Au fil de l
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Au fil de l'oubli

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Description

Sarah, Eveline, Mathilde, Méthyt. Quatre fragments de la vie d'un homme qui s'interroge sur son devenir, à l'aube de la vieillesse et face à un environnement dans lequel il ne se reconnaît pas. Déstabilisé par une rencontre insolite à l'origine, René va être conduit à se remettre en cause...Mais à quoi bon prendre le risque de l'autre au prix de sa tranquillité ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2010
Nombre de lectures 40
EAN13 9782296262218
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0124€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

AU FIL DE L’OUBLI
Pierre de Poret


AU FIL DE L’OUBLI

Roman
Du même auteur


Les chemins de Virginie , L’Harmattan, 2002


© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12459-2
EAN : 9782296124592

Fabrication numérique : Socprest, 2012
à J. – M. P.
« La grande défaite, en tout, c’est d’oublier,
et surtout ce qui vous a fait crever,
et de crever sans comprendre jamais jusqu’à quel point
les hommes sont vaches. »
Louis-Ferdinand Céline (Voyage au bout de la nuit, 1932)

«… écrire, c’est distraire les hommes,
leur plaire en leur montrant ce qu’ils sont.
Donc, leur faire aimer ce qu’ils sont. [ … ] Car l’homme
naît dans le doute, il naît aveugle à ce qu’il est vraiment.
Le confirmer dans ce doute, c’est facile et bête.
La vraie tâche c’est de lui faire sentir les ressources
illimitées de l’humain. »
Joë Bousquet (Lettres à une jeune fille, 2008)

« J’ai toujours aimé le désert.
On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien.
On n’entend rien. Et cependant quelque chose
rayonne en silence … »
Antoine de Saint-Exupéry (Le Petit Prince, 1945)
SARAH
« Je suis la promesse qui ne peut être tenue. »
Paul Claudel (La Ville, 1890)
Au fil de l’oubli… Les coffres du souvenir, alignés dans un bric-à-brac de pierre et de marbre, simples monticules ou monuments tarabiscotés, récemment fleuris ou apparemment délaissés. Au fil du temps… L’un et l’autre végétaient ici depuis une trentaine d’années. Il ne devait plus rien rester, seulement des débris mélangés à la terre. Et lui, immobile au milieu du ballet voltigeant des papillons de l’automne, cheveux blancs au vent, une bruyère dans les bras… Un demi-siècle les séparait et nombre de malentendus. Mais, avec l’érosion de l’âge, les nœuds s’étaient desserrés… Après avoir posé la plante et attrapé une brosse métallique, René s’était attaqué aux traces laissées sur la pierre par les pigeons, la pluie et le vent. Un léger toussotement. À plusieurs tombes de là, elle observait la scène. Sans y prêter attention, il avait continué à frotter vigoureusement.
Un deuxième toussotement plus proche. Relevant la tête et remarquant seulement des jambes fuselées, il l’avait fixée, bras croisés, pour lui signifier son agacement. Mais la voix légèrement chantante, teintée d’une pointe d’accent indéfinissable, l’avait décontenancé :
Excusez-moi. Je suis intriguée par tant d’énergie…
Pour un combat perdu d’avance ? Peut-être le souci d’agrémenter une prochaine villégiature.
Jolie idée !
Vous cherchez quelque chose ?
Sans qu’elle ait expliqué sa présence dans le dédale des tombes jonchées de feuilles rousses, ils avaient continué d’échanger questions sans réponses et réponses sans questions. Puis elle avait observé que l’heure du petit déjeuner n’était pas encore passée, avant de repérer la bruyère au milieu de l’allée.
Vous la laissez là ?
Et voilà comment, au moment où il ne l’attendait plus, Sarah était entrée dans la vie de René, devisant sur la mort dans le brouhaha d’un café médiocre du boulevard de Clichy, autour d’une tasse de chocolat et d’une corbeille de croissants. Jeune – elle devait avoir la trentaine, ou un peu plus –, élancée, de grands yeux ambrés, le nez un peu long mais fin, un grain de beauté à la commissure de lèvres pulpeuses. D’un mouvement fier et gracieux, elle avait rejeté de longs cheveux noirs sur ses épaules enveloppées par une grande écharpe de soie où René avait cru apercevoir la griffe d’Hermès.
Sarah lui avait demandé le sens de ce pèlerinage annuel. Que lui répondre ? Un dialogue, oui, un étrange dialogue avec ses parents, à travers la pierre et la terre. Le seul endroit où il ait vraiment communiqué avec eux. Plus que lorsqu’ils étaient là et de mieux en mieux à mesure que le temps passait…
Le regard tour à tour caressant et provocateur, pétillant et inquisiteur, elle avait chassé ses rêveries, essayant d’en savoir plus. Elle-même, évoquant seulement des antécédents scandinaves et anglo-saxons qui ne collaient guère avec son allure de princesse andalouse, avait éludé les questions :
Et vous, vos parents ?
Oh ! Moi…
Vous ?
Comme les vôtres, ils ne sont plus là, mais c’est autre chose.
Vous ne les voyez plus ?
Je viens de vous le dire.
Ses mains, longues et fines, avaient effleuré les siennes et la douceur de ce frôlement avait compensé la brusquerie de la voix et le regard ombrageux. La conversation avait continué sur un mode plus fluide, dérivant sur le sens des rites et des traditions, sa pugnacité s’opposant à la retenue de René. Il avait fini par y mettre un terme, baissant tout de même la garde en acceptant l’échange des numéros de portable, au prix d’un effort pour retrouver le sien.

