CES TERRES JAUNES   ROMAN
120 pages
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CES TERRES JAUNES ROMAN

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Description

Ces terres jaunes, ce sont les terres de l'enfance, les terres âpres de l'Algérie où se sont rencontrés les deux protagonistes de ce récit pendant la guerre. Ce sont enfin ces terres qu'on "n'habitera pas toujours, notre délice" et que seule l'écriture, peut-être, permettra de réinvestir.ŠAntoine décide, à presque trente ans, d'arrêter de travailler pour se consacrer à l'écriture. Pendant une journée entière, il tente d'accoucher le sujet de son livre. Il y voit comme un jeu de miroirs où se bouscule tout ce qui lui parvient du dehors depuis l'aube jusqu'au crépuscule, les gens rencontrés la veille, les souvenirs de son enfance dans les Causses, l'Algérie et un mystérieux aspirant du contingeant rencontré à Constantine et ses propres rêves.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 57
EAN13 9782296464728
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0070€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ces terres jaunes
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55081-0
EAN : 9782296550810

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Géraud de Galard


Ces terres jaunes

Soirée chez Madeleine Darnage
ou une journée dans la vie d’Antoine


roman
à A. M. A.


« Nous n’habiterons pas toujours
ces terres jaunes, notre délice. »
Saint-John Perse (Anabase VII)


Ce texte présenté à l’automne 1965 aux Editions de Minuit – avec la mention quelque peu provocante : « Pour un nouveau Nouveau roman » – a été entièrement réécrit au printemps et à l’été 2000, mais en veillant à conserver au plus près le ton (l’auteur avait 32 ans) et le contexte, notamment la proximité de la guerre d’Algérie et la référence littéraire qu’était encore le Nouveau roman.
Ce 11 juin 1965



Chaque fois qu’il se mettait à sa table c’était la même chose ; il revenait toujours à la question, la seule qui importait pour lui en ce temps-là : le sujet de son livre. Ce n’est pas qu’il commençait un livre nouveau dès qu’il s’installait devant sa feuille mais il se retrouvait à chaque fois imaginant son héros en train de s’interroger sur le livre qu’il voulait faire… Etrange exercice d’un écrivain (disons plutôt d’un apprenti écrivain) écrivant l’histoire d’un écrivain qui ne parvient pas à écrire.

Jeu de miroirs accouplés par lequel, à force de faire reculer l’image dans le tunnel des images successives, il parviendrait peut-être à animer un sujet figé… Il s’était pris à méditer sur ce phénomène de deux miroirs se faisant vis-à-vis où l’on se voit indéfiniment, de plus en plus petit, jusqu’à se perdre, comme si l’image pouvait creuser les murs, plus que les murs, la maison, mais aussi la maison d’à côté – des deux côtés –, toutes les maisons, les unes après les autres, comme un couloir étroit, de plus en plus étroit, long, infiniment long, beaucoup plus long, beaucoup plus étroit que la rue, se développant au-delà des rues, au-delà de la ville, de toutes les villes…, cette image que donnent deux miroirs se faisant vis-à-vis dans la chambre, peut-être, au bout – mais lequel ? –, à l’endroit où le reflet cesse d’être discernable, où l’image que l’on aperçoit de soi-même peut être prise pour un autre, allait-il enfin découvrir quelque chose, quelqu’un… ?

Le ciel, ce matin-là, était libre. Il y avait du soleil plein la chambre. C’était depuis longtemps la première belle matinée et la fraîcheur de l’air contenait déjà l’annonce de la chaleur qu’il ferait tout au long du jour. La brise qui venait de la fenêtre ouverte lui ébouriffait les cheveux. C’eût été le bonheur avec un temps pareil si Antoine n’avait eu ce besoin (un vrai sentiment de nécessité) de s’asseoir à sa table, cette conviction qu’il devait demeurer là, entre quatre murs, courbé sur sa chaise, dans cette position nécessaire comme on lui disait enfant que la posture de la prière est la condition indispensable à la prière même.

