Banzaï
204 pages
Français

Banzaï

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Description

Traduit de l'espagnol (Argentine) par Delphine Valentin.



" Désormais je peux parcourir ces rues sommaires comme un homme sans passé, sans avenir. C'est ce que je suis : je n'existe pas. "



En Argentine, un soir de réveillon, un homme seul observe à sa fenêtre le paysage désert d'une station balnéaire.


Il ne connaît personne, et personne ne le connaît. En simulant sa propre mort, il a quitté femme, enfants et travail. Du fond de sa mémoire ressurgit son enfance : une petite ville des années 1960, le crash d'un avion bimoteur, la disparition d'une camarade, mêlés à la population locale, d'anciens officiers nazis en fuite... À mesure que les souvenirs affluent, ce mystérieux personnage tente d'affronter les démons du passé.


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Informations

Publié par
Date de parution 25 mars 2014
Nombre de lectures 16
EAN13 9782823602111
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Banzaï
CARLOS BERNATEK
Banzaï
traduit de l’espagnol (Argentine) par Delphine Valentin
ÉDITIONS DE L’OLIVIER
L’édition originale de cet ouvrage a paru chez La Otra Orilla en 2011, sous le titre :Banzai.
ISBN978.2.8236.0210.4
© Carlos Bernatek, 2011.
© Éditions de l’Olivier pour l’édition en langue française, 2014.
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À Cecilia et Roma
Le motbanzaïévoque le cri des pilotes de l’aviation japo naise, prêts à tout pour accomplir leur mission, même une fois leur appareil touché par le feu ennemi. Évidemment, il était toujours préférable que le pilote et l’avion rentrent à la base. Mais lorsque le retour se révélait impossible, le pilote devait tenter d’exploser son appareil sur l’ennemi comme un missile, s’immolant luimême par cet acte. On peut réduire – ou élargir – cela à une question d’honneur ; pourraitil supporter de vivre avec la version négative de cette idée : « J’en suis capable, et c’est pour ça qu’on m’a fait confiance » ? Mais l’origine du motbanzaïest bien plus ancienne et vient de Chine. Sa transcription littérale en français est « dix mille ans ». La traduction exacte serait donc : « Je suis prêt à échanger ce moment contre toute l’éternité. » ICHIGEKIHISATSUSHIBUMISAN
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Dans quelque ferme éloignée, vivent sûrement des hommes étrangers au paysage du littoral, qui préfèrent ignorer la pré sence de la mer. Ça ne les intéresse pas, ou les indiffère, de partager cet espace géographique avec l’insignifiance d’une région qui a pour cœur et raison d’être une station balnéaire. Il est probable que ces paysans se moquent même de l’idée de vacances. Gauchos rétifs à la mer et à ses habitudes, tel celui qui a connu quelque chose et choisit de l’oublier, ils délaissent les eaux tempétueuses, changeantes, pour l’uniformité des herbes de la pampa. À cause du sens ultime et absurde du tourisme peutêtre, ou bien des mystères mouvants des pro fondeurs, ils semblent privilégier cet autre quotidien de la terre ferme, immuable. Ces dunes, la plage, forment en comparaison des vestiges secondaires, les contreforts d’une plaine qui s’est un jour appe lée Pago del Tuyú, quand il n’y avait ni station balnéaire, ni tourisme prolétaire, ni classe moyenne, ni avantages sociaux, ni boutiques vendant des parasols, des crèmes solaires, des coquillages ou des vierges fluorescentes dans des boules en verre. Avant, la pampa s’étendait paisiblement jusqu’ici, où elle venait perdre sa nature fertile, dissoute dans le sel de la mer. La terre, c’était elle qui comptait, elle qui octroyait des droits. À cette époque, le bord de mer était un espace méprisable ;
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aujourd’hui aussi, d’une certaine manière, bien qu’il y ait des gens pour vivre de ce mépris. Après l’invention des vacances et des lois sociales, cet endroit a eu la prétention de devenir un village touristique. Suivant un processus collectif capricieux, cette idée si vaine de voyager, d’aller à la plage, s’est imposée comme une nécessité. C’est la seule chose qui attire désormais les voyageurs jusqu’ici chaque été, qui donne un peu de sens à cet agglomérat. Ces raisonslà ne comptent pas pour les gauchos voisins : on les voit depuis la route, dos à la mer, le regard las, perdu dans l’horizon solide, du côté opposé à l’océan démesuré. Il y a moins d’un siècle, ce lieu marquait les limites d’une campagne barbare. Les propriétaires avaient installé leurestanciaà la mesure folle du galop d’un cheval, fixant une borne là où les poumons de l’animal éclataient, frontière hasardeuse, récom pense pour des soldats qui s’étaient battus comme des sau vages, propriétés qui allaient générer des droits durables tendus comme des barbelés, coordonnées qu’on ne devait pas toucher et qu’on ne toucherait pas. Des aventuriers pouilleux, des grin gos plutôt audacieux étaient ainsi devenus des patrons, avaient acquis tant bien que mal une langue et même des manières civilisées qu’ils transmettraient à leur descendance. Jamais ils n’auraient imaginé la plage comme une affaire rentable, ni ce que peuvent signifier de nos jours les vacances pour tous ceux qui se lèvent aux aurores trois cents jours par an, qui font un travail méprisable, qui passent leur temps dans les transports en commun, suspendus à des trains de banlieue, et jouent au Loto pour imaginer un salut miséricordieux : partir quinze jours à la mer.