Le portable ! Depuis bien longtemps, il ne sonnait plus et qui d’ailleurs en avait encore le numéro ? En fait, il était toujours éteint, mais René l’interrogeait de temps à autre, pour entendre inéluctablement la même réponse : « Bonjour ! Vous n’avez aucun nouveau message … » Cette fois, l’abonnement allait servir et, sans qu’il prenne le risque d’appeler, le rythme de la consultation allait s’accélérer. Jusqu’au quatrième matin : « Bonjour ! Vous avez un nouveau message … »

Non contente de s’être introduite par effraction dans sa vie, Sarah allait s’y installer, comme si elle avait toujours eu sa place. Bousculant le ronronnement huilé du quotidien de René, elle semblait prendre plaisir à fendiller son mur protecteur. Et il la laissait faire. Oh ! Tous les repères n’avaient pas sauté d’un coup. Mais il lui arrivait de ne plus prendre les infos en se levant. Pourtant, ce bol d’air mondialisé était bien pratique pour justifier de refermer les écoutilles après l’énumération des catastrophes, faits divers et autres mauvaises nouvelles… Il respectait ses engagements à l’association, mais en prenant des libertés avec la régularité et les horaires. Il faisait encore des apparitions au club de billard, mais plus espacées et aléatoires. L’ordonnancement bien réglé des parties bihebdomadaires se trouvait malmené par les fantaisies de Sarah et ses partenaires habitués à une ponctualité sans faille se mettaient à manifester leur irritation.
Une séance de cinéma inopinée, une visite d’exposition à bloquer, un petit restaurant à découvrir… Sarah débordait d’idées et, sans rien comprendre à cette inhabituelle malléabilité, René se laissait emporter par son tourbillon. Il partageait ses goûts et elle devinait les siens. Sans connaître son penchant pour les écureuils, elle l’avait emmené dans un parc où les petits rongeurs sautillaient à proximité des promeneurs et ils s’étaient amusés à suivre leurs ébats, s’attardant sur l’un d’eux qui jouait avec une pie. Elle réussissait aussi à l’entraîner dans des contrées nouvelles, un fascinant concert de gospel ou une balade en Vélib’ à travers des ruelles inconnues.
De temps à autre, il se demandait bien ce que Sarah pouvait lui trouver de particulièrement séduisant. Mais, glissant sur la question, il se laissait étourdir par sa vitalité. Et il ne voyait plus l’hiver approcher… Le côté insolite de la rencontre l’amenait seulement à jeter sur le papier un morceau de dialogue ou une image atypique, pour garder une trace sur un disque qui n’avait jamais été très dur…





En retard sur ses habitudes, il se hâtait lentement, songeant une fois de plus au sens d’un engagement qui datait maintenant de cinq ans. Mais aujourd’hui, Sarah était à l’origine de sa réflexion. Elle ne comprenait rien à cette organisation à tiroirs où une association nationale animait et coordonnait depuis des bureaux parisiens l’action d’associations départementales, supervisant elles-mêmes des structures locales en lien avec les familles en difficulté qu’il s’agissait d’aider. Elle ne concevait pas davantage un fonctionnement compliqué où cohabitaient des salariés, assurant la permanence de l’action grâce à leur présence toute la semaine, et des bénévoles, venant épisodiquement, mais supposés apporter un esprit de solidarité et des compétences spécifiques qu’il aurait été impossible de rémunérer, faute de moyens. Pour Sarah, d’ailleurs, le bénévolat était un prétexte pour se faire plaisir à bon marché, toute activité digne de ce nom devant se traduire par une reconnaissance financière. Elle entrevoyait encore moins les motivations personnelles de René :
Peux-tu m’expliquer ce que, toi, tu fais dans le caritatif ? À moins que tu ne sois un misanthrope qui s’ignore… ou se refuse.
Comment ne pas être sceptique quand on regarde autour de soi ? Mais, on est utile, quand même, et puis, tu sais, le désœuvrement, un concours de circonstances, une rencontre, les choses se font un peu toutes seules…
René ne se sentait pas très crédible. Mais le côté abrupt et fantasque de Sarah coexistait avec une façon de raisonner parfois traditionnelle et une élégance réservée trahissant une origine sociale plutôt bourgeoise. Alors, comment lui avouer une certaine « fidélité de classe » à son milieu d’origine, un sentiment confus de dette envers ses parents ? Toujours à la limite de la pauvreté, obligés de se battre pour faire face aux imprévus. Un père ouvrier dans le bâtiment et une mère qui faisait des ménages. Il aurait suffi d’un incident de parcours pour que tout bascule.
Mais, après tout, peut-être ne s’agissait-il là que d’un placebo pour se donner bonne conscience. Au fond, ce déplacement quotidien à l’association lui permettait de sortir avec un but, de s’occuper, de voir du monde. Il ne l’accaparait pas à l’excès et ce d’autant moins que, travaillant au siège, il ne côtoyait pas personnellement la misère. Sarah n’avait d’ailleurs pas manqué de le relever :
Travailler dans les bureaux, loin du terrain, ne te gêne pas ? Le contact direct avec les familles, avec les gens, ne te manque pas ?
Il n’avait rien répondu.

En arrivant à l’association, il avait compris, devant l’agitation de la présidente, que l’atmosphère était tendue…
Ah ! René, vous si ponctuel habituellement. Ces temps-ci, je m’inquiète.
Pardon, mais c’est compliqué pour moi en ce moment…
Rien de grave, j’espère… bon, tant mieux, car je vais avoir besoin de vous.
Éveline, serais-je devenu indispensable ?
Vous êtes celui en qui j’ai le plus confiance, vous le savez…
Le seul bénévole à venir tous les jours ouvrés, même pour une heure, s’absentant rarement, au courant de tout, muet comme une carpe et indifférent aux potins, connu pour son manque d’ambition. En prime, une certaine complicité, aussi distante que réelle, avec elle. Le portrait-robot de l’homme de confiance idéal pour une présidente ! Elle avait d’ailleurs exigé qu’il ouvre et répartisse le courrier. Le secrétaire général n’avait guère apprécié – à juste titre, d’ailleurs – et ne manquait pas une occasion de le faire sentir. René, secrètement flatté de ces marques d’estime, vouait en retour une admiration discrète à Éveline.