Depuis ce temps qu’il pensait qu’il écrirait, il fallait bien qu’un jour il se décidât à s’y mettre pour de bon. Mais, cette décision, il la prenait dans la contrainte ; car il se contraignait à rester ainsi enfermé tandis qu’il faisait si beau à l’extérieur, qu’il aurait pu aller s’installer à quelque terrasse de bistrot comme autrefois où il ne connaissait pas bonheur plus grand que de prendre son café crème le matin tout en regardant le manège de la rue avec son cahier à portée de main, distrait par les gens qui passent, parfois provoquant un regard, soutenant plus longtemps l’un d’entre eux jusqu’à se remplir le cœur d’un dialogue qu’il jouait à prolonger bien après que ce regard, fugitif, mais si fortement insisté malgré la rapidité du passage, eût disparu. Il couvrait alors quelques lignes, comme pour se donner une contenance, parfois des pages du cahier.
Mais, sortir dès le matin comme les autres prennent le métro, c’eût été compromettre tout le reste du jour, risquer d’effaroucher l’inspiration, en tout cas l’effort qu’il lui fallait faire pour se mettre à sa table une fois pris le café qu’il préparait sur un coin de la petite cuisine à peine sorti du lit. Car, écrire c’était pour lui, dans une certaine mesure, cesser de vivre, du moins de vivre comme on voit vivre autour de soi, avec des gestes, des paroles, des enivrements de soleil, des exaltations de visages, des bousculades de voitures, du bruit, des rires, des trognes, des cheveux qui coulent, des pommettes rouges, des lèvres sur le vent…, nous n’en finirions pas d’énumérer toute la symbolique d’Antoine sur la vie.

Au vrai, pour lui, écrire c’était se mettre en condition de vivre, tout en s’interdisant les gestes de la vie, les mots, les agissements, les commerces, commerces de paroles, de regards, de mains, commerces des corps et des âmes… Ecrire c’était à la fois vivre et ne pas vivre, c’était exprimer, c’est-à-dire exister : devenir ce que l’on est, être à la fois l’éprouvé et l’éprouvant, l’aimé et l’aimant, l’accompli et celui qui se cherche. C’était mieux que vivre, c’était être.

Comme autrefois, dans la fraîcheur de ses matins de vacances, il s’attardait à la ferme à regarder joindre les bœufs qu’on allait mener au labour, ce matin-là il se disait qu’il lui fallait lui aussi tirer son sillon et puis le suivant, ainsi de suite, sans penser ; surtout cela, sans penser. Il lui fallait s’interdire de penser car alors tous ses désirs, les appétits de sa chair, son goût des visages dans la rue le reprendraient, et toute la force qu’il mettrait à les réfréner absorberait entièrement sa volonté. Il ne devait rien faire d’autre que s’attacher à sa feuille blanche, tirer son sillon de papier, creuser son trait de plume, emboutir ses pattes de mouche, bref travailler. Il travaillait tout comme les autres, eux qui ne croyaient pas qu’il travaillât.

La veille au soir il avait lu Rimbaud et se répétait « main à plume vaut bien main à charrue » mais il n’avait pas comme lui le courage de se mettre en grève et il travaillait en tâcheron comme les autres travaillent à quelque chose qu’on leur a commandé. Non qu’il ait été plus courageux ou inspiré ce matin-là, simplement plus acculé. Peut-être parce qu’il faisait beau et qu’il lui fallait une raison plus forte pour ne pas sortir comme eux qu’il entendait à son réveil dégringoler les escaliers. Car il enviait tout en la méprisant un peu, cette vie si simple qu’ils avaient avec leur sillon d’une journée : lever, partir, rentrer, dormir. Cela lui paraissait le rythme idéal d’un travail sans pensée et il trouvait injuste qu’on pût l’envier, lui qui entre le lever et le coucher devait inventer toute sa journée sans même pouvoir profiter du soleil et de la douceur d’un premier matin d’été.
1


Son réveil avait été lourd comme un jour trop pâle.

