Ce que femme veut...

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Une grande histoire d’amitié unit six copains d’enfance : Lola, Anaïs la rebelle, le doux Jean-Robert, la sensible Chloé, la « it-girl » lesbienne Zoé et Frank le « golden-boy » tombeur de filles.
De Miami à Paris, en passant par New York et la Côte d’Azur, chacun traverse notre époque en essayant de trouver un sens à son existence, mais aussi l’amour.
Tout s’organise autour du personnage principal, Lola, le jour où elle décide de « faire un bébé toute seule » par insémination artificielle.
Toutefois, suite à un concours de circonstances, il se pourrait bien que le donneur de sperme ne soit pas si anonyme que cela et qu’il puisse s’agir de Frank, avec qui Lola a eu une brève liaison quelques années plus tôt.

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Date de parution 30 septembre 2014
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Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0034 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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CE QUE FEMME VEUT…

Kathy Dorl

© Éditions Hélène Jacob, 2013. CollectionLittérature sentimentale. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-026-8

À Jean-Marc, Kevin et Andreas,
sans lesquels j’aurais pu finir l’écriture de ce livre il y a longtemps

À Sylvain

1.

« Les amis sont les croûtons éparpillés dans le bol d’une salade Caesar » @Jean-Robert


Il fait déjà très chaud sur New York en cette matinée de printemps 2008. L’air est étouffant
et l’été s’annonce caniculaire. Lola ne renonce pas pour autant à son jogging matinal, devenu
incontournable depuis que Zoé l’a convaincue de s’adonner à cette pratique quotidienne
lorsqu’elles étaient à Paris.
Enfin, plutôt forcée que convaincue: possédant un double de ses clés d’appartement que
Lola lui avait confié, elle venait la virer de son lit à 7heures tous les matins, week-ends
inclus. Les supplications étouffées de Lola sous les oreillers n’étaient que de faibles boucliers
face à une Zoé plus que décidée à en découdre si nécessaire. Lola finissait par s’incliner
devant l’irréductible. Encore allongée sur son lit, elle enfilait son survêtement et se retrouvait
cinq minutes plus tard au pied de son immeuble, le cerveau embrumé et la bouche pâteuse
face à une Zoé-Zébulon sautillant d’un pied sur l’autre, impatiente de se mettre enfin en route.

La ténacité de Zoé a été payante : Lola éprouve depuis le besoin de courir au minimum une
demi-heure par jour ; un plein d’endorphines pour compenser les montées d’adrénaline de son
job.
Lorsqu’elle quitte l’appartement, John, le concierge, lui fait un petit signe de la main :
— Good morning Miss ! Have a great day !
— You too John !
Comme tous les matins, le voiturier est débordé. Il s’époumone à coups de sifflet en faisant
de grands signes pour arrêter les taxis qui déboulent à grande vitesse dans l’avenue. De
grosses gouttes de sueur perlent sous sa casquette. Il tient la portière à un couple qui se rend à
l’aéroport JFK avec une montagne de valises, tout en gardant un œil sur un businessman qui
semble se disputer un autre taxi avec un touriste. Un sosie de Cher, en manteau de fourrure
malgré la chaleur, s’impatiente en tapant du Stiletto par terre. Au bout d’une laisse dorée, un
Chihuahua aux oreilles teintées de rose semble terrorisé par l’agitation ambiante, mais plus
encore par le talon effilé de sa maîtresse qui a manqué de peu de l’empaler vivant.
Lola se dirige en trottinant vers l’entrée de Central Park qui se trouve à deux rues de son

