Charlotte Delbo : entre Résistance, poésie et théâtre

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« Aux autres merci », ce titre d’un poème de Charlotte Delbo, renvoie exactement l’image de cette Résistante, déportée vingt-sept mois, qui parle peu d’elle-même, laissant dans ses livres la première place à ses compagnes d’infortune.
Tout, en effet, chez elle, relève de la modestie et de la générosité, qualités dont son œuvre est le reflet. Car si l’auteure du Convoi du 24 janvier (convoi de déportées « politiques »), des trois volumes formant Auschwitz et après, de La Mémoire et les jours et de Qui rapportera ces paroles ? a réussi à survivre et à revivre, c’est parce qu’elle était tournée vers les autres, plutôt que repliée sur son passé terrifiant. Elle y est parvenue, d’abord, grâce à un immense travail d’écriture auquel elle se consacra dès son retour, non seulement pour se délivrer de ses cauchemars, mais aussi pour communiquer avec ses lecteurs.
Françoise Maffre Castellani montre ce qui constitue l’originalité de cette femme d’exception : sa tendresse, sa vulnérabilité, son attention à la fragilité et à la beauté des corps de ses compagnes, qu’elle décrit avec pudeur et douceur, comme à leur délabrement. Charlotte Delbo, c’est aussi la puissance avec laquelle elle donne à voir « la pire cruauté » et, en même temps, « la plus grande beauté » de celles qu’elle a gardées en mémoire et qui forment la trame de tous ses livres où elle est parvenue à transposer son expérience indescriptible dans le langage incantatoire de la poésie et du théâtre.
Et si génie il y a chez elle, c’est dans l’invention d’un langage « en parfaite concordance avec les cris et fureurs d’Auschwitz : répétitions et métaphores obsédantes, style coupé, ruptures de constructions grammaticales, dislocation et compression de la phrase..., un langage en parfaite concordance aussi avec la beauté poignante des mortes, ces Résistantes, auxquelles Charlotte Delbo a su rendre un si émouvant hommage, grâce à l’ampleur lyrique et aux incantations de ses phrases et de ses vers ».
Françoise MAFFRE CASTELLANI est née en 1932 à Paris. Agrégée de lettres modernes, elle a enseigné à l’Éducation nationale. Elle est également licenciée en théologie. Aujourd’hui retraitée, elle écrit, entre autres occupations. Sa vie durant, elle est restée marquée par les camps de concentration et d’extermination et par la Résistance.

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Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de visites sur la page 12
EAN13 9782849241752
Langue Français

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Charlotte Delbo
Entre Résistance, Poésie et Théâtre
Une vie accomplieCollection « Memoriae »
Dans la même collection :
Juifs de Martinique et Juifs portugais sous Louis XIV, de Elvire
Maurouard
Affaire Ilan Halimi : les clés du procès, de Jérôme Deneubourg
Les Juifs de Saint-Domingue (Haïti), de Elvire Maurouard
La bonne étoile, de Séverine Bastien-Schmit
Les veuves de la Grande Guerre : d’éternelles endeuillées ?, de
Stéphanie Petit
Survivre à Auschwitz : Rosa, matricule 19184, de Édith-France
Arnold
Illustration de couverture : Collection privée
© Éditions du Cygne, Paris, 2010
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-175-2Françoise Maffre Castellani
Charlotte Delbo
Entre Résistance, Poésie et Théâtre
Une vie accomplie
Éditions du CygneDu même auteur :
Femmes déportées. Histoires de résilience, Éditions des Femmes, 2005Introduction
Je ne sais pas
si vous pouvez faire encore
quelque chose de moi
Si vous avez le courage d’essayer...
1Charlotte Delbo
Eh bien oui, en dépit du « doute » de Charlotte Delbo,
illustration de cet humour si particulier qui est le sien, j’ai eu
« le courage d’essayer de faire quelque chose » d’elle !
Mais c’est l’intitulé de la présente monographie qui précise
le sens véritable de cette étrange entreprise, puisqu’il veut
suggérer quel effort de reconstruction d’elle-même Charlotte
Delbo dut soutenir à son retour, portée par un double désir :
écrire pour témoigner de la vérité de ce qui fut et que
personne ne pouvait/ne voulait croire, et inscrire dans ses
livres le souvenir de la générosité et de l’amitié de tant de ses
compagnes, fortes de ces seules forces plus puissantes que la
mort, qu’elle sut voir dans leur beauté jusque dans l’enfer
d’Auschwitz, et décrire par-delà tous les désespoirs.
