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Celle qui s'enfuyait

De
224 pages
A l’aube, dans un paysage désert et envoûtant, une femme court. Elle vient d’échapper de justesse à un coup de fusil.
Isolée volontaire dans une des régions les plus reculées de France, Phyllis Marie Mervil, afro-américaine, est l’auteur de polars à succès. Solitaire jusqu’à la sauvagerie, prête à tout pour préserver son anonymat, elle a quitté l’Amérique en 1975, emportant avec elle un mystère qui, depuis, n’a cessé de la hanter. Phyllis sait qu’elle est poursuivie et, murée dans son secret, elle ne peut compter que sur elle-même.
Qui est cet homme invisible qui la traque comme une ombre, se rapprochant de jour en jour  ? Quel drame commun ont-ils vécu dans les années 70, époque terrible où l’Amérique se déchirait sur la question des droits civiques? Acculée, Phyllis saura-t-elle se retourner et faire face ou choisira-t-elle, une fois encore, de fuir ?
 
Thriller psychologique, Celle qui s’enfuyait est aussi un roman d’atmosphère sur fond de vérité historique. Sous la tension d’une menace permanente,  on y découvre des êtres au passé trouble, qui se cherchent et se croisent, s’aiment et se perdent. Se dessine un paradoxal éloge de la fuite, quand le désir éperdu de liberté peut devenir un enfermement, et la culpabilité un refrain impossible à oublier. La vraie menace viendrait-elle de l’intérieur ?
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Tu veux que je te dise ce que c’est que la liberté ? La vraie liberté ? C’est de ne plus avoir peur.
Nina SIMONE
Je me cachai pour demeurer seul à dévorer mes pensé es.
Honoré DE BALZAC
Là où est le danger croît aussi ce qui sauve.
Friedrich HÖLDERLIN
1
Comme chaque nuit elle était éveillée dès trois heu res du matin, le temps des vrais insomniaques. Chaque nuit elle quittait le territoi re des rêves d’un claquement de porte derrière la nuque, et c’était toujours le même arra chement, les yeux rivés au plafond, une tache indéfinie d’ombre mouvante, point d’appui nécessaire à travers les eaux refluantes du sommeil.
Elle restait assise quelques minutes, nue sur le bo rd du lit, le visage porté vers ses pieds symétriques – longs et bruns –, puis elle cro isait invariablement, étalé sur le sol, le corps de Douze, un vieux labrador aux yeux de ph oque – c’est ce qui l’avait conquise quand elle l’avait récupéré sur une route de forêt, onze ans auparavant, ce regard conciliant qui ne changeait jamais. Elle enf ilait un vêtement de circonstance nuit-là c’était un long tee-shirt –, invari  cette ablement elle s’étirait face à la fenêtre obscure puis descendait l’escalier de pierres, pied s nus, suivi du frottement d’ongles de Douze à ses côtés.
Dans le silence de la nuit elle préparait une plein e cafetière pour les heures à venir, vidait une tasse de croquettes dans l’écuelle sous le nez du chien, écoutait les premiers chuintements de vapeur percoler la mouture en regardant Douze manger, et les effluves de café se mêlaient déjà à l’odeur de cendre de la pièce. Elle revoyait la boule de poils beige dans le faisceau des phares, l e coup de volant et le coup de frein elle avait cru à un renard en perdition sur la ro ute – puis la portière grande ouverte et le chien sautant sur ses genoux sans hésitation, ma sse informe et chaude qui débordait sur ses cuisses, mufle posé sur son bras ; elle avait conduit d’une main les kilomètres restants, vérifié une trace de sang, une marque de collier, rien, probablement un spécimen fugueur mais pas farouche. Le chien dormait déjà, et comme il semblait à peine adulte, l’idée lui était venue, spontanée et incongrue, de le nommer d’un chiffre correspondant à son âge approxi matif, pour le débaptiser l’année suivante. Le labrador s’était donc appelé « Un », p uis « Deux » jusqu’à atteindre l’âge respectable de douze ans, visiblement peu affecté p ar cette identité fluctuante.
Elle remontait l’escalier, prenait soin de préserve r cet état second fait de relâchement et de concentration, tournée vers elle- même et ouverte aux sensations : craquement d’une poutre, rai de lumière sous la porte. Douze à ses côtés.
Elle entrait dans la pièce, empoignait le fauteuil – comme elle aurait pris un amant par les hanches – avant de s’y asseoir, de relire l es pages de la veille et de se pencher sur une nouvelle feuille, aussi riche d’attente que le silence qui l’entourait.
