaient les consciences. Et on prenait peur.
A Kaboul, lorsque surgissaient des complications d’ordre professionnel, ou qu’un s ardar proche de la cour lui donnait du fil à retordre, sûre des avantages de son statut d’étrangère, Madame Moulin convoquait à domicile un fonctionnaire compréhensif. Et il venait, le cher homme, mal à l’aise par timidité, craintif à cause des ragots que susciterait sa simple présence chez une Française. Sans rechigner, l’obligeant fonctionnaire arrangeait les choses. Comment refuser un service à une Européenne !
Pour des cas plus graves, l’enseignante invitait à prendre le thé un vice-ministre ravi de courir au secours d’une femme sans voile, dans le secret espoir de prendre un instant sa main dans la sienne, de respirer de tout près son souffle odorant, et de frôler, qui sait, un petit pouce de sa chair tendre. Connaisseuse avertie de l’excessive excitabilité du mâle oriental, devinant par intuition son penchant incontrôlé pour la peau blanche, la coquine s’amusait des maladresses de son hôte embarrassé par la simple présence, à ses côtés, d’une femelle. Elle exacerbait ses pulsions en lui faisant les yeux doux. Elle titillait ses bas instincts en posant une main, comme par mégarde, sur son épaule. Elle frétillait, l’espiègle, en voyant se gonfler les veines du cou du vice-ministre lorsque, de sa chevelure, elle effleurait son visage brûlant. Elle lui faisait perdre la tête, un peu garce, en appuyant légèrement son buste contre son bras au moment de lui servir le thé.
Son hôte parti, ses propres coquetteries la remplissaient de joie, comme la comblaient de contentement la promesse de la bienveillance ministérielle, l’orgueil d’être née Française et l’ivresse d’appartenir à la race des conquérants.
C’est en jouant que, petit à petit, Madame Moulin s’était éprise du pays. Un jour, elle aima vraiment l’Afghanistan et les Afghans. Elle en éprouva comme une sorte de bonheur. A une certaine période, elle manifesta même quelque velléité d’apprendre le persan pour lire un jour dans le texte les Rubbaiyat d’Omar Khayam. Mais dès les débuts, l’entreprise lui parut fastidieuse, la langue trop barbare. Si seulement ces gens-là pouvaient écrire comme tout le monde, c’est-à-dire de gauche à droite, gémit-elle en désespoir de cause. Après tout, raisonna-t-elle au bout de quelques mois d’efforts infructueux, quelle idée d’apprendre le persan ! La vie est déjà assez compliquée comme ça. Et elle n’y pensa plus. Paradoxe pour un professeur de langues, et sujet d’amusement pour ses bachas , qui en faisaient des gorges chaudes, les bougres, à chaque fois que khanom-sahib s’égosillait en voulant baragouiner quelques mots intelligibles ou sortir une phrase compréhensible de sa blanche gorge, ne serait-ce que pour se faire comprendre de sa domesticité.
Si Madame Moulin aimait les Afghans, le pays le lui rendait bien. Non seulement le Royaume, déjà exsangue, mettait au pied de la Française son hospitalité légendaire, la beauté de ses sites sauvages et la richesse de son histoire fabuleuse, encore lui prodiguait-il un traitement susceptible de soulever l’ire de n’importe quel ministre, de loin moins bien traité qu’elle. Sans parler de la cohorte de privilèges, de droits spéciaux, de détaxes et autres avantages matériels et honorifiques réservés aux très chers coopérants venus de l’Occident prospère pour aider l’Orient dans le besoin.
A Kaboul, Madame Moulin, comme tous ses semblables, se délectait surtout de l’élixir qu’apprécie par-dessus tout l’Occidental moyen chez les ventres creux de l’Afrique et les va-nu-pieds de l’Asie : la fierté de sa supériorité matérielle et l’orgueil de son importance sans commune mesure avec son rang social, et parfois ses capacités professionnelles.
Au lycée Esteklal, les élèves ne tardèrent pas à surnommer la Française « la fouine ». Cette appellation affectueuse, Madame Moulin la devait à des traits de sa physionomie. Un nez en trompette, un menton pointu, des pommettes saillantes dans un visage en forme de triangle piqué de deux yeux gris d’une glaciale luminosité.
