Camille, petites histoires autour d’un verre de rosé

Camille, petites histoires autour d’un verre de rosé

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Français
140 pages

Description

Camille, Pablo, Amélie, Raoul, la fée Pamprine,... Un panier d’histoires tendres ou dures, relevées d’une pincée d’humour, mijotées dans un vrai sens de l’observation sous l’œil attentif de l’auteur. Un projecteur se pose ainsi sur une maître de chai, une terroriste, un restaurateur et son grand-père, un flic et sa collègue brésilienne, et même sur une bouteille jalouse d’une carafe !

Bref, ce recueil est un plat qui se déguste à s’en lécher les doigts ! D’autant que, de la Provence à Paris, du Brésil au pays des fées, il s’accompagne de rosé, comme un clin d’œil à la vie.


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Date de parution 01 juin 2015
Nombre de lectures 3
EAN13 9782332881274
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-88125-0

 

© Edilivre, 2015

Citation

 

 

Le vin n’est pas un liquide !

C’est un art et un art de vivre millénaire,

Que cette culture ne soit jamais perdue…

Aux Vignerons,

A tous ceux qui aiment le vin,

A la votre… 

Camille

Maître de chai en Provence

La 4L roulait sur une route étroite et sinueuse, dans un paysage de garrigue, griffé de barres de calcaire blanc. Comme un curieux insecte, elle faisait obstinément son chemin sur la terre pauvre, sèche et odorante haute Provence. Cette guimbarde, quasiment de collection mais en bon état, avait été récemment repeinte en bleu canard par un bricoleur facétieux… un garagiste auquel Camille avait laissé un modeste chèque de quelques centaines d’euros pour en devenir propriétaire.

– Vous avez raison, elle ira parfaitement avec vos yeux ! vos superbes yeux bleus ! je l’ai peinte pour vous… avait dit le bricoleur avec un sourire niais, qu’il avait espéré irrésistible.

Elle n’avait pas donné suite à ses avances et le coup de foudre s’était limité à la 4L. Certes, l’homme avait un regard de velours noir, mais son métier lui donnait des ongles de la même couleur. Fait aggravant mais, somme toute, assez logique, le garagiste roulait un peu des mécaniques. Et puis non : pas envie !… Camille connaissait cette situation régulièrement, sans toutefois qu’elle lui tourne la tête. Elle était plutôt mignonne et même carrément belle lorsqu’elle s’arrangeait un peu : cheveux noirs, grands yeux bleus, visage fin et silhouette à la fois énergique et élégante. A presque 27 ans, elle vivait seule. Bien sûr, elle s’était laissée aller à embrasser de temps en temps quelques crapauds de village, mais comme aucun d’entre eux ne s’était mué en prince charmant, elle les avait successivement renvoyés à leur marigot. Pour le moment, sa passion lui suffisait : maitre de chai, elle « faisait le vin ». Pour le reste, on verrait plus tard.

Camille freina avec précautions, et arrêta sa 4L sur le bas côté, à l’endroit ou elle se posait souvent pour réfléchir et fumer sa clope. Le soleil couchant jetait sur les collines ses nuances roses, accusant les rides des falaises. Elle s’assit sur un rocher et sortit son paquet. A cet endroit, l’œil pouvait embrasser le cirque naturel dans lequel se nichaient le Mas des Cailloux et son vignoble : un ensemble de trois solides bâtisses, couvertes de tuiles rondes, entourées de grands pins et établies sur quelques parcelles relativement planes : les seules cultivables au tracteur. Le reste des vignes accompagnées d’oliviers, grimpait sur les versants de la cuvette, en terrasses successives, parfois très étroites. Sur ces pentes la mécanisation était impossible, et le travail devenait plus ardu, plus long et plus coûteux. L’ensemble était d’une beauté saisissante : un paysage sec et dur, que balayait souvent un mistral coupant.

Trois années auparavant, son diplôme d’œnologie en poche, Camille devait trouver du boulot. Elle était venue sans trop y croire voir ce vignoble de Provence qui cherchait un maitre de chai, et s’était arrêtée comme aujourd’hui, en bordure de cette petite route surplombant le Mas des Cailloux.