Phyllis Marie Mervil écrivait des romans policiers, des polars comme elle disait, sans affectation ni jugement préconçu, fruits de lecture s de jeunesse volées au temps des études, nourris par une imagination sans frein, un refuge et une obsession qui s’était accentuée depuis son arrivée en France au début des années 2000, à la faveur d’une rencontre avec un éditeur parisien sur qui elle ava it renversé un café dans le compartiment bar d’un TGV, au départ de Marseille.
Elle travaillait sans discontinuer sur un cahier pe ndant trois heures, d’une écriture serrée, lente et régulière ; face à elle ronronnait en sourdine le moteur d’un vieil ordinateur, ponctué par les soupirs de Douze, couch é à ses pieds. À six heures pile elle arrêtait d’écrire, Douze levait la tête, se re dressait d’un coup de reins et dansait en regardant la porte. Il était temps de sortir.
Elle s’étirait face à la fenêtre, accomplissait que lques mouvements d’échauffement, enfilait une combinaison perspirante noire à bandes fluorescentes, un tee-shirt à manches longues, nouant en rituel concentré des bas kets à tige haute. Elle descendait l’escalier dans un silence souple, précédé par la c avalcade de Douze se ruant dans la cuisine.
Ce matin-là encore, elle ouvrit la porte d’entrée e t se jeta dans la nuit qui prenait des teintes mauves au bout de l’horizon. À petites foul ées elle s’engagea sur le chemin de pierres contournant la bâtisse, franchit les premie rs murets, quitta la route pour s’engager sur l’herbe rêche du causse. Le silence é tait un bruit familier, la brise douce, le frottement des semelles sur le sol, le halètemen t de Douze qui obliquait vers un taillis, nez au sol. La femme en noir avait pris so n rythme, souffle régulier, cadence métronomique.
Elle dépassa une ferme isolée – c’était son plus pr oche voisin –, longea le bord d’une ravine, atteignant les collines qui dominaien t le plateau de roches et de pelouses sauvages. Douze suivait toujours.
Dans un vallon brillaient les fenêtres du premier v illage ; elle accéléra imperceptiblement, prolongeant sa course près de la ligne de crête, silhouette fantomatique se détachant sur les lueurs de l’aube. Elle était mince et longiligne et dégageait une force physique réelle, quelque chose de concentré, à la fois souple et tendu, entretenu par l’ascèse de la course.
Phyllis Marie Mervil venait d’avoir soixante ans, e n faisait à peine plus de quarante. Pour le rare voisinage, c’était une femme discrète, qu’on voyait peu au village situé deux kilomètres en contrebas de la vieille ferme ca ussenarde où elle vivait seule. Distante et secrète. Une femme noire énigmatique, u ne Afro-Américaine parfaitement francophone affirmaient les plus avisés, installée là depuis une dizaine d’années, et qui ne demandait rien à personne. On était à l’écart de s grands axes urbains, dans un paysage isolé fait de vent, de pierres sèches et d’ herbes rases, quelques bosquets et un petit lac en contrebas. Une région peu touristiq ue, réticente à s’offrir au premier venu, un plateau caillouteux dont les habitants cul tivaient depuis toujours le même goût austère pour la réserve et les précautions.
Elle s’arrêta sur une butte pour reprendre son souf fle, profitant de la brise qui courait le long de ses bras, laissant sécher la sueur au creux de sa nuque. À ses côtés haletait Douze, posé de travers sur son cul, langue pendante et haleine de forge, dans le silence frais du petit matin. La lumière pointait, au loin s’étageaient les collines embrumées, à perte de vue la pierraille égrenait la terre rouge. Elle tourna la tête vers la lueur qui passait l’horizon. Elle respirait le v ent avec avidité et le sol commençait de
faire ressortir les arômes des plantes sèches, les effluves de moutons, invisibles, et sur les sentes se dessinaient les chapelets de déje ctions, billes brunes mêlées de poussière qui fertilisaient chichement cette terre ingrate mais cultivée depuis des siècles. Elle sentait la brise dissiper la sueur sur ses tem pes, le courant d’air léger passant dans ses cheveux courts, elle continuait de se remp lir de l’air du causse en regardant le vallon qui apparaissait dans la brume. Dix année s que tous les matins elle partait courir dans la lande. Dix ans. Chaque jour. Elle s’ en nourrissait. Elle pensait avoir trouvé son royaume.
Elle reprit sa course et bifurqua sur la gauche, re joignant un chemin de pierres qui descendait vers une combe moussue coiffée de jeunes hêtres et de noisetiers. Elle pénétra au petit trot dans le tunnel de verdure, co urbée sous les branches basses, faisant voler les feuilles mortes et luisantes, pat augeant dans un filet d’eau qui alimentait un bosquet humide à l’année, au sol couv ert de taillis, de mûriers et de fougères. Derrière les feuillages troués de lumière , il y avait le lac.
