Bruisance

Bruisance

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Français
180 pages

Description

Un homme se débat face à son hypersensibilité aux bruits et bouscule ceux qui l'entourent. Cette question actuelle est abordée d'un trait sec, moderne et poétique.
Après avoir lu ce roman, vous ne subirez plus les agressions sonores quotidiennes de la même façon...


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Date de parution 08 février 2018
Nombre de lectures 2
EAN13 9782414192137
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-19211-3
© Edilivre, 2018
Première partie
1.
J’étais assis au sol, juste entre la porte de la chambre et le meuble en bois clair que nous avions acheté un an plus tôt. En face, au-dessus du canapé, deux photographies étaient accrochées dans un subtil équilibre de taille et de densité. J’étais rentré avant lui, il y avait presque une heure entière devant moi, il faisait tiède. Je défis mes lacets, abandonnai mes chaussures à côté du grand tapis, étendis mes jambes, et du bout des pieds touchai la table qui était posée sur la diagonale. Les choses étaient là. Tout était feutré. C’était la fin de l’après-midi et la lumière ne parvenait plus qu’indirectement dans l’appartement. Je vérifiai que mon téléphone était en mode silencieux, le glissai dans ma poche intérieure et relâchai mes épaules. Il y avait l’étagère, les rideaux immobiles, quelques objets qui se partageaient de petits secteurs balisées de désordre, et le plafonnier en verre de la cuisine, qui éclairait aussi un peu la pièce dans laquelle j’étais. Mon espace était celui-là. C’était ma campagne anglaise aux prés broutés sereinement, un plan cartésien fini dont je connaissais chaque habitant, chaque passage. Je pouvais respirer profondément sans me heurter aux coins des meubles, je pouvais prononcer des mots et en attendre les échos que je connaissais, que j’avais choisis. Les aspérités de l’espace étaient celles que j’avais construites. Comme pour les éprouver, je dis le motclaque entre deux silences et en entendis résonner les consonnes claires.Je vis ce que j’avais prononcé,claque, rebondir et me revenir. J’envoyai d’autres mots sur la paroi opposée, par deux, par dix, à l’envers, mélangés, décomposés. Ils avaient tous le comportement discipliné et attendu que je leur connaissais. J’en comprenais les trajectoires, entremêlées et harmonieuses, rien ne les perturbait. J’en recevais des combinaisons nouvelles, variables, je souris et me tus et écoutai encore l’appartement : le frigo qui relance son vieux moteur, l’eau dans les radiateurs, et mon cœur, un peu. La lumière avait baissé. La porte de l’immeuble grinça au rez-de-chaussée et je reconnus avec soulagement le pas traînant du vieux Luis. Vingt minutes encore. Environ. Je les employai à divaguer, à penser à ce gamin, dans le bus, et bientôt à mes mains endormies sous mon poids et à la faim qui me taquinait. J’allai alors à la cuisine et pris du pain. Des tartines de fromage, avec un œuf sur le plat, – ça ferait l’affaire. Je devais répondre à Olivia et rendre ce projet pour mercredi prochain, il ne restait qu’un œuf. Et du beurre. Je pensais à mettre des chaussettes plus épaisses (le carrelage était trop froid), quand j’entendis monter Verstegen. C’était l’heure. Je mis la poêle sur le bec avant gauche dans un geste sec et m’imposai une pensée qui puisse dominer les autres : le repas. Il me fallait garder le contrôle. Mettre la table d’abord et puis ensuite l’œuf à cuire (où est le poivre blanc ?). Il était rentré – se concentrer sur le repas, l’œuf, le fromage, le gaz. Je craquai une allumette. Et levai les yeux au plafond vers ses pas qui avançaient le long du mur porteur, sur la droite. Il s’arrêta. Je voyais sa gueule. Je le voyais chercher sa télécommande, debout et grand et immobile. L’allumette me brûla l’index et enfin la voix de dix-huit heure trente tomba et se répandit dans l’appartement, condamnant tout. Elle était subitement présente dans chaque recoin de mon royaume, imperturbable, et elle