Berlin-Mohrenstrasse

Berlin-Mohrenstrasse

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Livres
188 pages

Description

Werner van Heyden déménage pour deux ans de Genève à Berlin pour y finaliser un projet industriel pour le compte d’une entreprise est-allemande. Une particularité : il va habiter à l’Ouest mais travailler à l’Est, en RDA, l’obligeant ainsi à franchir tous les jours le fameux Mur ! Travailleur frontalier dans un cadre symbolique de la Guerre froide, il va devoir faire face au fossé existant entre les deux Allemagne. Évoluant dans un milieu qui va rapidement le dépasser, il va devoir gérer de front les aspects économiques, politiques, culturels et sentimentaux tout en évitant les pièges qui lui seront tendus. Un roman captivant mêlant affaires et espionnage, et décrivant de façon détaillée de nombreux aspects de la vie des deux côtés du Mur de la honte avant la réunification du pays.


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Ajouté le 23 septembre 2016
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EAN13 9782334207553
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-334-20753-9
© Edilivre, 2018
Avant-propos
Ce roman est basé en majorité sur des faits réels. Toute ressemblance avec des personnes et faits est donc rarement le fruit du ha sard. Les noms de certaines entreprises et personnes ont été modifiés, sauf ceu x des personnes ayant eu un rôle politique public dans l’Histoire.
Chapitre 1 Ich bin ein Berliner
– Bienvenue à Berlin ! Voici vos clefs, j’espère qu e vous allez passer un très agréable séjour parmi nous. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous savez où me joindre. Tschüss !
Frau Brunner était déjà repartie, laissant Werner s eul dans son nouvel appartement berlinois. Ses bagages étaient encore dans sa VW Go lf qui était stationnée dans la rue. Il venait de faire un trajet de 1200 km depuis Genè ve en Suisse et allait commencer une nouvelle page de sa vie. Il regardait par la fe nêtre de la cuisine qui donnait sur une place charmante, d’une ambiance presque provinciale , la Viktoria-Luise Platz, dans un quartier résidentiel de Berlin-Ouest. Lorsqu’il éta it descendu de sa voiture, il se serait presque cru dans les quartiers huppés du Kijkduin d e La Haye, la ville des Pays-Bas d’où venait sa mère, avec une ambiance villageoise et les mêmes briques rouges aux maisons. Et surtout, les pavés sur les trottoirs, d es carrés d’une trentaine de centimètres de côté sur lesquels il adorait marcher . Comme les pavés hollandais sur lesquels il adorait jouer à une sorte de marelle qu and il était petit. Werner était néerlandais, mais il n’avait jamais vécu aux Pays-B as. Il connaissait surtout son pays d’origine par les nombreuses visites auprès de ses grands-parents lors des vacances scolaires. Il dormait alors chez son grand-père à D en Haag, La Haye en français, et rendait souvent visite chez sa grand-mère à Amsterd am. Werner se sentait plus suisse, car il y était né et y avait suivi toute sa scolari té. Là, il travaillait pour une société genevoise active dans la représentation de sociétés industrielles au Moyen-Orient. A vrai dire, son boulot n’était pas une sinécure, il l’ennuyait un peu, coincé entre un PDG caractériel et un directeur commercial pervers narc issique. Si cette aubaine de pouvoir venir à Berlin ne s’était pas présentée, il aurait sans doute démissionné tôt ou tard…
Il était fatigué. Le problème avec le voyage en voi ture vers Berlin était sa longueur, ainsi que l’état d’une partie de la route. Werner p ouvait rouler sans problème 800 km par jour. Plus loin, il pouvait atteindre avec plus de peine un deuxième seuil à 1000 km, mais au-delà, cela devenait franchement difficile. Normalement, il se serait arrêté et aurait pris une chambre d’hôtel pour continuer le l endemain, mais une fois en transit à travers la République démocratique allemande, il n’ avait pas le droit de sortir de l’autoroute et de chercher un hébergement. Il était donc condamné à rouler jusqu’au bout. A chaque voyage, une fois à Dreilinden, aussi appelé Checkpoint Bravo par les Américains, il était content d’arriver, et exténué. De plus, il était pompeux de nommer « autoroute » cet horrible ruban fait de dalles de béton plus du tout planes sur lesquelles les amortisseurs souffraient. La chaussé e n’avait plus été entretenue depuis 1945. En plus, on était surveillé en permanence, l’ attente aux postes de douane pouvait être longue, et on mangeait assez mal dans les restoroutes.
