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Bételgeuse

De
Second Empire, novembre 1860.
Le corps expéditionnaire franco-britannique est victorieux en Chine. Pour le chef de bataillon Maximilien de Papincourt, cette dernière campagne a été celle de trop. Éprouvé par les combats, il décide de se retirer dans ses terres normandes, persuadé qu'il pourra y laisser s'exprimer ses goûts simples pour la chasse, la poésie française et les grillades ; et pour les petits digestifs.
Cependant, une ombre rôde, et ces projets champêtres ne tarderont pas à être brutalement contrariés. Bien malgré lui, Maximilien sera traîné sur des sentiers pavés de terreurs et de gloires, aux confins d'un monde qu'il pensait connaître.
« Avez-vous déjà observé la voute céleste, Monsieur le Baron ? Avez-vous contemplé ces milliers de milliards d'étoiles, qui scintillent sans fin dans l'écrin de silence qu'offre la nuit ? Avez-vous vu ces comètes, filer comme des cheveux d'argent ? Les avez-vous vus, tous ces astres qui brûlent de concert du feu de la forge d'un même maître ? »
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Jacques Juenet

Bételgeuse

 


 

© Jacques Juenet, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-0896-9

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À Constance, dont l'âme belle rend le monde beau.

 

1. LE BARON BORGNE

***

 

 

Paris, Empire français, 20 novembre 1860.

 

A l'exception notable de ma cousine Grâce, jamais personne ne fut si improprement nommé que mon valet Aimable. Trapu, velu et rougeaud, avec des sourcils en broussaille et une moustache touffue comme un sous-bois, Aimable ne se contentait pas d'être laid, mais il se donnait également beaucoup de peine pour être tout à fait antipathique. A l'étroit dans sa queue-de-pie, mon vilain domestique traînait sa disgrâce en ronchonnant dans mon appartement parisien. Je le considérai un instant, avant de m'adresser à lui d'une voix lasse :

― Aimable, soyez vous-même voulez-vous, et demandez à Octave d'avancer le cabriolet. J'ai rendez-vous à quatorze heures à Boulogne, il est hors de question que je sois en retard.

― Ça va, Papincourt ! postillonna l'autre. J'vais prévenir le chauve.

Aimable disparut dans le couloir en bougonnant. Je pris une profonde inspiration et me passai la main sur le visage. Incapable de faire abstraction de l'infernal raclement de ses pieds sur mon parquet, je fronçais les sourcils en me dévisageant dans le miroir qui était dressé devant moi. Celui-ci me renvoyait une image que j'aurais préféré ne pas reconnaître ; j'y voyais un gentilhomme en chemise blanche, pantalon et gilet gris, grand, droit, blond, la moustache fine aux pointes cirées, l'œil sombre… et la chevelure barrée par l'attache d'un abominable cache-œil en velours noir. C'était pourtant bien moi, Maximilien de Papincourt, à qui un archer chinois avait fait sauter l'orbite gauche sur le pont de Palikao. Cela s'était produit deux mois plus tôt, et la presse en avait fait ses choux gras. La Gazette de l'Empire, premier tirage en Europe,avait même titré : « Victoire aux portes de Pékin : déplorons cinq morts, un baron borgne. »

Pour des raisons politiques, la rédaction du journal avait été priée d'insister lourdement sur ma contribution à la réussite de notre expédition en Chine. A la suite de cet article, j'avais été traité en héros... et en bête de foire. Depuis des semaines, où que j'aille, les badauds faisaient un détour pour venir serrer la main du Baron borgne.

Lorsqu'Aimable revint vers moi, je le questionnai :

― Dites-moi, mon vieux, c'est encore vous qui avez dessiné des moustaches sur le portrait de ma cousine Isabelle ? Ne niez pas ! Je reconnais votre coup de crayon. Je me demande parfois pourquoi j'ai accepté de vous garder sous mon toit...

Aimable souffla bruyamment en l'air pour repousser les touffes noires qui étaient collées sur son front.

