Camisole de paille
150 pages
Français

Camisole de paille

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Description

Avec Camisole de paille, Adamou Idé est de nouveau au cœur de l’actualité brûlante de son pays, le Niger, et de toute l’Afrique. Le récit du destin de son héroïne s’inscrit dans l’exode, de la campagne à la ville, imposée à toute la société quand la sécheresse fait rage.
Sur cette toile de fond, Camisole de paille entraîne Fatou dans les vicissitudes d’une existence aux choix radicaux, à la mesure de ses amours et des contraintes de la société traditionnelle qu’elle doit contourner. L’impossible amour, le mariage forcé, le départ à la ville, les rencontres qu’elle y fait, les hommes qu’elle croise, les enfants qu’elle aura, le deuil qu’elle devra assumer, le métissage, la religion, la haine, la tradition, la prostitution, les dévoiements du pouvoir, autant d’événements qui la mène à l’amitié - irremplaçable, irrévocable, sacrée - et à elle-même.
Adamou Idé signe là l’épopée envoûtante d’une jeune femme d’aujourd’hui, universelle dans ses combats sentimentaux et dans la conquête de sa liberté, au sein d’une Afrique très authentique.

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Informations

Publié par
Date de parution 10 avril 2014
Nombre de lectures 269
EAN13 9782371270046
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Camisole de paille

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La Cheminante, 2011

9-11 rue Errepira – 64500 Ciboure

www.metaphorediffusion.fr

Tél. / Fax. : 05 59 47 63 06

ISBN : 978-2-37127-004-6

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À toutes les femmes
qui luttent pour la liberté.

Note de l’éditrice : un glossaire attend les lecteurs curieux pour en savoir plus en fin d’ouvrage.

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Haraban est une petite bourgade de l’arrière-pays. Un millier d’âmes tout au plus y justifient une présence administrative sommaire. En vérité, Haraban est le nom donné au village par ses habitants il y a seulement quelques années. L’ancien nom était Dubaani : un rêve et un programme ! Car Dubaani était, parmi les portions du territoire national, celle dans laquelle le travail de la terre était élevé au rang de culte religieux. Et ils étaient fiers les paysans, de leur bonne terre sentant l’humus le matin. Et bon an mal an, la pluie tombait comme une manne du ciel sur la terre engrossée de semences diverses. Et rien donc ne manquait pour assurer les repas quotidiens : mil, lait, viande, œufs étaient produits plus que de besoin, tellement la terre était généreuse. Et les quelques fonctionnaires qui y résidaient déjà, et qui avaient seulement entendu parler de Dubaani ne s’y trompaient pas, eux qui usaient de toutes les influences, les uns pour ne pas se faire réaffecter, les autres, pour y remplacer les premiers, dans cette contrée propice au farniente administratif.

Seulement, depuis quelques années, les échafaudages savamment montés commencent à s’effondrer, blessant de-ci, de-là quelques corps qui se trouvaient par-là. Ce qui frappait au premier abord les voyageurs comme les habitants du village, c’était le dénuement de la terre. Un dénuement absolu, intégral. On eût dit qu’un esprit malin s’était acharné et s’échinait toutes les nuits à raser la terre avec une lame géante. Mais quel rasage méthodique ! Digne des grands wanzam du marché, les coiffeurs traditionnels.

Et la terre s’étendait à perte de vue en plein hivernage ! Comme une femme surprise, elle prenait quelquefois quelques touffes d’herbe pour cacher des parties de son corps meurtri que les connaisseurs jugeaient fécondes.

Et le soleil dardait ses rayons de feu sur le dos ruisselant du cultivateur. Une petite pluie avait mouillé la terre durant la nuit d’hier et aussitôt qu’ils pouvaient voir où poser le pied dans le jour naissant, tous les hommes du village avaient repris le chemin des champs.

Peine perdue ! La terre elle-même assoiffée avait bu toute l’eau. Au lever du jour, il n’y avait plus une seule mare pleine.