Werner fit le tour de l’appartement qu’il avait réu ssi à trouver grâce à un ami travaillant au consulat général de Suisse à Berlin- Ouest. Il n’était pas facile de trouver un logement à distance ! Lorsque Frau Brunner lui f it faire le tour, il avait tout de suite été séduit par l’appartement. Spacieux sans être tr op grand, avec un haut plafond comme c’était l’habitude dans les anciens immeubles de la ville, bien plus que les logements standards qu’il avait connus, bien situé, à deux pas du métro de la ligne n° 4 menant vers Innsbrucker Platz et Nollendorfplatz. Deux chambres à coucher donnant sur l’arrière-cour, un salon spacieux, une cuisine et une salle de bain, et une vaste
terrasse à l’arrière pour pouvoir profiter des nuit s chaudes de l’été. Werner savait déjà que les hivers pouvaient être glacials à Berlin, ma is les étés torrides. Il testa le lit, juste parfait, avec les incontournables grosses couettes blanches. Il rejoignit sa voiture et vida le coffre. Une fois le travail terminé, avant de remonter ses dernières affaires, il regarda encore une fois la place, il huma l’air, ce tte odeur unique qu’on ne pouvait trouver qu’à Berlin, une odeur mélangeant tilleuls, kebab et renfermé, et il sourit. Il était heureux !
Chapitre2 Guerre et paix
Et l’Europe s’est retrouvée ainsi séparée par une f rontière étanche de la Mer Baltique à la Mer Noire, longue de presque 4000 km. Werner n’en croyait pas ses oreilles ! Ce jour de m ars 1977, lors de son cours hebdomadaire de géographie donné par son professeur Monsieur Zwicky, Werner eut probablement le choc, ou plutôt la révélation de sa vie scolaire. Il venait d’apprendre les détails de la Guerre froide et de ses conséquen ces géopolitiques. Il se rappela mot pour mot de ce cours :
Après la capitulation allemande, la Conférence de Y alta réunissant Roosevelt (USA), Churchill (GB) et Staline (URSS) a permis de se répartir les territoires occupés par les nazis. ’Allemagne est divisée en quatre se cteurs, trois tenus par les Alliés (USA au sud-est, Grande-Bretagne au nord et France au sud-ouest) et le dernier (à l’est) par l’URSS. ’ancienne capitale, Berlin, est également divisée. Bien que située dans la partie soviétique de l’Allemagne, elle est divisée en quat re secteurs : français (nord-ouest), britannique (centre-ouest), américain (sud-ouest) e t soviétique (est). a ville est considérée comme une enclave indépenda nte gérée par les forces d’occupation, et n’est juridiquement pas une ville appartenant à l’Allemagne. Elle possède son propre drapeau et ses propres timbres-p oste (marqués Deutsche Bundespost Berlin). Son code postal est 1000. Toute fois, vu que la majorité du budget de la ville est financé par la RFA et que son admin istration civile est gérée depuis Bonn, elle est considéréede factocomme une ville ouest-allemande. Très vite, déjà en juillet 1945, Staline ne support e pas cette présence occidentale à Berlin et entreprend la construction du Rideau de fer, nom courant donnée à la frontière interallemande, en grillageant les 1393 km de la li gne de démarcation entre la Mer Baltique et la Bavière. es mouvements entre l’Est et l’Ouest sont restreints, mais les candidats au départ peuvent toujours rejoindre Berl in-Est, passer en métro vers Berlin-Ouest et rejoindre la RFA sans aucune tracasserie. Ainsi, des millions de personnes quittent le secteur soviétique de l’Allemagne (il n e s’appelait pas encore la RDA) pour rejoindre l’Occident. Des voies de transit sont donc créées, par la route , le rail et les airs. En 1948, les forces alliées occidentales créent une monnaie pour la RFA qui sera aussi d’application à Berlin-Ouest : le Deutsche Ma rk (DM). Afin de protester contre cette opération visant à donner de l’importance à B erlin-Ouest par rapport à Berlin-Est, 1 et afin d’empêcher l’acheminement des billets de ba nque vers Berlin-Ouest, Staline impose le 24 juin 1948 le blocus de Berlin-Ouest. B ut de l’opération : affamer les habitants et les obliger à abandonner Berlin-Ouest aux Soviétiques. En réponse, un pont aérien est organisé entre l’Allemagne fédérale et Berlin-Ouest. e surlendemain, un premier avion se pose à l’aéroport de Tempelhof, suivi deux jours plus tard par un autre avion à l’aéroport britannique de Gatow. es Français entreprennent la construction de l’aéroport de Tegel qui sera termin é en 49 jours. Toutes les trois minutes, puis toutes les minutes depuis 1949, un av ion se pose et redécolle. Ce ballet durera 324 jours, et le 12 mai 1949, obligé de cons tater l’inefficacité de son opération, Staline lève le blocus et rouvre les voies de trans it terrestres. En réponse à la nouvelle monnaie ouest-allemande, l’URSS crée le 7 octobre 1 949 la DDR, la République
démocratique allemande (Deutsche Demokratische Repu blik), et déclare Berlin-Est comme sa capitale. Ni le pays ni la capitale ne son t reconnus par la RFA et la communauté internationale.
