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Au premier regard

De
152 pages
Une femme quitte la chambre où son amant continue à dormir et descend à la cuisine. Elle commence à préparer un gâteau, au milieu de la nuit, et ses pensées s’évadent, la ramènent à sa rencontre avec Ton, quelques années plus tôt, et à cette attraction immédiate entre eux. Les images d’une sortie en patins à glace sur les canaux gelés lui reviennent en mémoire, sans doute le moment qui avait scellé leur histoire d’amour ; elle repense aussi à sa décision de s’installer à la campagne avec lui, dans cette maison où elle vit encore à présent. Car Ton, malgré de brillantes études de droit, croit qu’il sera plus heureux en reprenant la pépinière de ses parents. Deux ans plus tard, il se suicide dans une des serres… La narratrice décide de rester, devient l’institutrice du village. Elle se met à rencontrer d’autres hommes, grâce à des petites annonces. Elle les fait venir chez elle, mais après avoir fait l’amour, elle ne parvient pas à dormir avec eux…
Au premier regard est le récit d’une épiphanie, ou d’une acceptation. La voix d’une femme qui assume sa sexualité, et qui essaie de faire la paix avec son passé, afin de faire cohabiter le souvenir d’un grand amour et le besoin d’avancer. Le charme du livre de Margriet de Moor tient à cette alliance entre sensualité et réflexion, ainsi qu’à une langue musicale d’une grande beauté qui explore les méandres de l’âme humaine avec une clairvoyance rare.
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Me voilà repartie pour une nuit d’insomnie.
Au fil des ans, j’ai pris l’habitude de me relever. Au début, je ne le faisais pas. Je restais au lit, me rejetais d’un côté puis de l’aut re en écoutant sonner l’horloge. Ce qui est curieux, bien entendu. Tu voudrais entrer dans les heures innombrables, dans cet espace immense où la mesure du temps survient tout au plus en guise de plaisanterie, mais que fais-tu, tu marmonnes : « Une, deux, trois déjà, nom de Dieu ! » et, par vent d’est, tu entends quelques secondes plus tard le ve rdict confirmé. Le coup grêle du clocher de l’église du village. Pas le son d’une ho rloge, mais celui d’une cloche. Souvent, j’écoutais les trains aussi. Et j’étais fr appée par le fait que toute la création pouvait se tenir immobile, les transports nocturnes continuaient sans interruption. Résignée ou en panique, je sentais le tremblement a pprocher, avant même le grondement des roues, enfler à travers champs et fo ssés, et finir par atteindre le miroir sur la commode, qui se mettait à vibrer de manière insupportable. Que fallait-il acheminer en si grand secret dans le paysage silenc ieux ?
Ce que je fais, c’est me lever et descendre l’escal ier, pieds nus, dans le noir. Anatole, le berger croisé, m’entend arriver et sait quelle heure il est. Quand j’entre dans la cuisine et y allume la lumière, l’animal est en train de s’étirer les pattes. J’attrape la farine, les œufs, le batteur électrique, le grand e t le petit bol, et commence sans hésiter. Je n’ai jamais besoin de réfléchir à ce qu e je vais faire. Je le sais, c’est tout. Des petits sablés. Un cake aux pommes. Une quiche l orraine.
Je peux être reconnaissante à mon mari d’avoir à l’ époque installé le four à hauteur de visage. De mon visage. Comme il avait aussi, par galanterie, adapté le plan de travail à ma taille et non à la sienne, qui était, comme les circonstances me l’ont appris, d’un mètre quatre-vingt-quatre.
Au bout de quelque temps, une fois que j’ai glissé le moule à gâteau sur la plaque dans le four préchauffé, je règle la minuterie. C’e st indispensable. Car dans le salon plongé dans l’obscurité où je me rends ensuite en c ompagnie d’Anatole, je perds toute notion de la température, de l’odeur et du temps de cuisson idéal pour une croûte bien dorée. J’entends le bruit sourd du chien qui s’affa le dans un coin et me mets à marcher.
Je peux être reconnaissante à mon mari pour ce doux parquet de bois. Il l’a posé lui-même. Je sais qu’il a déniché les lames en chêne da ns une entreprise de démolition. Je sais même que ce lot provenait du Heidehotel. Po ur fouler ce plancher, on devait certainement débourser pas mal d’argent autrefois. Tandis qu’il était occupé dans la pièce – j’entends les coups de marteau secs et vigo ureux –, je peignais au guipon le chambranle de la porte de l’escalier menant à la ca ve. Je me souviens de ma satisfaction face à la couleur, un gris-vert qui au jourd’hui, près de quinze ans plus tard,
est toujours très correct, et de la sensation de ra ideur dans mes doigts lorsque la peinture dégoulinant le long du manche commençait à sécher. Il n’y avait pas beaucoup d’espace pour travailler. De façon très ne tte, je revois mon aisance de bricoleuse du dimanche entravée par une pile de cha ises de seconde main et des caisses pleines de cadeaux de mariage. Alors que je possède encore les bols chinois, la nappe avec les iris, le shaker et tout ce qu’on peut imaginer et que je les ai presque chaque jour encore sous les yeux, Ton, mon jeune ép oux, a totalement disparu. De quoi avait-il l’air. Quelles remarques pouvait-il b ien lancer depuis le salon. « Un vernis blanc, c’est peut-être quand même le pl us beau. »
« Thé ou bière. »
« Tu sais qui j’ai croisé ce matin ? »
« Je suis déjà à plus de la moitié. » « Oui. Mais pas ce que tu penses. » Quelque chose du genre. Il n’est pas non plus impos sible qu’il ait siffloté un petit air ou qu’il ait ri. Je peux me boucher les oreilles et me rappeler ses paroles. Mais ce sont des mots sans intonation, prononcés par une bouche pleine de sable. J’ai négligé d’observer mon mari, tout à son boulot.