Couché tard la nuit précédente à cause de cette soirée chez Madeleine Darnage, il retrouvait au matin les doutes, les paniques, les à quoi bon qui, de l’état de sommeil dont il sortait, faisaient un entre deux avec l’état de veille, dressaient, comme des chiennes gardiennes d’un empire sourcilleux, les fantômes extérieurs plus farouches, plus mobiles, plus musculeux à mesure que reculaient les ténèbres de l’inconscience et de la provisoire béatitude. La tête lui serrait et il avait à la bouche un goût d’amertume qu’un brossage énergique des dents et le café avalé tout de suite après, avec la même jouissance que les autres matins mais plus goulûment ce matin-là, avec cette précipitation impatiente, cette mauvaise humeur dont on ne parvient pas à se départir jusqu’à saboter son propre plaisir, n’avaient suffi à faire disparaître.

Il avait passé sous la douche un temps qu’il jugeait anormal. Il compensait ainsi le gâchis du petit déjeuner par la jouissance que lui procurait l’eau tiède, presque chaude, qu’il dirigeait en jet sur les épaules et la poitrine, longuement, pour s’imprégner de la chaleur de l’eau, la sentir pénétrer dans la chair engourdie, puis sur le dos, à la saillie des reins, le long des jambes en suivant de haut en bas les muscles bandés, puis sur les bras et encore sur la poitrine, les épaules, le cou, le ventre. Alors, il se savonnait avec rage, reprenant contact dès qu’il avait fermé le robinet avec les réalités d’une existence qu’il trouvait futile, ces matins à chaque jour recommencés, ces matins de résurrection gâchés parce qu’il avait choisi de vivre une vie conforme à ce qui doit se faire dans cet empire de son rêve éveillé gardé par les chiennes fantomatiques aux visages trop connus, fixes, tendus comme des cordes, vipères à langues fourchues. C’est en se savonnant qu’il pensait à la rue, à la conversation qu’il avait eue la veille, qu’il n’avait pu poursuivre jusqu’à son terme retenu par il ne savait quel scrupule, par peur peut-être d’en dire trop, de couper les ponts comme s’il était indispensable qu’on les conservât, par crainte que la querelle qui s’en serait suivie dégénérât en une catastrophe dont lui seul eût fait les frais, pour se retrouver ce matin dans une situation pire que celle dans laquelle il était la veille, libre – ironie – d’être seul…

Les chiennes aboyaient, mordant l’air de leurs dents entre deux hoquets, les babines retroussées sur lesquelles se collaient par moments des filets de bave, fils de la vierge dans le soleil jaune du matin, les oreilles couchées en arrière dont les bouts voletaient, ailes courtaudes, accompagnements grotesques de morsures dans le vent, bien droites sur leurs pattes de devant, le bassin frémissant en ondes spasmodiques et luisantes, les pattes de derrière recourbées comme prêtes à bondir, la gueule figée dans ces saccades de haut en bas, les yeux arrondis stupides de rage découverte, à tuer, ridicules, prêtes à bondir mais ne bondissant pas, mordant le vent avec, par moments, des mouvements latéraux comme pour s’en débarrasser, enfoncer leurs dents dans une consistance plus ferme, moins froide comme si le vent parfois leur agaçait une carie, prêtes à bondir mais ne bondissant pas.

Il tournait alors le robinet et l’eau le débarrassait de tout le savon dont il avait longuement malaxé sa chair, les paumes empoignant les muscles, les massant à travers la mousse, longuement et l’eau l’inondant à nouveau tout entier le réchauffait, le lavait du savon et des ardeurs de sa colère, les chiennes alors se détournant, la tête basse, les oreilles rentrées, posées sagement en arrière dans l’axe des yeux avec, parfois, un mouvement de se dresser. Il les voyait maintenant disparaître la queue entre les jambes mais il savait qu’elles allaient se coucher un peu plus loin la tête tournée de son côté, les oreilles droites, grondantes, chiennes… Elles resteraient là, tapies dans l’ombre où certains matins il les découvrait à son réveil, toujours là, les flancs luisants, l’arrière-train légèrement relevé, les babines froncées sur les crocs découverts, tremblantes, avec un grognement sourd comme le grondement lointain d’un orage, là-bas, dans les nuées, au bord de ses plateaux certains soirs d’été lorsque la pluie enfin menaçait…

