Au nom de la terre et de la vie

-

Livres
169 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Les thèmes récurrents des discours et essais de Jidi Majia portent sur la poésie et son rôle social et spirituel. Ils abordent l’appartenance à une tradition et une culture, et son inscription dans la modernité. On y retrouve aussi des essais sur les écrivains qui ont influencé son travail (Leopardi, Lu Xun, Pouchkine, Ai Qing). Jidi Majia fait l’éloge de la diversité culturelle et environnementale, tandis qu’il exprime son inquiétude quant aux conséquences du processus de destruction de notre ère. Au nom de la terre et de la vie a reçu la mention China Classics International, qui est une marque de distinction décernée par la State Administration of Press and Publication (SAPP), un organisme du gouvernement chinois. Celui-ci classe les ouvrages sélectionnés comme faisant partie des classiques qui font rayonner la culture et la littérature de la Chine à l'étranger.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 janvier 2016
Nombre de visites sur la page 13
EAN13 9782897122270
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0165 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Jidi Majia
AU NOM DE LA TERRE
ET DE LA VIE
Traduit de l’anglais
par Françoise Roy
Collection chroniqueMémoire d’encrier reconnaît l’aide financière
du Gouvernement du Canada
par l’entremise du Conseil des Arts du Canada,
du Fonds du livre du Canada
et du Gouvernement du Québec
par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition
de livres, Gestion Sodec.

Mise en page : Claude Bergeron
Couverture : Étienne Bienvenu
Illustration de couverture : Jidi Majia
Textes originaux chinois : ©Jidi Majia
Traduction française : © Foreign Teaching and Research Press et Mémoire d’encrier inc.,
2014
eDépôt légal : 4 trimestre 2015
Tous droits réservés

ISBN 978-2-89712-226-3 (Papier)
ISBN 978-2-89712-225-6 (PDF)
ISBN 978-2-89712-227-0 (ePub)
PL2948.5.J53A3 2016 895.15’6 C2014-941238-X

Mémoire d’encrier • 1260, rue Bélanger, bur. 201
Montréal • Québec • H2S 1H9
Tél. : 514 989 1491 • Téléc. : 514 928 9217
info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com

Fabrication du ePub : Stéphane CormierAVANT-PROPOS
Gens des confins et gens d’ailleurs, ô gens de peu de poids dans la mémoire de ces
lieux; gens des vallées et des plateaux et des plus hautes pentes de ce monde à
l’échéance de nos rives; flaireurs de signes, de semences, et confesseurs de souffles
en Ouest; suiveurs de pistes, de saisons, leveurs de campements dans le petit vent de
l’aube; ô chercheurs de points d’eau sur l’écorce du monde; ô chercheurs, ô trouveurs
de raisons pour s’en aller ailleurs, vous ne trafiquez pas d’un sel plus fort.
Saint-John Perse, Anabase

eUne locution datant du XVIII siècle, qui en fait est une métaphore sur la tristesse,
prétend qu’on peut être « malheureux comme les pierres ». En lisant les essais et
discours de Jidi Majia, poète et haut fonctionnaire chinois d’origine yie, le lecteur
doutera vraiment du malheur des pierres, et ce, parce qu’un des axes de son œuvre
est justement la saine relation que l’homme devrait entretenir avec la nature. Toutefois,
ce rapport, surtout en Occident, a besoin d’être restauré, car il a été gravement
endommagé par des siècles de développement unilatéral où les humains se sont
érigés en maîtres et seigneurs de la terre qu’ils habitent : aliénés, ils sont devenus
aveugles à sa beauté et à l’équilibre nécessaire entre toutes ses créatures.
On eût dit que le philosophe et critique littéraire Gaston Bachelard connaissait
intimement le monde des Yis, qui tourne autour des quatre éléments décrits tantôt par
les Anciens, tantôt par les alchimistes, tantôt par les sorciers tribaux du Sichuan
occidental, lorsqu’il écrivit : « La rêverie a quatre domaines, quatre pointes par
lesquelles elle s’élance dans l’espace infini. Pour forcer le secret d’un vrai poète […],
un mot suffit : “Dis-moi quel est ton fantôme? Est-ce le gnome, la salamandre, l’ondine
ou la sylphide?” » Jidi Majia est le poète des quatre éléments. Il a grandi dans les
montagnes du Daliangshan, au sud-ouest du Sichuan, parmi les Nosus, une branche
de la minorité ethnique des Yis. Il connaît intimement cette culture autochtone où les
gens entretiennent avec la nature des rapports presque révérencieux. Surtout si on les
compare aux Occidentaux, dont la pensée a été modelée par les Lumières. Les Yis ne
partagent pas l’opinion des encyclopédistes, qui célébraient le triomphe de la
rationalité et la soi-disant disparition de la magie. Car la déesse profane dénommée
Raison se trompe lorsqu’elle considère l’être humain non pas comme un simple
habitant du monde naturel, une créature parmi tant d’autres, mais comme un
conquérant qui a le droit de soumettre les bêtes, mépriser les roches, détruire la forêt.