La tête posée sur le manche de l’hilaire, Karimou fixait la terre. Et celle-ci n’offrait à ses yeux déçus qu’une nudité phénoménale. Il murmura seulement : « Dieu est grand ! » et il alla reprendre le boubou qu’il avait déposé au pied de l’arbre quelques instants plus tôt.

Sur le chemin du retour, il rencontra d’autres hommes. Alfari son kwasi, son meilleur ami, avançait vers lui.
Tous affichaient le même air contrit. Tous avaient la gorge serrée. La pluie s’est arrêtée de tomber depuis quelques trois années maintenant : ce n’était pas la peine d’en parler. Beaucoup d’hommes du village et même parmi les cultivateurs les plus valeureux s’étaient enfuis vers d’autres cieux ; beaucoup d’animaux étaient morts. Il en meurt d’ailleurs tous les jours. Et parmi les hommes qui sont restés, beaucoup ne savent même plus la raison de leur présence dans ce village sinistré.

– Est-ce que tu vas aller cette nuit chez Fatou ? demanda Alfari à son ami lorsqu’ils s’étaient trouvés tout seuls sur la piste.

– Dois-je comprendre par cette question que tu ne veux pas m’accompagner ce soir ?

– À vrai dire, Karimou, je te fausserai compagnie ce soir. Gaîka me fait la moue depuis hier parce que je l’ai rencontrée au marché et que je ne lui ai rien offert. C’est une fille pleine de caprices, tu sais. J’irai apaiser son cœur.

– Alfari, vraiment tu es trop faible devant cette fille. Je te l’ai toujours dit. Si tu n’y prends garde, elle te conduira un jour à faire je ne sais quelle folie, répondit Karimou avec un léger ton de reproche.

– Karimou, c’est bête ce que tu dis là. Tout le monde est faible devant l’être aimé. Mon tort, c’est de trop l’aimer, c’est tout. Mais sur ce plan, tu n’as pas de leçon à me donner, toi. Ton nom et celui de Fatou sont sur toutes les lèvres du village. Tiens, faisons le pari. Je n’irai pas ce soir chez Gaîka si, à l’entrée du village, nous ne rencontrons pas Fatou.

– Ce n’est pas la peine ami, lui répondit Karimou en lui faisant un signe du coude : la voici.

– Eh bien ? Tu as perdu !

Et les deux amis s’esclaffèrent quand la fille courut se cacher.

La nuit tombée, le village prenait un tout autre aspect que celui du jour.

Karimou partageait le repas avec ses frères. De la pâte de farine – une farine Aide aux Populations Éprouvées offerte par l’Amérique – qui nageait dans une sauce sans huile, sans sel et sans tomate. Il y avait des biscuits Made in France et du lait en poudre dont se délectaient surtout les enfants. Karimou, lui, n’en buvait jamais de ce lait, car la certitude était déjà établie – par une rumeur – que ce lait ne provenait ni de vaches ni de chèvres mais de birgna, l’animal tabou : le porc.

Depuis la mort de son père, Karimou s’occupait seul du champ de la famille. Sa mère l’aidait aussi ; elle portait les repas. Du temps où la pluie était régulière, elle entretenait un petit jardin dans lequel elle faisait pousser des plantes comestibles diverses qu’elle allait vendre au marché. Mais ce n’était que souvenirs d’une époque aujourd’hui révolue.

La nuit tombée, le village s’animait. Les visages s’animaient. On oubliait tous les tracas du jour pour profiter au maximum de la nuit.

Curieuse nature humaine !

Flexible nature humaine qui oublie sa faim au premier son du tam-tam qui résonne sur la place publique !

Et ce soir, comme tous les autres soirs depuis bientôt deux ans, Karimou s’apprêtait à se rendre chez sa fiancée Fatou pour le traditionnel fakaray.

Et ce soir, plus que les autres soirs, il déplorait en secret l’absence de son ami Alfari, car les talents de celui-ci dans l’art de la causerie galante étaient indéniables. Il connaissait tous les secrets oratoires pour défaire les nœuds coulants que les filles passaient allègrement autour du cou des garçons non avertis ; il maîtrisait les vertes paroles qui arrachaient le rire aux filles les plus timides ; il connaissait mille autres choses qui faisaient du fakaray une véritable école de la vie conjugale.