A cette soirée chez Madeleine Darnage, quelqu’un avait demandé : Mais vous qui avez tellement envie d’écrire, qu’avez-vous donc à dire au juste ?...
Il n’était pas sûr d’avoir bien été compris quand il avait répondu qu’il ne voyait pas le rapport puisque pour lui écrire était un verbe intransitif. Oh, certes, une lettre, un article, un rapport…, mais Ecrire (il avait dû insister un peu sur le « é » pour marquer la majuscule), vous comprenez, c’est différent. Et d’ajouter, peut-être en baissant la voix car il lui fallait réfléchir pour faire une réponse qui tienne un peu la route : Au départ, comment savoir, cette envie, ce besoin plutôt, comment dire, ce n’est pas tant ce que l’on a à dire…, c’est de dire.

Et puis, à mesure il comprenait que ça ne voulait rien dire. Aussi n’avait-il plus discuté davantage tandis que l’autre le regardait les yeux arrondis comme s’il attendait de voir comment il allait parvenir à se dépêtrer dans ses explications… De lui raconter alors une histoire sans importance, un fait divers qu’il venait de lire dans les journaux et dont il avait pensé sur le moment faire un sujet. Comment aurait-il pu expliquer que ce qui lui importait ce n’était pas tant ce qu’il avait à dire mais ce qu’il avait à vivre. Le sujet n’importait pas tant que le fait d’écrire. Allez faire comprendre…

Hier soir avec tous ces gens qui étaient là, on n’en était plus à un sujet près. Vous savez comment les choses se passent, vous qui n’avez plus trente ans et qui donc avez droit à ce qu’on vous présente les gens, signe que vous êtes suffisamment connu pour qu’on n’ait pas besoin de faire plus que baragouiner votre nom de la façon la moins compréhensible alors qu’on vient vous dire avec des cajoleries : J’aimerais beaucoup vous présenter Antoine Clément, jeune expert international qui, figurez-vous, s’est mis dans la tête de tout plaquer pour se consacrer à la littérature ; je vous laisse ensemble, vous aurez certainement des tas de choses à vous raconter…

Comme vous n’êtes dans ce salon que pour cela, rencontrer des gens, vous pouvez bien vous pencher deux minutes sur ce cas intéressant, écoutant d’une oreille distraite les explications embarrassées qu’il se croit obligé de vous donner n’ayant pas bien compris si vous étiez un haut fonctionnaire aux Affaires économiques ou le patron d’une revue littéraire tandis que vous, apercevant le directeur général de la boîte qui est un de vos meilleurs clients, vous vous excusez poliment vous précipitant à l’autre bout de la pièce pour aller saluer cet important personnage.

Il avait bien dit qu’il songeait à la littérature mais comme il aurait aussi bien pu dire qu’il avait retenu la première place du voyage sur la lune ou qu’il allait épouser la banque Rothschild. C’était plus simple. Il n’en allait tout de même pas pour lui comme pour vous quand vous décidez d’entreprendre la fabrication d’un nouveau corps de pompe ou d’un nouveau système de refoulement capable de faire face aux grands projets d’irrigation par aspersion en Afrique subsaharienne dont vous parlait l’autre jour le PDG de la société X