Lorsque Jidi Majia – dans sa poésie et ses discours – parle de son amour pour le
terroir, les paysages grandioses de son enfance, la souveraineté des étendues
sauvages habitées par des forces invisibles, on ne peut que penser au voyageur, au
nomade, au marginal que fut Antonin Artaud, qui au sujet des montagnes isolées du
nord-ouest du Mexique a écrit ceci :
De la montagne ou de moi-même, je ne peux dire ce qui était hanté, mais un miracle
optique analogue, je l’ai vu, dans ce périple à travers la montagne, se présenter au
moins une fois par journée.
Je suis peut-être né avec un corps tourmenté, truqué comme l’immense montagne;
mais un corps dont les obsessions servent : et je me suis aperçu dans la montagne
que cela sert d’avoir l’obsession de compter. Pas une ombre que je n’aie comptée,
quand je la sentais tourner autour de quelque chose; et c’est souvent en additionnant
des ombres que je suis remonté jusqu’à d’étranges foyers.
L’œuvre de Jidi Majia témoigne également d’une grande préoccupation pour lescauses sociales. Il s’inquiète de la perte d’identité des minorités ethniques dans la
foulée d’une mondialisation qui s’entête à vouloir effacer les différences en ne
proposant qu’un seul modèle valide, celui de la modernité néolibérale. Il dénonce
l’érosion de toutes les formes de diversité, qu’elles soient biologiques, linguistiques,
culturelles, raciales, religieuses ou philosophiques. Le défi que doit relever la Chine
actuelle, à cet égard, est énorme. L’auteur le souligne maintes et maintes fois. Car
dans son processus d’ouverture subite (intérieure et extérieure), dans son intégration
au reste du globe, le pays de Lao-Tseu est appelé à vaincre des obstacles presque
insurmontables. Ce qui jadis fut l’Empire du Milieu doit maintenant faire face à des
questions épineuses comme la dégradation environnementale et la problématique
identitaire. Surtout dans cette région appauvrie – le Qinghai, ancienne province de
l’Amdo, qui partage avec le Tibet le haut plateau occupant la partie occidentale du
pays – où Jidi Majia travaille en tant que promoteur culturel. Pourquoi les régions
éloignées ne rêveraient-elles pas, elles aussi, et à juste titre, de confort? Comme le
esouligne l’auteur, la Chine du XXI siècle devra relever un défi de taille : veiller à
l’équilibre délicat qu’est tenue de garder la tradition tout en dansant sur la corde raide
de la modernité.
Dans ce pot-pourri de réflexions sur les changements récents qu’a subis la scène
culturelle chinoise – la poétique, les vices de l’excès, la géographie, l’écologie, l’usage
des ressources et la politique – Jidi Majia s’interroge sur la place de la littérature et
l’importance des mythes dans le chaos du monde moderne. Il remet en question la
marche du développement actuel, frénétique, engagé dans un vortex dont il souligne
les dangers. Il entraîne le lecteur dans sa cosmogonie personnelle, le tourbillon de ses
lectures, la passion de ses préférences littéraires. Il parle avec reconnaissance et
nostalgie de son initiation poétique, de ses premiers contacts avec les grands maîtres
russes du vers et de la prose. Il admire Leopardi et les gens de lettres qui, en Chine,
ont fait briller le mandarin de tout son éclat. Il décrit, toujours sur un ton intime, sa
découverte de la littérature noire et du réalisme magique latino-américain. Il fait l’éloge
des chefs de file de ces écoles littéraires et souligne les affinités entre leurs styles et le
sien. Il partage certainement l’opinion des écrivains engagés sur le rôle civilisateur et
identitaire de l’art, l’importance de la poésie, des rituels et des récits dans l’éducation
esthétique.
Disciple de cette doctrine si difficile qu’est le pacifisme dans un monde déchiré par
les inimitiés, les guerres et les conflits, Jidi Majia dénonce la violence, l’exploitation,
l’injustice, l’oppression, le racisme, la cupidité, l’appât démesuré du gain et la
déshumanisation croissante. Il déplore le manque de réflexion, de spiritualité et de
recueillement qui menace l’homme d’aujourd’hui. Il reprend à sa manière la déclaration
d’Artaud : « On se sent beaucoup plus heureux d’appartenir à l’illimité qu’à
soimême ».
Par ses discours, Jidi Majia nous fait également connaître un peuple qui vit à l’orée
d’une tradition dominante. Ses écrits sont des déclarations d’amour : ils glorifient
l’endroit qui mérite le nom de terre natale. L’idée du sacré, chez lui, ressemble à un
petit fuseau (qu’on pourrait apparenter à ceux des tisserandes yies) dont le fil se
déroule peu à peu à travers ses poèmes et ses discours. Le terroir imprégné de
l’animisme des Yis devient alors un lieu sacralisé parce que c’est là que le destin a
choisi de le faire naître. La terre d’adoption qu’est pour Jidi Majia le Qinghai fait elle
aussi l’objet d’une grande vénération en raison de sa richesse culturelle et des
merveilles du bouddhisme tibétain. L’essayiste chante la majesté de ses étendues
sauvages, que l’isolement a en partie préservées.