serait suivie d’autres voix et d’éclats de rire et de coups de feu et de bravos et d’autres voix jusqu’au sommeil. Je craquai une autre allumette en contemplant les quatre becs à gaz. Il fallait bientôt les nettoyer. Une noix de beurre, le grésillement de son passage gracieux à l’état liquide. Je préparai mon casse-croûte, m’enfilai le résultat sans y goûter ni m’asseoir, et revins au salon. Il faisait presque nuit. Je me mis au sol, face au mur dont les photographies étaient accrochées dans un subtil équilibre de taille et de densité, à la recherche de l’empreinte des trajectoires que j’avais créées quelques instants plus tôt. Des courbes pures et lumineuses il ne restait que quelques traces fragiles et vacillantes. Mes repères étaient à demi effacés derrière le voile dense qui se déversait sans égard entre les lattes du plafond. Je m’y accrochai pourtant ; il y avait une lutte à mener. C’était mon empire contre son long vacarme,
c’était ma campagne anglaise contre le bourdonnement de ses émissions, c’était mon équilibre contre le poids de ses décibels. C’était moi contre son bruit. Je lui opposai un rempart de velours : Marlène Dietrich. Me réfugier dans son boa de plumes. Je savais que le son de sa télévision m’attendait, en guet-apens, derrière les boucles merveilleuses de Lili. J’en sentais même un peu la présence, mais j’étais réfugié au cœur d’un paysage acoustique légendaire, qui s’étendait paisiblement entre mes lobes temporaux. Mon esprit était protégé par une femme, par ses mots vaporeux, par mon choix d’être à elle et – un chien aboya. Le chien aboyait. Il y avait bien ce chien qui aboyait depuis quelques minutes. J’en pris soudain conscience et, immédiatement, sa voix transperça les murs de l’appartement et le visage de Marlène pour venir me briser. Chaque aboiement fut projeté sur mes cloisons et y rebondit dans un éclair. Ce n’était pas de très forte intensité, mais c’était implacable. Je ne pouvais même pas m’accrocher à une régularité quelconque, car en plus d’être agressif, c’était arythmique. La seule idée de l’aboiement suivant me serrait les dents. Ne sachant anticiper avec précision le moment où ce sale clébard gueulerait encore, je restais en tension et m’en infligeais le pressentiment. Ma propre pensée en devenait une réplique et ainsi je devenais générateur de bruit. Je subissais du bruit et je projetais en moi-même l’idée de bruit. Ces parasites et leurs échos venaient ensemble percuter douloureusement les parois de mon crâne. Résonance en abîme. Il aboya encore. Et la télé, toujours. Le salon fut progressivement envahi, les meubles renversés et, pire, déplacés. La lumière était aveuglante. De mes courbes il ne restait rien. Mon esprit était colonisé par le bruit. Je m’assis au sol et je voulus que cela cesse.
2.
Il faisait nuit, je terminais monOrval. J’avais éteint dans la cuisine, et la lampe déposée sur le meuble en bois clair diffusait quelque chose d’agréable dans la pièce et de crépusculaire sur l’imprimé de la table. Du vinyle beige, un motif bucolique maladroitement dessiné, répété quatorze fois. Tous les soleils semblaient s’y coucher. Tous les oiseaux y achever longuement de passer. Entre eux : les traces d’une casserole trop chaude, d’une cigarette oubliée, d’un coup de couteau trop appuyé ; et la voix granuleuse de ma grand-mère qui me proposait des biscuits.Olivia ne devait pas tarder à se connecter. Je ne lui en parlerais pas.
Il avait fallu encore une dizaine de minutes pour que le chien se taise, et cinq de plus pour que je cesse de redouter une réplique. J’étais ensuite resté assis pendant longtemps à haïr mes voisins et à tenter d’apaiser quelques émotions confuses. J’avais rapidement évacué l’idée pourtant sensuelle de tuer le toutou, proféré les indignations et insultes d’usage en contemplant leurs trajectoires vaines dans la pièce et leur ballet inutile dans mon esprit. J’avais fini par me calmer, et puis dormir un peu. A mon réveil, tout était silencieux dans l’immeuble. Depuis, je pensais à ce gamin, dans le bus.