Lorsque Karim vit pour la première fois Madame Moulin, il fut subjugué, d’emblée, par ses mains. Des mains si blanches, si fines, si attirantes. Quand il les regardait écrire, il lui arrivait bizarrement de vouloir les toucher, les prendre dans les siennes, ou les poser sur son visage pour sentir leur chaleur. Une fois, il éprouva même l’étrange envie de voir les mains de Madame Moulin se promener dans sa chevelure, comme ça, pour voir. A la récréation, il eut honte d’une idée aussi saugrenue, et se promit de ne plus jamais y penser.
Très vite pourtant, Karim dut déchanter. A la moindre faute d’orthographe, à la plus innocente des étourderies, au moindre signe d’indocilité, les petites mains si graciles, si douces d’apparence, se révélèrent de véritables instruments de torture, promptes à distribuer des gifles, prestes à appliquer des claques ou, supplice plus raffiné, à arracher aux tempes et à la nuque de ses élèves des touffes de cheveux et des épis de poils.
Si Madame Moulin ne possédait pas de bâton ni de martinet, comme ses collègues mâles, elle disposait, à l’intérieur même du lycée, d’une arme encore plus redoutable : un mari prêt à la remplacer lorsque la faute exigeait une correction plus musclée ou que la punition nécessitait davantage de virilité. Quitte à fissurer impunément un os du nez ou à faire éclater un tympan d’oreille, comme cela arriva à un cousin de Karim.
De ces punitions corporelles, Karim devait faire la douloureuse expérience tout au long des premiers mois de sa vie de lycéen. La crainte des gifles et la honte de l’humiliation devant ses camarades réveillaient en lui la peur panique dont il avait pensé pouvoir guérir en fuyant la maison et les réprimandes maternelles. Karim en perdit le sommeil. Madame Moulin hanta ses nuits agitées. La simple perspective d’écrire au tableau noir, un bâton brandi au-dessus de sa tête, lui donnait des nausées. Surtout qu’à l’opposé de Madame Moulin qui avait du mal à supporter l’idée d’une écriture commençant à droite pour finir à gauche, tout au début du moins, Karim trouvait absurde d’écrire de gauche à droite... alors qu’il allait devoir le faire à nouveau de droite à gauche, un peu plus tard, chez ses professeurs autochtones. Les deux formes d’acrobaties scripturales rendaient encore plus ardue la valse désordonnée des mots de sa langue, qui s’enchevêtraient sans cesse dans son cerveau au charabia de vocables, syllabes, synonymes, antonymes français encore plus biscornus, encore plus bizarres, encore plus incongrus.
Ecrire un seul mot sous le regard froid de Madame Moulin tout en épiant ses gestes, en appréhendant sa colère, en voyant venir ses gifles, releva bientôt de l’exploit. D’autant plus que, par nature, Karim avait horreur de la violence physique, et que les manifestations musculaires par trop intempestives glaçaient son cerveau, éveillaient en lui des traumatismes incontrôlés, comme s’il était né avec la peur au ventre dans l’obscurité d’une cave humide sous les boulets d’un bandit-roi.
Il en alla ainsi jusqu’au jour où un incident aussi comique qu’inexplicable modifia d’un coup l’attitude de Karim face à la tyrannie de l’institutrice française. L’aventure désarma celle-ci autant qu’elle soulagea celui-là.
Incapable ce matin-là de tracer un mot, l’enfant se tenait debout devant le tableau noir, attendant la gifle, appréhendant le coup de bâton.
Madame Moulin rugissait comme une lionne derrière son dos. La classe retenait son souffle. Du poêle où brûlait mal le bois humide sortaient des volutes de fumée qui martyrisait les yeux.
Soudain, comme ça, sans en prendre vraiment conscience, Karim écarquilla les yeux et remplit ses poumons d’air. De ses mains inhabituellement sûres, il se frotta les paupières. Et, se retournant brusquement, il se mit à regarder l’enseignante bretonne droit dans les yeux. Sans raison apparente, il avait cessé d’avoir peur. Ses membres ne tremblaient plus. Le frémissement fébrile de ses lèvres s’était arrêté net. Enfin, un léger sourire se dessina sur ses lèvres gercées par le froid.