En lisant ces textes, on imagine volontiers, pour reprendre une phrase d’Artaud,
« un pays où bouent à nu les forces vives du sous-sol, où l’air crevant d’oiseaux vibresur un timbre plus haut qu’ailleurs ». C’est « le lieu privilégié du rêve du paradis
perdu » dont parle Le Clézio quand il évoque la mémoire d’Artaud, qui disait, suite à
son voyage dans la sierra isolée du Chihuahua, « se réveiller à quelque chose à quoi
jusqu’ici [il était] mal né. » Pourtant, Jidi Majia ne donne jamais l’impression d’être mal
né dans la culture ancestrale qui l’a nourri. Il évoque plutôt, très lucidement, en tant
qu’homme à la fois traditionnel et moderne, comme le décrit Le Clézio en parlant des
visions autochtones, le « rêve d’une terre nouvelle où tout est possible; où tout est, à la
fois, très ancien et très nouveau. Rêve d’un paradis perdu où la science des astres et
la magie des dieux étaient confondues. Rêves d’un retour aux origines mêmes de la
civilisation et du savoir. » C’est aussi le souhait d’un Yi qui voue à Dame Nature un
amour inconditionnel.
Certes, on ne peut parler de l’humanisme de Jidi Majia, de sa sensibilité, et de sa
dévotion à la cause littéraire, sans mentionner le travail du traducteur de ses discours
du mandarin à l’anglais, Huang Zao Zheng. Né au Hubei, en Chine centrale, il a été
envoyé dans les campagnes, après ses études collégiales, comme des milliers de
jeunes chômeurs de sa génération, afin d’être rééduqué par des paysans
révolutionnaires. C’est à cette époque qu’il a commencé à apprendre l’anglais auprès
de certains détenus. Cet apprentissage a marqué le début d’une grande passion pour
la littérature, la philosophie, l’histoire et la traduction. Après la Révolution culturelle
(1966-1976), il a étudié à l’Institut des langues étrangères de Shanghai, une des deux
meilleures écoles de langues du pays. Depuis 2008, il est professeur de traduction à
l’École normale du Qinghai située à Xining, capitale provinciale. Dans une langue
colorée, un style classique où le lecteur avisé ne manquera pas d’admirer une grande
richesse de vocabulaire, il nous transmet l’engouement et l’enthousiasme de Jidi Majia
pour l’érudition et les choses de l’esprit, qui, comme disait Artaud, « nous enchantent
parce qu’elles éveillent en nous tout un lot brillant d’images ataviques qui nous
viennent des premiers âges de l’humanité ».
Françoise Roy
Guadalajara, Mexique, juillet 2014
Traductrice, poète, romancière et nouvelliste, Françoise Roy
(1959 –) est née à Québec et vit à Guadalajara, au Mexique. Elle
a remporté le Prix national de traduction littéraire de l’INBA à
Mexico, le Prix national de poésie Alonso Vidal au Sonora, le Prix
Jacqueline-Déry-Mochon, et les prix internationaux de poésie Ditët
e Naimit (Macédoine) et Nuits de Curtea de Arges (Roumanie).
Elle a publié douze recueils de poésie, trois romans et un recueil
de nouvelles.PREMIÈRE PARTIE
DISCOURS SUR LA LITTÉRATUREMON INSPIRATION POÉTIQUE TROUVE SES RACINES DANS LE DALIANGSHAN, MES MONTS
QUANTOCK
NOTES POUR LES ÉCRIVAINS ET POÈTES PROMETTEURS APPARTENANT À UNE MINORITÉ ETHNIQUE
31 DÉCEMBRE 1986
Ma présence ici, parmi vous, aujourd’hui, est pour moi tant un motif de fierté que de
mal du pays. Mes pensées se déplacent instantanément vers chaque ruisselet indolent
et chaque rocher récalcitrant des hautes terres accidentées du Daliangshan, où s’est
établie ma tribu ancestrale. Je vous prie de vous joindre à moi pour rendre hommage à
mon district natal, tant physique que spirituel – le Daliangshan, c’est-à-dire les monts
Quantock. J’adore chaque bosquet silencieux, chaque arbre clément, les femmes du
peuple tribal nosu qui, assises en petits groupes devant leurs maisons, tissent des
bandes sur leurs métiers, et les chèvres qui, toutes contentes, paissent sur les collines
herbeuses. En ce moment c’est l’hiver, et il fait là un froid glacial.
Cette retombée soudaine dans les domaines de la remémoration souligne ma
connexion mentale avec cette terre dénommée Guhongmudi en langue yi. Elle est ma
source d’inspiration poétique. Ma présence ici, parmi une nouvelle cuvée d’écrivains et
de poètes autochtones qui émergent avec force, donne à mon cœur une bonne raison
de palpiter : je suis enthousiasmé par les flambées prometteuses de la gloire littéraire
que la Chine voit s’élever et je suis plein d’allégresse de me retrouver parmi vous. Peu
importe qui nous sommes, nous briguons la vie de l’esprit, et dans notre quête de
fraternité, nos chamans tribaux, les bimos, cherchent un domaine surnaturel, obscur à
nos yeux, et qui ne se manifeste pas directement. Ce faisant, ils tentent de percer le
mystère de la formidable charade qu’est l’existence humaine – « pourquoi suis-je
ici? » –, incarnant de la sorte notre souhait intérieur profond d’une communion
authentique avec dame Nature.
Pour des raisons qu’il n’est pas difficile de deviner, nos tentatives à ce sujet, la
plupart du temps, se soldent par notre mutisme.
