Ça raconte Sarah (Extrait)
6 pages
Français

Ça raconte Sarah (Extrait)

-

YouScribe est heureux de vous offrir cette publication

Description

»Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d’une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l’allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l’étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d’une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole : S.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 octobre 2018
Nombre de lectures 19
EAN13 9782707344755
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Danslapénombredetroisheuresdumatin,
j’ouvrelesyeux.Jemeursdechaud,maisjen’ose
pasmeleverpourouvrirlafenêtreunpeuplus
grand.Jesuiscouchéedanssonlit,danscettecham-
brequejeconnaissibien,prèsdesoncorpsenfin
endormiaprèsunelongueluttecontrelesangoisses
quimangenttout,latête,leventre,lecœur.Nous
avionsbeaucoupparlé,pourleséloigner,lesrepous-
serauxfrontièresdelanuit,nousavionsfait
l’amour,j’avaiscaressésoncorpspourl’apaiser.
J’avaislaisséglissermamainlelongdesesépaules,
puislelongdesesbras,jem’étaispelotonnéecontre
sondosetj’avaislonguementpétrilachairtendre
desesfesses.J’avaisguettésarespiration,enatten-
dantquelesoufflecourtdevienneléger,queles
hoquetsdelarmess’espacent,quelapaixtrouve
enfin lechemin.

Ilfaitsichaud,danscettepièce.Jevoudraisbou-

9

ger,unpeu,sentirl’airsurmonvisage.Maisson
corpstouchelemien,samainestposéesurmon
bras,etbougerrisqueraitdefairevacillerl’édifice
quej’aimistantdetempsàconstruire.Sonsommeil
estcommeunchâteaudesable.Unmouvementet
çasecasselagueule.Unmouvementetsesyeux
s’ouvrentgrand.Unmouvementetilfauttout
recommencer.J’écouteleronronnementdeson
soufflepleindesommeil,ilmedonneenviederire
deplaisir,d’unegaietéenfinretrouvéepourunins-
tant.Jevoudraissuspendrelanuitetécouterce
bourdonnementpendantdesheuresetdesheures,
desjoursetdesjours,puisqu’unbourdonnementça
veutdirejevis,çaveutdirej’existe,çaveutdire
jesuislà.Etmoijesuislàaussi,àcôté.

Moncorpsbrûlantresteparfaitementimmobile.
Sinepasrenverserle château
desabledesonsommeilsignifiemourirdechaudalorsjeveuxbien
mourirdechaud.Dehors,danscettenuitgrisâtre
quejeperçoisparlafenêtre,lesoiseauxchantent.
Ondiraitqu’ilssontmille,gazouillantàquimieux
mieux,fendantl’airdanstouslessens,commeles
plushabilesdespilotes.Cettenuitdechaleurécra-
sante,c’estleur14Juilletàeux,ilsfontdelavoltige
aérienneetilss’endonnentàcœurjoie,inventant
desfigurestoujourspluspérilleuses.Dans les arbres
lointains,destourterellesbanlieusardessaluentde
leurstrillesstridentsletoutpetitmatinquipointe.

10

Jeregardeleursombresfilercontrelecielsale.Je
crèvedechaud.J’attends.

Jetournemonvisageverssoncorpsfigé,étendu
surledos,parfaitementnu.Jedétaillelafinessede
seschevilles,lesossaillantsdeseshanches,son
ventresoupleetledéliédesesbras,lerebondide
seslèvresquiportentunsouriretrèsléger.J’observe
lesmeurtrissuresdelamaladiesurcecorpsque
j’aimetant,lespetitspointsnoirsduventrepiqué
etpiquéencore,lacicatriceprèsdel’aisselle,letrou
souslaclavicule.Jeregardesonvisagetranquille,
parfaitementtranquille,sonmentonfier,même
danslesommeil,sesjouesveloutées,lalignebrus-
queetsurprenantequeformesonnez,sespaupières
mauvesenfincloses.Jeregardesoncrâneentière-
mentchauve.Danslapénombredetroisheuresdu
matin, je laregardedormir.