Le mot « désespoirs » renvoie à un épisode de la vie de
Charlotte Delbo, significatif de sa volonté de vivre et de
persévérer à vivre au contact de la beauté : beauté des êtres,
des choses, du théâtre, de la peinture, de la musique, des
paysages, des fleurs, dressée comme un rempart contre ce
2« gouffre de tristesse » de la mélancolie.
En 1962, Charlotte avait acheté dans le Loiret la petite
gare de Breteau (mise en vente par la SNCF) qu’elle
5aménagea en maison de campagne. Du guichet, elle fit un
placard, de la billetterie, sa chambre et, devant les fenêtres où
passaient autrefois les trains, elle avait fait répandre des
tonnes de terre. Dans cette terre, elle planta des fleurs pâles,
blanches, roses, parfois bleutées, aux tiges fragiles que les
rafales de vent recourbent au risque de les briser, mais qui
résistent aux pires intempéries.
Ces fleurs, les horticulteurs les classent dans la famille des
saxifrages et les peintres les nomment « Désespoirs du peintre »,
tellement leurs formes et leurs teintes exigent d’incessantes
retouches. L’une des espèces de ces plantes vivaces porte le
nom de saxifraga umbrosa, et je voyais bien Charlotte se
promenant parmi ces ombreuses saxifrages, si délicates, réclamant
tant de retouches qu’elles en désespèrent le peintre... et qu’elle
avait aimées au point d’en remplir à profusion son jardin.
Ce sont précisément ces retouches, ces coups de pinceau,
ces répétitions du toujours-le-même en toujours-un-autre qui
m’avaient stupéfiée et émue, dès la première lecture de
Charlotte Delbo.
Jusqu’à la fin de sa vie, en effet, et toujours en faisant voir,
et avec quel relief, les images de barbarie qu’elle ne
connaissait que trop, reconnaissables dans toutes les barbaries de son
temps, et toujours à partir de son expérience d’Auschwitz,
elle ne cessa de re-présenter ce qu’il en avait été pour elle du
désespoir : la mort de son mari et, peu après dans un
implacable enchaînement, l’horreur indicible – qu’elle a pourtant
dite – d’Auschwitz-Birkenau où elle arriva avec le convoi du
24 janvier 1943 et où disparurent de 1 100 000 à 1 300 000
3êtres humains, dont 1 000 000 de juifs.
Répétons-le, c’est en raison de cette expérience,
fondatrice d’elle-même, que Charlotte Delbo a été capable de
peindre les désespoirs et les douleurs de tant d’hommes, de
femmes et d’enfants, anéantis.
6Mais à proprement parler elle n’est pas un peintre, même
si dans ses textes, les tableaux et les formes grammaticales
souvent disloquées, éclatées comme dans la peinture
moderne, font ressentir la cruauté de la barbarie jusqu’à la
nausée. On a comparé certains de ses tableaux à Guernica.
Elle n’est pas un peintre, c’est un poète. Un poète tragique
qui a vécu le désespoir au point de risquer de s’y briser, mais
qui a pu ne pas « laisser aller son c œur », comme elle l’écrit,
grâce à celles de ses compagnes qui l’ont aidée. De là ces
mots qui pourraient être gravés sur sa tombe : « Aux autres
4merci » .
Mais pourquoi a-t-elle attendu vingt ans avant de faire
5publier Aucun de nous ne reviendra ? Peut-être, parce que les
quarante-trois fragments (descriptions et scènes
insoutenables) qui composent ce volume, qu’elle avait jetés sur le
papier, à peine rentrée, comme pour se délivrer des images
d’un cauchemar, ne lui paraissaient pas de la littérature... et
que peut-être aussi, ils seraient irrecevables par le lecteur.
Ce récit-témoignage qui ne ressemblait à aucun de ceux
que je connaissais, me parut effectivement insoutenable,
quand je l’abordai, il y a longtemps.
Puis les années ont passé. J’ai écrit un essai où Charlotte
Delbo figure parmi les résilientes qui en sont les
person6nages , et le thème plus réconfortant de la résilience (ce
ressort inouï de résistance, bien connu aujourd’hui,
fonctionnant souvent dans des circonstances extrêmes, grâce auquel
il est possible de « rebondir » sans se briser sur le mur des
pires obstacles, comme sur un filet de protection tissé de
mille fils, vous relançant en avant, debout), me permit de
garder une certaine distance, faute de quoi la sidération
naguère éprouvée, aurait brouillé et bloqué l’approche des
textes et de leur auteur.