Je me tourne vers la poésie pour guérir mon mutisme. Il est remarquable que toutes
les émotions fortes, lorsqu’elles sont exprimées naturellement, aient tendance à se
prêter à la poésie. En tant que fils d’une tribu vivant loin des lumières de la ville, j’ai en
quelque sorte une faculté innée de sonder mes émotions de façon très vivante et
pourtant simple, de telle sorte qu’elles ne fassent pas que parler de mes désirs
intérieurs, mais plaisent également à autrui. D’ailleurs, je voudrais transmettre aux
gens le message suivant : ma connexion avec la terre témoigne d’un lien à caractère
universel, qui relève de la loyauté et de l’attachement, non pas de l’hostilité. Mes
poèmes sont aussi près que je le suis moi-même d’apprécier dame Nature telle quelle,
pour ce qu’elle est. Puisqu’ils signifient d’abord et avant tout les émotions et les
sentiments particuliers de mes compatriotes yis, je devais composer des textes et
1parler pour mes semblables, les Nosus . Je ne suis nullement déconcerté par cette
vanité, je l’avoue, de croire en l’attachement d’un poète à son village natal. Je suis
d’avis que cette présomption (penser que le sol natal est spécial) recèle forcément des
possibilités poétiques qui autrement pourraient passer inaperçues, bien que nous les
ayons sous le nez.
À l’égard de cette connexion avec la terre natale, je suis tenté de citer notre
classique yi, L’humanité sur le globe, pour prouver l’ancienneté de notre origine en tant
que Yis. Néanmoins, les œuvres canoniques ne sont pas des objets isolés : elles vontmain dans la main avec d’autres artéfacts culturels comme le système de calendrier
solaire de dix mois, la réplique mésoaméricaine de l’ancien calendrier yi. Ces
inventions sont les prouesses mêmes par lesquelles se distinguaient les civilisations
de jadis. Ces exploits dans le domaine de la connaissance constituent le testament de
nos aïeux; ils vont encore plus loin que le simple courage et la détermination de nos
ancêtres au moment de répondre aux opportunités que leur offrait leur entourage,
d’explorer les secrets de la vie et de s’adapter à l’environnement que le sort leur avait
réservé depuis un millénaire. Il existe une multitude de sociétés traditionnelles, et elles
ont développé leur propre type de culture : il nous incombe à nous, écrivains et poètes
de chaque groupe ethnique, de nous démarquer en tant que porte-parole de nos
peuples respectifs. Les poètes qui renoncent à leurs racines, comme le démontre
l’expérience, ont rarement percé dans le domaine de la littérature, et ne sont
probablement pas allés loin dans la vie.
Nous, les Yis, sommes un peuple de montagnards, et nous déplorons l’inexorable
érosion de nos traditions. Certaines de ces traditions, il va sans dire, doivent
disparaître, mais d’autres devraient rester intactes. Même en ce monde cybernétique,
l’humanité a tout intérêt à faire en sorte que le moderne et l’ancien se fondent l’un dans
l’autre. Il faut bien avouer que la modernité empiète de façon croissante sur les modes
traditionnels, et que c’est surtout chez les peuples aborigènes que l’impact du progrès
se fait sentir. Ces gens qui jusqu’à récemment évoluaient placidement à l’intérieur de
leurs propres frontières, qui d’habitude vivaient en périphérie des civilisations
dominantes, sont soudain propulsés dans le vortex de l’obsession pour le Produit
national brut. Ces changements intenses se font sentir à travers toute la Chine, et ils
sont si rapides qu’ils sont voués à occasionner une dislocation psychologique
drastique. Il ne s’agit pas pour moi d’exprimer une affliction de nature personnelle. Il
s’agit plutôt d’un rite de passage nécessaire que nous devons subir avant d’atteindre
l’âge adulte dans une ère de mondialisation. C’est la peur universelle, une peur qui
mérite une expression esthétique raffinée.
Nous, poètes et écrivains originaires d’un groupe ethnique, sommes reflués vers
nos propres ressources, étant les plus touchés par l’angoisse et le labeur que doit
2affronter notre race . Nous sommes poussés au premier rang de cette bataille où « le
cœur est en conflit avec lui-même ». Cette lutte en soi peut engendrer une écriture de
qualité. Il va sans dire que traiter de sujets autres que ce conflit existentiel ne nous
mènera nulle part.
Séparées du reste des régions métropolitaines et mercantiles, les diverses cultures
des peuples appartenant à une minorité ethnique, disséminées à travers la Chine et à
travers le monde, partagent un certain nombre de traits allant de leur mode de
production à leurs patrons d’évolution. Naturellement, elles ont aussi un certain nombre
d’us et coutumes, de processus passablement semblables en degré, si ce n’est en
nature. Cette curieuse perception de la culture devient nécessairement une question
de croyances. Je dirais même qu’elle représente forcément l’essence de la littérature.
Ce n’est que par une intense familiarité avec nos propres cultures et ce n’est qu’en
prenant fermement racine dans le sol de notre terre de naissance que nous pouvons
produire des chants visant à louanger la nature. Ce n’est qu’ainsi que nous pouvons
épancher nos émotions dans des œuvres qui aient une valeur durable. Nous ne
devons suivre la piste d’aucun homme en particulier. Pas plus que nous ne devons
obéir à une voix autre que celle que nous entendons résonner dans notre âme. Il faut
non seulement écouter notre voix intérieure, mais garder aussi un regard vif sur la vie
quotidienne, qui nous pose de nouveaux problèmes. Ces nouvelles difficultés
demandent à grands cris tant un remède qu’une réponse.