Déambuler dans l’obscurité du salon m’apaise. Ma promenade ne cache rien d’autre. Je marche telle une somnambule sur la piste en bois de chêne qui d’après moi s’est réchauffée au fil des ans sous le frottement de mes pieds. Et le résultat est un peu comme si je rêvais. L’impression de me fondre dans les choses secrètes, refoulées.
Lorsque j’arrive devant le miroir, j’y jette en gén éral un bref regard. Si la nuit est claire, je rencontre alors mes yeux – bizarrement h agards – et distingue parfois la ligne de mes cheveux châtain foncé, coupés au carré à hau teur du menton. À la fenêtre, j’observe les terres pendant quelques instants. Mes terres. J’en ai hérité. Elles montent en pente plutôt raide – aujourd’hui encore, elles m e font penser à un raz-de-marée, selon la saison, un pan de blé, de végétation brûlé e, de terre noire nue est sur le point de balayer la ferme – et forment un premier horizon , derrière lequel les champs, invisibles de là où je suis, redescendent jusqu’au village.
Le fait que je n’arrive pas à trouver le sommeil ce tte nuit est inhabituel. Cela va faire une heure que j’ai soulevé son bras lourd pour m’en dégager. Combien pèse un bras, me demandais-je en déplaçant et soupesant le membre : six, sept kilos ? Il a continué à dormir, une expression bienveillante sur le visag e. Dormir aussi profondément dans un lit étranger. Il y a longtemps que j’ai cessé de m’en étonner, ils le font tous. Après avoir replié son coude et déposé son poing à côté d e sa joue, je me suis doucement écartée de lui.Des petites polkas à la cannelle, me suis-je dit en descendant l’escalier.
J’arrive à la fenêtre, appuie mes yeux contre la vi tre et regarde au-dehors. Plus distinctement que jamais, la mer se dresse devant m oi. Une mer blafarde, éclairée par la lune. Nous venons de passer une drôle de semaine . D’abord, les champs ont été ensevelis sous un mètre de neige, le lendemain une pluie tiède a fait fondre tout le bazar, mais sans réussir à le faire disparaître ava nt que le vent ne se lève. Après, la température est descendue jusqu’à moins douze. Un r essac de neige gelée s’est échoué sur le chemin devant ma maison. Je n’ai vrai ment pas trop de mal à me souvenir de mes pieds pataugeant dans la mousse jau ne et tiède, je suis chez moi sur la côte, quand j’étais enfant, la puanteur des bass es-cours m’effrayait. Tout le monde ici s’attendait à ce que je m’en aill e après les obsèques. Retour à
l’arrière-plan dont je venais juste de débarquer. Q u’avais-je encore à faire sur ces terres ? Cette mort honteuse ne conférait pas le mo indre éclat à ma situation, pas l’ombre d’une gloire triste.
« Tu dois rester, me dit Lucia. Tout simplement res ter. »
Elle était assise sur le rebord de fenêtre de la cu isine et je me souviens que j’avais peur qu’elle n’appuie sa main sur la balance. C’éta it un instrument incroyablement précis et sensible, qui permettait de peser la fari ne ou le sel au demi-gramme près. Ma belle-sœur ignorait qu’il était déjà clair dans ma tête depuis cette première nuit blanche que je ne pourrais pas m’en aller d’ici. Ce n’était même pas une décision. Je resterais dans cette maison. Je vendrais les terres à mes voi sins, Braams et Pepping.
C’était un samedi après-midi, le premier après tout e l’agitation et l’effervescence des obsèques. À part Lucia, personne ne m’avait rendu v isite ce jour-là. On ne me plaignait pas, on ne me posait pas de questions. Pour une rai son inconnue, le facteur n’était pas passé. Le téléphone n’avait pas sonné une seule foi s. Mon instinct me disait que c’était le début du profond silence qui m’entourerait désor mais. On m’avait délibérément laissée seule avec lui ce jour-là, comme avec un dr ôle d’animal qui se serait introduit chez moi, un serpent ou un jeune cheval sauvage, je n’avais pas été assez habile pour le maintenir à la porte et personne n’était assez f ou pour m’aider à m’en occuper. Ce samedi-là déjà, je commençais à comprendre que ce s erait à moi d’amadouer ce silence, de l’apprivoiser et de le faire grandir. « Et s’ils ne peuvent pas racheter les terres, Braa ms et Pepping seront bien contents de les prendre en fermage », poursuivit ma belle-sœ ur, catégorique. […]
DU MÊME AUTEUR
GRISDABORDPUISBLANCPUISBLEU, 1993, Robert Laffont.
LEVIRTUOSE, 1995, Robert Laffont.
DDUCD’ÉGYPTE, 1999, Seuil.
LERENDEZ-VOUS, 2003, Seuil.
UNECATASTROPHENATURELLE, 2010, Libella-Maren Sell.
LEPEINTREETLAJEUNEFILLE, 2012, Libella-Maren Sell.
L’édition originale de ce texte a été publiée en 19 89 dans le recueil Dubbelportret. Drie novellenpar Contact sous le titre :
OP HET EERSTE GEZICHT
Une nouvelle édition du texte a paru en volume, en 2017, aux Éditions De Bezige Bij, sous le titre:
SLAPELOZE NACHT
Ouvrage publié avec le concours de la Fondation néerlandaise des lettres
Photo de la jaquette : Jan Baldwin © Plainpicture
ISBN : 978-2-246-81441-2
© Margriet de Moor, 1989, 2017. Publié par De Bezige Bij, Amsterdam, Anvers. © Éditions Grasset & Fasquelle, 2018, pour la traduction française.
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