Jeneparvienspas,danscettenuitmoite,àdéta-
chermesyeuxdesoncorpsnuetdesoncrâne
cireux.Desonprofildemorte.

I

1.

ÇaraconteSarah,sabeautéinédite,sonnez
abruptd’oiseaurare,sesyeuxd’unecouleurinouïe,
rocailleuse,verte,maisnon,pasverte,sesyeux
absinthe,malachite,vert-grisrabattu,sesyeuxde
serpentauxpaupièrestombantes.Çaracontele
printempsoùelleestentrée dansmaviecommeon
entreenscène,pleined’allant,conquérante.Victo-
rieuse.

2.

C’estunprintempscommeunautre,unprin-
tempsàrendremélancoliquen’importequi.Ilya
desmagnoliasenfleursdanslessquaresparisiens,
etj’aidansl’idéequeçaécorchelecœurdeceux
quilesremarquent.Moi,çam’écorchelecœur,les

15

fleursdemagnoliadanslessquares.Jelesregarde,
chaquesoir,enrentrantdulycée,etchaquesoir,
leursgrandspétalespâlesmepiquentunpeules
yeux.C’estunprintempscommeunautre,avecdes
aversesimpromptues,l’odeurdumacadammouillé,
unesortedelégèretédansl’air,unsouffledejoie
quichantonnecombientoutestfragile.

Ceprintemps-là,jemarchecommeunfantôme.
Jemèneuneviequejenepensaispasmener,une
vieseuleavecuneenfantdontlepèreadisparu
sanscriergare.Unjour,unsoirplutôt,ilestsorti
del’appartementetpuis.Etpuisplusrien.Alors
commeçac’estpossible,quedujouraulende-
main,jeveuxdire,littéralement,dujouraulen-
demain,entredeuxpersonnesquis’aimentdepuis
desannées,ilpuisseneplusyavoirderegard,ni
de parole,nide dialogue, nidediscours,ni de
fâcherie,nidecomplicité,nidetendresse,ni
d’amour.C’estcettefolie,cetteaberration,quime
constituedejourenjour.Jepensequelavieva
s’arrêterlà.Jen’espèreriennipersonne.Ilyaun
nouveaugarçon,dansmavie,ungarçonbulgare.
Quandjeparledelui,jedismoncompagnon.Il
m’accompagne,voilà,c’estça,ilm’accompagne
danscetteviechagrine.J’attends.Unmottourne
demanièrelancinante dansmatête,lemotlatence.
Jemedisqu’ilfaudraitquej’enchercheladéfi-
nitiondansledictionnaire.Jesaisquejesuisen

16

traindevivreunmomentdelatence.Jenesais
pascombiendetempsçavadurer,etparquel
événementçaprendrafin.Enattendant,tousles
joursseressemblentunpeu,entremesobligations
dejeunemère,mesobligationsdejeuneprofes-
seure,mesobligationsdefille,d’amie,d’amou-
reusedugarçonbulgare.Jem’appliqueàvivrela
vie.Jenelavispasvraiment.Maisjesuisbonne
élève.Jetirelalangueavecconcentration.Jesuis
bienhabillée,polie,charmante.Jeparcoursles
ruesduquinzièmearrondissementàbicyclette,
monenfantdansunsiègederrièremoi.Nous
allonsaumusée,aucinéma,auJardindesPlantes.
Jemetrouvejolie,onmeditgentille,attentiveaux
autres.Jenefaispasdevagues.Jesuislamère
d’uneenfantparfaite,laprofesseured’élèves
remarquables,lafilledeparentsmerveilleux.La
vie
auraitpucontinuercommeçaencorelongtemps.Unlongtunnelsanssurprise,sansmys-
tère.

3.