― Vot' cousine Isabelle, elle a pas fort besoin qu'on lui dessine des moustaches, si vous voyez c'que j'veux dire ! s'époumona-t-il. Et puis faites pas le gourde, vous la savez bien l'histoire que mon pépé, il a sauvé le vôt', de pépé, à la bataille de Mont-Saint-Jean1. Même qu'il l'a traîné pendant une heure dans la boue, alors qu'il avait plus qu'une jambe… Mais je sais plus lequel des deux que c'était, le cul-de-jatte.

― Un homme, votre grand-père.

― Bah oui, comme vous dites.

― Je vois. Vous ne vous dites jamais que cet exploit aurait pu être un brin plus ébouriffant, non ? Par exemple si nos aïeux ne s'étaient pas fait mettre en pièces juste après...

― Bon, c'est vrai que quand pépé l'a dit qu'il fallait se relever, en fait y'avait un canon à trois mètres... Mais j'vous vois v'nir, là, Papincourt ! Quand même, l'autre gros lard d'officier il est venu tout rapporter à vot' papa, et lui il a dit que c'est bon vous allez vous occuper bien d'ma famille et des descendants, et tout.

Je soupirai :

― Dieu merci, il y a fort à parier que nous sommes la dernière génération que cette promesse engage.

― Ha pour sûr ! s'amusa Aimable. Avec vot' œil tout crevé là, ça va pas être facile de vous faire des copines. Pour moi, tout va bien, lança-t-il avec un clin d'œil lourdement appuyé.

A aucun moment je n'envisageai de lui demander de commenter cette dernière grimace. Je ne voulais surtout rien savoir.

― Le Baron borgne, hein ! pestai-je pour moi-même tandis que je débutais un nœud de cravate.

Autrefois friand des bons mots des seigneurs de guerre amputés sur le champ de bataille à la gnôle et à la scie à os, je n'avais pas fait preuve d'une répartie particulièrement pittoresque durant mon opération. Concrètement, je m'étais contenté de hurler et d'insulter le chirurgien, et puis de m'évanouir. J'aurais bien fini par me remettre de ce traumatisme, s'il m'avait au moins permis d'impressionner les demoiselles dans les dîners mondains. Je devais pourtant me faire une raison : à notre époque, les gloires militaires n'étaient malheureusement plus aussi bien récompensées que les succès en bourse.

Tous mes cousins étaient mariés, ainsi que la majorité de mes amis. Même mon valet me faisait comprendre qu'il fréquentait ! Et chez moi, pas l'ombre d'une fiancée. Il y avait bien la grosse Margot qui me courait après, mais ça ne comptait pas vraiment dans la mesure où ses doigts dodus cherchaient à s'agripper à quiconque voudrait bien leur passer une alliance.

Aimable était d'une pénibilité hors-norme, mais il ne se trompait guère sur mon sort. J'avais trente-deux ans, j'étais seul, et j'étais rentré de cette dernière campagne en Chine passablement défiguré. Tout en reprenant mon nœud de cravate pour la quatrième fois, je m'emportai :

― Le Baron borgne ! Vous voyez Aimable, pour quelqu'un qui passerait son temps, comme vous, à faire des clins d'œil, eh bien ça ne changerait pas grand-chose. Mais moi ! Bon, et si ce n'était que ça… Je vais vous dire mon vieux, le pire dans cette affaire… Oui, le pire ! Vous savez ce que c'est ?

― Non, mais je m'en–

― Le pire, je vais vous le dire. Le corps expéditionnaire franco-britannique, vous en avez entendu parler ?

― Pas trop.

― Pas grave ! Tout ce que vous devez savoir, c'est que l'on m'a forcé, moi, seigneur de Papincourt, à partager les rangs de la vermine britannique. Vous m'imaginez, avec tous ces Anglais abrutis ? Quatre milliers de buveurs d'eau chaude ; et pas les moins moches, je vous le garantis ! Rien que d'y penser j'en ai les mains qui tremblent. Vous voyez ? Vite, parlons d'autre chose ! Pourriez-vous faire briller cette paire de Richelieu s'il vous plaît ?

» Quand je pense que c'est sous leur feu que nos grands-pères ont rendu l'âme. Et quand je pense que mon auguste ancêtre, Barthélemy, premier baron de Papincourt, leur faisait couper les doigts, il y a presque mille ans, déjà…

― C'était pas celui-là qu'on l'appelait le dément ?

