Bartleby

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Melville savait-il, écrivant Bartleby, l’immense destin de son copiste ?


«Je préférerais ne pas.» Et voici qu'un monde s'écroule.


Ou bien : n’est-ce pas notre propre histoire, mais notre histoire tout entière, celle des grandes villes dont Manhattan est l’emblème, celle de l’holocauste et ces silhouettes réduites à l’infini silence, et tous les fouilleurs de littérature qui, comme Franz Kafka, ont ajouté à Bartleby des frères puînés, qui ont donné après coup (pour reprendre le titre de Blanchot) sa vraie dimension à Bartleby ?


Mais c'est peut-être juste l'affaire d'un sourire, aussi: ça nous ressemble tellement, tout ça, même à un siècle et demi de distance.


Deleuze a commenté Bartleby, Agamben aussi, plein d'autres. C'est l'allégorie de notre condition dans la ville, c'est la question du travail et de la vie qui est posée, et c'est aussi l'annulation de toutes ces questions. Bartleby est sans fond. Non, ce n'est pas du travail ni de la vie qu'ici on parle, mais de Bartleby.


Aimer Melville, aimer New York. Craindre Bartleby.


FB


Nouvelle traduction, avec introduction.



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Date de parution 30 août 2015
Nombre de visites sur la page 175
EAN13 9782814510500
Langue Français

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BARTLEBY LE COPISTE
H M ERMAN ELVILLE
nouvelle traduction et introduction par François Bon
Tiers Livre Éditeur
COLLECTION RAISON DOUBLE ISBN 978 2 8145 1050 0 DERNIÈRE MISE À JOUR LE 1ER AOÛT 2015
Aborder un texte dont on sait qu’il a basculé la littérature tout entière, en tout cas un siècle et demi de littérature... Mais Melville savait-il, écrivant sonBartleby, l’immense destin de son copiste ? Ou bien : n’est-ce pas notre propre histoire, mais notre histoire tout entière, celle des grandes villes dont Manhattan est l’emblème, celle de l’holocauste et ces silhouettes réduites à l’infini silence, et tous les fouilleurs de littérature qui, comme Franz Kafka, ont ajouté à Bartleby des frères puînés, qui ont donnéaprès coup (pour reprendre le titre de Blanchot) sa vraie dimension à Bartleby ? En cours de route, on en vient à le penser. Il y a comme une hâte de Melville, un jeu. Le bouffon l’emporte sur le sérieux (et pourtant, il est infiniment sérieux tout aussi bien, et pas un mot de Bartleby qui ne soit pesé). Parfois, la phrase casse par un point, laisse une accumulation en incise, et reprend après un nouveau point. Melville est conscient de la dimension de ce qu’il entreprend : on sait tous la dernière phrase, Ah Bartleby ! Ah humanity !: il est parfaitement conscient de Bartleby comme métaphore, et de son récit comme allégorie. C’est le récit de la naissance d’une ville au-delà des villes – celles où le destin en partage cesse après six heures du soir. Le numéro de l’immeuble dans Wall Street n’est pas précisé, mais on nous parle de l’angle Broadway et Canal Street, on va faire un tour à Hoboken, on voit le City Hall et « Tombs », la prison, qui à la fin – prélude au Rykers actuel – devient le lieu total du livre, enfermant à son tour ce curieux espace avec gazon et silence, où va mourir Bartleby. Alors, traduisant, se faire à chaque minute et chaque mot conscient que tout cela se joue dans cette harmonique, cette nuance. Et vaincre sa propre tentation d’une religion du texte. J’ai lu pour la première fois Bartleby dans l’excellente traduction française de Michèle Causse. Celle qui résonne dans l’analyse, et l’ouverture, et l’énigme de Gilles Deleuze qui nous a le mieux ouvert (ou fait naître ?) Bartleby, avec Giorgio Agamben. Depuis, je pratiqueBartleby dans un petit livre de poche américain bien usé, où il voisine avecBilly Budd. Melville et toutes ses ambiguïtés, Melville