« Il n’a pas volé son nom, ce domaine ! », avait elle pensé simplement, en regardant avec étonnement cette étendue de rocailles. Et là, au bord de la route, elle qui était née en Bourgogne, et avait grandi les pieds dans l’herbe grasse aux côtés de vaches placides, elle était tombée amoureuse de cette terre de cailloux, que parcouraient seulement quelques chèvres capricieuses. Elle avait eu le job et en était aujourd’hui à sa troisième vendange, son troisième millésime au Mas.

Elle écrasa soigneusement son mégot au pied d’un rocher, et reprit sa route.

En la voyant s’arrêter devant la cave dans un nuage de poussière, Emile sourit. Il l’aimait bien aujourd’hui, même si les débuts de leur relation professionnelle n’avaient pas été évidents. Originaire du village voisin, l’œil vif et le regard direct, il était sec et noueux comme les vignes des terres les plus pauvres de la région. Mais comme elles, il était tenace et bien enraciné dans son terroir. Bientôt à la cinquantaine, il était chef de culture au Mas des Cailloux depuis toujours, et en réalité, il était chef tout court, vu sa personnalité placidement autoritaire. Il dirigeait sans concessions, une demi-douzaine d’ouvriers dont certains habitaient sur le domaine.

Au début, avec Camille, ils avaient eu du mal à « se caler ». Comme la plupart de ses collègues, Emile était atteint d’un machisme latent, bien ancré au fond de son âme de vigneron. Son grand père lui affirmait qu’une femme ne devait pas entrer en cave sous peine de faire tourner le vin… alors, une jeune femme, juste sortie de l’école, maitre de chai du mas ! Mais, en dépit de ses remarques, le propriétaire l’avait recrutée et il avait dû faire avec. Camille non plus n’avait pas un caractère facile, mais elle avait montré rapidement une vraie compétence, et surtout cette intuition, ce « sens du vin » qui hisse le maitre de chai au niveau de l’artiste. Emile l’avait reconnu, et la confiance avait grandi entre eux, émaillée de coups de gueule comme de sourires complices.

Plusieurs coups de klaxon retentirent, et trois voitures passèrent devant Camille.

– A demain Camille ! fais-nous du bon ! lui crièrent en passant les vendangeurs.

– A demain midi : reposez-vous entre temps !

La dernière benne de cette récolte, un cinsault de fort belle qualité, était arrivée à la cave en milieu d’après midi. Les raisins avaient été immédiatement égrappés et foulés puis versés dans le pressoir pneumatique en vue de produire le rosé. Camille avait alors décidé de laisser cette vendange macérer deux heures pour mieux extraire la couleur, ce qui lui avait permis cette petite escapade au village afin de regarnir son garde-à-manger. Elle poussa la porte en bois de la cave, et frissonna en entrant : régulée soigneusement, la température était d’une dizaine de degrés inférieure à l’extérieur. Un énorme pressoir reposait au centre de la travée, une sorte de gros cylindre métallique horizontal, pouvant pivoter lentement sur lui-même. De part et d’autre, deux séries de cuves en inox se renvoyaient la faible lumière qui tombait des ouvertures pratiquées juste sous la corniche du toit de tuiles. La cave était silencieuse comme une église, étonnamment ordonnée et propre pour une période de vendanges. Camille répétait souvent que la propreté et le froid étaient deux des meilleurs alliés du bon vin.

Elle pianota sur le tableau de bord du pressoir et lança un programme de pressurage adapté au cinsault. La grosse machine sembla s’ébrouer, puis commença à ronronner, cliqueter, forcer, souffler, se reposer un instant, puis reprendre au début. Ce serait ainsi pendant plusieurs heures, des heures décisives pour la qualité du rosé. Car dans le ventre de cette grosse bête couchée au centre de la cave, le jus de raisin allait franchir la première étape de sa mutation en vin. C’est là que ce jus, naturellement incolore, entrerait en contact avec les peaux, chargées de pigments naturels colorés. Déterminante pour la couleur et la structure finales du rosé, ce moment d’intimité entre le jus et les peaux devait se dérouler dans les meilleures conditions.

Camille se pencha sous le pressoir : comprimés très lentement, les raisins s’ouvraient à l’intérieur, et les premiers jus commençaient à couler doucement. Elle prit un échantillon dans un verre à pied, en examina la couleur, les arômes, le goût, et parût satisfaite. Elle savait qu’elle passerait en cave une partie de la nuit. L’obtention du rosé par pressurage direct étant une technique particulièrement délicate, impossible de laisser le pressoir travailler vraiment tout seul. Mais Camille adorait la solitude du maitre de chai, ces moments de véritable création, ces instants magiques où faire le vin est un art.