4

building. Elle a l’impression culpabilisante d’être la seule dans tout Manhattan à ne pas être
pressée aujourd’hui. «Qu’ont-ils tous de si urgent à faire pendant que moi, lafrenchie
expatriée temporairement, je fais mon jogging? Dois-je m’inquiéter? Devrais-je remonter
dans mon studio pour commencer mon rapport? »Malgré cette pointe de stress, Lola se
ravise :il lui faut justement sa dose d’endorphines! Elle accélère le pas et pénètre dans
l’immense parc.
Lola adore la turbulente vie new-yorkaise : son effervescence, ses odeurs. Une ruche qui ne
dort jamais avec ses abeilles : les bourdonnantsyellow cabs, ces légendaires taxis jaunes qui,
du matin au soir et du soir au matin, inlassablement, arpentent les rues de Manhattan. Une
fourmilière de piétons, toutes nationalités confondues, l’oreille greffée à leur Smartphone.
Broadway, Harlem, Chinatown, Little Italy : le monde entier en quelques stations de métro.
Le deux-pièces – enfin, le palace – qu’elle occupe au Sheffield est mis à sa disposition par
la filiale du groupe L.B. Cosmetics qui l’emploie. Elle n’aurait, de sa vie, jamais les moyens
de se payer un appartement sur Central Park avec cuisine high-tech, salle de bains
gigantesque, et tous les avantages offerts par le Sheffield: spa, piscine, sauna, fitness. Lola
n’ose même pas estimer le montant des frais d’entretien et de gestion que les propriétaires
doivent acquitter tous les mois. Le double de son loyer parisien ? Le triple ? Dans tous les cas,

elle se sent privilégiée et a bien l’intention d’en profiter pendant son séjour.
Son iPod crachantJump, de Van Halen, elle commence à longer le Réservoir, le plus grand
plan d’eau du parc. Le vendeur ambulant de hot-dogs, bagels et muffins est déjà à sa place
habituelle. Lola se promet de s’y arrêter au retour ; elle n’a pas particulièrement faim, mais il
faut qu’elle mange. Elle a perdu quelques kilos depuis son arrivée, il y a trois semaines. Le
stress du travail la fait fondre comme neige au soleil. Grande et mince, elle ne peut pas se
permettre de frôler la maigreur, en tout cas pas en ce moment.
À peine essoufflée, elle se jette sur un banc face au Réservoir pour renouer un lacet de ses
Nike. Elle enlève sa casquette et ses écouteurs et passe la main dans ses cheveux bruns, épais
et bouclés aux reflets cuivrés. Un écureuil peu craintif s’approche en quête d’une gâterie.Ce
n’est pas plus mal que je mette le jogging entre parenthèses ces prochaines semaines, ça va
m’aider à prendre du poids, songe Lola. Puis, s’adressant à l’écureuil :
— Désolée, bonhomme, j’ai rien pour toi, mais je penserai à prendre des biscuits la
prochaine fois.
Elle s’apprête à reprendre sa course quand son BlackBerry se met à vibrer. Le prénom de
Zoé s’affiche sur l’écran.
— Hey, sweetie, what's up ? J’te dérange ?

5

— Hello, Zoé ! Pas du tout ! Je fais mon jogging, je suis à Central Park.
— Waouh ! Tu continues, bravo ! T’as couru combien de temps ?
— Dix minutes, je crois, mais je n’ai pas fini !
— Que dix minutes? dit-elle sans avoir pris la peine de l’écouter. Hum, tu sais qu’il en
faut au moins trente pour que tu commences à perdre des toxines? Là, tu te promènes! Au
moins une demi-heure, Lola ! Et c’est un minimum pour les fumeurs !
— Je te rappelle que je ne fume pas ! rectifie Lola en bougonnant.
— C’est pas grave, un mental tonique dans un corps tonique, Lola. Allez zou! Tu
reprends, j’te rappelle dans une demi-heure pour vérifier.
— Zoé, tu pourrais convaincre un sumo en pleine compétition de sortir du cercle rien
qu’avec un battement de cils, mais avec moi, ça ne marche plus ! Quand j’en aurai assez, je
m’arrêterai, voilà tout. Et tu sais qu’en ce moment, il faut que je prenne du poids, alors un peu
de cardio, okay, mais je veux garder ma sueur et les toxines qui vont avec.
Lola entend Zoé rire, puis redevenir sérieuse.
— Alors c’est bon, tu es prête, Lola ? C’est décidé ? Tu es vraiment sûre ?
— Oui, c’est tellement décidé que mes examens cliniques et hormonaux sont normaux et
que le rendez-vous est pris.
— C’est pour quand ?
— Après-demain, en début d’après-midi.
Pendant un bref moment, Lola n’entend plus que les pages de l’agenda de Zoé tourner à
vive allure.
— J’ai fini ma collection hier, j’ai deux ou trois rendez-vous, mais je vais me débrouiller :
je serai à New York après-demain en fin de matinée, je réserve un vol Delta de suite.
— Ce n’est pas nécessaire, Zoé, tout ira bien, assure Lola.
— Kestudis? Ce n’est pas toi qui disais à l’instant que personne ne me résiste?
MiamiJFK, ce n’est pas la mer à boire : je ne veux pas que tu sois seule ! Je serai donc là, that's all !
Kisses !
Et comme bien souvent, Lola continue d’argumenter dans le vide, Zoé ayant déjà