― Non, ça c'était son fils. Enfin... La vérité, mon vieux, c'est qu'au milieu de tous ces Britons, j'ai perdu la moitié de mes yeux mais les trois-quarts de ma dignité. Ne dites rien, c'est horrible, je sais.

Mon domestique interrompit un instant mon examen culturel en crachant sur un soulier qu'il venait d'enfiler sur sa main. Il entreprit alors de trouver une brosse pour terminer de le cirer. A cet instant, des vociférations en provenance de la rue se firent entendre. Quelle était l'origine de ce boucan ? Je fis signe à Aimable de se renseigner sur ce qu'il se passait au-dehors. Il ouvrit grand la fenêtre du premier salon, adjacent à l'entrée de l'appartement.

― Ha, c'est vous ! mugit-il.

Je n'entendis pas la réponse de la rue.

― Oui, et bah il arrive ! brailla Aimable en retour.

― ...

― Bah oui ! Bah il est lent, il est lent ! C'est comme ça. J'en sais rien, moi ! Deux minutes, voilà, p't-être cinq !

― ...

― Mais j'en sais rien, que j'vous dis ! Taisez-vous maintenant, Papincourt supporte pas qu'on crie ! hurla-t-il.

Mon valet claqua la fenêtre et revint rapporter :

― C'est le chauve à rouflaquettes, y vous attend.

J'étais finalement parvenu à nouer ma cravate. Je boutonnai rapidement mon gilet et m'emparai d'une redingote noire qui traînait sur une statue de bronze. De ma canne fétiche, aussi. Son pommeau en ivoire représentait une tête d'ours aux yeux de verre. Accessoirement, elle dissimulait une lame de soixante-dix centimètres. La petite histoire familiale voulait que mon grand-père s'en fût servi les veilles de batailles pour faire des grillades. J'avais moi-même perpétué cette tradition en Crimée, en Italie et en Chine. Cette canne-épée servait donc avant tout à embrocher des saucisses, et j'y étais par conséquent attaché par la gratitude de l'estomac.

A propos d'estomac, le mien était tout à fait noué tant j'angoissais à l'idée d'avoir à traverser Paris dans une voiture menée par Octave. Avant de sortir, j'ajustai mon haut-de-forme et me tournai une dernière fois vers mon valet, espérant trouver un brin de réconfort.

― Vous savez mon vieux, cette histoire, celle de Mont-Saint-Jean ?

― Bah quoi ?

― Je me demande parfois si vous en auriez fait autant pour moi ?

Aimable fit des yeux ronds comme des assiettes. Il haussa les épaules et répondit :

― J'me s'rais plutôt caché sous vot' corps, vous voyez, comme pour m'protéger...

Je jetai une cape en laine sur mes épaules et quittai l'appartement.

Durant mes jeunes années, Paris avait été une ville sinistre et malsaine, encore enlisée dans le Moyen-Âge. Ses ruelles étroites et en vrac, pleines de boue et de fumier, étaient alors arpentées par des hordes de chiens galeux qui plongeaient leurs gueules rachitiques dans nos déchets pour en extraire un maigre repas. Ensevelis sous les miasmes, quarante-cinq-mille Parisiens avaient rendu l'âme durant les épidémies de choléra de 1832 et de 1849. C'était il y a peu de temps, et pourtant les coupe-gorge de la capitale, ses amoncellements de masures immondes, ses immeubles humides et insalubres dans lesquels s'entassaient les citadins et stagnait la crasse, en moins de dix ans, tout cela ou presque avait disparu. Des milliers de taudis sordides avaient été rasés pour que Paris entre dans un âge civilisé. Le préfet Georges Eugène Haussmann avait fait percer des allées rectilignes immenses, qui atteignaient parfois plus de vingt mètres de large là où deux calèches ne pouvaient auparavant croiser leur chemin. Les nouveaux immeubles en pierre de taille beige, coiffés de toitures d'ardoise et aux balcons forgés, bénéficiaient désormais de l'eau, du gaz et d'un réseau d'égouts modernes.