De tous les mots-clés s’appliquant aux futurs écrivains appartenant à une minoritéethnique, le concept de « tradition » est incontestablement une arme à double
tranchant. D’ailleurs, une des clés majeures du succès repose sur une approche
adéquate et équilibrée de la tradition. Il est absolument hors de question pour nous
d’accepter notre héritage en bloc puisqu’une obéissance aveugle à ses dictats
gâcherait notre impulsion poétique, plutôt qu’elle ne l’aiderait à grandir. Toutefois, je
suis d’avis que nous devons apprendre, entre autres, des modèles créatifs qui puisent
leur inspiration dans les particularités de notre origine ethnique. Nous devons élaborer
des modèles qui puissent illustrer des processus mentaux et des traits psychologiques
semblables à ceux de notre peuple. Pour donner un exemple, on considère
traditionnellement les Yis comme un peuple doté d’un pathos qui lui est inhérent et qui
a coloré presque tous ses écrits précédents, les longs poèmes et les épopées yies. On
peut difficilement lire une seule page des récits appartenant à nos bardes traditionnels
sans y trouver une juxtaposition naturelle de sourires et de larmes. Nos ancêtres
avaient des visions où ils entraient en contact avec des déités « majestueuses mais
lumineuses », et ils leur faisaient confiance implicitement. Pour eux, les éléments de la
nature recelaient un immense symbolisme, et ils y voyaient des elfes, des fées, des
diables, des démons qui les regardaient tous avec amitié ou inimitié à travers les yeux
des fleurs et des étoiles et des arbres et des roches. Tous les êtres doués de
sensations avaient des âmes comme nous, et on enterrait les morts entre le ciel et la
terre.
Je n’ai jamais envisagé où mes poèmes pouvaient me mener lorsque je me suis
embarqué dans une carrière de poète. Il ne m’est certainement jamais venu à l’esprit
que je monterais un jour sur une estrade pour vous adresser la parole. Étant un
descendant de la branche Jidi de la tribu Guhou des hauteurs du Daliangshan, j’ai
étudié les registres écrits et j’ai repris la route du temps honoré (celle des processions
funéraires), le chemin que l’on doit emprunter pour le rituel d’adieu aux âmes. J’ai
appris que les Yis avaient été des fermiers des milliers d’années avant l’établissement
de la République populaire de Chine. Et qu’avant l’époque de la République populaire
de Chine, le servage avait prévalu dans les sociétés yies relativement isolées où la
population s’élevait à un million d’individus. Au Daliangshan, cet endroit perdu du point
de vue économique, on s’adonnait à une agriculture sur brûlis qui était la base de
l’économie. Depuis les temps les plus reculés, la région était loin d’être autosuffisante.
La plupart de mes compatriotes tribaux yis étaient d’excellents agriculteurs : pauvres et
honnêtes, ils craignant les déités et travaillaient dur, du lever au coucher du soleil, pour
soutirer de force à la terre coriace la pitance à donner à leur famille. Je vivais
auparavant parmi mes pairs, des gens rustiques, et c’est leur apparence, celle de gens
traqués et rongés de soucis, qui en moi a allumé la lueur vacillante de mon inspiration
poétique initiale. Et à partir des traditions orales transmises de bouche à oreille, à partir
des chansons plaintives des bardes yis traditionnels que j’ai apprises et mémorisées,
j’ai commencé à psalmodier les mélodies qui ont embrasé le flambeau de mon jeune
cœur, le comblant d’enthousiasme. Je suis très reconnaissant d’avoir été élevé selon
les us et coutumes yis, qui m’ont beaucoup appris relativement aux formes
prosodiques et à la cadence interne.
Lorsque j’avais 21 ans et que j’étais étudiant en langue et littérature chinoises à
l’Université des minorités du Sud-Ouest, je me suis attiré l’attention des gens de lettres
en publiant mon premier poème dans la revue littéraire Étoiles. Ce succès inattendu a
beaucoup compté pour moi : il m’a catapulté instantanément dans l’orbite d’une
passion littéraire qui a duré toute ma vie. C’est pourquoi j’ai une grosse dette
aujourd’hui envers les éditeurs de la revue Étoiles. Mon amour pour les poèmes a
porté fruit par la suite, lorsque mon premier livre a vu le jour aux Presses des minorités
du Sichuan. Certes, tout au long de l’âpre chemin de mon épanouissement poétique,
j’ai profité de la présence et de l’appui d’une équipe assez considérable de meneurs– à savoir des poètes vétérans, des amis de plume, des collègues en poésie et des
critiques – à qui je dois faire des remerciements. Je leur sais gré de leur gentillesse et
de leurs mille petites courtoisies qui ont rendu mon périple plus tolérable et plus
plaisant.
Je suis un fils des hauteurs du Daliangshan, de mes monts Quantock spirituels,
auxquels je retourne encore en rêve. Mon vif attachement à ce centre cérémoniel
ancestral a été mon principal thème poétique. Indépendamment de l’étape où je puisse
me trouver et de ce que me réserve l’avenir sur le chemin de mon aventure en poésie,
je continuerai à poursuivre ma quête littéraire jusqu’à la fin de mes jours.