7Nous savons que peu de survivants des camps nazis ont
pu transformer leurs souvenirs terrifiants en œ uvre d’art.
Charlotte Delbo, parce qu’elle y est parvenue (elle n’est pas la
seule : en témoignent d’une autre manière Primo Levi ou
Jorge Semprun, pour ne citer que ces noms célèbres), a rendu
recevable et transmissible, l’irrecevable et l’intransmissible de
l’atrocité du camp d’extermination de Birkenau, en mettant
en mots, en scènes et en tableaux le comble d’une épouvante
par un travail d’écriture qui fut, entre tous les autres, ce
ressort lui donnant d’extérioriser son désespoir, tout en
invitant le lecteur à voir ce qu’elle avait vu, afin qu’il se le
remémore, non pas comme un lointain souvenir que le temps
efface, mais comme une histoire collective qui le regarde, à
protéger de l’oubli.
Nous savons aussi combien faire quelque chose d’utile
offre des possibilités extraordinaires de réparation des plus
graves traumatismes et que le travail manuel ou intellectuel,
l’activité créatrice et les relations d’amour et d’amitié elles
aussi créatrices de sens et revitalisantes, contribuent à une
telle réparation. Comme jadis cela se disait de la plante
hellébore, dont la beauté guérissait la mélancolie...
C’est pourquoi lire les textes de C. Delbo, sensibles à
l’extrême mais sans aucune complaisance, est utile aux jeunes et
aux moins jeunes, car ils sont susceptibles de nous apprendre
à relativiser nos propres soucis et nos mélancolies, même les
plus oppressantes.
En définitive, je n’ai rien voulu d’autre que rendre
hommage à une amie, par là, convoquer le plus de lecteurs
possible à partager cette amitié admirative.
Je rappellerai d’abord qui était Charlotte Delbo et avec
quelle énergie elle a vécu. Bien qu’elle ne voulût pas de
biographie à son sujet, son œ uvre seule, estimait-elle, valant
8qu’on s’y arrête, il n’est sûrement pas inutile, il est même
recommandé, de garder en mémoire quelques expériences de
son enfance et de sa première jeunesse qui influèrent sur sa
capacité à résister dans les camps, ainsi que les faits qui l’ont
le plus meurtrie dès son arrivée, comme les plus marquants
des quarante années qu’elle vécut, après.
Puis, je commenterai – rapidement afin de ne pas en
diluer l’émotion – quelques-uns de ses textes, proses
poétiques et poèmes, en montrant comment elle a
métamorphosé ses désespoirs dans une langue à la fois très travaillée
et simple, accessible à tous, même à ceux qui n’ont pas connu
dans leur chair ce qu’elle-même et ses compagnes avaient
connu, malgré une étrangeté, une complexité parfois qui
peuvent dérouter.
Enfin, à partir d’une réflexion sur la richesse
exceptionnelle de sa mémoire, je ferai valoir le parfait accomplissement
de l’ œ uvre de Charlotte Delbo, dans le triple domaine, non
seulement de la poésie – objet essentiel de la deuxième partie,
présente cependant par ses rythmes et ses sonorités dans
tous ses livres – mais aussi du théâtre et du mémorial, lequel
inclura quelques portraits. Ce sera l’occasion de mettre en
valeur ce qui représente à mes yeux le thème clé de ses livres,
qui la situe un peu à part parmi les écrivains de la littérature
concentrationnaire : l’humanité et la beauté de tant de ses
compagnes dont elle s’est voulue le témoin et auxquelles elle
a redonné visage et existence, afin qu’elles ne disparaissent
pas à jamais.
Ce n’est donc pas seulement un auteur que je me suis
proposé de faire découvrir, ou redécouvrir, c’est une femme,
avec ses limites, mais profondément humaine et généreuse,
que l’extrême souffrance physique et morale a conduite au
travail le plus achevé, au témoignage le plus vrai et à la vie la
mieux accomplie.