Il y avait deux ans, Haussmann avait achevé la construction d'une artère colossale, qui traversait la capitale du sud au nord. Celle-ci débutait au niveau du jardin du Luxembourg, traversait l'île de la Cité, dépassait les Halles et poursuivait bien au-delà sa percée à travers la rive droite. Au départ du quatorzième arrondissement, c'était justement cet axe – le boulevard de Sébastopol – que nous allions emprunter avant de longer la Seine vers l'ouest, jusqu'aux Champs-Elysées. De là, la route était droite qui menait à Boulogne.

Des feuilles rouges et or jonchaient les pavés de la rue du Faubourg Saint-Jacques, sur lesquels se réfléchissaient les éclats blancs de la coupole de l'Observatoire. Je pouffai ; je ne comprenais pas ces vieux sages qui passaient leur vie à scruter le ciel, quand toutes les jolies femmes se trouvaient sur Terre. Tant mieux cela dit, ça en laissait plus pour les gens sérieux dans mon genre. Quelques attelages passaient au trot, claquant des fers sur le pavage.

Mon cabriolet était arrêté à deux pas. Je n'avais pas la moindre idée de ses caractéristiques techniques mais Octave en était tout béat de ravissement. C'était d'ailleurs très bien ainsi, puisque c'était justement lui qui était en charge de le mener, au moyen de l'un de mes Pur-Sang. Pour ma part, la conduite de mon cocher me terrifiait à tel point que je songeais depuis quelques semaines à lui interdire d'atteler autre chose qu'un poney. Comme j'approchais de ma voiture, je cherchais à me détendre en murmurant quelques vers en l'air :

― Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Ou comme celui-là qui conquit la toison,

Et puis est retourné, plein d'usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge !

― Bonjour à vous, Monsieur Maximilien, m'adressa Octave qui venait d'apparaître derrière le cabriolet.

Au milieu de sa face ridée, son grand nez était surmonté d'une paire de lunettes rondes, dont les branches allaient se perdre dans d'épais favoris gris. Le vieil homme reprit, sur un ton sentencieux :

― Pas de chansonnette en voiture, d'accord ? Sinon tout Paris va penser que je suis pédéraste, merci bien...

― N'ayez crainte, mon bon Octave, souris-je. Je disais simplement… Ce que je disais, c'est que l'aventure, c'est fini. Dorénavant, je reste à la maison !

― Mais ! Pourquoi vous m'avez fait sonner, alors ?

― Pardon ? Non, en l'occurrence là, je vais à Boulogne. Au jardin d'acclimatation, précisai-je en me hissant dans mon véhicule. C'est le fameux parc, avec toutes ces espèces plus extravagantes les unes que les autres ; celui qui a ouvert le mois dernier, vous voyez ? Paris ne parle que de ça, figurez-vous. Quant à moi, vous savez ce que je pense des animaux exotiques.

― Pas vraiment, non.

― Eh bien je n'en pense rien, voilà. A moins qu'on puisse les chasser, bien évidemment. Venez, montez.

» Quoi qu'il en soit, Edward souhaitait que l'on se retrouve là-bas. Puis-je vous recommander une conduite... prudente ?

― Soyez serein, Monsieur Maximilien. Je vous ai connu plus petit que mon chapeau, et depuis ce temps je n'ai jamais eu d'accident !

― Jamais eu d'accident mortel, corrigeai-je entre mes dents.

Octave était entré au service de mon grand-père à l'aube de notre siècle. J'étais la troisième génération de Papincourt qu'il conduisait. A soixante-quinze ans, il faisait preuve de la même fougue que lors de ses premiers trajets. Le fait est qu'il avait longtemps caressé le rêve d'être incorporé à un régiment de cavalerie lourde ; celle dont les charges faisaient gronder la terre et plongeaient les champs de bataille dans le chaos. Il avait voulu être de ces cuirassiers qui écrasaient aveuglément des Prussiens, des Russes ou des Anglais. Sur ce point, je ne pouvais pas lui en vouloir. Mais ce rêve ne s'était jamais réalisé : Octave souffrait d'une déformation congénitale du pied droit qui nécessitait l'emploi d'une béquille de bois et qui l'empêchait de monter correctement en selle. Il était condamné à demeurer sur la banquette. Malgré cela, il avait pris l'habitude de fuser dans les boulevards en renversant étals et passants, pourêtre prêt le jour où l'Empire aurait besoin de lui.