e 11 juin 1953, des émeutes éclatent à Berlin-Est. Walter Ulbricht, président du parti socialiste SED au pouvoir, fait appel à l’URS S qui envoie les chars le 17 juin pour mater la rébellion, tuant une centaine de personnes . Une avenue de Berlin-Ouest porte cette date, et le 17 juin a longtemps été un jour f érié en RFA. On y trouve la Colonne de la Victoire, la Siegessaüle sur le rond-point du Grosser Stern. Cette avenue plonge droit sur la Porte de Brandebourg.
’exode de la population continue, la RDA se vide d e ses forces vives et l’économie périclite. En 1961, la nuit du 12 au 13 août, dans la plus grande surprise, la frontière entre les deux parties de la ville est grillagée. C ommence dans la foulée la construction d’un mur afin d’empêcher la fuite des habitants. e s lignes de métro entre les deux parties de la ville sont coupées. e matin au révei l, c’est le choc. Des familles sont divisées, et elles le resteront pendant 28 ans. D’a utres lignes de métro traversant Berlin-Est continuent à fonctionner, mais les accès aux stations situées à Berlin-Est sont murés, les transformant en stations-fantôme où les trains ne s’arrêtent plus.
e 26 juin 1963, John Fitzgerald Kennedy vient en v isite officielle à Berlin-Ouest. C’est là qu’il clame sa phrase restée célèbre, mais une faute grammaticale fit qu’il se traita de vulgaire beignet. Il aurait dû dire : « Ich bin Berliner »…
Berlin-Ouest va lentement être encerclé par un mur de 169 km de long. Avec les années, celui-ci sera perfectionné, atteignant 3m60 de haut et surmonté d’un cylindre en béton empêchant les grappins de s’y accrocher. En fait, il n’y a pas qu’un Mur, mais deux, avec un e zone entre deux remplie d’un chemin de ronde, de frises anti-char et de miradors . Dans Berlin, la zone tampon n’est pas minée, mais en dehors, le long du Rideau de Fer , les champs sont minés et les grillages équipés de mitraillettes automatiques à d étecteurs de mouvement. Toutefois, la zone berlinoise est aussi équipée de chiens et d e sismographes détectant toute tentative de creuser un tunnel. e Mur ouest est en fait construit à deux mètres de la frontière réelle, qui elle est marquée par des born es en granit et des panneaux. Tout cela pour éviter que les Alliés aient leur mot à di re sur leur « moitié » du Mur. Même si c’est officiellement interdit, le Mur occidental es t parsemé de graffitis et de peintures, certains très bien réussis. Evidemment, le Mur orie ntal est nickel, tout blanc et gris immaculé…
e 21 décembre 1972, le Traité fondamental est sign é entre la RFA et la RDA à Berlin-Est. Chaque Etat reconnaît l’existence de l’ autre. Des accords de transit sont signés, facilitant l’accès aux voies de transit déc rites plus haut. A Berlin, les seuls domaines restant sous contrôle quadripartite sont l e contrôle aérien au-dessus de la ville et la gestion de la prison de Spandau où l’an cien SS Rudolf Hess était détenu à 2 perpétuité . es troupes militaires alliées ont un droit de pa ssage illimité dans les deux moitiés de la ville. Ainsi, il n’est pas rare de vo ir des groupes de GI américains ou de soldats français ou anglais se promener dans les ru es et les grands magasins de Berlin-Est, ou encore des soldats de l’Armée rouge dans les rues de Berlin-Ouest. Avec la normalisation des relations entre les deux Allemagne, on construit dans Berlin neuf postes-frontière routiers entre l’est e t l’ouest, ainsi que quatre postes-frontière routiers entre Berlin-Ouest et la DDR. A cela s’ajoutent un poste frontière ferroviaire entre les deux Berlin et deux points de passage en train entre Berlin-Ouest
et la DDR.