et ses strates souterraines, ondoyantes, engluantes. Reprendre sa propre langue pour y installer le texte qu’on connaît presque par coeur dans sa langue à lui, contraint d’abord à le relire, phrase après phrase, comme on le ferait à tâtons, dans le noir, en se servant des mains pour remuer les mots. En français, on dit un mur aveugle : dans Bartleby, il y aura une phrase déchirante sur les yeux vitreux du copiste. Mais Melville écritdead wall, le mur mort, et il faut bien le respecter. Bartleby a sa rêverie du mur mort, cela revient trois fois. Et quand vient le mot cadavre, cadaverous, c’est du Bartleby vivant qu’il est question. Quand il meurt, on ne parle plus de cadavre, on ne parle que de ses yeux ouverts, et de son front contre la pierre. De bout en bout, c’est un récit de la mort, sur la mort, avec mort – ce que nous portons de mort en nous, que nous nions et qui nous emporte. Bartleby ne serait pas cet universel sinon. Mais c’est précisément ce qu’on ne peut nommer, et qu’il faut aborder par des figures. C’est cela, peut-être, qu’on nomme littérature. Deleuze a insisté sur le regard qu’il nous faut en permanence avoir sur le narrateur lui-même. Bartleby n’est-il pas même une simple et pure projection du narrateur, aux prises avec sa propre folie ? Melville ne vous l’interdit pas : Barleby émascule littéralement le narrateur (not only disarmed me, but unmanned me). À mesure qu’on avance dans le récit, Bartleby d’abord est caché – derrière ce paravent vert en accordéon qui est une des principales scénographies du récit, et puis nous tourne délibérément le dos, considérant immobile le mur derrière la fenêtre. La marche en avant du récit, c’est donc uniquement la marche intérieure de Bartleby dans le narrateur lui-même, le seul ici à n’avoir ni nom ni surnom. Ce qui frappe, à relire Bartleby dans l’idée de le traduire (le défi qu’on s’en donne à soi-
même), c’est l’enracinement très concret de chacune des figures. La prison n’a rien de métaphorique : il y a les gardiens (turnkey, ceux qui tournent la clé : les clés sont très présentes dans le récit, celles qui ouvrent le bureau de l’immeuble, quand le narrateur et Bartleby sont de chaque côté de la serrure, celle du pupitre de Bartleby quand y fouille le narrateur), il y a ce cantinier qui est entre le bourreau (en tout cas, bourreau de la parole) et l’ultime clown, répétant dans la prison ce que Turkey et Nippers (Dindon et Trombone) étaient dans le récit. Il y a surtout le paysage : le monde juridique qu’abrite Wall Street, entre le City Hall et le Palais de Justice, au bas de la populeuse Broadway. Comment ne pas penser àBleak House (« La maison d’Âpre-Vent ») qui est le fabuleux et définitif tableau du Londres des procès, et tous les métiers qui gravitent autour – paru à peine quatre ans plus tôt ? Bartleby est d’abord un pays de littérature. La différence avec Dickens est délibérée : avec Manhattan surgit la ville moderne, quand Londres étaient seulement surgissement de la ville. Les fenêtres donnent sur des murs, les immeubles ont des hauteurs indéfinies. La copie, et ceux qui s’y occuperont jusqu’à l’arrivée de la dactylographie, puis des premiers photostats une activité qui n’a pas d’autre finalité qu’elle-même. C’est très clair dès le début de Bartleby : on a supprimé au narrateur sa charge inutile, celle qui lui permettait, moyennant paperasses, une rétribution facile. En cela aussi, le narrateur est dans la situation même de Bartleby, l’ancien employé au service des lettres perdues, que Melville appelle les Lettres Mortes (Dead Letter Office). Le coup de force de Melville, ce qu’il reprend à Dickens (mais Dickens fait parler ses personnages, ici tout l’espace de parole appartient à un seul des personnages), c’est que le narrateur décrit la