Calme et détendu, débarrassé on ne sait par quel mystère de ses craintes et de ses peurs, il se saisit de la craie pour aligner sans ciller sur le tableau un chapelet de lettres bien régulières, bien propres, bien lisibles.
Hébétée, Madame Moulin fronça les sourcils. Ses camarades ouvrirent grands leurs yeux. Puis apparut sur le tableau noir une nouvelle suite de mots, de termes et de vocables que personne ne lui avait encore enseignés.
Très bien, bégaya Madame Moulin, désarçonnée, en regagnant son pupitre.
Continuant sur sa lancée, toujours calme, toujours détendu, sous le regard ahuri de ses camarades, d’une main toujours aussi ferme, Karim écrivit de son propre chef toute une phrase sans fautes et sans ratures contenant, qui plus est, sujet, verbe et complément.
Incompréhensible. Il a été magnifique, raconta Madame Moulin le soir même à son mari.
De la magie, ma chérie, de la magie, plaisanta ce dernier. Les Orientaux sont capables de tout, vois-tu. Même de changer la couleur de leurs yeux, ironisa-t-il en reprenant la lecture de son journal. On vit en Orient. On nage en plein dans les mystères et les sortilèges, ricana-t-il encore pour apaiser l’enthousiasme de son épouse devant une telle banalité.
Formidable, s’extasia à nouveau Madame Moulin lorsque, quelques jours plus tard, bien en avance sur ses camarades de classe et avant qu’elle n’ait eu le temps de le lui enseigner, Karim se mit à écrire, toujours sans l’ombre d’une hésitation, cette fois dans son cahier au papier lisse arrivé de France, des phrases et des circonlocutions, le contour des lettres soigneusement tracé, les mots régulièrement sertis entre deux lignes parallèles à peine visibles.
De la magie, plaisanta une fois de plus son mari, agacé par l’emballement exagéré de son épouse.
Le lendemain, Karim fit mieux encore. A peine avait-il appris à lire convenablement les premières leçons de son livre de lecture que, ce matin-là, il se mit à réciter par cœur, sans que tremblât sa voix, le texte intégral du Petit Chaperon rouge, imprimé à la fin de l’ouvrage et embelli d’une illustration représentant l’épouvantable tête d’un méchant loup penchée sur le lit d’une grand-mère portant des lunettes à monture d’acier.
Magnifique, s’extasièrent enfin Monsieur et Madame Moulin, Monsieur le proviseur et les membres de la Maison de France. Fantastique, ne cessa de répéter Madame Moulin les jours suivants en bombardant Karim de « bons points », petits rectangles en papier carton format ticket de métro parisien, version rose et version bleue, récompensant les meilleures notes de la classe, les dictées sans faute, les conduites irréprochables pendant la semaine écoulée, que Madame Moulin conservait jalousement dans une boîte de cigarettes anglaises 555 de couleur vert bouteille.
Il fallait cinq de ces petits talismans pour mériter une image. Karim raffolait de ces bons points, même s’il ne les aimait pas vraiment, ces images. Elles représentaient invariablement des animaux qui faisaient la grimace ou des plantes qui ne poussaient que dans des contrées lointaines de l’Occident dont on avait de la peine à prononcer le nom. Il en voulait encore et encore.
Des forces invisibles avaient fait craquer la carapace de l’enfant fragile et rêveur de Kaboul, qui ne cessa d’étonner son entourage par les traits de son intelligence, la vivacité de son esprit, son amour quelque peu immodéré pour la langue de Molière, les habitudes des Français de Kaboul, et toutes sortes d’objets venus de là-bas.
S’agissait-il d’un défi lancé à lui-même ? Etait-ce le déclic libérateur de la volonté d’un enfant obstinée ? Ou une simple traduction de l’esprit combatif de Karim résolu à prouver aux Français, de manière très précoce et probablement involontaire, que la raison, et pourquoi pas l’intelligence, est la chose la mieux partagée du monde.