raccroché.
Lola est toujours épatée de la réactivité de Zoé face aux événements. Elle serait capable de
retrouver ceux qu’elle aime au fin fond d’une ruelle bien glauque de Bangkok s’il le fallait.
C’est son plus précieux soutien depuis son arrivée à New York ; la solitude lui pèse un peu et
il lui reste encore un long mois de mission à faire ici pour LBC. Un long mois d’inspections,
d’écoulement de marchandises, de négociations avec les grands comptes : Macys, Saks Fifth

6

Avenue. L.B. Cosmetics compte également sur Lola pour convaincre la responsable
cosmétiques et parfums de Bloomingdale’s. La pression est énorme, d’autant plus que cette
responsable est la copie parfaite de Miranda Priestly, la boss tyrannique duDiable s’habille
en Prada. Lola n’a droit qu’à un seul essai pour éventuellement prétendre à une promotion à
son retour sur Paris. Et cette promo, il faut qu’elle l’obtienne !
Zoé est une fonceuse, elle a le don de réussir tout ce qu’elle entreprend. Conseillère de
mode pour différents couturiers de prêt-à-porter en free-lance, son portefeuille clients était
déjà bien rempli quand Lola potassait encore ses cours à la fac. Grande et élancée, elle avait
fait un peu de mannequinat à ses débuts. Avec sa coupe à la garçonne blonde, son regard bleu
incisif sur les nouvelles collections, son culot et sa forte présence la rendent incontournable
dans la mode. Actuellement sur Miami, elle conseille les designers d’Abercrombie & Fitch
pour le shooting de la collection printemps de l’année prochaine. Régulièrement sollicitée par
Max Jones, président de Tony and Lucy, devenu son plus gros client, son carnet de travail est
rempli pour toute l’année à venir. Le seul souci, c’est ce que Zoé préfère par-dessus tout chez
Max Jones: sa femme, avec qui elle entretient une relation passionnelle, mais
dangereusement houleuse, depuis six mois.
Au collège, Zoé avait confié à ses amis son attirance pour le même sexe en plein cours, via
un bout de papier déchiré à la va-vite sur lequel elle avait inscrit au stylo rouge: «C’est la

merde ! J’aime les gonzesses ! » Ce bref message avait provoqué l’hilarité croissante au fur et
à mesure qu’il circulait de main en main. Le prof de maths, excédé à la longue par les rires
étouffés, avait viré de sa classe les plus bruyants, Franck et Jean-Robert, pendant que Zoé les
regardait d’un air mi-furieux mi-interrogateur, vexée de leur réaction à laquelle elle ne
s’attendait pas. Comme ils étaient habitués à se faire ce genre de blagues, généralement
pendant les cours des profs les plus stricts, personne ne l’avait crue. Ce fut quelques années
plus tard qu’ils avaient dû se rendre à l’évidence : elle était bien sérieuse.
Lola, Zoé, Chloé, Anaïs, Jean-Robert et Franck se connaissent depuis l’enfance. Du fond
de cette petite ville, plutôt un gros bourg de l’arrière-pays niçois où il n’y avait pas
grandchose à faire, ils se retrouvaient bien souvent chez les uns ou chez les autres. Ils avaient tous
fréquenté la même école, le même collège et lycée. Ce n’est qu’après le bac que leurs chemins
se sont séparés, mais ils ne se sont jamais perdus de vue. Régulièrement en contact, la bande
d’amis passe généralement les fêtes de fin d’année ensemble.
Chloé est un vrai cœur d’artichaut ; ado, cette blondinette complexée par ses rondeurs était
la fleur bleue de la bande. Elle avait épousé quelques années auparavant son pseudo-prince
charmant, matérialisé sous la forme d’un expert-comptable beaucoup trop sérieux et