S’éclairant à l’aide d’une lampe-torche, il se dirigeait vers la concession de Vieux Mâzou, le père de Fatou. Une légère odeur de parfum Ramage traînait derrière lui. Karimou ne doutait point des sentiments que la fille nourrissait à son endroit. Cependant depuis quelque temps, il avait remarqué une certaine irritation des parents lorsqu’il rendait visite à Fatou. C’est pourquoi, il attachait une grande importance à l’entretien qu’il aurait avec elle ce soir.

Arrivé chez Vieux Mâzou, il salua comme il se doit ses beaux-parents. La fille traîna encore quelques minutes avant de sortir de la case familiale pour venir l’accueillir. Elle ne lui souffla pas un mot lorsqu’elle passa devant lui, lui faisant ainsi signe de la suivre. Ses yeux brillaient comme deux phares dans la nuit noire.

Non loin des deux amants, Vieux Mâzou, étendu sur sa chaise longue, semblait méditer. Les yeux mi-clos, il caressait sa petite barbe blanche tout en regardant d’un œil critique Karimou et Fatou.

Âgé d’une cinquantaine d’années, Vieux Mâzou était cousu dans l’étoffe des temps anciens. On sentait la force dans ses grandes mains velues et dans ses pieds qu’il bougeait sans cesse.

Mais Vieux Mâzou n’avait connu pour ainsi dire qu’un seul aspect de la vie sur terre durant les deux tiers du temps qu’il lui avait été donné de passer jusqu’à ce jour. Le bonheur était pour lui un mot vide de sens. Et comme il avait perdu depuis longtemps tous les moyens de s’en procurer, il se demandait dans quelle source ces hommes et ces femmes qu’il voyait souvent rire aux éclats puisaient leur force.

Il avait espéré être plusieurs fois père. Et surtout père de beaux et solides garçons : Fatou était demeurée son unique enfant ! Il aurait voulu se vêtir de beaux boubous brodés, porter de belles sandales, de beaux bonnets bleus comme ils les auraient aimés ; il aurait voulu manger à sa faim – comme tout homme digne de ce nom – tous les mets qu’il désirait : les recoins de ses poches ne cachaient pas un sou ! Et puis, par-dessus tout, il caressait un rêve suprême. Rien que d’y penser était pour lui un délice : aller en pèlerinage à La Mecque !

Et la grande occupation à laquelle il se livrait depuis quelque temps était de trouver réponse à une question qui le hantait sans cesse : « Ai-je droit au bonheur ? ». Mais Vieux Mâzou n’aimait pas ce moment-là où la redoutable question s’incrustait dans sa tête.

Il sentait bien que tout au fond de son être, les préceptes qu’on lui avait si scrupuleusement enseignés s’érodaient au fil du temps sous le vent de ses aspirations et des faits dont il était témoin. Et quand, fatigué de ne trouver une réponse satisfaisante mais surtout par peur d’accepter les vérités nouvelles qui le gouvernaient lui-même aujourd’hui, il voulait s’en remettre à Dieu, c’est un autre dieu ou quelque chose comme ça au visage de fer qui se présentait devant lui, en exigeant qu’il le vénérât aussi comme tel : « Saïtane ! » s’écrie alors Vieux Mâzou, comme au réveil d’un cauchemar.

Cependant le dieu au visage de fer revenait aussitôt à la charge. Excédé, Vieux Mâzou rejoint alors sa femme dans la case, laissant non sans quelque inquiétude les deux amants qui s’étaient réfugiés dans un pli de la nuit, pas trop loin cependant des regards.