9Pascal qui s’irritait de l’artifice de la préciosité,
s’émerveillait du style naturel : « Quand on voit le style naturel on
est étonné et ravi, car on s’attendait à voir un auteur, et on
trouve un homme. »
Moi aussi j’ai été « ravie », et c’est peu dire, quand même
le style de Charlotte Delbo est souvent d’une intensité
paroxystique presque impossible à soutenir, mais naturelle
chez elle parce que inhérente à sa personnalité, et qui met au
défi le naturel coutumier.I
« Tu pourras dire que j’ai eu une belle vie »
7Prière ou injonction de Charlotte Delbo à Claudine Riera Collet ,
peu de temps avant sa mort
Prière ? Injonction ? Sans doute les deux, car Charlotte
Delbo était à la fois sensible, délicate et très autoritaire.
Délicate avec ses amis, soucieuse de leur bien-être et de leur
bonheur. Sensible et délicate aussi avec sa famille, sa mère
surtout qu’elle retrouva à son retour, qu’elle aimait et entoura
de soins jusqu’à sa mort. (Et qui, malgré sa gentillesse, était
aussi autoritaire que sa fille !)
Mais des liens indestructibles s’étaient tissés entre elles
depuis toujours, sans que ni l’une ni l’autre, d’ailleurs, ait
jamais été capable de se manifester de tendresse ni de parler
mede ses chagrins. Pourtant M Delbo était intuitive, sensible,
elle pouvait donc deviner, en la voyant, ce que sa fille avait
souffert, mais elle ne lui posa aucune question sur Auschwitz.
Et Charlotte, elle aussi, resta silencieuse.
Ce n’est que beaucoup plus tard qu’elle mettra sur les
lèvres de sa mère des mots tendres et émouvants :
Ma mère, les étoiles
Pendant tout le temps où tu étais là-bas
que je ne savais pas où tu étais
je n’ai pas fermé les volets de ma chambre
11le soir,
je n’ai pas tiré les rideaux.
De mon lit
je regardais le ciel.
Je regardais une étoile,
toujours la même étoile.
Dès qu’elle apparaissait
je la reconnaissais.
Je pensais
Charlotte elle aussi regarde le ciel
Elle aussi voit cette étoile.
Où qu’elle soit, elle la voit.
Elle sait que je pense à elle
que je pense à elle à chaque minute
à chaque seconde.
Je ne voulais pas m’endormir
8de peur que s’endorme ma pensée vers toi.[...]
* *
*
Charlotte Delbo, née le 10 août 1913, à Vigneux-sur-Seine
en Seine-et-Oise, était l’aînée de quatre enfants. Elle eut une
s œ ur et deux frères.
Le plus jeune de ses frères, F.F.I. engagé dans l’armée du
maréchal de Lattre de Tassigny, avait été tué, le 9 avril 1945,
au passage du Rhin : « Je l’ai appris en rentrant, le 23 juin
1945, et j’ai senti ma volonté s’en aller. J’ai dû la rappeler bien
9souvent depuis. »
La famille était de sensibilité communiste, par désir de
justice sociale, mais libre d’esprit et foncièrement indépendante.
12À ce sujet, et alors que je ne savais pas grand-chose de
Charlotte Delbo, je me souviens d’un hasard qui remonte à
une vingtaine d’années – hasard « objectif », aurait pu dire
André Breton – qui m’a fait entrer dans une librairie du
Quartier Latin dont la propriétaire l’avait connue...
« Comment était-elle ?
– Elle était tellement sympathique ! Lorsqu’elle arrivait,
elle faisait de grands effets de robe et de cheveux, en
parcourant toute la librairie (une librairie au demeurant exiguë). Elle
avait des yeux verts et une chevelure magnifiques. Elle était
grande, brune, belle, elle portait la tête haute comme une
comédienne entrant en scène, elle savait se tenir droite et
jouer de ses mains, ainsi que Jouvet le lui avait appris !
– Et communiste, elle l’était toujours ?
– Je ne sais pas. Peut-être, à sa façon... »
C’est toujours « à sa façon » que Charlotte vécut,
c’est-àdire indépendante : refusant de suivre le cursus universitaire
qui s’offrait à elle et lui aurait ouvert les portes de
l’enseignement comme elle le désirait, parce qu’elle ne voulait pas être
une charge pour ses parents, et donc décida d’interrompre
ses études et de travailler dès l’obtention du baccalauréat ; se
cultivant elle-même en lisant les philosophes et les écrivains
e e edes XVIII , XIX et XX siècles et en dévorant les classiques ;
libre dans ses convictions ; préoccupée des siens et prête à
rompre avec eux le cas échéant ; aimante et abrupte ;
débordante de paroles chaleureuses et quelque peu distante,
cachant derrière son autorité une sensibilité trop vive.