Le pressoir pneumatique travaillant normalement, Camille décida de mesurer les densités des jus entrés en cuves les jours précédents et qui avaient commencé ou parfois terminé leur fermentation. Lors de cette phase, la transformation des sucres s’accompagne d’une baisse régulière de la densité. Sa mesure donne une indication précise sur l’avancement du phénomène.

Dans une grande éprouvette graduée, Camille recueillit au robinet de prélèvement, un échantillon de la première cuve. Elle y plongea son densimètre, nota la densité et la température sur son cahier puis répéta l’opération pour les suivantes. La cuve 5 était du cépage Rolle, un cépage blanc, également connu sous le nom de Vermentino. Debout devant cette cuve qui brillait doucement dans la lumière de la cave, elle porta le thermomètre devant ses yeux. C’est alors que fugitivement, dans le prolongement de sa main un visage se dessina sur l’inox de la cuve.

– Qu’est-ce que vous foutez là ? dit-elle vivement en se retournant.

Sa voix rebondit de cuve en cuve : personne !

Le pressoir respirait bruyamment. Camille prit le temps d’en faire le tour, regardant chaque recoin. Elle n’avait pourtant pas rêvé ! C’était un homme, assez âgé, casquette et cheveux blancs.

Le cœur battant encore un peu vite, elle revint à la cuve 5 et, saisie d’un curieux malaise, elle regarda un moment l’endroit où était apparu le visage. Enfin, haussant les épaules, elle se remit au travail et oublia bientôt cet épisode. A une heure du matin elle pût enfin rejoindre le deux-pièces qu’elle occupait dans l’une des ailes du bâtiment principal. Après une bonne douche, elle se jeta sur son lit et s’endormit aussitôt.

Le soleil était déjà assez haut sur les collines lorsque Camille sortit de son appartement. Les chiens du domaine l’entourèrent joyeusement et elle distribua quelques caresses au hasard, avant de se diriger droit vers sa cave. Elle pressentait un souci sur la cuve 5, la cuve de Rolle. Elle posa la main à plat sur la paroi d’acier, et constata que la température n’avait pas bougé. Une mesure prise rapidement lui confirma que le jus ne voulait pas démarrer en fermentation. Elle resta un moment plantée devant la cuve récalcitrante.

– Va falloir la levurer, jura-t-elle enfin entre ses dents.

– Mais non, fais lui confiance ! lui répondit une voix grave venant de la cuve.

Et presque au même instant le visage réapparut sur l’inox. C’était un homme d’une bonne soixantaine d’années. Il avait les cheveux blancs et abondants sous une casquette de paysan, un nez fin mais assez conséquent. Ses yeux bleus, assez grands pour un homme, fixaient Camille avec amusement.

– Il faut lui faire confiance répéta-t-il, c’est évident !

Camille n’avait pas peur. Elle regardait cette apparition les yeux agrandis, les bras ballants, confusément consciente de l’étrangeté de la situation et consciente aussi d’avoir l’air d’une nouille. Ce visage ne lui était pourtant pas inconnu.

– Qui êtes-vous ? demanda-t-elle enfin.

– Tu ne me reconnais pas ?

– … Pas bien !

– Faut dire que tu avais 9 ans lorsque la faucheuse est venue me chercher. Mais tout de même… oublier son grand père !

– Grand père ! le vigneron de Bourgogne qui avait des vignes en Echezeau ?

– Tout juste ! répondit le visage sur la cuve, tu les as connues ces vignes, tu voulais toujours venir avec moi. D’ailleurs, je t’emmenais souvent. Je les ai vendues sur un coup de tête mais j’ai toujours regretté. Pendant des années j’ai eu peur que la tradition vigneronne disparaisse de la famille, mais je vois que c’est bien ancré dans les gènes… même si tu ne fais pas confiance à cette cuve. Dommage, c’est celle que j’ai choisi.

– Choisi ?

– Eh oui, c’est du blanc, je m’y sens bien… un peu comme chez moi… ton Rolle, je le « sens » comme notre chardonnay, le même caractère, la même complexité. Tu vas même pouvoir l’élever et le vieillir en fondant ses arômes avec le bois. Pas trop longtemps en barrique, hein ?