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maniaque. Chloé semblait se laisser porter par cet homme autoritaire, limite soumise. Sans
jamais oser lui en parler, l’attitude de son mec déplaisait à la bande d’amis. Elle semblait
épanouie et heureuse ainsi, à quoi aurait-il servi de lui en parler au risque de lui faire de la
peine ?Deux enfants et un cancer du sein en rémission plus tard, le prince charmant en
question l’avait larguée alors qu’elle sortait à peine du bloc de chirurgie réparatrice.
Officiellement, sa souffrance face à la maladie de sa femme, l’ablation, la chimio et les rayons
avaient eu raison de leur couple. En fait, il avait depuis bien longtemps trouvé du réconfort
auprès d’une de ses assistantes qui, elle, avait conservé ses cheveux, ses poils et ses nichons
d’origine. Depuis, la fragile Chloé, qui ne travaille pas, se sent bien seule dans sa désormais
trop grande maison d’Orléans. Elle passe ses journées à vider des pots de Nutella et à soupirer
devant la persévérance d’Andy Garcia dansWhen a man loves a woman, dont le DVD tourne
en boucle.
Chloé et Lola étaient secrètement jalouses du succès de la belle Anaïs auprès des garçons.
À l’époque des bacs à sable, les culottes courtes se battaient pour jouer avec elle. Plus tard, ils
faisaient la queue pour s’asseoir près d’elle à la cantine, ce qu’elle négociait à coups de
Kinder Surprise, de Malabar et autres Carambar qu’elle partageait ensuite avec les filles.
Devenue adolescente, cette superbe brune aux yeux verts s’était autoproclamée féministe et
les traitait avec mépris. Tout comme en chimie parfois, l’effet fut proportionnellement inverse
à celui escompté: ils étaient tous raides dingues d’elle. Très ancrée dans ses racines
provençales, elle est prof d’histoire au lycée que la bande fréquentait et doit certainement
encore provoquer des montées de testostérone dans ses classes. Elle a épousé le doux
JeanRobert. Compréhensif, attentif et généreux, celui qu’ils avaient surnommé JR était le
confident de la bande. L’épaule réconfortante qui calmait les gros chagrins ou les disputes.
Devenu architecte, c’est son tempérament imperturbable qui lui permet de supporter Anaïs la
rebelle.
Puis il y a le beau Franck, celui dont Lola a été longtemps amoureuse. Secrètement
souvent, ouvertement parfois. Mais la crainte de faire partie de son tableau de chasse et de
mettre leur amitié en péril avait longtemps fait hésiter Lola. Jusqu’à cette fameuse soirée où le
mojito de trop avait transformé une belle amitié en une grande déception qui lui fait encore
mal quand elle y pense aujourd’hui. Bien qu’ils aient recollé les morceaux de leur amitié,
c’est avec lui que Lola a le moins de contacts. L’année dernière, pour le Nouvel An chez
Anaïs et Jean-Robert, il s’est pointé avec une blonde sculpturale qu’il venait de rencontrer.
D’après Jean-Robert, il était sur le point de quitter Paris où il était trader pour un gros groupe
financier à l’étranger. Depuis, Lola n’a pas de nouvelles de Frank, même par la bande. La

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page est tournée depuis longtemps et elle doit désormais penser à elle et à son avenir.
— Ouais, je dois focuser sur moi by now !
Surprise de s’entendre presque crier, Lola avale la dernière bouchée du délicieux hot chili
e
dog qu’elle s’était promis après l’effort tout en remontant la 57Rue. N’empêche, Zoé devrait
faire attention à sa nouvelle conquête. Ça pourrait lui poser des problèmes professionnels. Il
faudrait que je lui parle, pense Lola en poussant la porte tambour du Sheffield, en sueur,
impatiente de retrouver son immense cabine de douche.

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2.