1 Les Nosus forment la branche la plus populeuse de l’ethnie des Yis, et c’est celle à laquelle
appartient Jidi Majia. [Note de la traductrice]
2 Dans cet ouvrage, le concept de race n’a aucune connotation raciste, il se réfère plutôt à
une division arbitraire du passé, selon laquelle les Chinois partageaient l’humanité entre
Babyloniens, Israélites, Égyptiens, Indiens, Chinois, Grecs et Romains. [Note de la
traductrice]LE CHARME FATAL DU POÈTE GIACOMO LEOPARDI
eDISCOURS PRONONCÉ À L’OCCASION DE SON 200 ANNIVERSAIRE DE NAISSANCE
19 SEPTEMBRE 1998
Cette année, 1998, marque le deux-centième anniversaire de Giacomo Leopardi, le
epoète italien du XIX siècle. Molte grazie à ce génie bossu tel qu’une morne ville de
province n’en a jamais produit. Leopardi était un génie prédestiné à contribuer au
pouvoir, au prestige et à la grandeur culturelle de sa contrée natale, la terre de l’art et
edes idées. Nous savons tous que le tournant du XVIII siècle, si plein d’espoir et de
promesses, a été une période foisonnante qui a vu éclore une impressionnante couvée
de nobles âmes. C’est aussi un moment de l’Histoire où abondèrent les esprits
éclairés, les grands intellects, des gens considérés comme la personnification de
l’idéal de chaque nation. Ils ont tous magnifié les vertus du caractère humain. Nous ne
pouvons qu’exulter devant le charme irrésistible qu’ont exercé de telles figures.
ePour l’étudiant en littérature, la tradition européenne de la première moitié du XIX
siècle ressemble de prime abord à une explosion tenant du miracle. En l’espace
d’environ un demi-siècle, soudainement, les grandes figures ont commencé à émerger
l’une après l’autre, comme venues de nulle part, comme si elles avaient surgi déjà à
l’âge adulte, des rives du Danube aux steppes de l’Oural. On a eu d’abord Johann
Wolfgang von Goethe; ensuite, Johann Christoph Friedrich von Schiller et Heinrich
Heine, tous des poètes lyriques et des penseurs de premier ordre, sans compter, par la
suite, George Gordon Byron et Victor Hugo, de part et d’autre du Pas-de-Calais. La liste
s’allonge avec Adam Mickiewicz en Pologne, et au même moment, Henry Longfellow et
Allen Poe, qui ont fait leur apparition en Nouvelle-Angleterre. Quelle suite ininterrompue
de grands noms! Le dernier, mais non le moindre, est notre cher Giacomo Leopardi,
qui est certainement la culmination de cette lignée inspirant l’admiration; il nous a
charmés pour toujours avec ses chants entonnés sur un ton tendre mais larmoyant.
Écrivain lyrique et philosophe, Leopardi fut un homme aux talents variés. Il était
doté d’une grande perspicacité, capable de sonder les arcanes du cœur humain et les
mystères de dame Nature. Patriote assuré, il a rendu publics, avec ses écrits
enflammés, les idéaux de ses compatriotes engagés dans la sinistre bataille pour
s’affranchir du joug de la tyrannie. En deux hymnes qui représentent un tour de force,
c’est-à-dire « All’Italia » et « Sopra il monumento di Dante che si preparava in
Firenze », il compare l’Italie à une femme marquée par les épreuves de la vie. Une
femme qui, profondément tourmentée par la tragédie d’une nation dominée par des
ennemis détestés, se perd en lamentations. Leopardi lançait des clameurs angoissées
parce qu’il voyait « des ruines et des vestiges de gloires ensevelies autour de lui, mais
pas les couronnes de laurier des héros et les glaives d’acier qui devaient affranchir le
pays ».
Tout spécialement dans l’hymne de louanges à Dante, Leopardi exhorte son peuple
à convoquer le grand patriote et le défenseur de la liberté pour qu’il aille réclamer les
« gloires ensevelies » forgées par ses éminents ancêtres, ces aïeux pleins de mérite.
Leopardi pestait amèrement contre les conquérants venant de l’autre côté des Alpes,
et il pleurait avec véhémence le « cadeau fatal de beauté » qui attirait les étrangers,
aiguisant leur appétit. Les lignes suivantes lui servent de cri de bataille :
Elle a les deux bras chargés de chaînes.
Les cheveux épars et sans voile,elle s’est assise à terre, abandonnée et désespérée :
elle cache sa figure entre ses genoux et elle pleure.
Pleure, car tu as bien de quoi pleurer, mon Italie,
toi qui es née pour vaincre les nations
3dans la bonne fortune et dans la mauvaise .
Che di catene ha carche ambe le braccia;
Sì che sparte le chiome e senza velo
Siede in terra negletta e sconsolata,
Nascondendo la faccia
Tra le ginocchia, e piange.
Piangi, che ben hai donde, Italia mia,
Le genti a vincer nata
E nella fausta sorte e nella ria
Ces poèmes imbus d’un patriotisme si brûlant et si plein d’optimisme, appelant à une
régénération, ont fait que le poète mérite notre grazie sincère et notre adulation.