Si je préférais quelquefois effectuer mes trajets à pieds afin de m'épargner les tourments de ces virées infernales. L'heure pressait et je devais cette fois avoir recours aux services de mon baroque cocher. J'expirai longuement, et donnai l'ordre de départ à Octave ; à Dieu vat !

Le cheval avait à peine entamé son trot que le souvenir de mes tribulations chinoises dérobât mon environnement à ma vue. La rue pavée, ses voitures et ses paquets de feuilles mortes disparaissaient doucement dans le brouillard de mes pensées.

J'aurais dû suivre ma première intention et demander à quitter mes fonctions d'officier une année plus tôt, à la fin de la campagne d'Italie. Mais il y avait eu la guerre en Extrême-Orient, et l'appel de l'aventure avait été trop grand. L'aventure… Avec un peu de recul, j'éprouvais le sentiment désagréable d'avoir été victime d'une vaste escroquerie. J'avais cherché l'exaltation et la gloire. J'avais voulu être grand, comme Alexandre de Macédoine, ou comme Napoléon, et participer à des conquêtes. Mais après toutes ces années de campagne, j'avais fini par me rendre à l'évidence. L'aventure, c'est comme la grippe : on a mal partout, trop froid, trop chaud, et on ne peut rien manger.

Cette dernière expédition, en particulier, m'avait mis face à la vanité de mon entreprise. Des soldats français avaient été dépecés par des Chinois, le palais de l'empereur Xianfeng avait été saccagé par nos troupes et quantité de trésors séculaires de l'Empire du Milieu avaient disparu dans les pillages... et tout cela, à quoi bon ? Pour ce que j'en savais, il s'agissait surtout d'aider les Britanniques à imposer le libre commerce de l'opium sur le territoire chinois. La belle affaire, l'aventure d'une vie ! Je pourrais écrire un livre sur ce petit garçon qui s'était imaginé chevalier, et qui était devenu le complice borgne d'un indécent négoce de drogue à l'échelle internationale ; mais je n'aimais pas écrire.

La poussière soulevée par notre cheval commençait à s'infiltrer dans mon cabriolet. C'était un petit nuage comme celui-ci que j'avais vu s'élever à Palikao, quelques instants avant l'assaut. Cinquante-mille guerriers chinois – dont trente-mille terribles cavaliers tartares, héritiers de ces populations nomades qui avaient jadis conquit l'Asie – s'étaient rassemblés à douze kilomètres de la capitale impériale, en face d'un canal reliant Pékin à la rivière Pei-Ho. A cet endroit, deux ponts enjambaient la rivière, l'un de bois, l'autre de pierre. Le cours d'eau s'écoulait doucement sous leurs arches, et sur ses rives à la végétation clairsemée dépassaient çà et là de petites pagodes désertes. Des redoutables escadrons tartares qui nous attendaient, on ne distinguait alors que ce petit nuage de poussière, soulevé par les sabots des montures qui piétinaient nerveusement la plaine, ainsi que de longues oriflammes jaunes qui se balançaient dans le vent.

Octave ne ralentit pas le moins du monde lorsqu'il bifurqua à gauche pour s'engouffrer dans la rue de Rivoli. La roue à l'intérieur de la trajectoire se souleva d'une dizaine de centimètres et la capote ainsi inclinée vint dangereusement raser les passants. Plusieurs d'entre eux durent plonger pour éviter notre voiture. Rouges de colère, ils s'élancèrent à notre poursuite. C'était un même élan qui avait animé notre infanterie au moment d'attaquer les fantassins ennemis, encore retranchés sur l'autre rive. A cet instant, la cavalerie alliée était venue percuter les forces chinoises par le flanc, contraignant ces dernières à se replier sur le pont aux balustrades de marbre blanc. Le piège s'était refermé, et le tonnerre des canons français avait grondé dans la plaine.