Personne ne décela la véritable origine de la métamorphose. Personne ne trouva une explication plausible à l’incident, qui ne se reproduisit plus. Karim continua, néanmoins, à tenir la gageure d’être le premier de sa classe en s’imbibant, plus frénétiquement que tout autre sujet du roi, de la culture et de la poésie françaises. Même s’il se révéla incapable d’effectuer convenablement un exercice d’arithmétique, de saisir la subtilité d’une équation algébrique, ou de dessiner convenablement au tableau noir une tangente ou un arc de cercle.


Pendant sa vie de lycéen, la nuit, Karim rêvait de liberté et d’aventures. Le jour, il se gavait de culture française. Désertant le jardin et le ruisseau de la Grande Maison, il passait le plus clair de son temps sur le terrain de sports de son lycée. Dans l’austérité douillette de la Grande Maison, Karim suffoquait, en réalité.
O rage ! O désespoir !
Sur l’une des villes les plus orientales du monde semblait souffler l’esprit chevaleresque des drames cornéliens. Dans la salle de spectacles de la Maison de France, des lycéens jouaient Le Cid. Sorties des gosiers des adolescents afghans, les tirades enflammées de Rodrigue fleuraient bon le surréalisme.
Et sous le regard attendri de Madame Moulin, séduit par la magie des mots, emporté par la fascination des personnages de la mythologie occidentale, Karim de réciter par cœur :
Archipiada ni Thaïs
Et Flora la Belle Romaine...
Fils ou neveux de ministre, frottant de leurs mains gercées leurs yeux de braise que faisait pleurer la fumée du poêle défaillant de la classe de philo les matins d’hiver, Wahid-le-Cancre et Osman-le-Boiteux localiseront-ils jamais dans le temps et dans l’espace les courtisanes d’Athènes ou les belles Romaines ressuscitées dans le désert de l’analphabétisme de l’Orient religieux ? Comprenaient-ils le sens des mots prononcés avec autant de peine que de souffrance ? En saisiront-ils jamais l’esprit ? Rien n’était moins sûr, mais l’on se devait de connaître ses classiques. La langue de Molière en était quitte pour d’atroces égratignures, mais tout cela était charmant.
Au lycée français où les sonnets de Lamartine et les vers de Hugo détrônaient les qasidas de Saadi et les ghazals de Djami, sous l’égide des maîtres à penser venus de France, Karim, ignorant tout d’Ansari et de Roumi, se nourrissait des théories de Bergson. Et de la philosophie de Descartes.
Les Asiatiques sont maîtres du merveilleux. Dans leurs exaltations lyriques, les femmes prennent les traits des paris , filles de génie. Des delbars , ravisseuses de cœur, se nomment Del Afzah , délice du cœur, ou Rouh-Afzah , délice de l’âme. Quelquefois, elles portent les doux noms de Shirine, la douce ou de Candi , la sucrée. De Kandahar à Shiraz, du Pendjab à Bagdad, de Damas à Mascate, l’anthologie des poètes du Levant abonde en amours sultanesques. Mais, délaissant la sensibilité amoureuse de Laïla-o-Madjnoun, de Youssof-o-Zolaikha, de Warka-o-Golshahn, plus passionnément que tout autre de ses camarades, Karim s’enlisait dans les méandres de l’amour courtois, décortiquant les atermoiements de Rodrigue, les déchirements de Chimène.
Sur la terre arable des songes où l’imagination souveraine se heurte aux rigueurs de la raison, où l’immobilisme méditatif s’oppose au feu de l’action, où l’onirisme fait place aux impératifs des sciences exactes, les enfants de Gol-o-Bolbol s’imbibaient du cartésianisme des descendants des Gaulois.
Et parce que la France se voulait présente aux pieds du Pamir, ignorant les odes de du grand poète Hafez, Karim alimentait son subconscient des états d’âme de la Princesse de Clèves, abreuvait ses rêveries des sanglots longs de Ronsard ou des soupirs de Villon. Et remplissait ses fantasmes amoureux des « nuits » les plus romantiques des deux Alfred les plus illustres de l’anthologie de la poésie française : Musset et Vigny.
La mayonnaise prenait-elle ? Les pingreries d’Harpagon, les drôleries du Bourgeois Gentilhomme, les rigolades de Tartufe amusaient-elles réellement les chérubins élevés par des mères illettrées ? Promus, plus tard, Modir sahib au ministère de l’Intérieur, gouverneurs de province ou Président du Comité olympique, que retenaient-ils, braves sujets de sa Majesté, de ces éruditions littéraires destinées aux enfants de Jules Ferry ?