Les lecteurs chinois – qui eux aussi gardent des souvenirs pénibles des siècles de
domination qu’ils ont vécus sous la coupe d’ennemis étrangers – éprouvent une
combinaison d’émerveillement et de satisfaction face aux canti patriotiques de
Leopardi. Avec ces canti hautement raffinés et mélodieux, aux côtés de Dante, à tout
hasard, Leopardi représente à son plus haut degré l’idée du héros italien, qui rêve d’un
« nouvel État » où prévaudraient la paix, la loi et la vertu. Il souhaite venger la ruine et
l’humiliation de son peuple et le réveiller pour qu’il assume sa nouvelle mission.
Leopardi est le fils privilégié de la petite ville de Recanati, ainsi que de l’Italie; on
discerne en lui un homme prêt à sympathiser avec les victimes en détresse. On
reconnaît en sa personne un être qui admire la vertu et, surtout, un grand écrivain
lyrique, un barde de l’amour baignant de la tête aux pieds dans la tradition de la
Renaissance. Cela ne fait aucun doute : lui et ses compatriotes pareillement illustres
(Dante, Pétrarque et Michel-Ange) sont proches de mériter le titre de génies universels,
mieux que tout homme ayant déjà vécu.
Un mot en vogue explique pourquoi Leopardi, étant un produit de sa propre époque,
nous séduit encore, et ce mot c’est « humanisme », un terme qui résume les idéaux
intellectuels fondamentaux de la Renaissance, partagés par tous. Au cœur de la
signification habituelle de l’humanisme, on retrouve comme point focal la noblesse et
les possibilités du genre humain. Je ne fais pas ici référence à son sens technique qui
renvoie à un programme d’études remplaçant l’aride savoir scolastique médiéval par
les Lettres, qu’on a fait revivre en leur donnant une application pratique. En dépit du fait
que la pensée centrale de Leopardi soit profondément pessimiste – l’amour, la
connaissance et tout ce que recherche l’homme sont essentiellement illusions –, le
poète exhorte ses lecteurs à cultiver les vertus classiques : l’amour et la sympathie,
deux qualités qui, malgré qu’elles soient incapables d’améliorer le lot des êtres
humains, peuvent rendre son sort plus supportable. « A Silvia » est l’expression d’un
amour de la vie en soi, profond et tragique. Car Leopardi – en dépit de toute la
souffrance, des tourments et des belles phrases tragiques qui étaient les siennes – ne
pouvait pas supprimer dans son esprit ces nobles aspirations. Ce poème démontre
pourquoi le soi-disant « nihilisme » de Leopardi ne va pas chercher assez loin pour
toucher la source de sa poésie, à savoir son amour envers l’homme, la nature et la
beauté.
Quant à moi, certes, je continue à revoir l’œuvre de Leopardi parce que plus je la
relis, plus je suis en admiration devant lui, plus je m’incline devant la vigueur de son
imagination, ses grandes envolées et la complexité subtile de ses émotions. « A la
Luna », « Silvia Tramonto della Luna », « Canto notturno di un pastore errantedell’Asia » et « La quiete dopo la tempesta » sont quelques-unes de mes lectures de
chevet favorites. Par dessus tout, l’une de ses plus ravissantes compositions lyriques,
« L’infinito », écrite en 1819, qui, même lorsqu’elle se revêt d’exotisme et qu’elle
assume une musique lointaine, respire encore la fraîcheur au fil des années qui
passent. Elle a jusqu’à maintenant survécu à la violence usuelle du processus de
traduction, ce qui démontre son inexplicable traductibilité en 27 langues, qui s’est
soldée par un total de 120 versions. Ce pur « objet de beauté » a forcé l’attention
d’écrivains et de poètes de taille tels que Sainte-Beuve, Rilke, Akhmatova et Alberti.
Les transmutations de l’œuvre léopardienne dans les langues majeures du monde (à
savoir le français, l’allemand, le russe et l’espagnol) sont des témoignages de son
intemporalité miraculeuse.
Fascinés par ce qui se trouve au-delà des frontières de l’expérience humaine, des
hommes et des femmes à travers l’histoire ont été irrésistiblement attirés par le besoin
de réfléchir à l’énigme du temps et de l’infini, de l’être et du néant. Chaque fois que je
sors de l’étagère les Poèmes choisis de Leopardi, je me sens à la fois rempli d’humilité
et édifié; je me sens exulter en une rêverie surréelle tenant d’une vague évanescence,
reléguée derrière le rideau d’une lumière nébuleuse. Cette clarté est la douceur de
l’âme humaine, dont le sens échappe même aux intellects du plus haut ordre. Pour
conclure, je prends la liberté de citer la traduction de monsieur Liu Tongliu, le meilleur
traducteur de littérature italienne en Chine, qui est aussi mon bon ami :
L’Infini
Toujours chère me fut cette colline
Solitaire, et chère cette haie
Qui refuse au regard tant de l’ultime
Horizon de ce monde. Mais je m’assieds,
Je laisse aller mes yeux, je façonne, en esprit,
Des espaces sans fin au-delà d’elle,
Des silences aussi, comme l’humain en nous
N’en connaît pas, et c’est une quiétude
On ne peut plus profonde : un de ces instants
Où peu s’en faut que le cœur ne s’effraie
Et comme alors j’entends
Le vent bruire dans ces feuillages, je compare
Ce silence infini à cette voix,
Et me revient l’éternel en mémoire
Et les saisons défuntes, et celle-ci
Qui est vivante, en sa rumeur. Immensité
En laquelle s’abîme ma pensée.