Il est certainement possible de penser que c’est le donné
initial, physique et psychologique, de Charlotte Delbo qui lui
permit de tenir durant ses interminables mois de
déportation. Heureusement, en effet, qu’elle était solide, robuste,
sportive (elle avait pratiqué la marche à pied, le tennis et la
13natation), dure à la peine, équilibrée, en bonne santé (au
début) et capable de se relever miraculeusement du typhus
qui, en avril et mai 1943, tuait cinq cents femmes par jour.
Aussi peut-on croire que des oppositions apparemment
inconciliables comme la tendance au commandement et la
tendresse peuvent se conjuguer – déjà dans la vie ordinaire, à
plus forte raison dans des circonstances monstrueuses – et
finalement dessiner les traits d’une personnalité attachante,
aussi volontaire et courageuse que vulnérable.
Peut-être est-ce de son père, un homme bon et juste
qu’elle admirait, que Charlotte reçut ce don de justice et de
camaraderie qui caractérisa longtemps le communisme dans
ce qu’il eut d’exaltant aux yeux de tant d’hommes et de
femmes. Mais ce que l’on commença à apprendre de la
dégradation du régime soviétique fut pour Charlotte Delbo une
cruelle désillusion, dont elle ne se remit jamais.
« Les chants glacés de la Kolyma nous glacent le c œ ur »,
écrira-t-elle un jour.
Un mot encore sur son père qui mourut pendant la
guerre.
Ouvrier spécialisé, chef d’une équipe de
fraiseurs-rive10teurs , il devait se déplacer avec sa famille de chantier en
chantier, de sorte que la petite Charlotte ne put aller
normalement à l’école : elle apprit alors toute seule à lire et à écrire
en scrutant Le Parisien libéré, aidée sans doute un peu par sa
maman. Aussi son père avait-il de quoi être fier, et il l’était.
Fierté indispensable à la formation forte du caractère d’un
enfant, tout comme, bien entendu, l’amour non possessif de
sa mère.
Autant de traits de caractère qui expliquent aussi la faculté
d’adaptation, le sens des responsabilités et la capacité de
résistance dont elle fit preuve dans les camps. Cependant, je
14me garderai de l’idéaliser, car elle fut capable durant son
emprisonnement à la Santé et surtout à Auschwitz, sinon du
pire, du presque pire, qu’elle se reprochera amèrement. Nous
aurons plus loin quelques exemples de ce qu’elle appelle
ellemême sa « honte ».
Il me reste à évoquer le souvenir des deux hommes qui
imprimèrent une trace indélébile sur Charlotte Delbo : Louis
Jouvet et Georges, son mari, dont l’empreinte ne fut pas non
plus étrangère à son comportement dans les camps, et après.
Louis Jouvet, elle l’avait rencontré en 1937 à l’occasion
d’une interview pour un journal d’étudiants, alors que,
passionnée de philosophie, elle suivait, selon le temps dont
elle disposait, les cours que le philosophe Henri Lefebvre
donnait aux Jeunesses communistes. Elle devint la secrétaire
du célèbre comédien et metteur en scène et travailla avec lui
quatre ans au Conservatoire et au théâtre de L’Athénée, où il
la chargea de prendre en sténo toutes ses leçons d’art
dramatique (avec une clarté et une rapidité qui l’éblouissaient). Elle
apprit ainsi tout ce qu’elle pouvait du jeu des comédiens, de
la façon de se déplacer, d’articuler les mots, de respirer, de
scander les vers ou les phrases, de construire une mise en
scène, etc.
Son avenir était-il en train de se profiler sous ses yeux ?
(Plutôt non, car elle ne songeait pas encore au théâtre !)
Mais la guerre éclata. Malgré cette catastrophe et bien
qu’elle fût déjà mariée, (Georges, qui ne voulait que son
bonheur, ne protesta pas) Charlotte accepta de suivre Jouvet
en Amérique latine pour une tournée de représentations. Or
un jour, en septembre 1941 à Buenos Aires, elle apprit
l’arrestation et la décapitation d’un de leurs amis communistes,
le jeune architecte André Woog, et horrifiée, elle décida de
rentrer en France, en dépit de toutes les ruses que Jouvet mit
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