Il n’empêche. Ses propos trahissaient une certaine nervosité, mais elle n’était pas allée plus loin dans les confidences et René n’avait pas insisté. Il faut dire que l’ambiance était devenue lourde à l’Association des Relais pour l’Aide aux Familles, l’ARAF, disaient les amateurs de sigles hermétiques. L’élection surprise d’Éveline, près de trois ans plus tôt, avait laissé des traces. Déjà, une femme, dont l’autorité naturelle certaine et une allure de grande bourgeoise en agaçaient plus d’un ! Mais une femme avec des idées pas toujours du goût de tous et la volonté de les mettre en pratique, ça ne passait pas… Tout le monde se retrouvait sur la finalité, aider les familles en situation de précarité à s’en sortir, en préservant des valeurs morales fortes et en assurant le devenir des enfants, comme l’avaient voulu les fondateurs. Seulement, le modernisme de la présidente sur la conception de la famille et les types d’aide à apporter faisait grincer des dents. L’état-major salarié faisait bloc autour du secrétaire général. Du temps de l’ancien président – vénérable potiche, plein de bons sentiments, soucieux de principes et d’apparences – Robert Déry tirait les ficelles. Il n’avait donc pas accepté la nouvelle gouvernance. Une large tonsure un tantinet cléricale au sommet de la haute silhouette légèrement voûtée convenait bien à ce professionnel de l’associatif catholique. La pupille à l’abri d’une large paupière évitait tout regard trop direct et la bouche sinueuse filtrait propos incisifs et intonations agressives. Il n’en torpillait que plus benoîtement les décisions de la présidente dont l’esprit novateur lui servait de couverture pour rallier à sa cause les bénévoles les plus anciens, souvent réfractaires à tout changement : « Ce que j’ai fait pendant dix ans marchait bien, pourquoi cela ne marcherait-il plus aujourd’hui ? » Sarah avait de bonnes raisons de ne rien y comprendre…





Mais René avait aussi des occasions d’être surpris… Quelle aventure ! Il avait découvert une autre Sarah. Elle oubliait toute retenue. L’intensité dans l’expression de son désir et de son plaisir. L’impétuosité de ses enlacements. Et lui dont la vie affective et sexuelle se rapprochait d’un vide sidéral que venaient de moins en moins traverser d’éphémères parenthèses ! Il avait quasiment renoncé à ces passades, comme on renonce à la lecture d’un mauvais polar dont on connaît l’issue dès la première page. Avec Sarah, une page appelait la suivante.
La première fois, ils s’étaient déshabillés l’un l’autre, avec une ardeur surprenante, en tout cas pour le reclus tiré de son abri. Mais là, il s’était vu, nu comme elle, face à la glace où se reflétaient les seuls vis-à-vis de Sarah, les arbres du parc dans leur parure d’automne et les géraniums du balcon encore en pleine floraison. Le camaïeu des roux, des ocres et des bruns, sur fond de verts tendres ou profonds, piqué de taches d’un rouge flamboyant, traversé par un vol de mouettes blanches et grises. Son corps à elle, liane claire parmi les feuillages, ferme et épanoui, aux lignes déliées de la jeunesse, éclatant de plénitude… Et le sien, à côté ? Avachi, accablé par les rides, parcouru de plis et de boursouflures, les jambes gainées de varices, le sexe pendouillant. Habillé, les femmes pouvaient encore le remarquer, la preuve, d’ailleurs, mais dans ce simple appareil… Il n’avait pu retenir un rire gêné :
Que fais-tu avec ça ?
Je me le demande.
On devrait interdire aux vieux de faire l’amour. Tu te rends compte, deux carcasses décharnées et bedonnantes, ahanant, s’agrippant l’une à l’autre pour arrêter le temps, dans un spasme frénétique et vain ! Quel spectacle…
Parle pour toi et n’en rajoute pas, tu veux, et puis, peu importe le flacon…
Il n’avait pas su de quelle aptitude à l’ivresse elle l’avait senti porteur, mais avec un sourire indéfinissable, elle l’avait doucement entraîné… Le regard voilé, les mains pressantes, les lèvres mordantes, le corps enveloppant… Des sensations oubliées, renouvelées… L’engagement de tout son être emportant René dans une étreinte échevelée… Et aussitôt après, une pose alanguie de femme du monde et un sourire d’enfant comblé.

Le matin, sur les hauts tabourets de sa cuisine à l’américaine, toujours face aux arbres du parc, petit déjeuner improvisé, avec jus de carotte, thé à la menthe et yoghourts au lait cru. Pourquoi avoir alors pensé à celui qu’il prenait avec Mathilde – café au lait, œuf à la coque, tranches de pain grillé tartinées de beurre salé – presque chaque matin des sept années de leur relation et qu’il avait abandonné le lendemain de leur séparation ? Mathilde aussi, sans doute, qui jugeait ce menu peu diététique, elle qui surveillait sa ligne malgré une silhouette plutôt menue.
Une classe de collégiens avait bruyamment envahi le parc et Sarah avait demandé :
As-tu des enfants ?
Oh ! non.
Et tu le regrettes ?
… Je ne crois pas.