totalité de ce qu’il découvre et expérimente par et dans le vocabulaire du droit. Et cette distance même autorisera (en la faisant disparaître) la part fantastique de la fiction, la démesure du personnage détruit qui en est le centre. La rhétorique des actes de droit est en permanence ce qui organise la construction narrative remise à ce brave homme, si fier des compliments que lui faisait le regretté John Jacob Astor. Qui d’autre utiliserait la locution inasmuch ? Voici un récit écrit avec les précautions d’un testament. Au point que lorsque le narrateur doit se rendre Trinity Church pour écouter ce prêcheur tant vanté (mais il n’ira pas à l’église, nous expliquera à la fin de la scène qu’il n’en est plus besoin), toute la scène de la rencontre du dimanche matin dans le bureau vide se fait selon la rhétorique religieuse. Relire l’autre grand livre de copistes en binôme, Bouvard, Pécuchet, leurs grattoirs et leur sandaraque. Relire aussi les séquences de clowns dans le Shakespeare duMidsummer night’s dream: ce sont littéralement les clowns de Shakespeare qui, avec Turkey et Nippers, viennent créer le relief et le bruit autour de Bartleby qui ne dit rien. Allégorie aussi de l’auteur et de l’écriture : oui. Quand on déménage le paravent, on l’enlève comme un immense livre (a huge folio). Et il est bien question d’écritures (writings), même si ces écritures – comme au terme deBouvard et Pécuchet–, ne sont que copie. Le motscrivener est devenu le nom d’un logiciel de traitement de texte. Le traduire par scribe c’est l’emporter trop loin dans le passé : il est question ici d’employés, de commis. Employés aux écritures, commis de magasin, voir Maupassant, mêmes années, mêmes ambiances (en partie). Mais quand Melville cite les lectures du narrateur, c’est la bouffonnerie qui reprend le dessus – quant à Bartleby, qui a tant de temps vide, il ne lit pas, ni livre ni journal. Il se contente d’être debout, immobile, devant le mur aveugle. J’ai pensé souvent à Daumier, aussi, dans cet art de grossir le trait, cette volonté de donner à tout mouvement. Rien jamais qui soit immobile, sauf Bartleby debout devant son mur. Pourrait-on concevoir une traduction définitive de Bartleby ? Quand Melville fait dire à son homme terne, son héros sans prénom ni histoire :I’m not particular, le contexte signifie : Je ne suis pas exigeant. Mais Melville sait très bien qu’il lui fait dire aussi Je suis tout le monde. Si on choisit la deuxième option, on privilégie l’allégorie, et on manque cette loi durement concrète de Bartleby à chaque ligne. Alors on choisit la première, qui est aussi, dans ce passage, infiniment comique. Mais on n’a pas l’autre harmonique. Il faut jouer avec tout cela en permanence. Alors, quand toute cette machine est prête sous vos doigts, qu’on les entend crier dans leur marmite, qu’on voit la ville et qu’on s’en remémore les odeurs, alors oui se risquer à disparaître dans l’écart des deux langues, s’effacer pour traduire – comme raconter, au mot à mot, mais attentifs d’abord à la marche narrative, aux strates, aux jeux, aux images si
étonnement visuelles – quand bien même la fenêtre ne donne que sur le mur de briques noircies. Attentifs aux attentes, aux lourdeurs, aux virages, aux reflets, aux coups. Et tout aussi bien à la mince figure abstraite, au milieu, omniprésente, et qui avale tout le reste. Raconter, parce qu’on nous raconte. Aimer Melville, aimer New York. Craindre Bartleby. FB