– Bien sûr, mais en attendant, cette cuve, elle refuse de partir en fermentation !

– Elle ne refuse pas ! elle prend son temps, c’est tout ! Inutile de s’inquiéter et de lui ajouter des levures venues d’ailleurs. Tu as vu le terroir que tu as ? une merveille. S’il n’y a pas là dedans quelques levures du cru, je veux bien manger ma casquette…

La main du vieil homme apparût et il retira à moitié la casquette en question, pour se gratter un peu le crâne.

– Je dois y aller, dit-il à regret, je ne peux pas rester longtemps.

– Aller où ? tu es déjà parti il y a longtemps ! et puis tu pourrais m’expliquer ce qu’il se passe au lieu de me parler levures !

– Je reviendrai répondit-il en souriant.

Son visage s’estompa doucement mais ses yeux demeurèrent un instant de plus, laissant enfin deux petits halos fugitifs sur la surface métallique.

Camille sentit monter les larmes en même temps que s’épanouissait en elle, un bouquet de souvenirs d’enfance enfouis au fond de sa mémoire. La mort du grand père l’avait brutalement éloignée du monde vigneron, mais ces souvenirs étaient intacts, puissants, colorés. Il lui semblait même en retrouver les odeurs. Elle préféra tourner les talons et sortir de la cave : les cuves devraient ce matin se débrouiller sans elle, surtout la 5, la paresseuse. Elle alla s’activer furieusement avec les deux matrones chargées de l’aïoli qui marquait traditionnellement la fin des vendanges. Les deux femmes la regardèrent en coin, mais, connaissant son caractère, ne posèrent pas de questions. Elles l’intégrèrent naturellement à leurs préparatifs. Camille eur en fut reconnaissante et s’absorba dans l’installation d’une longue table nappée sous les pins. Elle se sentit enfin un peu mieux lorsqu’arrivèrent bruyamment les vendangeurs.

Emile était heureux : l’équipe avait parfaitement travaillé, la récolte était bonne, aucun souci avec le temps qui était resté très sec. Les grappes étaient belles et Camille en ferait de grands vins. Camille ? Il la trouvait bizarre aujourd’hui. De l’autre côté de la table, il l’observa plus attentivement. La tablée était particulièrement animée et, malgré un vent léger, l’ail était présent, compagnon des conversations, plaisanteries et « galégeades » locales. Malgré des efforts évidents, elle semblait absente, et répondait mécaniquement aux sollicitations de ses voisins.

D’ailleurs, négligeant le dessert, elle se leva en prétextant que les vins avaient besoin d’elle. Pensif, Emile la suivit du regard. Il savait que la fin des vendanges était vécue par les passionnés, comme une sorte de déchirure, ce qui provoquait parfois une petite baisse de moral, comme un léger « baby blues ». Mais là, il y avait autre chose… son café avalé, il se leva discrètement et poussa sans bruit la porte de la cave. Camille était plantée devant la cuve N° 5 et murmurait :

– Reviens Grand-père, reviens… j’ai encore tellement de choses à te demander !

Emile se sentit alors indiscret : il sortit sans bruit et, en refermant la porte, il se souvint brusquement de cette histoire que racontaient les vieux du village… se pourrait il que ce soit vrai ?

*
*       *

Plusieurs jours s’écoulèrent. Camille se donnait totalement à son travail : la mutation des jus en vins demandait une attention soutenue et, pour le rosé, des décisions rapides. Au début, cette vinification qui concentre en quelques heures ses étapes décisives, l’avait déroutée. Pendant ce temps très court, on gère à l’instinct, seul en cave, et on réussit ou on loupe son vin ! Camille avait été un peu perdue lors de sa première vinification, mais dès la deuxième année, elle s’était prise de passion pour ces cuves capricieuses et imprévisibles. Elle essayait de ne pas penser à l’apparition de son grand père mais son visage s’imposait régulièrement devant ses yeux et elle attendait bien évidement sa prochaine venue.

Six heures… Le soleil pointait ses premiers rayons par-dessus les collines et le Mas des Cailloux résonnait des bruits du matin. Sur le pas de sa porte, sa tasse de café à la main, Camille goûtait la magie de l’instant. Emile passa devant elle en la saluant d’un geste, et fila vers les ouvriers. Elle attrapa la cafetière chaude et se dirigea vers sa cave : elle aimait démarrer ses journées par un temps de réflexion au milieu...