4Naufrage, mais qui m’est doux dans cette mer .
L’Infinito
Sempre caro mi fu quest’ermo colle,
e questa siepe, che da tanta parte
dell’ultimo orizzonte il guardo esclude.
Ma sedendo e mirando, interminati
spazi di là da quella, e sovrumani
silenzi, e profondissima quïete
io nel pensier mi fingo, ove per poco
il cor non si spaura. E come il vento
odo stormir tra queste piante, io quello
infinito silenzio a questa voce
vo comparando : e mi sovvien l’eterno,
e le morte stagioni, e la presentee viva, e il suon di lei. Così tra questa
immensità s’annega il pensier mio :
e il naufragar m’è dolce in questo mare.
3 Giacomo Leopardi, Poésie et Œuvres morales, tome 1, traduction de F.A. Aulard, Paris,
Alphonse Lemerre, 1880, pp. 223-227.
4 Yves Bonnefoy, Keats et Leopardi. Quelques traductions nouvelles, Paris, Mercure de
France, 2000, p. 43.L’ÉTERNEL ALEXANDRE SERGUEÏEVITCH POUCHKINE
eDISCOURS PRONONCÉ LORS DE SON 200 ANNIVERSAIRE DE NAISSANCE
9 AVRIL 1999
S’il y a un seul mot dans la riche langue chinoise qui puisse caractériser au mieux
l’admiration que nous, poètes chinois, ressentons pour Pouchkine, c’est bien le mot
« éternel ». Et ce, pour la simple raison que 200 ans après la mort de Pouchkine, la clé
infrangible pour aborder l’esprit russe est encore de relire son œuvre complète. Car le
nom mélodieux d’ « Alexandre Pouchkine » résonne encore de sa musique. Ce poète
qui est parmi les plus grands est aussi un sage, de surcroît éternellement russe. Tout
comme Shakespeare pour la langue anglaise, il a réussi en un si bref laps de temps
l’exploit de fabriquer un style et une langue russe bien intégrés. La seule mention d’un
âge d’or de la littérature russe (celui des années post-décembristes) attire notre
attention sur ce fait indéniable : tous les gens de lettres, à travers le monde, lui sont
redevables, et pas seulement les écrivains et les poètes de Russie. En ce sens, nous
pourrions dire que Pouchkine a eu une influence fondatrice, générale, qui s’est
répandue à travers le monde et est devenue impérissable. Considéré pour l’éternité
comme le poète le plus représentatif de Russie, Pouchkine est devenu synonyme
d’âme et de conscience. Être exceptionnellement franc, dédaigneux de l’autocratie, il
s’est fait le champion de la liberté, la justice et la fraternité; il n’a jamais cédé d’un
pouce, même lorsqu’il a été de façon réitérée victime de censure et soumis à l’exil.
Pouchkine est devenu un nom indispensable pour la littérature russe. La preuve,
c’est qu’on pourrait écrire l’histoire du pays en omettant les chapitres sur les tsars ou la
Grande Catherine, mais on ne pourrait pas laisser de côté Pouchkine. Car ce dernier
est une étoile qui a étincelé dans l’âme russe angoissée. Ses brillants poèmes, comme
par magie, ont changé le momentané et l’éphémère en présence éternelle. Le nom de
Pouchkine réclame donc sa part de célébrité, et c’est une clameur de nature mondiale
que j’exprime ici. Que Pouchkine soit vivant ou déjà mort ne change rien à la donne :
seul compte l’héritage spirituel qu’il nous a laissé. Son mépris de la tyrannie, son
œuvre qui chante les vertus et les sentiments cardinaux des hommes tels que la
compassion, l’honnêteté et la patience, sa passion féroce pour la liberté, ont fait toute
une différence tant pour ses contemporains que pour nous.
Si nous utilisons des épithètes comme « éternel » pour parler de Pouchkine, c’est
que cela est notre seule façon d’exprimer notre profonde gratitude à son endroit. C’est
ainsi que nous lui témoignons notre reconnaissance pour la portée de son art poétique.
Il a raffiné la langue russe et repoussé la frontière poétique jusqu’à sa limite suprême,
tirant profit de tous les recours possibles du langage. Il a soigneusement passé au
crible ces atouts en leur donnant leur poids exact et en rehaussant diverses nuances
de signification, pour ensuite les appliquer avec une parfaite précision. Après un bref
apprentissage, Pouchkine est apparu au lectorat russe de son temps, et ses lecteurs
ont vu une force vitale pleine de fraîcheur faire irruption dans la littérature russe à une
époque où son divorce d’avec la vie réelle devenait scandaleux. Avec l’apparition de
ce génie, la langue russe s’est trouvée miraculeusement revitalisée et a atteint de
nouveaux sommets. Pas surprenant, alors, que lorsque le poète dissident Joseph
Brodsky s’est vu forcé d’émigrer, il ait écrit à Gorbatchev une lettre où il parlait de
Pouchkine. Il lui expliquait que ce qui l’angoissait le plus n’était pas la peur de l’oubli
aux États-Unis, mais plutôt la sombre perspective d’être aliéné de sa langue
maternelle, le russe, la langue qui avait nourri Pouchkine, celle que ce dernier avait