Uncoupdesonnettevif,commeuncoupde
fouet,aumilieudecetappartementoùrègneune
atmosphèrecompassée.Noussommessurnotre
trenteetunpourlafêtedu31décembre,troiscou-
plesquiseregardentducoindel’œil,surprisd’être

17

là,beaucouptropapprêtés.Toutestguindé,la
décorationdel’appartement,lessujetsdeconversa-
tion,lestenuesdesconvives.Toutestétudié.Grave.
Rigide.Lecoupdesonnettesemblefairesursauter
lesmeublesquinedoiventpasavoirl’habitude.
Murmures.C’estSarah,seréjouitquelqu’un.Jene
saispasquiestSarah.Maissi,medit-on,vousvous
êtesdéjàcroisées.Onmedécritlescirconstances.
Aucunsouvenir.Lamaîtressedemaisonvaouvrir
laportedel’appartement.C’estSarah,oui.Jenela
reconnaispas.

Ellearriveenretard,essoufflée,riante.C’estune
tornadeinattendue.Elleparlefort,vite,ellesortde
sonsacunebouteilledevin,deschosesàmanger,
uneprofusiondetrucs.Elleenlèvesonécharpe,son
manteau,sesgants,sonbonnet.Elleposetoutpar
terre,surlamoquettecrème. Elles’excuse,elle
plaisante,elletournoie.Elleparlemal,avecdesmots
vulgairesquisemblentflotterdansl’airlongtemps
aprèsqu’ellelesaprononcés.Ellefaittropdebruit.
Iln’yavaitrien,dusilence,desriresaffectés,des
minescérémonieuseset,d’uncoup,iln’yaqu’elle.
C’estagaçant.Lamaîtressedemaisonfronceles
sourcils,danssarobedusoir.Sarahnes’enaperçoit
pas,elleembrassetoutlemondevigoureusement.
Ellesepencheversmoi,ellesentl’air piquantde
findécembre.Ellealesjouesrougesdeceuxquise
sonthâtés.Elleestbeaucouptropmaquillée.Elle

18

n’estpastrèsbienhabillée,ellen’apasrevêtusa
plusbelletenue,ellen’estpasélégante,ellen’apas
attachésescheveuxavecraffinement.Elleparle
beaucoup,bonditsurunverredevinqu’onluitend,
hurlederireàunbonmot.Elleestanimée,exaltée,
passionnée.

C’estcommeunmomentauralenti.Leverre
s’échappedemamain,moncompagnons’exclame
ohnon!,leverretourbillonnedansl’air,toutle
monderegarde,personnenepeutrienfaire,c’est
déjàtroptard,leverres’écrasesansunbruitdans
lamoquettecrème,soncontenuentiersedéverseet
dessineuneformeabstraite,duvinrougesurla
moquettecrème,unbeautableauminimaliste,je
blanchispuisrougisd’embarras,lamaîtressede
maisonfulmine,danssarobedusoir,c’estune
catastrophe,undésastre, ledessinrougesurla
moquettecrème,unimprévu,unaccident.Une
brèche.

Plustard,nouspassonsaudîner.Nousnousexta-
sionsdevantlajolienappe,lesjoliscouverts,lejoli
menu.Ilyaunplandetable.Noussommessept.
Lamaîtressedemaisondéclarequis’assoitoù,dans
sarobedusoir.Sarahestplacéeàcôtédemoi.À
madroite.

19

4.