La scène avec Mathilde. Ils étaient dans la cuisine, elle devant la fenêtre et le mur d’en face, épluchant des pommes de terre au-dessus de l’évier, et lui, tournant le dos, assis sur le tabouret, en train de préparer des filets de cabillaud. Mathilde, sans aucun signe précurseur, l’avait interpellé sur un ton décidé :
René…

René, je voudrais un enfant.
Pardon ?
Je voudrais que nous ayons un enfant.
Il en avait laissé tomber le couteau. Jamais la question n’avait été évoquée entre eux. Comme si les remarques allusives de ses parents ne suffisaient pas.
À quoi bon un enfant ? Une planète où les uns crèvent et les autres se gobergent. Et vers quel avenir ? Souviens-toi de Mai 68, Mathilde. Un vent de folie ? Peut-être, mais un vent d’espoir, aussi, et le désir de changer la vie. Qu’en reste-t-il un an plus tard ? Un nouveau président plus conservateur que jamais… Et nous, Mathilde, et nous ? Nous vivotons et ne pensons qu’à mieux vivoter. Changer de réfrigérateur ou de télévision, acheter une voiture, faire des plans pour les prochaines vacances. Comme les voisins, comme tous ceux qui nous entourent ! Notre horizon se rétrécit dans la médiocrité pour se protéger d’un monde qui s’ouvre. Et c’est cela que tu veux offrir à un enfant ? Quelle perspective !
Mais René, un couple sans enfant, est-ce un couple ? Et peut-il tenir ?
Ah ! Nous y voilà. L’anneau, le livret de famille, voire le sermon du curé, le corset social, tout le bazar pour s’enferrer dans le système. Et pour finir quand même par une rupture ! Le système est grippé, regarde autour de nous. Ou bien alors pour sombrer dans l’ennui, comme nos parents, et ce n’est pas mieux. Dans les deux cas, l’enfant trinque, à supposer qu’il ne naisse pas estropié ou crétin. Ou pire, qu’il refuse plus tard cette vie qu’il n’a pas voulue. Je connais. Non, merci. Tant pis si notre couple lâche, au moins nous serons les seuls à payer l’addition et ce sera notre responsabilité. La tirade avait été lâchée d’un coup, le regard figé sur le cabillaud, mais Mathilde s’était retournée d’un bloc. Les mèches brunes en bataille, les fossettes creusées sous ses pommettes saillantes, les narines de son petit nez en trompette dilatées par l’émotion. Surtout, le regard bleu d’eau, habituellement transparent et fragile, traversé par une intensité farouche.
Tu ne comprends rien. Mais penses-tu réellement ce que tu dis ?
René avait été déstabilisé par la voix vibrante de désarroi et de colère rentrée :
… Je crois, Mathilde. Mais tu me prends de court… Et pourquoi pas l’adoption ? Au moins, on peut essayer de redonner une chance à un enfant déjà là, je dis bien essayer…
René, ce que je veux, c’est porter un enfant et un enfant qui soit de toi, qui sera notre enfant.
Je n’ai pas le sens de la possession, tu le sais, ni le goût de la propriété.
Ce n’est pas le sujet… Penses-tu pouvoir changer d’avis ?
Ce ne sera jamais mon truc.
Réponse idiote. Ils en étaient restés là. Deux mois plus tard, Mathilde était partie.

Bien sûr, il n’avait pas tout raconté à Sarah, mais il avait quand même dû lui donner suffisamment de détails.
C’était quand ?
Mmm… quarante ans, je crois.
Eh bien, pour quelqu’un qui dit ne pas avoir de mémoire…
Mais cette scène, elle avait tourné en boucle, après le départ de Mathilde et pendant longtemps. Peut-être les mots se sont-ils effrangés dans le coton du temps qui passe et les a-t-il retissés. Mais pas l’image. Comme celle de son départ. Lui, debout dans le séjour et elle, avec ses deux valises, dans l’encadrement de la porte palière, au bout du couloir exigu qui leur servait d’entrée… Elle s’est retournée et l’a regardé. Un regard fixe, intense, douloureux. Et elle a tiré la porte. Plus rien. Il ne se souvient pas des vêtements qu’elle portait, mais ce regard, il est vrillé.
Sarah l’avait tiré de sa rêverie avec un questionnement et des mots forts.
Au fond, tu n’as jamais accepté son départ ?
Je n’ai pas eu le choix.
C’est bien le problème. Tu lui refusais ce qui était essentiel pour elle et tu aurais voulu qu’elle l’accepte.
Il y avait des arrangements possibles.
Bien sûr, des arrangements à ta convenance. René, les temps ont changé depuis tes parents. Et les femmes ont découvert les chemins de leur liberté.
Je ne sais pas au juste pourquoi elle est partie et son départ ne date pas d’hier.
Tu l’aimais ?
Si tant est que je sois capable d’aimer, tu viens de le dire, Sarah.
Nous avons chacun notre recette.
Quelle est la tienne ?
Deux ingrédients : à fond et ne pas durer. Il y a des périodes où j’aime la solitude, où j’en ai même besoin.
Et hop ! tu changes d’auberge ?
Disons que je me passe d’aubergiste pour un temps. C’est mieux que d’assaisonner la vie à deux avec une vinaigrette acide.
On peut aussi ne pas prendre le risque.
À condition que ce ne soit pas pour fuir l’autre, René. Sinon, tu rumines et tu t’enfermes dans la solitude, en la trompant par des faux-semblants. Mentir à l’autre ou se mentir à soi-même, où est la différence ?
Toi, Sarah, tu n’as pas envie d’un enfant ?
… Plus tard, sans doute. Pour l’instant, je veux rester libre.
Ou croyant l’être…
Sarah n’avait rien ajouté et s’était lovée dans ses bras, un peu malgré lui. Mais il se laissait faire… Elle lui avait fait oublier les disgrâces de l’âge et retrouver le désir des élans amoureux, enfoui dans un passé qu’il se complaisait jusqu’ici à juger révolu…
Au fur et à mesure de leurs étreintes, elle se donnait toujours davantage, avec une fougue, une générosité, une totalité dont René était bien incapable. La déferlante était trop forte pour qu’il se laisse emporter. Un sentiment de décalage et de malaise, l’illusion refusée de la fusion, même la fusion d’un instant. Il se défilait et elle l’avait senti :
C’est trop pour toi… Tu as peur, peur d’aimer et d’être aimé… Alors, tu fuis…
Le ton ironique voilait la rudesse du propos. Mais le cyclone s’était par la suite mué en simple tornade.