Respectueuse de la tradition, Fatou était assise à une distance raisonnable de Karimou. Il était le seul garçon à pouvoir se vanter, non seulement d’être reçu en causerie, mais aussi de l’approcher de si près. À quinze ans, Karimou était son premier amour ! Au grand dam de ses copines et en dépit des reproches de sa mère, Fatou avait pris la résolution de n’accepter aucune avance d’un autre garçon car au fil du temps, depuis qu’ils s’étaient connus un soir de fête, Karimou était devenu le centre de sa vie. La beauté de Fatou avait pourtant traversé depuis longtemps les frontières du village. Et les nombreux prétendants, chaque fois qu’ils la voyaient, rivalisaient de pouvoir, d’argent ou de sottises, pour attirer simplement son regard. Lorsqu’elle vit son père se lever pour rentrer, elle fit signe à Karimou, comme pour lui dire que son heure approchait aussi.

– Je sais Fatou, répondit Karimou qui avait compris le signe de la fille.

Puis tendant sa main à la recherche de la sienne, il enchaîna :

– Fatou, j’ai remarqué depuis un certain temps l’irritation de tes parents chaque fois que je viens ici. Je les comprends. Je sais que tu en souffres aussi. Alors, si tu me le permets, je vais demander ta main. Oui, Fatou, peut-être ne l’ai-je pas suffisamment montré depuis que nous nous sommes connus il y a près de deux ans, mais je veux te prouver aujourd’hui que tu es la femme la plus aimée du monde.

Je veux que tu deviennes ma femme.

La mère de mes enfants.

Le pilier de ma maison.

Mais je n’ai pas grand chose à t’offrir.

Rien que des rêves, des rêves et encore des rêves.

Je rêve de vivre heureux avec toi, avec nos enfants.

Et ton amour éclairera notre case et la réchauffera lorsqu’il fera froid. Alors Fatou, veux-tu ?

La jeune fille ne répondit rien et baissa la tête. Quand elle la releva quelques minutes plus tard, pour poser son regard sur Karimou, des larmes inondaient ses yeux sublimes.

– Pourquoi pleures-tu, Fatou ? s’enquit Karimou qui ne comprenait rien à l’attitude de la fille.

– Je suis heureuse Karimou, répondit Fatou d’une voix cassée par l’émotion. Tu me demandes si je veux être ta femme. Mais Karimou, depuis que je te connais, c’est toi la raison de ma vie. Ce n’est pas pour toi que je pleure, mais pour moi.

– Ah ! Tu me rassures, fit Karimou d’un ton naïf.

– Non. Tu ne me comprends pas, rétorqua la fille. Si cela ne dépendait que de moi, Karimou, notre mariage serait célébré ce soir même. Mais il y a mes parents. Et j’ai peur, Karimou. C’est pour cela que je pleure.

– Penses-tu qu’ils s’opposeront à notre mariage ? demanda Karimou, un peu surpris.

– Décidément Karimou, tu ne comprends toujours pas. Si mes parents s’opposent à notre mariage, que vas-tu faire ? Tu viens de me dire tout à l’heure que tu n’as rien d’autre à m’offrir que des rêves. Sache que tu es, toi, mon rêve. Et j’ai peur de me réveiller sans pouvoir le vivre… À jamais !

– Allons, ne sois pas pessimiste, ma belle. Ce n’est pas le moment. J’ai demandé ta main et j’enverrai très prochainement mes parents auprès des tiens. Tu verras, ils seront très fiers et soulagés quand on leur fera part de ma demande officiellement. Tu n’as aucune raison de t’inquiéter. Et si nous devions lutter pour notre bonheur, nous le ferions ensemble, Fatou, ajouta Karimou qui s’était levé pour partir.

– Que Dieu t’entende Karimou, se contenta de répondre la fille qui venait de se souvenir.

Un soir, après le départ de celui-ci, sa mère l’avait appelée :

– Que te veut ce vaurien de Karimou ? lui avait-elle dit. Je t’avais maintes et maintes fois conseillée de t’éloigner de lui. Tu n’as d’yeux que pour lui. Que te donne-t-il donc que nous ne voyons pas ton père et moi ? Même le fils du chef de village t’a demandée en mariage mais tu l’as toujours repoussé. En tous cas, tu ne nous traîneras pas dans la honte, je te préviens !