C’était la sortie de bureau, il pleuvait, on était tous debout, serrés, les vêtements et les cheveux mouillés. La condensation sur les vitres empêchait les regards de se perdre à l’extérieur. À deux personnes de moi, un jeune garçon écoutait de la musique sur son téléphone. Il avait jugé inutile d’utiliser des écouteurs individuels. Revendication identitaire, provocation, frime, à vrai dire peu m’importait. Ça ressemblait vaguement à de la dance-music, c’était sans intérêt, et c’était surtout diffusé sur un haut-parleur qui couvrait une plage de hautes fréquences insupportable. J’avais soif, j’étais crevé et de sale humeur. J’ai fermé les yeux et essayé de me recentrer, mais je n’entendais plus que ça. Le grésillement me pénétrait, agaçant sans répit chacun de mes neurones. Les autres passagers ne réagissant pas, j’ai interpellé mon voisin immédiat sur un ton discrètement outré : «Monsieur, ça ne vous dérange pas, vous ? » Il a levé les épaules. La femme assise à côté de lui, qui m’avait offert de l’attention pendant un court instant depuis le fond de son gros blouson usé, a replongé le regard ailleurs. Le mot Bruit s’inscrivait progressivement, immense et rouge et clignotant, sur la face intérieure de mon lobe frontal. J’ai cherché des yeux quelqu’un qui partage mon besoin d’insurrection ; ils étaient tous aussi inertes qu’à l’habitude. Et le bruit du téléphone du jeune con ne cessait pas. Alors j’ai agi. J’ai constaté l’air satisfait et la petite carrure du mélomane, me suis frayé un passage vers lui, et lui ai arraché son téléphone de merde que j’ai balancé avec toute la force dont j’étais capable sur le sol crasseux. Ça a immédiatement cessé d’émettre, et les regards se sont tournés vers moi, évidemment. J’ai passé la main sur la vitre et j’ai regardé défiler les rues d’Anderlecht. Il restait une douzaine d’arrêts jusqu’à Rogier.
Je déposai mon verre dans l’évier en me demandant combien de personnes avaient été conscientes de leur délivrance et entendis dans la pièce d’à côté qu’Olivia se connectait, finalement. Je me servis une dernière bière. Je ne lui en parlerai pas.
3.
(Dans leur voiture. C’est la fin d’après-midi. Martin est concentré sur la circulation, Olivia cherche quelque chose dans son sac). Olivia – Tu ne prends pas par la rue Verhaegen ? Martin – Elle est encore en travaux, c’est complètement bouché. C’est pour ça que j’étais en retard, j’y suis resté presque une heure à supporter la nervosité ambiante et les klaxons. OliviaMmm. Tu as tenu le coup ? MartinJe suis là.
(Silence. Elle cherche dans un autre sac situé sur le siège arrière). Martin – On va continuer sur Fonsny, puis prendre à gauche auWiels. Olivia – D’accord. On s’arrête pour manger quelque part ? Ça te dit le petit grec ? MartinLaisse-toi faire. J’ai prévu quelque chose. OliviaAh bon ! Et c’est quoi ? MartinÇa va te plaire.
(Elle a trouvé ses cigarettes. Elle en allume une et entrouvre la fenêtre. La fumée sort, le bruit de la ville devient plus présent dans l’habitacle). Olivia – Comment ça s’est passé pendant ces dix jours en mode célibataire ? Martin – J’ai vite retrouvé quelques habitudes. La malbouffe en tête. Mais sinon je n’ai pas vraiment pu en profiter. Trop fatigué pour sortir, beaucoup de boulot, et les amis de toute façon indisponibles. Tiens, tu savais que Nico avait trouvé une maison ? OliviaOù ça ? Martin – A vingt minutes de Bruxelles, en direction de Namur. Olivia – Et c’est comment ?
(On entend un klaxon à proximité, il accuse le coup avant de parler). Martin – J’en sais rien. Il ne m’a pas dit grand chose. Je me disais qu’on irait bien chez lui le week-end prochain ? OliviaPourquoi pas. On n’a rien de prévu ? Martin – On mange avec ma sœur samedi midi, c’est tout.
(Ils s’arrêtent à un feu. On entend les basses d’un morceau de techno faire vibrer la voiture arrêtée à côté d’eux). Olivia –(Plus fort)J’ai peut-être un reportage, mais sinon je crois qu’un peu de campagne me fera du bien.
(On entend les basses de la musique pendant encore une minute. Le feu passe au vert, la voiture les devance en faisant vrombir son moteur). Olivia – Tiens, là, une place. MartinNon, il y a un garage.
(Silence). Olivia – Là.
(Elle jette sa cigarette, exhale la dernière bouffée par la fenêtre, puis la ferme. Ils se garent. Elle sort la première. Martin ferme les yeux, respire profondément, puis sort à son tour de la voiture. Noir).
4.
Les claquements du couteau sur la plaque, patate, tac, patate.
Martin découpait des tranches de pommes-de-terre dont l’épaisseur était aussi régulière que possible, pour une cuisson homogène. Pour Olivia.
Le souffle de la flamme, furtive, qu’il entrevoyait par la vitre du four qui préchauffait. Le souffle de sa femme, à côté, et ses volutes qui venaient visiter.
Martin termina la quatrième strate de pommes-de-terre et vida, par-dessus, le reste de fromage râpé. Il ajouta encore un peu d’ail qui colla à la lame et qu’il décolla. Ils envoyaient quelques mots d’une pièce à l’autre. La longueur du voyage, le boulot, quelles assiettes.