mJ’ont mis en rapport singulier avec ce qu’on pourrait considérer comme une catégorie peu ’AI VIEILLI MAINTENANT.Ces trente dernières années, mes occupations professionnelles ordinaire et même plutôt particulière de l’humanité, à propos de laquelle pourtant, à ma connaissance, rien ne fut jamais déposé par écrit : je veux dire les copistes juridiques, dits commis aux écritures. J’en ai connu un bon échantillon, à titre privé autant que professionnel, et si cela vous inspire, je pourrais raconter diverses histoires auxquelles un gentleman de bonne nature trouverait de quoi sourire, et pleurer quelque âme sentimentale. Mais je ne compte pour rien les biographies de tous les copistes pris ensemble, pour quelques fragments de la vie de Bartleby, qui fut un commis de la plus étrange sorte que j’aie jamais vu, ou dont j’aie même entendu parler. Alors que de n’importe quel autre copiste je pourrais dresser la vie entière, pour Bartleby il ne saurait en être question, et je ne crois pas qu’on puisse trouver de sources et documents qui autoriseraient une biographie complète et satisfaisante de ce personnage. Bartleby était un de ces êtres pour lequel rien n’est vérifiable, hors les sources originales, et dans son cas elles sont bien minces. Ce que mes yeux stupéfiés ont vu de Bartleby, voilà tout ce que je sais de lui, à part, bien sûr, ces vagues commérages, dont il sera fait mention par la suite. Avant de présenter le copiste, tel qu’il m’apparut tout d’abord, il convient de faire quelque peu étalage de moi-même, mes commis, mon affaire, mes bureaux et mon environnement en général ; une telle description est indispensable pour une compréhension adéquate de celui qui va principalement nous occuper. À noter tout d’abord : je suis quelqu’un à qui, depuis sa prime jeunesse, on a inculqué que le mode de vie le plus simple était aussi le meilleur. Et pour cela, bien que j’appartienne à une profession notablement énergique et nerveuse, jusqu’à la turbulence parfois, je n’ai jamais supporté que rien de cela ne vienne troubler ma paix. Je suis un de ces juristes sans ambition, qui ne s’est jamais frotté à un jury, et à aucun moment n’a recherché les applaudissements publics ; mais dans la douce tranquillité d’une retraite douillette, a mené un travail douillet pour gérer les investissements de gens plus fortunés, leurs emprunts et hypothèques, leurs portefeuilles boursiers. Tous ceux qui me connaissent me considèrent comme une personne éminemment sûre. Le regretté John Jacob Astor, peu connu pour être porté à l’enthousiasme poétique, n’a jamais hésité à dire que ma première qualité était certainement la prudence; ensuite, la méthode... Qu’on ne croie pas que je parle par vanité, je ne fais que témoigner de ce fait : le regretté John Jacob Astor ne me laissait pas sans occupation ; c’est un nom que, je l’admets, j’ai plaisir à redire, pour cette sonorité ronde et tournoyante qui est la sienne, et qui résonne comme un lingot. J’ajouterais, très librement, que je n’étais pas insensible à la bonne opinion du regretté John Jacob Astor. Quelque temps avant que commence cette brève histoi re, mes activités avaient considérablement augmenté. On m’avait accordé ce bon vieux titre, maintenant abandonné dans l’État de New York, de maître des requêtes. Ce n’était pas un travail véritablement ardu, mais la rémunération qui s’y attachait était rien moins que déplaisante. Il est rare que je perde le contrôle de moi-même, et encore plus rare que je cède à l’indignation devant les fautes et les
outrages ; mais qu’on me permette ici de hausser imprudemment la voix, et de déclarer que je considère l’abrogation soudaine et arbitraire du poste de maître des requêtes, dans la nouvelle constitution, comme un acte prématuré ; attendu que j’en avais escompté des profits à vie, quand cela n’a duré que quelques courtes années. Mais il en est ainsi, c’est un fait. Mes bureaux étaient en étage, au n°... de Wall Street. D’un côté ils donnaient sur le mur blanc qui faisait office d’un spacieux puits de lumière, pénétrant l’immeuble de bas en haut. La vue pouvait certes être qualifiée d’insipide