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Bon pied bon oeil

De
224 pages
La guerre est finie. Lamballe, ancien chef d'un réseau de résistance gaulliste, et Rodrigue, son second dans la clandestinité, se retrouvent. Le premier élève des taureaux dans l'Aubrac, le second milite chez les communistes en banlieue. Entre eux, comme toujours chez Vailland, il y a une femme, qui voulant sauver l'un se perdra avec l'autre.
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PROLOGUE
Les lecteurs de Drôle de Jeu retrouveront dans le récit qui suit plusieurs des personnages de ce roman, qui obtint quelque audience du public, et dans lequel, aujourd'hui encore, certains critiques veulent bien voir l'une des peintures les plus fidèles de la France du temps de l'occupation et d'un milieu bien particulier de la Résistance. Aussi bien, et puisque j'ai connu personnellement quelques-uns des héros de ces aventures, je raconterai d'abord brièvement ce qu'il advint d'eux, entre le jour de juin 1943, où s'achève Drôle de Jeu, et le dimanche de mars 1948, où commence Bon Pied Bon Œil.
François Lamballe, dit Marat, chef d'un réseau de résistance gaulliste, mena avec bonheur, jusqu'au jour de la libération, son jeu dangereux, son « drôle de jeu ». Puis, à entrer dans la bataille politique, comme beaucoup de ses camarades de résistance, ou, comme d'autres, à s'engager dans la carrière des armes, il préféra aller visiter les champs de bataille, comme correspondant de guerre d'un grand journal parisien. C'était bien dans sa manière, puisque le correspondant de guerre, avec la totale liberté que lui accorda son statut 1944-1945, et qui lui permit de fréquenter à son gré, tour à tour et souvent dans la même journée, les états-majors et les avant-postes, joua à la guerre, sans en connaître les servitudes, et en subit les risques, sans en connaître les gloires. Lamballe fut assez gravement blessé lors du franchissement du Rhin par la 1
re armée américaine ; les soins les plus attentifs, les appareils les plus ingénieux n'empêchèrent pas qu'il demeurât boiteux ; son dandysme finit par s'en accommoder, et lors d'un voyage qu'il fit, l'année suivante, en Italie, il déploya beaucoup d'ingéniosité pour loger, de Venise à Ravenne, et de Ferrare à Rome, dans les hôtels où avait séjourné lord Byron. Au lendemain de l'armistice, le privilège accordé au war correspondent de franchir les frontières sans passeport ni visite de douane lui donna l'idée de pratiquer le trafic des devises. Il y réussit assez bien et, revenu à la vie civile, acheta un beau domaine, sur le plateau de l'Aubrac, aux confins du Cantal et de la Lozère. C'est là qu'il vit aujourd'hui, dans une solitude qui étonne tous ses amis. Il dirige lui-même l'exploitation de son bien, qui comporte un important élevage de bovidés et une fabrique de fromages. Il a maintenant quarante-trois ans.
Rodrigue, qui fut le second de Lamballe-Marat dans la Résistance, était dès cette époque entré dans le Parti communiste clandestin. Nous le retrouvons, en 1944, lieutenant de chasseurs dans l'armée de Lattre, en 45, capitaine, en 46, attaché de cabinet d'un ministre communiste, en 47, après que son ministre eut été évincé du gouvernement, petit fonctionnaire à vingt-deux mille francs par mois. Il habite chez sa mère, une villa de style faux normand, à Bois-le-Prince, huit kilomètres de Paris, quatorze minutes par le train électrique. Il est secrétaire de la cellule de son ministère et membre de plusieurs commissions du Parti. Il songe parfois à reprendre ses études (il préparait Sciences-Po, quand il est entré dans la Résistance), mais il n'a pas le temps. Il va avoir vingt-six ans.
Au moment de la démobilisation :
— Vas-tu enfin te décider à prendre parti ? demanda Rodrigue à Lamballe.
— Impossible, répondit Lamballe. Je ne pourrais raisonnablement adhérer qu'au Parti communiste. Or, les affaires de devises, dont je t'ai parlé, ce trafic auquel je dois ma liberté, je veux dire de n'être contraint de me mettre au service de personne pour gagner ma vie, risque encore d'être découvert. Je ne veux pas que mon nom puisse un jour compromettre un parti que j'estime par-dessus tout.
Rodrigue fronça les sourcils :
— Bien sûr, dit-il. Avant de te mettre au boulot, tu t'accordes encore le temps de la prescription.
Se rappelle-t-on Annie, la fiancée de Frédéric, que Marat séduisit sans vergogne, la jeune fille qui, au sein même de la Résistance, défendait si âprement son droit au bonheur ? Sa nuit d'amour avec Marat fut sans lendemain, son remords d'avoir, par son infidélité, provoqué l'arrestation de Frédéric, s'effaça à mesure qu'elle s'aguerrissait aux péripéties de la vie clandestine.
Au lendemain du débarquement allié en Normandie, Rodrigue et elle se trouvaient l'un et l'autre en mission dans la région de Quimper, tous deux coupés de leurs liaisons et recherchés par la milice et par la Gestapo. On leur désigna la même ferme pour refuge. Ils y passèrent quinze jours enchantés, à écouter la radio anglaise qui annonçait des victoires, et à faire l'amour.