« Je sens que toi et CQR-2342 allez faire de beaux bébés » @Zoé


Zoé a encore une fois tenu parole. Très tôt le matin du «D-Day »,Lola a reçu un SMS :
« Suis dans l’aviontake off in 5 mnje serai chez toi à 11am».
Dans le fond, Lola est très heureuse que son amie soit là le jour où, peut-être, sa vie va
radicalement changer. Elle a assez mal dormi cette nuit, se posant tout un tas de questions.
At-elle pris la bonne décision de faire un enfant toute seule? L’adoption? Un parcours du
combattant pour des couples mariés, mission impossible pour une femme seule, et pas
l’énergie d’aller adopter un enfant au bout du monde. Elle a longtemps espéré trouver le père
de son bébé, sans succès. Son horloge biologique tourne et son désir d’enfant n’a jamais été
aussi intense. Célibataire, elle ne peut prétendre à une insémination intra-utérine d’un donneur
anonyme en France. Elle a donc pris contact il y a quelques mois avec le McCain
Reproductive Center de New York. Dès son arrivée, il y a trois semaines, elle a entamé une
batterie d’examens cliniques, hormonaux et sérologiques, tous heureusement normaux.
Après avoir avalé un café américain tout en grignotant un bagel et pris une douche
stimulante, Lola est enfin prête. Elle observe son reflet dans le miroir de l’entrée. Ses cheveux
sont relevés en queue-de-cheval et elle est simplement vêtue d’un jean et d’un top en coton
blanc. Elle s’autorise juste le luxe de petits talons Prada, en imaginant sa silhouette dans
quelques mois.
La sonnerie du téléphone la fait sortir de sa rêverie: c’est le concierge qui annonce
l’arrivée de Zoé.Just on time, pense Lola, soulagée. Elle doit récupérer le sperme du donneur
au laboratoire avant midi et se rendre directement à la clinique pour l’insémination. En effet,
le sperme du papa anonyme a été collecté par le labo le matin même, puis analysé et préparé
par un médecin biologiste pour être enfin introduit dans un petit flacon qui doit être acheminé
jusqu’à la clinique par coursier spécial. Mais Lola a préféré faire cette démarche elle-même,
ce que le gynécologue a accepté.
— Hello sweeeeeeetie !
La porte d’entrée est à peine entrouverte que Zoé se jette dans les bras de Lola et la soulève

10

du sol en l’embrassant. Lola reconnaît immédiatement le parfum qui fait partie de la
personnalité de Zoé depuis tant d’années : l’Eau d’Hadrien, de Goutal. Réfugiée dans les bras
de son amie, Lola se sent tout d’un coup rassurée, apaisée et plus forte que jamais.
— Oh, Zoé, comme je suis contente que tu sois là !
— Moi aussi, ma chérie !
Relâchant enfin son étreinte, Zoé examine le living-room et la vue sur Central Park.
— Ben dis donc, ils ne se sont pas foutus de toi chez L.B. Cosmetics. Pffffiooou!
Regarde-moi cette vue ! siffle-t-elle en jetant sa veste Donna Karan sur le sofa.
Tout en s’approchant de l’immense baie vitrée, elle interroge Lola d’un air suppliant en lui
montrant son paquet de Marlboro :
— Je peux fumer une cigarette ? Je tiens ce foutu paquet depuis JFK ! J’ai pas pu en griller
une depuis ce matin, et je ne te parle même pas à New York: interdit à l’aéroport, interdit
dans le taxi et interdit dans un rayon de vingt mètres devant l’entrée de ton immeuble !
Lola se met à rire.
— Ça y est, tu commences déjà à râler! Dépêche-toi alors! Je ne veux pas te mettre la
pression, mais il faut qu’on file récupérer le prélèvement et on est déjà en retard.
Zoé lâche un profond soupir en récupérant sa veste.
— Okay, okay… Moi qui voulais griller une clope, je suis sûre qu’en plus on n’a même
pas le droit de fumer dans ces buildings. On est vraiment considérés comme des pestiférés
dans ce pays ! Ça nous rabâche les oreilles avec le mot liberté, mais on te colle un psy dès que
tu t’énerves au volant! On appelle la police si t’as le malheur d’allumer une clope à dix
kilomètres d’unkid-garden! T’imagines la peine encourue à côté d’une poussette ? Tu prends
perpète ? Injection létale ?
Lola se dépêche de fermer la porte de son appartement et d’appeler l’ascenseur tout en
acquiesçant machinalement aux propos de Zoé. C’est une fois qu’elles sont arrivées au niveau
du voiturier que Zoé, estimant avoir fait le tour du sujet, conclut son monologue par un « pays
d’abrutis notoires ! » Point final proportionnel à son manque de nicotine.
Quarante-cinq minutes plus tard, elles sont dans le taxi qui les emmène à la clinique. Lola
tient précieusement le petit conteneur dans lequel se trouve peut-être son avenir. Elle a été
surprise de la vitesse et de la facilité avec lesquelles le flacon lui a été remis. Il est vrai que la
pratique de l’insémination artificielle est monnaie courante aux États-Unis, et ce depuis
longtemps. Ceci explique certainement pourquoi Lola a confondu, à tort, une technique et un
processus longuement rodés avec une certaine forme de légèreté et de décontraction.
Toutefois, la porte d’entrée du camp de Guantanamo aurait été certainement plus