Karim allait vers l’âge adulte. Un léger duvet couvrait ses joues blêmes. Dans le cocon très conservateur de son lycée, les descendants des Jacobins comme des Montagnards de la Révolution française, transformés en royalistes de circonstance, s’ingéniaient à mettre le jeune lycéen à l’abri d’une poignée de « têtes brûlées » et de quelques rares opposants à la Monarchie encore en liberté. Le coupant de ses racines, des républicains français au service du roi le préservaient aussi de la crasse de la populace, de la rue et des mauvaises rencontres, de la pédérastie tolérée comme un rempart contre le fléau de zanaka-baz , la course aux jupons.
Chez les Français, les préciosités des messieurs en perruques et des dames en crinolines, éloignaient inexorablement Karim des réalités de son pays. Sevré de sa propre culture, détaché du tissu social de sa naissance, il se distançait chaque jour un peu plus de son peuple. Loin des venelles nauséabondes où on l’avait mis au monde, sous les nastaranes du préau bien arrosé de son lycée, à l’instar de ses amis sardars , Karim ignorait le prix d’un kilo de pain, le montant du traitement d’un fonctionnaire, l’équivalent en dollars de la monnaie nationale.
En ces temps heureux d’insouciance, il faisait bon vivre dans le Royaume d’un roi, d’une foi, d’un cinéma, paradis écologique d’un ciel sans fumée, d’un air non pollué, de raisins non traités, de rues sans embouteillages, de campagnes sans trains et, ô merveille, de la lune la plus belle, la plus brillante et, par Allah, la plus volumineuse du monde.
Ab Oriente lux  ! De l’Orient vient la Lumière. Le cœur du jeune lycéen ne battait pourtant que pour les brillances de l’Europe. Pour oublier la poussière de sa ville, Karim rêvait du bruit des halls de gare, de l’éclairage artificiel d’affiches grandes comme des maisons, de la rutilance de vitrines regorgeant de frivolités, et du flot incessant des phares sur l’asphalte mouillé des grandes villes, les soirs de pluie. Dans les crépuscules lumineux des jardins de Deh-Afghanan, Karim se languissait du métro de Paris qui allait sous la terre, de l’obscurité de ses salles de cinéma, du théâtre de l’Odéon où il avait hâte de voir les pièces de Corneille et de Racine.
Au lycée français, pour le prix de son engouement pour la langue et la culture françaises, les Français lui offraient Paris en récompense. A lui de décrocher la lune, ce certificat de baccalauréat, mention très bien, et son corollaire prometteur : une bourse d’études.
Pour mériter le bonheur de vivre en Europe, Karim s’échina au travail, réduisit ses heures de sommeil, renonça à ses sports favoris. Pour s’installer solidement dans son rang de premier de classe, il s’agrippa à ses bons points, à ses prix d’excellence, et surtout à l’affichage régulier de son nom au tableau d’honneur, tous les jeudis matins sous la véranda des cérémonies.


C’est en cette période studieuse marquée par l’acharnement au travail qu’un événement d’apparence anodine, mais d’une conséquence capitale, troubla la sérénité de sa vie de lycéen.
Si la mésaventure affecta outre mesure son psychisme et chagrina exagérément son cœur, elle eut le mérite de propulser à l’âge adulte l’adolescent foncièrement apolitisé qui traînait dans le giron de sa mère.
L’événement constituera pour le Petit Agha, resté jusque-là à l’abri des exaltations intellectuelles, du spectacle des agitations populaires et de l’ivresse des revendications sociales, la première prise de conscience des réalités d’un absolutisme royal.
A cette étape de l’histoire du Royaume, les sujets de sa Majesté se contentaient encore de ce que les autorités voulaient bien leur accorder. On y vivait comme l’Etat et le clergé voulaient qu’on vive. A sa jeunesse désœuvrée, l’Orient que les orientalistes disent sensuel, et qu’Omar Khayam chanta dans le vin, la femme et les ivresses d’alcôves, accordait peu de distractions joyeuses ou de jeux excitants. A ses contribuables, Kaboul n’offrait que la féerie de ses shoghoufas au printemps, l’ombre reposante de ses bosquets en été, l’incomparable beauté de sa nature en automne. Et le sortilège de ses clairs de lune sans pareils en toutes saisons.