Il n’arrivait pas à concevoir que des politiciens s uffisamment retors aient pu brimer des populations au point de faire construire une fr ontière de barbelés et de béton sur une distance aussi démesurée. Certes, il connaissai t l’existence des deux Allemagne, il savait que les Soviétiques n’étaient pas les ami s des Américains, il était au courant que l’Europe était devenue le champ de bataille des conflits entre Moscou et Washington, mais il n’avait encore jamais eu connai ssance d’autant de détails. Et ce cours l’avait littéralement passionné ! es cours d ’histoire relatifs au Moyen-âge, à ème l’Antiquité ou la Renaissance le barbaient, mais il adorait l’histoire du XX siècle, et ème plus particulièrement celle qui suivait la II Guerre Mondiale. Dès son retour à la maison le soir même, il parla de ce qu’il avait app ris à ses parents, et le lendemain, il se rendit à la bibliothèque municipale pour emprunt er quelques ouvrages lui permettant de se documenter davantage sur ce sujet. Il dévora ces bouquins, et il n’eut qu’une envie : aller à Berlin pour voir de ses propres yeu x ce fameux Mur dont on parlait tant ! Plus tard, il vit un reportage fort bien fait sur l e Mur et la frontière interallemande. Cette émission le fascina et le bouleversa. Il se r appellerait toujours une scène extrêmement poignante, où le matin du 13 août 1961, alors que les soldats venaient d’installer les premiers barbelés entre les deux mo itiés de la ville, une mère bloquée à l’Est embrassa et serra dans ses bras pour la derni ère fois sa fille qui habitait le côté occidental de la ville. ’image des deux femmes en pleurs qui s’éloignaient l’une de l’autre resta à jamais gravée dans sa mémoire. Il n e pouvait pas concevoir que de tels drames aient existé ! Et ces femmes n’étaient sûrem ent pas des cas isolés… Werner n’avait plus qu’une idée : voir cette ville, voir cette frontière de ses yeux ! Hélas, ses parents n’avaient aucune envie de passer des vacances en Allemagne, car le sud de l’Espagne était A destination obligatoir e bisannuelle, et sachant cela, il n’insista pas. Toutefois, dès que Werner put partir en vacances tout seul, il en profita. A l’occasion d’un voyage en formule Inter-Rail en été 1983, il profita d’être à Cologne pour faire un crochet par Berlin avant de continuer en direction du nord et de la Scandinavie. ’Inter-Rail n’était pas valable sur l e côté est-allemand, et il acheta donc un billet contre une quarantaine de DM pour un trai n de nuit vers Berlin-Zoologischer Garten, la gare centrale de Berlin-Ouest. Werner ét ait excité au plus au point ; il allait enfin découvrir cette ville pas comme les autres.
a nuit était tombée sur Berlin. Mais malgré les 12 00 km derrière lui et la fatigue, Werner n’alla pas se coucher. Après avoir déballé s es bagages, il était allongé sur son lit, fixant le haut plafond. a fenêtre était ouver te, et il pouvait entendre des voix d’enfants en train de jouer dehors. Il distingua mê me des paroles en turc. Certes, la Viktoria-uise Platz n’était pas à proprement parle r dans le quartier turc de Kreuzberg, mais ceux-ci étaient partout dans la ville. es Tur cs avaient été appelés par l’Allemagne pour venir peupler Berlin-Ouest afin de combler le vide laissé par les travailleurs qui avaient été bloqués dans le côté o riental de la ville à cause du Mur. Ces « Gastarbeiter », ces travailleurs immigrés s’étaie nt rapidement intégrés dans la vie berlinoise et faisaient partie intégrante de cette métropole. Il décida de sortir, d’arpenter les pavés des trottoirs qu’il adorait tant et de hu mer les parfums de la ville. Werner fonctionnait beaucoup avec les arômes et les odeurs , ceux-ci stimulaient sa mémoire et ses sens. Il marcha durant une heure, mais ne s’ éloigna pas trop du quartier. Il ne céda pas à la tentation de tout nouveau touriste à Berlin, c’est-à-dire d’aller voir le Mur. Il le connaissait déjà, et il aurait toute l’occasi on de le franchir et de le refranchir durant les deux années à venir. Finalement, il rentra chez lui, se mit en pyjama et s’endormit.
1. es premiers billets en DM ont été imprimés aux Etats-Unis 2. A la mort de Rudolf Hess le 17 août 1987, la prison a été détruite, surtout à la demande des Russes, afin d’éviter que le lieu ne devienne un lieu de pèlerinage néo-nazi.