plus qu’autre chose, manquant résolument de ce que les peintres de paysage nomment « vie ». Mais s’il en était ainsi, la vue depuis l’autre extrémité des bureaux permettait le contraste, si rien d’autre. De ce côté, mes fenêtres offraient une vue sans limite sur un haut mur de briques rouges, noirci par l’âge et une ombre éternelle. Et ce mur n’exigeait pas de longue-vue pour en scruter les vagues beautés, puisqu’il avait poussé à moins de trois mètres de mes volets. Considérant la hauteur gigantesque des immeubles environnants, et que mes bureaux étaient au premier étage, l’intervalle entre ce mur et le mien ne ressemblait rien moins qu’à une grande citerne carrée. Dans cette période qui a tout juste précédé l’irruption de Bartleby, j’employais dans mon cabinet deux personnes comme copistes, et un grouillot prometteur servait de garçon de courses. Le premier, Turkey, comme dindon; le deuxième, Nippers, ou trombone; le troisième, Gingembre, comme le biscuit de gingembre. Cela ressemble à des noms, mais pas de ceux qu’on trouve habituellement dans l’annuaire. À vrai dire, les surnoms que chacun de mes trois clercs s’étaient mutuellement conféré étaient l’expression profonde de leurs personnalités et caractères respectifs. Turkey était un Anglais courtaud, asthmatique, de mon âge environ, donc pas loin de la soixantaine. Il faut reconnaître que, le matin, son visage était d’une jolie teinte rubiconde, mais après son déjeuner de midi, à la méridienne, flamboyant comme les charbons de l’âtre de Noël ; et continuant ainsi de flamboyer, mais en s’évanouissant progressivement, jusqu’à six heures du soir ou à peu près, après quoi je ne voyais plus le propriétaire du visage, lequel atteignait son apogée quand culminait le soleil, à la méridienne, semblait grandir avec lui, s’épanouir, et diminuer suivant le jour, avec la même régularité et une gloire sans égale. J’ai connu beaucoup de coïncidences singulières au cours de ma vie, et ce n’était pas la moindre parmi elles que ce fait très exact : Turkey, dispensant tous ses pleins feux depuis sa figure rouge rayonnante, commençait alors aussi, à ce moment critique, le moment où je considérais ses capacités professionnelles comme sérieusement affectées pour le reste de la journée. Non qu’il devienne alors vraiment paresseux, ou marque une aversion pour le travail. Le problème, c’est qu’en même temps il lui prenait trop d’énergie. C’était de sa part un activisme étrange, enflammé, agité, et frivolement sans repos. Tous ses pâtés sur mes pièces lui échappaient ainsi, l’après-midi, à la méridienne. Non seulement il devenait insouciant et acquérait une triste propension l’après-midi à faire taches et pâtés, mais certains jours il allait jusqu’à un vrai vacarme. Par moments, son visage s’enflammait d’un incendie supplémentaire, comme d’avoir rajouté du bois sec sur son anthracite. C’étaient de déplaisants raclements de chaise ; sa boîte de sable renversée ; ou, voulant raccommoder ses porte-plumes, les brisant en morceaux avec impatience, et les jetant par terre dans une passion soudaine ; se levant et se penchant par-dessus sa table, boxant ses papiers de la façon la plus inconvenante, et il était bien triste de constater cela chez un homme mûr comme il l’était. À part cela, en de nombreuses façons un homme de la plus grande valeur pour moi, du moins jusqu’à midi, à la méridienne ; alors la créature la plus rapide, la mieux appliquée pour accomplir d’énormes