Le lait bouillonnant, blop, dans le plat, les couleurs croquantes caramel et rouille.
5.
(La salle à manger. Deux bouteilles sur la table. Olivia est assise, seule. Elle fume et Martin parle à haute voix en préparant le repas dans la cuisine). Olivia – Tuprendras de l’eau ? MartinOk. Il faut autre chose ? Olivia – Non, je crois que tout est là. MartinEt tu sais, Dimitri est allé chez les Hertens. Olivia – Dimitri ? Martin – Dimitri Ankar, le tout jeune du premier, c’est lui le porte-parole du syndicat de l’immeuble pour l’instant. On croyait que notre lettre les ferait enfin réagir, mais vu que ça n’était pas le cas… Olivia – Je t’entends pas bien.
(Il entre dans la pièce, portant un plat et des couverts. Elle écrase sa cigarette et déplace le cendrier). Martin – Fais un peu de place, s’il te plaît. Olivia – Du gratin dauphinois. C’est gentil, mon amour. Martin – Il a été parler au père Hertens. Olivia – Ça fait combien de temps qu’il nous emmerde, ce chien ? Martin – Beaucoup trop longtemps.(Il la sert). Olivia – Bon, et qu’est ce qu’il a dit ? Martin – Pas grand chose. Il parait qu’il a à peine entrouvert la porte pour lui dire qu’il ne pouvait rien y faire. Olivia – Pff.
(Ils mangent. Silence). Olivia – Et comment ça s’est terminé ? Martin – Dimitri lui a répété les mêmes évidences. Monsieur, votre choix, votre responsabilité, notre souffrance. Je vois d’ici Hertens les écouter avec une indifférence cordiale. Dimitri lui aurait alors parlé d’appeler la police, ce à quoi le vieux aurait souri avant de souhaiter une bonne soirée. Une bonne soirée ! Olivia – Et appeler la police ? Martin – Pour quoi faire ?
(Ils mangent. Silence). Martin – Et toi, raconte un peu ? Olivia – Tu me ressers ? C’était sympa. J’ai découvert un super photographe, figure-toi qu’il bossait avec le bruit numérique. J’ai pensé à toi, évidemment. Martin – Le bruit numérique ? Olivia – En gros, c’est les pixels parasites que tu as parfois, sur une image. Ça apparait surtout dans les zones peu éclairées. Tu vois ? Martin – Oui. Et il en faisait quoi ? Olivia – Il a photographié des espaces publics et privés en jouant avec la sensibilité de son appareil. Plus l’endroit était bruyant, au sens propre, plus il poussait pour obtenir du bruit visuel. Il a une ligne très épurée, ça laisse toute la place à son propos. J’ai acheté son bouquin, je crois que tu vas aimer. Martin – En tout cas, c’est une bonne idée. J’ouvre une autre bouteille ? Olivia – Oui, vas-y.
(Il repasse dans la cuisine avec des assiettes. Elle allume une cigarette). Olivia – Il était très systématique, voire scientifique. Il travaillait avec un sonomètre. J’ai
vérifié, c’était pas le nôtre. Martin –(Il rit). Olivia – Je crois qu’il doublait son ISO à chaque palier de dix décibels. Martin – Ok. Donc il bossait plutôt sur le son. Olivia – C’est pas facile à dire. Il visait l’idée de bruit.
(Il revient avec une nouvelle bouteille). Martin – Le bruit n’est pas mesurable. La subjectivité est évidente ! C’est le récepteur qui transforme un son en bruit.
(Il s’assoit, remplit les verres). Martin – Comme je te dis à chaque fois, si je hais et souffre du son de la télévision du voisin, même quand je le perçois faiblement, c’est en grande partie parce que je déteste l’idée même d’une télévision. Ça pue et c’est dégueulasse, et tout ce qui vient d’elle m’agresse. Par contre, je ne suis pas dérangé par le volume d’un bon concert de rock. Olivia – D’accord, mais tu ne vas jamais te placer devant les enceintes ! Martin – Ce serait douloureux.
(Silence). Martin – Mais la douleur, c’est autre chose.
(Silence. Ils boivent. Il allume une cigarette). Olivia – Ah, ça y est, une cigarette ? Martin – C’est l’alcool. Qu’est-ce que je disais ? Ah, oui, la douleur. C’est pas une question de douleur. C’est comme l’idée d’un viol. Qu’il soit douloureux, c’est une chose, mais c’est pas l’important. Olivia – Je t’ai dit que je ne voulais pas entendre ça. Martin – C’est une image ! Un son se transforme en bruit...