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accueillante que la secrétaire médicale qui vient de les recevoir. D’un geste de la main, elle a
désigné le conteneur déposé sur le comptoir et leur a littéralement balancé le porte-documents
sur lequel un Post-it vert en forme de flèche indiquait «sign here». Après avoir apposé sa
signature, Lola l’a regardée d’un air surpris :
— That’s all ? Can I go ?
La secrétaire a hoché la tête sans même lui jeter un regard ni un au revoir, le «bonjour »
étant déjà aux abonnés absents à l’arrivée.
C’est à ce moment très précis que Zoé, toujours en manque de nicotine, s’est exclamée en
français :
— Mais c’est quoi son problème à celle-là? Elle a les ovaires à l’envers? S’est pas fait
brouter le minou hier soir ? C’est le sperme de son mec qu’elle te refile, ou quoi ?
Le hic, c’est que la secrétaire en question, d’origine haïtienne, maîtrisait parfaitement le
français. Alors s’est ensuivi un échange international de divers mots d’oiseaux plus exotiques
les uns que les autres, entre une Zoé ulcérée et une secrétaire médicale furibonde, prête à
sauter par-dessus son guichet. Lola a alors attrapé le petit conteneur tout en tirant tant bien
que mal vers la sortie une Zoé tout aussi menaçante qu’un catcheur avant son combat.

*/*

Deux heures plus tard, Lola est toujours allongée en position gynécologique. Tout s’est
bien passé. Le gynécologue a placé le sperme dans un fin cathéter puis l’a introduit dans la
cavité utérine à travers un spéculum. Quasiment indolore, le geste a duré quinze minutes en
tout et pour tout. Il a été conseillé à Lola de rester allongée une demi-heure après
l’insémination afin de favoriser la fécondation. Ce qu’elle observe scrupuleusement. Elle a
opté pour un donneur volontaire le jour même et non pour du sperme congelé. Aussi,
reconnaissante envers son donneur, et afin de mettre toutes les chances de son côté, cela fait
plus d’une heure et demie au lieu des trente minutes recommandées que Lola est étendue.
Zoé, qui est restée à ses côtés pendant tout ce temps en lui tenant la main, vient de s’absenter
pour calmer son iPhone et prendre sa dose de goudron.
Zoé a été impressionnée par la longueur du cathéter, mais plus encore de savoir son amie
faire un ou plusieurs bébés toute seule. En effet, n’ayant pas de problème gynécologique, la
stimulation ovarienne de Lola a été très faible, mais le risque de grossesse gémellaire subsiste.
C’est un risque auquel Lola a mûrement réfléchi. Mais l’appréhension de Zoé est contagieuse.
Deux bébés toute seule ?Serais-je à la hauteur ?s’inquiète Lola.
La porte de la chambre s’ouvre, laissant apparaître le gynéco et une Zoé enfin détendue.