À brûle-pourpoint, Sarah lui avait demandé s’il connaissait Camille Claudel. Difficile de l’ignorer avec la publicité faite autour d’elle ces derniers mois : expositions, films, pièces de théâtre, livres et, bien sûr, articles de presse. Mais ce que René savait d’elle tournait surtout autour de sa relation tumultueuse avec Rodin et de son enfermement dans un asile psychiatrique. Évidemment, avait rétorqué Sarah, une femme ! Donc, l’artiste passait après, surtout une sculptrice. Pensez donc ! Si elle avait été un homme, son œuvre aurait surpassé celle de Rodin, s’enflammait Sarah, car elle aurait eu des moyens pour travailler. Et aurait-elle seulement été enfermée ? Certes, elle avait la maladie de la persécution, mais il est des choses que sa mère, par exemple, ne supportait pas de Camille et qu’elle aurait acceptées d’un fils. Et Paul, « mon petit Paul », comme sa sœur l’appelait tendrement, le grand Paul Claudel, il était bien tranquille de la savoir entre les murs de Montfavet. Il avait même trouvé le moyen d’aller l’y voir trois fois en dix ans et de la laisser enterrer dans la fosse commune des anonymes…
En fait, dans ce destin hors du commun, Sarah était fascinée par le caractère passionné de Camille. Sa vie, son œuvre, voire sa maladie, avaient été marquées par la passion. René lui-même avait été interpellé, peut-être avec une pointe d’envie, par ce tempérament qu’il retrouvait chez Sarah, en moins accentué bien sûr. Il s’était peu à peu introduit dans le cheminement tourmenté d’une femme dont on ne savait si elle avait été victime de son génie propre ou d’une société conformiste et frileuse, sans doute les deux.
L’exposition au musée Rodin. Hommage tardif, jugeait Sarah. Ils avaient tourné autour des bronzes, plâtres et marbres, chacun à son rythme et selon ses attirances. Elle s’était longuement arrêtée auprès des différentes versions de La Petite Châtelaine , se contentant à la sortie d’un ambigu « Ah ! La Petite Châtelaine »… Aussi ambigu que l’expression de ce visage d’enfant, ingénu et inquiet, curieux de savoir et troublant, quelles que soient les nuances des divers modèles exposés.
Elle avait vivement refusé de jeter un œil sur les œuvres de Rodin, en dépit de son génie, elle était venue pour Claudel et pas pour ce profiteur. Elle avait tout de même dû accepter de voir les statues dans le jardin, écrin de paix au cœur de Paris. Les rosiers bien alignés, les buissons au cordeau et les massifs en savant désordre, les rangées d’arbres sagement taillés. Tout cela ne ressemblait certes pas à l’effervescence de Camille Claudel.
Ils s’étaient assis tête-bêche sur des chaises longues en bois. Elle avait parlé de L’Abandon. L’homme à genoux et tendu vers son désir, qui enserre et enferme la femme. Celle-ci qui accueille et se donne, la tête penchée et le bras gauche abandonné par-dessus l’épaule de son amant, mais le bras droit replié sur le sein dans un ultime geste de retenue. Sarah s’enthousiasmait devant la force et le tragique de la composition.
Et toi ? Tu as eu un petit pincement pour L’Âge mûr ? avait-elle demandé avec une pépite d’ironie dans le regard.
Claudel sculptait avec une vérité rare la marche inexorable du temps et ses effets sur l’être vivant, corps et sentiments. Sur le premier plâtre, le regard déjà tourné vers la vieillesse et la dissemblance des bras, le plus faible accroché à la jeunesse, comme hésitant encore. Sur le bronze définitif, le visage marqué, le regard dans le vide, les bras veinés, l’homme est entraîné, sa main vient de quitter celle qui le retenait. Et elle, superbe et désespérée, implore en vain : l’autre femme ? L’homme ? Peu importe. La vieillesse décharnée a triomphé de l’éphémère jeunesse. Le temps a passé.
René revoyait le contraste de leurs deux corps devant le miroir. Il aurait dû prendre une photo de cet instantané révélateur, histoire de rester lucide. Avec son sens inné du contre-pied, Sarah choisit ce moment pour l’interpeller :
La fidélité, c’est quoi pour toi ?
Rodin partagé entre Rose et Camille serait-il à l’origine de cette intéressante question ?
Peut-être. Je ne sais pas. Je vais te dire. L’autre jour, pendant que nous faisions l’amour, je t’ai senti absent. Et je me suis dit : il n’a pas très envie et, pour se donner du cœur – si je puis dire – à l’ouvrage, il est parti dans ses fantasmes et il a la tête ailleurs. Vrai ?
Non… Enfin, je ne crois pas… je n’ai pas de souvenir…
Alors, la fidélité ?
… Le confort et l’ennui.
Un peu troublé, il avait hésité avant de répondre, cherchant le mot pour rire. Un vrai régime de carême ! avait-elle apprécié et elle avait enchaîné. Tromper effectivement son partenaire ou faire l’amour avec lui en pensant à quelqu’un d’autre, quelle différence ? On ne peut pas aimer avec une partie de soi-même et laisser l’autre à la traîne. Mais le temps détruit, le temps tue, avait-il objecté pour dire quelque chose, que lui opposer, sinon la dérision ?
Derrière la dérision, il y a du mépris, ça grince. L’humour est moins agressif, plus cool… Et, crois-moi, ma recette aux deux ingrédients a du bon, avait-elle ajouté.