masses de travail dans un style qu’on aurait eu de la peine à égaler. J’aurais bien souhaité passer outre à ses excentricités, même si bien sûr, à l’occasion, je lui en faisais remontrance. Je le faisais avec précaution et douceur, cependant, parce que tout en étant l’homme le plus civil, et même, le plus fade et le plus révérencieux le matin, l’après-midi il devenait sujet à la provocation, à la langue la plus irréfléchie, on pourrait même dire insolente. Estimant à la fois sa tâche du matin à sa juste valeur, et bien résolu à ne pas le perdre, mais en même temps de moins en moins à l’aise avec ses manières enflammées de l’après-midi, étant homme de paix et ne souhaitant pas, par mes admonitions, provoquer de sa part des répliques inconvenantes, je pris sur moi, un samedi après-midi (il devenait encore pire le samedi), de lui insinuer, très amicalement, que peut-être, maintenant qu’il prenait de l’âge, serait-il bon d’écourter son travail ; en gros, qu’il se passe de venir dans mes bureaux une fois midi sonné, et qu’après son déjeuner il ferait mieux de revenir en ses appartements et de se reposer jusqu’à l’heure du thé. Mais non ; il insista sur son dévouement vespéral. Il prit une expression de ferveur intolérable, tandis qu’il m’expliquait avec solennité, gesticulant avec une longue règle depuis l’autre extrémité de la pièce, que si ses services du matin étaient si utiles, sinon indispensables, que ne l’étaient-ils l’après-midi ? « Avec votre permission, monsieur », rajouta Turkey cette fois-ci, « je me considère comme votre bras droit. Le matin, je ne fais qu’organiser et déployer mes colonnes ; mais l’après-midi, je me mets à leur tête, et on vous charge galamment l’ennemi, comme ça ! » – et il fit un grand moulinet de sa règle... « Mais les pâtés, Turkey », je protestai... « Vrai, mais avec votre permission, monsieur : voyez comme je grisonne : c’est l’âge. Certainement, monsieur, qu’un pâté ou deux, par une après-midi surchauffée, on ne doit pas en juger trop sévèrement, eu égard à ces cheveux gris. Un âge respectable, même s’il entraîne quelques pâtés sur une page, voilà qui est honorable : avec votre permission, monsieur, c’est nous deux qui nous faisons vieux. » À cet appel à ma compassion de vieux camarade, comment résister. En bonne conscience, je compris qu’il ne s’en irait pas. Alors je m’étais fait à l’idée de le garder, bien résolu en contrepartie d’y veiller, et que durant l’après-midi il ne traiterait que des papiers de moindre importance. Nippers, le second de ma liste, était un jeune homme d’à peu près vingt-cinq ans, doté d’une moustache et d’un teint cireux, mais avant tout d’un air de pirate. J’ai toujours jugé qu’il était la victime de deux pouvoirs démoniaques : l’ambition, et l’indigestion. L’ambition se manifestait par une impatience certaine à effectuer le travail d’un simple copiste, et une injustifiable usurpation quant à certaines règles strictement professionnelles, comme le respect des formes originelles d’un document légal. L’indigestion semblait transparaître dans certaine irritabilité nerveuse occasionnelle et les tics grimaçants qui le faisaient grincer des dents de façon parfaitement audible lorsqu’il faisait une faute en copiant ; et des imprécations inutiles, chuintant, plutôt que dites, dans le feu du travail, surtout en perpétuel mécontentement de la hauteur du pupitre sur lequel il opérait. Même d’un tempérament merveilleusement ingénieux en mécanique, Nippers n’arrivait jamais à ce que ce pupitre lui convienne. Il installait des cales sous ses pieds, improvisées avec des morceaux de carton, jusqu’à trouver l’ajustement le plus précis par quelques feuilles de brouillon repliées. Mais aucune invention ne convenait. Si par égard pour les aises de ses vertèbres, il choisissait de donner au-dessus de son pupitre un