Aux cœurs esseulés, les religieux ne laissaient que le songe des amours platoniques, la souffrance muette des idylles frappées de fatwa au premier baiser. Et aux adolescents souffrant d’un chagrin d’amour, la rumination de l’indélébile souvenir d’une femme entrevue une nuit de clair de lune assise au coin d’un toit, le masochisme de l’évocation sans fin d’une bien-aimée enlacée une fois à la sauvette, au bord d’une rivière, dans le jardin public de Paghman, un après-midi de vacances scolaires.
Cette année-là, à la saison des mûres, à l’époque où la canicule écrase encore un peu plus la capitale, les Kaboulis, exception faite des dreshis pochenecktaï poche , porteurs de costumes et porteurs de cravates, se ruaient encore plus tôt sur les vergers environnant la ville.
A ces randonnées bucoliques, on se rend en famille, en groupes d’amis ou en délégations de collègues de bureau. Et, bien sûr, toujours entre hommes. On y va pour se régaler de mûres comme sous d’autres cieux, chez les sharab khors , buveurs de vin, on va déguster le Beaujolais nouveau sur le zinc d’un bar, à la fin d’une soirée passée au cabaret. On choisit le jardin où travaille un cousin, où l’on compte un ami, une connaissance. Ou l’on opte pour celui où, simplement, les bachas sont sympathiques.
Sous le mûrier le plus beau, on s’accroupit en rond. On s’assied en tailleur sur des kilims à trame fatiguée, ou l’on s’étend à même la verdure. Le bacha de service, leste et joyeux, grimpe sur l’arbre repéré d’avance et secoue les branches les plus fournies, qui déversent la pluie de leurs fruits dans une toile tendue au pied de l’arbre.
D’autres bachas trient les mûres les plus juteuses et les plus sucrées. Au patron de les présenter aux clients sur un coulis de neige préalablement recueillie dans les montagnes de Paghman.
Karim ignorait tout des motivations qui, ce jour-là, avaient poussé ses camarades de classe à se réunir en secret dans ce verger des environs de Sharé Ara , quelque part entre le ministère de l’Intérieur et l’Hôpital militaire dirigé par des médecins turcs formés à la prussienne.
Pourquoi lui avoir fixé ce rendez-vous secret frisant la clandestinité ? La classe bac-philo désirait-elle célébrer la semaine de relâche scolaire accordée chaque année par les autorités à cause des chaleurs torrides de l’été qui ramollissaient les membres et plongeaient l’esprit dans cette torpeur que l’Occidental raisonnable appelle l’indolence orientale ?
Karim aimait ces lieux de rencontres en plein air, ces méla sobres où, avant la tombée du jour, la brise faisait un joli bruit dans les arbres et où le bruissement des ruisseaux paraissait encore plus doux que dans la Grande Maison. Il s’y rendit avec enthousiasme, trouva ses amis sous le mûrier choisi par Sadruddin, dit Saddo-le-Chiite.
Révoltés, hors d’eux-mêmes, en deux mots ses camarades eurent vite fait de le mettre au courant de leur projet. C’était simple, clair, insensé. Mais c’était amusant. Les instances ministérielles ayant supprimé la semaine de relâche sans les consulter le moins du monde, la classe de philo au complet entendait faire la grève. Oui, Karim avait bien entendu. Ce n’était pas un canular. On avait décidé de faire la grève. Et on la ferait.
La grève ! Mon Dieu, vous n’y pensez pas, avait protesté Karim., paniqué !
Nous y pensons, justement, avait rétorqué un camarade contraint d’aller aider son oncle à défricher ses terres à la campagne. Il n’a personne d’autre et il est vieux, le pauvre, avait-il ronchonné.