Ils s’étaient laissé prendre par la douceur de cette fin d’après-midi de printemps. Le silence, bercé du seul chant des oiseaux, baignait le jardin. Le soleil caressait encore le haut des frondaisons. Un couple aux visages parcheminés était passé devant eux, les gratifiant d’un regard serein. Ils avaient suivi les deux silhouettes s’éloignant tranquillement. L’homme qui dominait sa compagne de la tête et des épaules l’enveloppait de son bras protecteur, tandis qu’elle avait glissé le sien derrière la large taille pour rejoindre l’autre main. Un de ces rares instants où tout semble concourir à l’harmonie, même nimbée de mélancolie.
Était-ce à cause de cette impression fugitive, sinon trompeuse ? René était rentré chez lui presque serein… un moment rare, aussi ! Mais le voyant du portable clignotait sur la table du couloir d’entrée. Un message d’Éveline. «… J’aurais préféré vous le dire de vive voix … Une triste nouvelle nous bouleverse tous … Suzanne … Suzanne nous a quittés … Elle était chez son médecin pour une visite de routine. Il l’avait trouvée en pleine forme, avec une tension excellente. Elle s’est affaissée brusquement, sans doute une rupture d’anévrisme … On ne sait rien de … » Il avait raccroché.





Au cimetière, il avait découvert une Suzanne très différente de la Suzanne croisée aux Relais deux matinées par semaine et à l’occasion du déjeuner pris en commun. Menue et discrète, souriante, affable et s’intéressant à tous, elle s’était adaptée à l’informatique et gérait avec efficacité le fonds de documentation. Ne parlant jamais d’elle-même, sinon pour évoquer une vie sans histoires. Une vie sans histoires, peut-être, mais quelle solitude à soixante ans ! Autour du trou, si l’on excepte la délégation de l’association qui faisait bloc autour d’Éveline et de Robert – la mort rassemble… le temps d’une cérémonie – il y avait en tout et pour tout cinq personnes, en comptant le préposé des pompes funèbres. Ce dernier avait expédié le service minimum en toute célérité, rappelant seulement que Suzanne Guénin – c’est tout juste si René connaissait son nom ! – rejoignait son mari, emporté il y a douze ans par un infarctus en lisant son journal. Ayant vécu dans son ombre et sans enfant, elle ne s’en était jamais remise et elle était partie aussi vite que lui, avait chuchoté la voisine de René, sortie d’un livre d’images du siècle dernier. Visiblement en mal de confidences, elle l’avait accompagné, après s’être acquittée des gestes rituels avec la componction de rigueur. Elle avait susurré que Suzanne vivait emmurée dans son appartement, ne parlait à personne, n’allait pas dans les magasins, mais partait deux jours par semaine, personne ne savait où, et qu’elle devait en profiter pour faire ses courses à l’extérieur, car elle revenait avec des sacs pleins… À la sortie du cimetière, la vieille dame avait désigné d’un mouvement de tête un homme s’en allant également : le médecin, bouleversé par la mort de Suzanne dans son cabinet après qu’il l’eut félicitée sur son état de santé. Il se disait même désireux de prendre sa retraite plus tôt que prévu, avait-elle ajouté avant de s’éloigner sur un hochement de tête dubitatif.
Après avoir retrouvé les autres membres de l’association, plutôt songeurs – la mort d’autrui embarrasse et ramène chacun à la sienne, surtout à un certain âge – René avait répété ce qu’il venait d’apprendre, Robert résumant le sentiment général : « Nous sommes passés à côté d’une grande solitude. »
Le silence était devenu, un bref instant, communion autour de Suzanne, restée pour tous une silhouette, rien qu’une silhouette. Les uns et les autres le comprenaient seulement aujourd’hui, derrière son effacement, la pudeur pour abriter sa souffrance. Au fond, disait Éveline en quittant le cimetière, à l’exception peut-être de quelques salariés aux liens plus étroits, personne ne sait rien sur personne à l’association, même pas René, malgré ses passages presque quotidiens. Alors que dire des autres bénévoles venant à des jours différents et se croisant seulement lors des rares réunions communes ! Elle avait raison. Vraisemblablement, il y avait d’autres Suzanne… Et lui, que savait-on de lui ?