angle aigu par rapport à son menton, et d’écrire là-dessus comme un homme qui prendrait le toit d’une maison hollandaise pour bureau, alors il s’exclamait que cela lui coupait la circulation du sang dans les avant-bras. Si maintenant il baissait la table à la hauteur de ses poignets, et se voûtait dessus pour écrire, c’est une crampe qui lui tordait le dos. En bref, pour le dire crûment, Nippers ne savait pas ce qu’il voulait. Ou bien, s’il voulait une chose précise, c’était d’être à jamais délivré d’un pupitre de copiste. Parmi les manifestations de son ambition maladive, il y avait sa fierté à recevoir les visites de certains compagnons à l’allure ambiguë, dans des manteaux miteux, qu’il nommait ses clients. J’étais bien sûr au courant qu’il n’était pas seulement, dès ce moment, un considérable apprenti politicien, mais qu’il faisait à l’occasion quelques affaires pour son propre compte dans les chambres de justice, et n’était pas un inconnu sur les chemins qui mènent à Tombs. J’avais cependant de bonnes raisons de croire qu’un de ces individus qui venaient le demander jusque dans mes bureaux, et à propos de qui il insistait, avec de grands airs, que c’était un de ses clients, était probablement plutôt un créancier, et les titres de propriété supposés, rien que ses impayés. Mais avec tous ses défauts, et les contrariétés qu’il me causait, Nippers, comme son collègue Turkey, m’était d’une considérable utilité. Il écrivait d’une main nette, rapide ; et, quand il le voulait, ne manquait pas d’une certaine tenue de gentleman. À preuve qu’il était toujours habillé de façon très gentleman ; et cela, par conséquent, augmentait la considération qu’on avait pour mes bureaux. Alors que, malgré mon respect pour Turkey, j’avais quelque effort à faire pour le garder hors de reproche : ses vêtements avaient une capacité innée à sembler graisseux et sentir la gargote. Il portait ses pantalons sans ceinture et en été comme un sac. Ses manteaux, exécrables, et personne n’aurait voulu de son chapeau. Mais tandis que le chapeau m’était une chose indifférente, attendu que sa civilité et déférence naturelles, comme un bon citoyen britannique, le lui faisaient ôter dès qu’il entrait dans les lieux, avec son manteau c’était une autre paire de manches. De son manteau, j’essayais de raisonner avec lui : mais sans effet. La vérité, je suppose, était qu’un employé au si maigre revenu ne pouvait pas financer à la fois une si fière figure et un manteau brillant tout à la fois. Comme Nippers le fit une fois remarquer, l’argent de Turkey partait principalement en liquide. Un jour d’hiver, j’offris à Turkey un mien manteau d’allure très respectable, largement chaud et confortable, et qui se boutonnait des genoux jusqu’au col. Je pensais que Turkey aurait apprécié le geste, et apaisé ses éruptions et intempérances de l’après-midi. Mais non. Je crois absolument que s’emboutonner dans un manteau aussi duveteux qu’une couverture eut sur lui un effet pernicieux, selon le même principe que trop d’avoine nuit à un cheval. En fait, précisément de la façon dont on dit qu’un cheval rageur et rétif se sent à l’avoine, ainsi fit Turkey du manteau. Il devint insolent. C’était un homme à qui la prospérité nuisait. Bien que concernant l’auto-indulgence de Turkey quant à ses habitudes je conservais mes propres hypothèses, en ce qui concernait Nippers j’étais persuadé que, quels qu’aient pu être ses défauts dans le respect de l’autre, il était en fin de compte un jeune homme de tempérance. Mais bien sûr la nature elle-même semblait avoir été sa mauvaise fée, et l’avoir chargé si rudement à sa naissance d’une disposition irritable et instable comme l’eau et le brandy que tout correctif ultérieur était inutile. Quand je considérais comment, dans le calme de nos bureaux, Nippers se levait parfois brutalement de sa chaise, plongeait par-dessus sa table, envoyant ses bras de chaque côté, empoignant le pupitre tout entier et le poussant, le brassant, avec un sinistre et grinçant raclement sur le sol, comme si la table était un objet délibérément