Son livre, c’était son va-tout, son tout ou rien, sa raison de vivre, peut-être même la seule justification de son envie de vivre, son épreuve décisive. Oh, il ne mettait pas en balance l’épreuve de lui-même avec l’enjeu représenté par les risques de désertification et des famines qui s’ensuivront dans le tiers-monde. Il comprenait bien l’importance qu’avait pour vous la mise au point d’un nouveau système de pompage afin de répondre au progrès technique et assurer, en même temps que le développement des pays pauvres, l’expansion de votre propre affaire de sorte à faire face à une concurrence sévère ; non seulement, donc, conserver un marché mais l’étendre car en affaires, comme en moralité, celui qui ne progresse pas recule. C’est bien la raison, du reste, pour laquelle vous êtes si soucieux de l’éducation de vos enfants car vous savez que leur moralité sera le gage de leur réussite matérielle et réciproquement ; vous avez même une certaine considération pour les grands escrocs qui réussissent puisque leur réussite les fait passer à la postérité non comme des escrocs mais comme de grands entrepreneurs sans lesquels l’histoire ne se ferait pas car, de deux choses l’une : ou bien ils ne vont jamais en prison et, au bout du compte, les services rendus à la société compensent largement des crimes que, le temps aidant, on a tendance à ne considérer tout au plus que comme des indélicatesses ; ou bien ils vont en prison mais sont rachetés aux yeux de la postérité par ces raisons supérieures qui l’emportent sur l’accident qui les y avait fait mettre, ce qui revient au même puisque, même posthume, leur réussite est indéniable ; bien entendu vous ne parlez ainsi qu’avec des gens avertis et jamais avec vos enfants, ne tenant tout de même pas à tenter le diable car en bon père de famille vous êtes soucieux de leur réussite comme vous l’êtes de la vôtre, ce qui est le signe d’une responsabilité bien comprise, tout à fait conforme en outre à la charité chrétienne qui n’a jamais empêché personne de faire de bonnes affaires. Pour Antoine il en allait quelque peu différemment, car d’abord il ne reportait pas sur sa progéniture l’espoir d’une réussite à laquelle il aurait dû renoncer pour lui-même, il n’éprouvait par conséquent aucunement le désir d’assumer par procuration ses envies refoulées ; et puis il pensait avoir suffisamment payé ces dernières années au service d’une société comme la vôtre pour savoir qu’il importait d’abord de vivre pour soi et que le meilleur visage qu’on pouvait faire aux autres c’était en définitive celui du bonheur.

Antoine était encore assez naïf (ou inexpérimenté) pour croire au bonheur, mais assez avancé en âge pour penser que c’était, à tout prendre, la seule réussite qui méritât tous ses soins. Aussi, puisque confusément il sentait en lui ce besoin de devenir écrivain, ne devait-il pas commencer par écrire comme on dit que c’est en forgeant qu’on devient forgeron ? Tout comme eux, en bas dans la rue (mais, eux, avaient-ils vraiment le choix ?), couvrir des pages toutes ces heures en vrai tâcheron, pareil à ces manœuvres espagnols, portugais ou algériens que vous voyez chaque fois que vous circulez dans Paris, sur lesquels vous butez quand vous sortez de chez vous parce qu’ils viennent de poser une barricade juste devant votre porte, comme eux, démonter les pavés du trottoir, en faire un gros tas derrière lequel s’abriter, la tête rentrée dans les épaules, comme eux exactement, avec le même air de ne pas avoir l’air qui vous gêne tant, bien à l’abri de leur marteau-piqueur qui vous avait réveillé ce matin alors que vous n’aviez pas assez dormi, que vous vous étiez même dit en vous couchant la veille, si tard à cause de cette soirée chez Madeleine Darnage, que vous pouviez bien pour une fois vous donner un peu de répit puisque vous aviez pris soin de prévenir que vous n’arriveriez pas tôt ce matin au bureau.