12

Le médecin s’approche de Lola en souriant.
— Je crois que vous êtes restée suffisamment allongée, vous pouvez rentrer chez vous. Et
ne marchez pas les jambes serrées, ça ne sert à rien ! plaisante-t-il.
Zoé tenait absolument à offrir à Lola son plat favori, aussi viennent-elles de se faire livrer
un superbe plateau japonais. Confortablement installées dans le sofa, Zoé et Lola papotent de
tout et de rien en picorant ici ou là un sushi, unCalifornia rollà l’avocat ou un sashimi, et se
disputent le gingembre confit qu’elles adorent. La nuit tombe sur Central Park et les lumières
de la ville s’allument petit à petit. Toutes deux sont heureuses d’être ensemble après une
journée riche en émotions. Lola frissonne, le service de la maintenance de l’immeuble a dû
régler la climatisation à une température trop basse pour la saison. Les filles se collent l’une
contre l’autre sous un plaid Burberry.
— Alors,sweetie, espères-tu encore trouver le grand amour ?
Lola hausse les épaules d’un air fataliste.
— Tu sais Zoé, si j’ai entamé cette démarche, c’est que je voyais les années passer et qu’à
force d’espérer, je risquais de ne jamais avoir d’enfant. Et ça, je ne pouvais pas l’accepter.
— Lola, il y a des femmes qui adoptent et tombent enceintes juste après. Qui sait, tu
pourrais trouver le père après avoir fait le bébé ? sourit Zoé.
— Pourquoi pas ? acquiesce Lola.
Mais elle en doute fortement. Ses aventures ont toujours été décevantes. Entre le jaloux
maladif, le maniaco-dépressif et le divorcé qui la compare en permanence à son ex, Lola a
accumulé un panel de pathologies amoureuses.
— Je n’arrive pas à détecter les mecs à problèmes. Et puis à mon âge, tous les mecs bien
sont pris !
— T’as qu’à virer lesbo, pouffe Zoé en se débarrassant du plaid.
— Certainement pas ! J’ai l’impression que c’est encore pire qu’un couple hétéro, je n’ai
jamais vu autant de scènes de ménage et de crises de jalousie qu’avec tes compagnes!
proteste Lola en riant. D’ailleurs, où en es-tu avec la femme de Max Jones ? s’inquiète-t-elle.
Tu sais, tout ça me fait peur !
Zoé se lève pour attraper une cigarette et fait coulisser la baie qui donne sur la terrasse.
— Je sais, à moi aussi cela me fait peur.
— T’imagines si Max s’en rend compte ? Tu perds ton plus gros contrat !
— Mais elle me plaît tant ! Et je crois que je suis maintenant plus attirée par les femmes bi
que par les lesbiennes. Mais t’inquiète, je gère ! conclut-elle fermement.
« Je gère ». L’expression consacrée que Lola connaît si bien et qui signifie que le sujet est

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définitivement clos; et gare à celui qui oserait en remettre une couche! Lola observe son
amie. Adossée à la barre latérale de la baie coulissante, elle semble perdue dans ses pensées.
Au loin, les buildings new-yorkais pétillent de lumière, tout comme Zoé. Si belle, généreuse
et qui prend tant de risques par amour. Nous en prenons tous d’ailleurs, que ce soit pour un
homme, une femme ou un enfant. Est-ce aimer ou se sentir aimé que nous recherchons toute
notre vie ? Est-ce l’amour que Lola va donner à cet enfant qui la motive ou le réconfort de le
tenir dans ses bras et de ne plus jamais se sentir seule ?
— Tu n’as pas de nouvelles de Frank? demande alors Zoé d’un air faussement
désintéressé.
À l’évocation de son prénom, Lola a un pincement au cœur. Rien n’est plus pareil depuis
deux ans. Elle a le sentiment d’avoir perdu un ami et s’en veut. Depuis toujours, Frank affiche
une assurance certaine, niveau filles. Elles tombent toutes comme des mouches. Grand,
sportif, brillant, brun, yeux bleus et sourire ravageur, il n’a toujours eu que l’embarras du
choix. Devenutrader, il accumule les succès professionnels et les femmes. Il va de l’une à
l’autre sans jamais vraiment s’attacher, et sans rien leur promettre, ce qui les rend folles.
Aussi, après avoir plusieurs fois été littéralement harcelée au téléphone ou sur le pas de leur
porte par les ex de Frank, les suppliant de lui faire entendre raison, la bande d’amis a décidé
de ne plus sympathiser outre mesure avec ses conquêtes. Quand ils lui avaient annoncé cette
décision solennellement, sa seule réponse avait été un grand éclat de rire. Vexés, les copains
évitent alors soigneusement de le voir lorsqu’il est accompagné. De plus, seul, il redevient le
copain d’enfance que tous connaissaient et non le tombeur avec une bombasse pendue à son
bras et à ses lèvres.
En fait, Lola est tout aussi fleur bleue que Chloé. Lorsqu’ils étaient enfants, Frank était son
plus proche voisin et leurs parents étaient amis. Ils étaient toujours ensemble, l’été, lorsque les
parents se retrouvaient chez les uns ou les autres pour un apéro ou un dîner sur la terrasse. Ils
jouaient dans les jardins et la forêt environnante. Leur repaire favori était la cabane en bois
installée entre les deux maisons. Ce fut lors d’une fin d’après-midi d’été, cachés dans la
cabane, que Frank lui avait offert une bague en forme de cœur, le genre de bague que l’on
trouvait à l’époque dans les petites balles des distributeurs à un franc.
À dix ans, ce genre de cadeau a l’effet d’une bombe sur une petite fille. Lola avait trouvé
son prince charmant! Quelle chance! Jusqu’à la fin des vacances d’été, entre une partie de
cache-cache et un 1-2-3 soleil, ils avaient décidé de leurs métiers, du nombre et des prénoms
de leurs enfants. Lola avait fièrement montré à Zoé, Anaïs et Chloé la bague qu’elle ne
quittait plus.