Supprimer la semaine de relâche, avait vociféré Naïm-la-Pomme, fils de commerçant appelé aussi « fils de shah » à cause de ses lointaines origines remontant à un quelconque roi de la longue liste des souverains appartenant à la dynastie des Durranis. Ma famille a justement projeté d’aller en villégiature à Paghman la semaine prochaine, avait-il expliqué, l’air important, le ton péremptoire ! Tout est prêt, et voilà. Cela ne se passera pas comme ça ! Pour qui nous prend-on ? On verra bien de quel bois se chauffe un descendant de roi.
Toute une classe brillant pas son absence ! lança une voix dans la mêlée. Faire la grève, mon Dieu ! Mettre en cause pour une fois l’ordre établi ! Quelle rigolade ce serait, s’était entendu murmurer Karim, emporté par l’enthousiasme ambiant et le désir inavoué d’affirmer sa personnalité ! Enfin quelque chose se passerait dans sa vie. Enfin, il se sentirait un homme.
Il n’y a pas à tergiverser. Il n’y aura pas de classe demain avait conclu une voix. On fera la grève, demain. Ce sera sans précédent dans l’histoire du Royaume. Bass khalass ! 11 avait dit la voix. Les futurs bacheliers n’en démordraient pas. Ils feraient la grève, fiers déjà d’accomplir un acte de bravoure.
Le lendemain matin, à « l’heure de la présence » devant la véranda principale où les lycéens, du plus petit au plus grand, alignés par classes et par tailles, rendaient leurs obligatoires hommages à Sa Majesté le Roi sous le commandement très martial d’un maître des sports formé à Berlin et hurlant chaque matin d’une voix de Gauleiter Auf die Plätze, fertig, los ! ! en allemand, Monsieur Martin eut la stupéfaction de sa vie. Toute la classe bac-philo, y compris le doux et pacifique Karim, chef de classe de surcroît, brillait par son absence !
Le proviseur français en perdit son calme olympien. La rage fit trembler ses bajoues et frémir ses moustaches jaunes de fumeur invétéré. Il réunit autour de lui ses collaborateurs les plus proches. Toute la matinée, il fit la navette entre son bureau et le ministère de l’Education nationale, situé de l’autre côté de la rue. Gagné par l’inquiétude, soucieux de son avenir, il eut des pressentiments. L’Orient n’est-il pas fait d’imprévus ? Les pires ennuis allaient peut-être s’abattre sur sa maison. Des complications administratives empoisonneraient son existence, si sereine jusque-là. Le ministère lui reprocherait son laxisme, les courtisans de la cour son manque d’envergure. Peut-être Sa Majesté le convoquerait-elle en personne au palais. On ne badine pas avec les décrets, les firmans, les hokums sous les cieux monarchistes. Monsieur le proviseur le savait. On n’était pas en France, pardi.
Monsieur Moulin ne prit vraiment peur que lorsqu’il fut appelé au téléphone par le ministre à barbichette qui avait l’habitude de dire « L’Etat, c’est Moi », et qui ne cessait de seriner « Il faut tuer la révolte dans l’œuf ».
Lorsque, tard dans la matinée, les autorités ne trouvèrent nulle trace des grévistes, le lycée français de Kaboul sombra dans le chaos. En ville, ce fut le tollé général. Tout ce que la capitale comptait de notables, de commandants de police, de responsables de la Sécurité, de conseillers spéciaux, cria d’une seule voix : On n’a jamais vu ça !
De mémoire de Durranis, on n’avait jamais vu ça. Quelques bibis bien-pensantes de Baghé-Ali Mardan ne cachèrent pas leur inquiétude. On ne prendra jamais assez de précaution avec des jeunes, déclara une khanom édentée, ajustant son voile blanc sur une chevelure grisonnante. Où irait la monarchie si « les enfants dont la bouche sent encore le lait » n’en faisaient qu’à leur tête.
Toute la journée, Kaboul en ébullition fut à la recherche des « révoltés de l’Esteklal ». On convoqua leurs familles et on alla voir leurs proches. On interrogea leurs amis, leurs camarades, leurs connaissances. On espéra les trouver dans les jardins de Dar-ol-Aman, dans les bosquets entourant la tombe de Babour. Dans l’après-midi, un tchaprasti s’introduisit dans le cinéma Kaboul où, rapportait-on, Naïm-la-Pomme et Karim-le-Blanc, amis inséparables, avaien