Et voici qu’ils se décident à défoncer la rue pour la énième fois comme s’ils ne pouvaient pas s’organiser ceux du gaz et de l’électricité, de l’eau ou du téléphone, pour tout faire en même temps. Mais non, et bientôt ce sera le métro, le prolongement du boulevard de ceinture et tout sera à recommencer et alors, les Espagnols, les Portugais, les Algériens et autres Maghrébins n’y suffiront pas : ce seront les Noirs, les Yougoslaves, les Grecs qui viendront renforcer ce prolétariat à Paris où bientôt on n’entendra plus parler français puisque les Français ont la chance d’avoir autre chose à faire qu’à rester dehors par tous les temps. On en discutait hier chez Madeleine Darnage qui vous disait que sa rue avait été défoncée cinq fois en trois ans tandis que vous ne pouviez vous rappeler vous-même combien de fois la vôtre l’avait été. Encore heureux qu’ils n’aient pas entrepris le même travail en bas de votre bureau comme l’été dernier où vous aviez été obligé de vous installer dans la petite pièce sombre réservée à votre secrétaire, sur la cour, tellement le bruit qu’ils faisaient était insupportable au point que vous n’étiez même plus capable d’entendre ce qu’on vous disait au téléphone bien que l’on tînt fermées toutes les fenêtres. Vous pensez, avec cette chaleur qu’il faisait !…

Lorsque vous sortirez tout à l’heure dans ce joli costume clair que vous venez de vous faire confectionner pour l’été, que vous allez mettre pour la première fois aujourd’hui, la première belle journée de la saison – il était temps puisque dans dix jours exactement nous serons en été –, ils vous regarderont passer avec votre serviette à la main, allant à votre bureau, eux qui sont au travail depuis sept heures ce matin et maintenant cassent la croûte pour couper la matinée bien avancée déjà, tranquilles, sans ces soucis qui vous attendent à devoir rester plus tard au bureau ce soir-là lorsque le personnel sera parti et qu’on ne risquera plus de vous déranger, vous mettant à votre aise, sans plus la nécessité de répondre au téléphone à cette heure tardive, enfin dispos pour traiter ces dossiers qui s’amassent sur votre table et que vous n’avez jamais le temps d’ouvrir dans la journée, toujours bousculé par tel ou tel, ce carnet de rendez-vous archiplein, ces conférences à toute heure et jamais une minute pour rédiger ce rapport en retard qu’il vous faut absolument terminer cette nuit. Tandis qu’eux, tout à l’heure, ils vous regarderont passer, ils vous envieront certainement, habillé comme si c’était tous les jours dimanche, bien rasé, avec votre discrète odeur d’eau de toilette et cette démarche conquérante des cadres supérieurs assurés de l’importance de ce qu’ils ont à accomplir.

Pourtant, dans une certaine mesure, vous les enviez vous aussi. Sans doute, ils sont moins bien payés que vous, ils n’habitent pas la rue du Ranelagh, mais ils n’ont pas les mêmes besoins ni les mêmes problèmes. Sans doute, ils doivent fournir un dur travail, tout le jour en plein soleil, dans le bruit, à manier des tonnes de pavés, mais vous avez vous aussi votre poids de désagréments, le poids de vos responsabilités, cette affaire dont vous êtes l’un des plus importants dirigeants, qui doit verser des millions de francs en salaires et ne peut relâcher ses efforts étant la dure concurrence dans votre secteur d’activités. Et, aujourd’hui, vous voilà doublement victime vous étant couché tard du fait de cette soirée où vous n’alliez pas pour votre plaisir mais parce qu’il fallait y être à cause de ces relations que vous êtes bien obligé de vous ménager, et tôt réveillé ce matin à cause d’eux qui n’ont pas les mêmes horaires : doublement victime, de votre travail et du leur…
2


Ah !…, aïe, aïe…, il en avait encore les oreilles pleines ce matin : la rue qu’on défonce, le bureau, le nouveau cuisinier de Madeleine, ils n’ont pas arrêté de toute la soirée et ce mot travail qui revenait dans les conservations comme un leitmotiv.