Elleestvioloniste.Ellefumedescigarettes.Elle
esttropmaquillée,c’estencorepirequandonla
regardedeprès.Elleparlefort,ritbeaucoup,est
drôleàsafaçon.Elleemploiedesmotsquejene
connaispas.Elleaunargotpersonnel.Elles’amuse
aveclalangue,elleinventedesexpressions,ellefait
desrimespourleplaisir.Elleracontedeschoses
amusantes,deshistoirespleinesderebondisse-
ments.Ellesepliedebonnegrâceàmesdemandes
deprécisions.Elleestvivante.Aucoursdelacon-
versationj’apprendsqu’elleaimebeaucoupjouerà
desjeuxdesociété,fairedelamarcheenmontagne,
chanteraveclesgensqu’elleaime.Ellesuitune
psychanalysedepuisquelquesannéesdéjà.Ellese
couchesurledivan.Elletrouveçabizarre,deparler
de soidansunsilence glaçant.Maiselleyretourne
toutdemême,ellepensequec’estimportant.Deux
foisparsemaine.Parfoistrois.

5.

Ensortantdel’immeuble,aupetitmatin,onmar-
chetousensembleverslemétroleplusproche.
Embrassadessurle trottoir,danscettedrôle
d’impressiond’êtrelepremierjourd’unenouvelle
année.Onévoquedéjàleverredevinrenversé

20

commeuneanecdotemarquante,onrefaitlefilm,
onajoutedesdétails,ondécritlessourcilsfroncés
delamaîtressedemaison,danssarobedusoir.

Moncompagnon,évoquantSarah:«Etalors,
elle,quelledrôledefille!»

6.

Ellem’écritdanslesjoursquiviennent,lespre-
miersjoursdelanouvelleannée.C’estlemoisde
janvier,mais,unefoisencore,lemiraclealieu.
Encoreunefoisl’hivers’avouevaincu,traîneencore
unpeulapatteettenteunderniercoupd’éclat,
maisc’esttroptard,c’estfini,leprintempsagagné.
Quandjesorsdulycée,lecielesttrèshaut,bleuté,
d’un bleuunpeudélavé,commeuneétoffe teinte.
Desnuagesnonchalantsfilentdanslevent.Lalune,
discrète,dansuncoin,estprésenteaussi,etquele
jouretlanuitsecôtoientbonsamismefaittrembler
unpeu.Lesombressontdeplusenpluslongues,
chaquejour,surlebitume,etjerentreenmarchant
dansunelumièredoréeànulleautrepareille.Les
ruesauxmaisonsenmeulièresontpleinesdepépie-
mentsd’oiseaux,debavardagesininterrompus,et
onpourraitpresqueentendrelesbourgeonspoindre
surlesbranches,verts,délicats,fragiles.Jeregarde
lalumièrequicolorederoselesommetdesimmeu-

21

bles.Combiendefoisencoremesera-t-ildonné
l’immensechanced’assisteràtoutça?Combiende
foisencorepourrai-jevoircespectacle?Unefois?
Quinze?Soixante-trois?Est-cequec’estlader-
nièrefois,jemedemande,est-cequec’estlader-
nièrefoisquejepourraisentirdansmoncorpsles
frémissementsd’unenouvellesaison?Ellem’écrit
danslespremiersjoursdelanouvelleannée.Quel-
quesmots,d’abord,auxquelsjerépondspoliment.
Puisdeplusenplus.Elleditqueçaseraitbiende
nousrevoir.Elleproposed’allerécouterunconcert
àlaPhilharmonie.Elleproposequ’onailleauci-
néma,authéâtre.Nousnousvoyonsunefois,deux
fois,deplusenplus.L’hivers’envapetitàpetit,à
pasfeutrés,sansunbruit.

7.

Unmatindemars,ellem’écritqu’elleestdansle
quartierdemonlycée,elledemandesinouspou-
vonsdéjeunerensemble.Jenepeuxpas.Jen’aipas
assezdetemps,j’aitropdechosesàfaire,ceserait
gênantquemescollèguess’enaperçoivent.Jedis
oui.Jem’échappe,àl’heuredite,uneétrangejoie
aucœur.Ilfaitbeau.Ellem’attendaumétro.Elle
parletoutdesuite, trèsvite,trèsfort,ellefait des
tasdegestesaveclesbras.Ellealesyeuxquibril-
lent.Ellemarchesurlachaussée,elleal’airdese

22