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En fait, Frank avait testé son pouvoir de séduction naissant sur Lola, car trois poils sur le
menton plus tard, toutes les filles de l’école lui tournaient autour. Reconsidérée comme un
pote d’enfance tout comme Jean-Robert, Lola avait dû se rendre à l’évidence: les princes
charmants s’évanouissent devant un appareil dentaire et de l’acné cachée tant bien que mal
sous une frange.
Puis il y avait eu ce fameux soir, il y a deux ans environ, où ils s’étaient retrouvés
complètement par hasard dans un bar branché parisien. C’était la première fois depuis bien
longtemps qu’ils étaient sans le reste de la bande. Lola devait y rejoindre une collègue de
travail qui avait annulé au dernier moment et lui, pour une fois, était seul. Quelques verres de
mojitoplusieurs crises de fou rire plus tard, Frank était dans le lit de Lola. Un moment et
magique, tout en douceur. Le retour à la réalité avait été brutal. Frank s’était levé, prétextant
un rendez-vous important tôt le lendemain matin. Assise dans le lit, stupéfaite, Lola l’avait
regardé s’habiller. Aucun mot n’avait pu sortir de sa bouche, elle l’entendait lui parler mais ne
l’écoutait plus. « Je ne dors jamais avec une fille le premier soir », avait rigolé Frank quelques
mois plus tôt en parlant de ses conquêtes. Cette réflexion était revenue à l’esprit de Lola
comme une gifle. Elle l’avait accompagné tel un robot jusqu’à la porte, qu’elle avait
verrouillée après qu’il l’eut rapidement embrassée sur la bouche. Appuyée contre la porte, elle
s’était laissée glisser à terre, choquée. Son ami de toujours l’avait ajoutée à son tableau de
chasse !Quand on arrive au sexe, il n’y a plus rien d’autre que du sexe.Pas de considération
sur l’amitié ou la personne qu’il connaissait depuis l’enfance. Mais quelle conne! Lola
n’avait même pas pleuré, tellement elle s’en voulait de s’être fait avoir.
Il avait tenté de la recontacter les jours suivants. Lola n’avait pas répondu à ses appels ni à
ses SMS. Quelques jours plus tard, elle lui avait envoyé un e-mail lapidaire: «Nous avons
fait une erreur l’autre soir. Je t’embrasse. Lola». Elle ne voulait pas que cette nuit se
transforme en une relation qu’elle savait vouée à l’échec. Frank était un collectionneur et elle
faisait partie de sa collection. Elle en souffrait déjà, alors envisager une relation qu’elle savait
définitivement passagère au risque de briser leur amitié lui était inimaginable.
Depuis, ils sont de nouveau en contact, mais une gêne s’est glissée du côté de Lola. Mal à
l’aise, elle évite de le voir et regrette de s’être si facilement laissée aller à des sentiments
amoureux pour lui.
— Eh bien non, ma Zoé, je n’ai pas de nouvelles récentes, et je ne tiens pas trop à en avoir,
j’ai autre chose à penser maintenant, répond Lola en caressant son ventre. Et je suis fatiguée,
Zoé, je vais me coucher.
— Okay, je vaischeckermes e-mails et mon Facebook un moment et filer dormir aussi sur

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