Non que le travail soit pour la plupart le moyen d’épanouir un goût très ancien et très fort puisque tous parlaient vacances, week-ends, éventuellement du violon d’Ingres, d’une performance sportive, de jardinage ou de leur collection de cailloux rapportés d’un voyage au Brésil ou acquis auprès d’un revendeur spécialisé de la rue machin comme de leur principale préoccupation – certes avec ce sourire qui veut faire croire que l’on force un peu, que bien entendu cela n’est pas très sérieux, le côté potache que l’on a conservé en soi, vous savez ces parties de billes et les échanges que l’on faisait entre camarades sous le préau de l’école, dont évidemment on n’ose plus dire qu’on en a gardé quelque fierté mais que l’on est tout de même content d’évoquer car c’est bien par là que s’exprime une personnalité, son point faible, sa faille, le signe que l’on est bien vivant, que l’on est celui-ci qui aime la pêche au gros et non celui-là qui s’ennuie chez lui, bat ses enfants et fait du zèle au bureau – mais parce qu’il voyait mal à quoi ils s’occuperaient sérieusement s’ils n’avaient pas cet excellent prétexte : le travail. Ils en parlaient tous si fort avec cette vibration si spéciale dans la voix, cet air si grave subitement, ces sourcils froncés, avec la moue si caractéristique de qui sait ce qu’il dit, qui y pense depuis longtemps parce qu’il y a été lui aussi – la galère qui suit inéluctablement les agréables moments passés à profiter du temps présent – autant qu’un autre, mais on ne peut pas s’amuser toujours, il y a un temps pour tout et ça c’est tout de même plus important et peut-être même un peu – osons le mot – de l’ordre du sacré…

Ils le faisaient bien rire ce matin là, tous, avec leur manière de se gargariser de leur travail, travaillAer ; comme ils disent en se raclant la gorge et en prenant des airs de grands stratèges, vous regardant avec des yeux arrondis, un peu fixes, légèrement au-dessus des vôtres comme si ils étaient pris d’une soudaine et grave inspiration… travailAer, voilà qui est vrai et noble et bon. Vous croyez qu’ils vont s’étrangler tellement leur cou gonfle sous la cravate. Vous avez envie de leur crier en rigolant : les Espagnols, vous savez ce qu’ils disent les Espagnols de votre travailAer ; ils disent que ceux qui travaillent, eh bien, c’est qu’ils ne sont pas bons à autre chose, ils ne peuvent servir à rien d’autre, voilà ce qu’ils disent les Espagnols. Et eux de vous regarder avec un troisième rond dans la figure, celui de leur bouche sous les deux ronds stupides des yeux. Ils vous croient devenu fou. A autre chose, servir à autre chose, mais à quoi voulez vous qu’ils servent les Espagnols ?… Ah, il n’y a qu’à les voir !… Ca, on peut dire que pour travaillAer ils s’y connaissent… au point qu’ils doivent venir faire les manœuvres des Français tellement ils en ont du travail chez eux, dans leur pays tout juste bon à faire des proverbes et à bouffer de l’herbe là où il en reste. Je vous l’avais bien dit : il ne faut pas y toucher à leur travail, c’est sacré.

Antoine, il pouvait en parler à son aise, lui aussi, du travail quand, au cours de ses années d’adolescence il retournait en vacances chez ses parents, y avait tenu la fourche, rentré des masses de fourrage à n’en plus pouvoir le soir quand la journée prenait fin, mécaniquement tout le jour, piquant sa fourche dans les tas de foin alignés sur le champ puis, ensuite, depuis la charrette quand il fallait la décharger au grenier, piquant dans la masse de manière à en faire une charge qui justifiât tout l’effort qui devait suivre, la levant, tirant de toutes ses forces, la hissant au-dessus de sa tête jusqu’à ce que la charge de foin qui un moment faisait ombrelle sur lui, le protégeant un bref instant du soleil, se mettait à pleuvoir sa poussière de feuilles sèches et de brindilles qui lui piquait le dos moite de sueur, lui rentrait dans les yeux, s’entassait sur les bords de son chapeau de paille d’où elle retombait dans ses espadrilles qu’il fallait de temps à autre secouer pour l’en faire sortir, buvant, avalant, pleurant, crachant cette poussière cependant que d’un mouvement des reins il projetait sa charge derrière lui dans l’ombre du grenier, puis il recommençait,