Comme après chaque enterrement, René avait du mal à échapper à l’atmosphère du cimetière… Que d’hypocrisie ! confiait-il à Sarah. Des phrases de circonstance, des gestes de sympathie, la boîte dans le trou, quelques mottes de terre et une pierre par-dessus. Une vie entière était emballée et rapidement expédiée. On laissait l’arrivant s’installer dans sa nouvelle tanière au cœur d’une résidence bien verrouillée pour aller vite prendre l’air et vaquer aux affaires courantes. Et après ?
Ils avaient tout de même de la chance les croyants et les enterrements à l’église paraissaient autrement moins désespérants. Mais le côté béquille ! Comment croire en une puissance tutélaire bien intentionnée ? Les cataclysmes naturels à répétition, les catastrophes générées par la folie humaine, le mal farouchement cramponné au cœur de l’homme, la souffrance injustifiable qui n’en finit pas de corseter la vie. Comment croire en ce Dieu des chrétiens ou des autres ? Ils se déchirent en plus depuis des lustres pour des querelles byzantines ou de suprématie et ont souvent, au fil des siècles, attisé la haine à l’encontre de peuples innocents.
Sarah disait retrouver le René argumentant avec une emphase un peu simpliste sur les raisons de ne pas avoir d’enfant avec Mathilde…
Mais pourquoi changer ? se défendait-il sans relever le ton ironique de Sarah. Est-ce que le monde va mieux ? C’est pire. La planète qui continue à foutre le camp, la guerre froide ressortie du réfrigérateur, Wall Street encensoir de la performance d’où ne s’envolent plus que des volutes de fumée, la troupe des politiques français en train de répéter une mauvaise comédie de boulevard, etc. Bien sûr, on pourrait citer d’autres exemples en sens inverse. Oui, Mathilde tenait déjà ce discours. Elle avait la foi…, comment dire, une foi héréditaire, elle l’avait dans ses gènes, dans son éducation, une foi authentique, bien sûr, mais tout de même… À chacun sa culture !
Et René d’évoquer la sienne. Celle de son père, longtemps communiste avant de se rendre à l’évidence avec amertume, mais qui avait continué à croire en l’homme jusqu’à sa mort. La foi de sa mère, une foi simple et discrète, la foi du charbonnier peut-être, mais bon… Avec son fils, elle n’avait pas insisté au-delà de la première communion, son mari lui ayant demandé de le laisser choisir et elle avait bien vu qu’il ne mordait guère à l’hameçon.

Et, toi, Sarah, tu y crois, tu crois en quelque chose ?
J’ai envie de croire en un Dieu d’amour, celui de Bethléem, mais sans tous les oripeaux dont l’ont affublé des générations de théologiens avides.
Avides ?
De pouvoir, bien sûr. Seul le pouvoir intéresse les hommes. Les religions ont été échafaudées au fil des siècles par les mecs, pour les mecs, et ce n’est pas l’effet du hasard si les femmes ont toujours été laissées à l’écart.
Mais le Christ ou Mahomet, ce sont des mecs tout de même !
Jésus, s’il venait aujourd’hui, pourquoi ne serait-il pas une femme ?





Sarah avait tellement insisté ! Après une longue résistance, René avait cédé et l’avait emmenée chez lui. La rue grise, le quatrième sans ascenseur, le deux-pièces à la peinture défraîchie. Dans le séjour encombré de livres, elle avait erré de Céline à Camus, de Balzac à Mauriac, de Leblanc à Simenon, repéré des ouvrages contemporains correspondant mieux à sa génération. Elle avait remarqué, accrochée au mur, une planche d’écureuils décortiquant ou croquant des glands, donnée par son père. Enfant de la campagne, celui-ci en avait apprivoisé un et ce fusain lui avait été offert en souvenir par un artiste local.
Tiens, tiens.

Je comprends d’où vient ta passion pour les écureuils.
Passion… N’exagérons rien !

Sarah s’était attardée devant le pêle-mêle et les photos familiales, déjà anciennes et un peu jaunies, s’arrêtant sur un jeune homme, beau et mélancolique :
Mon frère, Louis.
Ton frère ? Tu ne m’avais pas dit que tu avais un frère.
Et pourquoi te l’aurais-je dit ? En plus, il est mort. Le ton ne devait pas prêter à la confidence. Sarah avait préféré passer dans la cuisine, ajoutant que les choses importantes s’y disent et s’y passent souvent. Peut-être pensait-elle à la scène avec Mathilde.
Elle s’était d’ailleurs étonnée que René n’ait pas déménagé après son départ. Au contraire, il avait tenu à rester dans ce quartier où ils avaient leurs marques, dans cet appartement qu’ils avaient aménagé ensemble, en choisissant le mobilier au BHV. Et le temps avait passé, dans un décor noirci par les fumées, fondu dans l’habitude, toujours au milieu des livres. Les livres… il y avait de tout, de vieilles éditions trouvées sur les quais, chez les bouquinistes, la collection complète des Tintin dont il était très fier, des volumes récents. Égarés parmi les rayonnages et les piles, des CD et de rares DVD, surtout de vieux films. Sarah avait sorti Le Septième Sceau avec un cri de joie. Il n’était pourtant pas de sa génération, mais un ami suédois, grand amateur de Bergman, lui en avait beaucoup parlé et elle ne l’avait jamais vu. Pour René, ce serait la quatrième ou cinquième fois… Et ils s’étaient installés par terre, après avoir fait de la place pour accéder au lecteur.
Une ambiance médiévale propice aux manifestations d’envoûtement de tous ordres. Des paysans crédules se laissent entraîner par des moines fanatiques et rusés. Des comédiens naïfs tentent de se faufiler. Un chevalier supplie ce Dieu qui doit bien être quelque part et un écuyer fait mine de le récuser. La peur, le mensonge, la fuite. Seul le chevalier résiste, dans sa volonté de savoir. La quête de sens. La foi libère, dit-on, mais croire fait souffrir, car personne ne répond… Échec et mat, mais la Mort ne sait rien… Dans leur carriole brinquebalante, l’acteur et ses visions, sa femme et leur bébé sourient au soleil revenu après l’orage, mais pour combien de temps ?
Sarah préférait envers et contre tout rester sur cette dernière image bucolique. Elle s’était ébrouée et, après avoir constaté que le réfrigérateur était presque vide, elle avait proposé d’aller chez elle.
S’arrachant à l’envoûtement oppressant de ce film sans âge – les questions soulevées n’en avaient pas non plus – René se laissait prendre par le charme un peu froid de l’appartement de Sarah. Un grand loft et un espace peu rempli, des meubles modernes aux lignes épurées, sauf un petit secrétaire Empire surmonté d’un mini-ordinateur portable, de rares objets très design, l’ouverture sur la cuisine avec un comptoir faisant office de bar ou de table pour les repas. Sans oublier le miroir, le fameux miroir implacable…
Les photos figent alors que la vie est mouvement, avait-elle observé pour justifier leur absence. Des lithos sur les murs et une grande reproduction de La Jeune Fille à la perle. Elle aimait beaucoup Vermeer et était tombée en arrêt devant cette toile exposée au musée Mauritshuis à La Haye. L’harmonie des couleurs pastel, l’éclair du bijou, la douceur des traits du visage, la sensualité des lèvres entrouvertes et les yeux. Ah ! Les yeux… ce regard intense et naïf ! Il vous suit partout, où que vous soyez dans la pièce. Il avait cru bon d’ironiser :
Voilà une représentation plutôt… fragile de la femme émancipée !
Mais la fragilité fait aussi partie de notre condition de femme, René. Et il y a tellement de mystère, tellement de poésie dans cette peinture…