Elle y faisait toujours une pause au lever du jour, ne se lassait pas du plan d’eau enfumé de brume, nappes de soleil émergeant par int ermittence, cris des foulques s’envolant dans un déchaînement d’ailes affolées ; elle marchait sur les berges en reprenant son souffle, laissant Douze chercher dans les fourrés et fouir la terre retournée par les sangliers. C’était un moment d’apaisement, un court moment de méditation où elle passait en revue les dernières pages du polar en cours, le cha pitre à venir, avant de contourner l’autre rive et de rejoindre à nouveau les arbres. Dans quelques minutes elle traverserait le sous-bois épais avant de reprendre sa course, de retourner à la ferme par le versant opposé. Elle avait franchi les premiers taillis quand eut l ieu la déflagration. Une grêle assourdissante trouait les feuilles au-dessus de sa tête, elle ne bougea plus, stoppée d a n s son élan, courbée et immobile, une bête aux ag uets. Elle attendit que le sifflement dans ses tympans s’évanouisse avant de t ourner la tête, lentement, essayant de distinguer une forme mouvante à travers le rideau de feuillages. Peut-être un chasseur négligent – c’était la fin de l’été, la chasse était ouverte depuis quelques jours – puis elle se dit qu’aucun chasseur digne de ce nom ne tirerait sans visibilité à travers des fourrés. Ou alors un braconnier – les s angliers pullulaient dans la région et fournissaient une viande abondante. Elle avança ave c précaution, cassée en deux, thorax comprimé, des odeurs de poudre et de sueur s ’infiltraient dans ses narines. Elle progressa lentement vers une zone plus dégagée, là où le soleil éclairait en partie le sous-bois. Le silence écrasait tout. Elle ne compre nait pas. Elle continua malgré la peur qui montait, tendue à l’extrême, guettant le m oindre craquement, le plus petit indice sonore. Douze. Elle appela doucement, comme un soupir. « Douze. » Une série de murmures, chaque fois un peu plus fort.
Le coup de feu explosa dans ses oreilles, puis une plainte diffractée dans l’écho de la détonation. Elle se mit à courir au jugé, fouett ant les feuilles, fauchant les fougères, éblouie par les rayons du soleil qui mitraillaient les arbres.
Il était couché contre une souche, corps beige dans l’humus noir, le flanc déchiqueté de viande rouge, mâchoire encore haletante. Elle ne regarda pas ses yeux quand elle le souleva avec difficulté, refusant de les croiser pour rester concentrée – pour ne pas s’effondrer aux côtés de Douze –, le serrant dans s es bras tout en rejoignant la combe.
Un corps lourd, relâché et chaud.
Elle avançait à grandes enjambées, arc-boutée sur s es forces, coupa à travers la lande pour réduire la distance, tentant de courir m ais le poids mort asphyxiait ses cuisses, l’effort continu tétanisait ses muscles. E lle passa au large de la ferme voisine elle crut percevoir un voilage qui frémissait –, portant Douze sur l’épaule, changeant de position de plus en plus souvent. Les mains, les bras, le dos couverts d’une matière visqueuse qu’elle ne voulait pas nommer.
Elle entra chez elle au bord de l’état de choc, s’a ffaissant sur le corps qu’elle venait de déposer sur la table de cuisine. Elle resta comm e ça un long moment, le visage enfoui dans la fourrure humide, absente de toute pe nsée, comme plongée dans un coma purement viscéral, tentant de refluer la peur qui s’installait en même temps que remontaient les souvenirs surgis du plus lointain d ’elle-même.
Elle comprenait, maintenant. Elle comprenait queçaallait recommencer.
DU MÊME AUTEUR
Romans
Belleville Shanghai Express, Grasset, 2015. Vies d’Andy, Le Serpent à Plumes, 2010. Étranger au paradis, Buchet/Chastel, 2006. Un monde parfait, Buchet/Chastel, 2005. Mille amertumes, Buchet/Chastel, 2003.
Récits, nouvelles, novellas
Eaux troubles, BSN Press, Lausanne, 2017. Regard fantôme, Storylab éditions, 2011. Femmes captives, revue Décapage, 2009. Une journée d’absence, revue Décapage, 2008. Fait d’hiver, revue Décapage, 2007. Dernière station, revue Décapage, 2006.
Photo de couverture : © Hayden Verry / Arcangel Con ception graphique : Christian Kirk-Jensen / Danish Pastry Design
ISBN : 978-2-246-81557-0
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© Éditions Grasset & Fasquelle, 2018.
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