Octave, lui, poursuivait sa course folle et traversait la place de la Concorde à tombeau ouvert. La vitesse de notre attelage générait un vent cinglant, et je portai la main devant mon visage pour me protéger. Sur le champ de bataille, j'étais désormais suffisamment proche des lignes adverses pour distinguer la face de chacun des tirailleurs chinois, armés d'arcs et de piques. Au milieu de toutes ces trombines déformées par la fureur des combats, j'aperçus la pointe d'une flèche scintiller dans le soleil d'Orient, et je portai la main devant mon visage pour me protéger. Trop tard ! J'avais été frappé, comme par la foudre. Je m'évanouis, et retombai inconscient au fond du siège de mon cabriolet.

 

*

 

Lorsque je recouvrai mes esprits, mon premier réflexe fut de toucher mon œil. Toujours borgne, formidable. Où étais-je ? Ah oui, la voiture, et Octave. Nous nous trouvions à la porte des Sablons, à l'orée du bois de Boulogne, plantés devant un écriteau indiquant : « Jardin Zoologique d'Acclimatation. Parc d'agrément et d'exposition d'animaux utiles de tous pays, inauguré le 6 octobre 1860 par Sa Majesté impériale l'empereur Napoléon III des Français. » Octave se tourna vers moi et me sourit, ce qui fit remonter ses rouflaquettes comme deux pompons gris sous les oreilles.

― Alors, Monsieur Maximilien ? Je vois que vous en avez profité pour faire une petite sieste. Je vous l'avais bien dit : Sé-cu-ri-té. Pro-fes-sion-na-lisme. Com-pé-ten–

― Ça va, ça va Octave. J'ai compris. Je dînerai dans les parages. Retrouvons-nous ici-même, disons à vingt-et-une heures.

― Merci, peut-être ?

― Peut-être.

Je m'extirpai du cabriolet et sautai à terre. Mes genoux tremblaient encore quelque peu. Ma montre gousset indiquait quatorze heures. S'il était une chose que je savais apprécier, c'était la ponctualité ; et les grillades. Edward ne devait pas être bien loin. Les hauts arbres qui bordaient l'entrée du jardin laissaient entrevoir, à travers leurs branches nues, l'azur pastel de ce bel automne. De nombreuses familles étaient venues au parc cet après-midi. Les messieurs arboraient habits sombres et hauts-de-forme, tandis que les dames, engoncées dans leurs corsets, traînaient leurs larges robes à crinolines aux teintes émeraude et mauves. Quelques enfants en tenue de marin couraient derrière leurs cerceaux en s'égosillant. Je remarquai Edward qui s'avançait.

De stature imposante, il affichait une épaisse barbe rousse qui lui dévorait les joues et le faisait paraître mi-savant, mi-corsaire. Ses cheveux blond vénitien retombaient en courtes boucles, et se faisaient tout à fait rares aux tempes. Il avait un menton large, un nez romain et un regard clair et affable, qui évoquait avant tout le travail de l'esprit. Mon ami avait revêtu un complet marron et une gabardine beige. Il portait une cravate en tartan écossais, malgré laquelle il parvenait inexplicablement à conserver son air intelligent. Nous échangeâmes une franche poignée de main.

― My poor friend ! se désola-t-il en louchant devant mon cache-œil. Well... Voyons le bon côté des choses : tu étais baron, mais au royaume des aveugles, tu es désormais le roi, ne l'es-tu pas !

Edward Grant était un camarade de longue date. De père écossais et de mère française, il était né à Edimbourg et avait passé ses premières années dans un château de pierre perdu dans les highlands. Lorsque son père, diplomate, avait été réaffecté en France, la famille Grant l'avait suivi. De 1844 à 1846, Edward et moi avions usé nos uniformes de bacheliers sur les bancs du même lycée. Une fois les épreuves du baccalauréat passées, Edward avait entamé des études de sciences et j'avais rejoint l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr pour y suivre ma formation d'officier d'infanterie. Profondément antimilitariste, Edward s'était quant à lui grandement réjouit d'avoir bénéficié d'un tirage au sort qui lui avait épargné les devoirs de la conscription.