Était-ce le miroir ou l’évocation de la fragilité qui avait fait remonter les images de mort du Septième Sceau ? À travers les baies vitrées, la vitalité du printemps avait éclaté pour une nouvelle saison, la symphonie des verts ondulait sous un vent léger. Un gros marronnier, taillé en boule par un jardinier aérien, laissait ses fleurs blanches s’ouvrir voluptueusement. Tandis que lui… Les cheveux tombés ces derniers mois ne repousseraient plus… Le compte à rebours…
Il s’était entendu lâcher tout à coup :
Et si nous vivions ensemble ?
Le visage de Sarah exprima une surprise totale, puis la réponse fusa :
Le confort avant l’ennui, peut-être ?
Le ton sarcastique ne laissait planer aucun doute. Le regard de René avait glissé sur le miroir, renvoyant une image qui avait encore belle allure. Pantalon gris et veston prince-de-galles bien coupés, cheveux blancs flottant en élégant désordre, traits bien dessinés et légèrement crayonnés par les rides. Pourquoi cette brusque crispation ? Inutile en tout cas de vouloir rattraper le coup ce soir.
En rentrant, il avait traversé le parc, préférant s’absorber dans la contemplation des frondaisons bigarrées. Frêne doré de Hollande, arbre aux quarante cloches de Chine, hêtre pourpre de Suisse, marronnier d’Inde, pin maritime du Var, bouleau de l’Himalaya, platane commun d’Europe du Sud, micocoulier de Virginie, cèdre bleu de l’Atlas, hêtre tortillard ou poirier à feuilles de saule d’on ne sait où… Les troncs puissants, élancés, noueux, lisses, bourgeonneux, torsadés, majestueux, tourmentés, à demi écaillés, croûteux comme des derrières de vaches, plissés comme des peaux d’éléphants, raturés de moignons, boursouflés de mamelles tombantes, à moitié recouverts de lichen, rainurés de gorges étroites, branchus et tordus, coquettement courbés au point de se mirer dans les eaux vertes du lac, frêles silhouettes malmenées par le vent… Dessinés dans une fascinante harmonie par un paysagiste imaginatif qui avait su donner à chaque arbre une identité et une âme.
Ils semblaient défier le temps et pourtant… Devenus dangereux à force de vieillesse, selon un faire-part justificatif, deux marronniers peut-être centenaires gisaient fraîchement abattus et découpés en billots, juste à côté d’une plaque. Une plaque blanche sur une pierre grise plantée dans l’herbe verte : Ici le 26 août 1944 le soldat DURAND Pierre a été tué par une bombe allemande.





René avait repris le rythme quotidien de ses déplacements aux Relais où il se préoccupait de l’atmosphère pesante régnant au sein de l’équipe. La présidente s’y attardait peu, se disant surtout soucieuse du climat général. Les pauvres n’intéressaient plus, déplorait-elle. Il fallait aider ceux qui travaillaient un peu à travailler davantage pour donner envie de travailler à ceux qui ne travaillaient pas. Il y avait une sorte d’accord tacite entre l’opinion et le pouvoir. La reconnaissance de la fragilité et le besoin de solidarité s’effaçaient devant le devoir d’effort et la consécration du mérite ; on les opposait au lieu de les faire coexister. Alors, subventions aux associations et dons privés diminuaient. L’action publique devenait de plus en plus productiviste et le corps social se repliait sur ses territoires, un individualisme crispé tarissant les vocations au bénévolat. La crise financière devenue crise économique n’arrangeait évidemment rien, tout en prenant à rebours les tenants du laisser-faire.
Beaucoup partageaient cette analyse et l’inquiétude qui en découlait. Ils suivaient volontiers Éveline dans ses prises de position sur le sujet. Mais elle voulait porter le fer dans d’autres domaines, pour « dépoussiérer le réseau et faire bouger les lignes », disaitelle. Il s’agissait d’adapter le fonctionnement des Relais à la société d’aujourd’hui, en l’ajustant à une conception ouverte et moderne de la famille. Or, dans ce milieu officiellement apolitique et non confessionnel, cohabitaient défenseurs de l’ordre et avocats du mouvement. Ces derniers, parfois arrivés après la présidente et attirés par son programme, se retrouvaient derrière elle. Les autres, majoritaires et rassemblant les principaux cadres de la maison, se mobilisaient discrètement autour de Robert.
Les désaccords entre la présidente et le secrétaire général, restés jusqu’ici très feutrés, se manifestaient maintenant au grand jour et la tension devenait palpable lors des réunions. Les collaborateurs, écartelés entre des positions contradictoires, multipliaient apartés et conciliabules, Robert Déry devenait impénétrable et Éveline distante.

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