Chassé du Tchad : journal retouvé d'une ancienne guerre civile

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Les surprises des sites dits de « lien social » font resurgir parfois un passé que l’on croyait éteint à la surface de la mémoire. C’est ce qui arrive à Christophe Blanchard quand il a l’étonnement d’apprendre, sur Facebook le décès d’un de ses « amis » de trente ans, avec lequel il avait coupé les ponts, à la suite d’un lourd contentieux personnel.
C’est l’occasion pour Christophe de sortir de ses placards, un « journal » qu’il avait rédigé en 1979, au moment du déclenchement de la guerre civile au Tchad, retraçant divers épisodes, tantôt tragiques, tantôt comiques qu’il avait eu l’occasion de vivre durant cette période trouble et difficile.
Nous découvrons la vie quotidienne de Christophe et de quatre de ses amis, coopérants français en poste au Tchad, un peu insouciants, parfois désinvoltes, très souvent sûrs de leur vision du monde, séducteurs de pacotille, qui vont être pris dans les entrelacs dramatiques et/ou grotesques d’événements dont ils ont du mal à saisir toute la portée. Leurs péripéties personnelles, leurs aventures sentimentales, leurs déboires internes, se trouvent amplifiés par l’écho bouleversant des combats urbains, leur histoire intime s’imbriquant sans cesse dans l’Histoire réelle.
Ce troisième roman de Jean-Pierre Paulhac explore, à nouveau, tous les malentendus, les présupposés, les stéréotypes qui ont pu prévaloir entre la France et ses ex-colonies, en mettant en scène des personnages jeunes, héritiers des années 1960, dépassés par une Afrique qui ne correspond pas à ce qu’ils en espéraient. Mais c’est aussi, grâce à la description de femmes africaines, aux personnalités attachantes et fortes, l’espoir de voir se lever un avenir moins dérisoire et plus positif.

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Date de parution 01 janvier 2010
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EAN13 9782849242063
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0172 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Chassé du Tchad
Journal retrouvé d’une ancienne guerre civileCollection Roman francophone
dirigée par Élodie Descamps, Denis Emorine et Annie Verdelet-Lamare
Dans la même collection :
Nopal : une balafre mexicaine, Georges Goubert
Le pont des râles, Tiécoro Sangare
Chamsa, fille du soleil, Malika Madi
Le conseil de discipline, Jean-Pierre Paulhac
Nos coeurs s’étaient filé rancard, Amélie-Grossmann-Etoh
La révoultion des montagnes, Frédéric Delorca
J.T., Sébastien Boussois
Le pèlerinage en Géorgie, Jean-Francçois Soulet
La porte du non retour, Jean-Pierre Paulhac
La Joconde noire, Elvire Maurouard
Le chant de Soledad, Maggy De Coster
© Éditions du Cygne, Paris, 2010
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-206-3Jean-Pierre Paulhac
Chassé du Tchad
Journal retrouvé d’une ancienne guerre civile
Éditions du Cygnedu même auteur :
Le conseil de discipline, Éditions du Cygne
La porte du non retour, Éditions du Cygne
Ce qu’il convient de dire avant tout :
Ce roman mêle à des événements historiques réels des personnages de totale
fiction, par conséquent, les actes et propos de ceux-ci relèvent exclusivement
de l’imaginaire de l’auteur et toute coïncidence avec des faits, gestes ou
paroles de personnes ayant existé ne serait qu’un hasard fortuit et inopiné.« Nous avouerons que notre héros était fort
peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne
venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était
surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal
aux oreilles. (...)
Ah ! m’y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J’ai
vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. Me
voici un vrai militaire. À ce moment, l’escorte
allait ventre à terre, et notre héros comprit que
c’étaient des boulets qui faisaient voler la terre
de toutes parts. Il avait beau regarder du côté
d’où venaient les boulets, il voyait la fumée
blanche de la batterie à une distance énorme,
et, au milieu du ronflement et continu produit
par les coups de canon, il lui semblait entendre
des décharges beaucoup plus voisines ; il n’y
comprenait rien du tout. »
STENDHAL, La chartreuse de Parme, I, 3Comme une sorte de prélude...
Parmi toutes les concessions faites à la modernité, par
obligation, par nécessité professionnelle, ou par désir de ne pas être
définitivement marginalisé ou exclu, de ne pas me sentir vieillir
prématurément, les techniques modernes d’information et de
communication sont celles qui me coûtent le moins. Non pas
financièrement, hélas, mais en termes d’adaptation au monde
tel qu’il est ; c’est ma façon de rester « moderne » comme le
furent à leur époque, quoique bien plus jeunes que moi, les
écrivains, peintres et artistes du début du vingtième siècle. Ce n’est
pas par principe obligatoire « il faut absolument être moderne »,
mais, sans doute que mon goût du texte, de l’image, se complaît
à voir défiler une culture universelle sur une « toile » virtuelle.
Ma curiosité s’épanouit à travers ces nouvelles technologies qui
offrent le confort de l’écran pour saisir le présent et le passé.
Mon penchant pour les feuilles mortes, les sentiers d’automne
dévastés, les couloirs obscurs de la mémoire, les brouillards
opaques du souvenir, se livre, sans limites, aux plaisirs
d’Internet et des inscriptions hasardeuses sur des sites multiples
qui élaborent un labyrinthe virtuel dans lequel je m’égare, de
nuit le plus souvent, à la poursuite de traces anciennes, de
moments dérobés, de fragments d’histoire. Mon vieux Proust
ton temps perdu ne se retrouve plus dans une madeleine mais
dans la forme oblongue d’une souris grise qu’on ne trempe plus
dans le thé, mais dont l’aiguille aimantée plonge dans un néant
arachnéen à la recherche éperdue de tout ce que l’on a pu vivre.
Évidemment, avec un tel état d’esprit, on aura compris que
je suis la proie facile des sites dits de « lien social », qui
prétendent rassembler les anciens d’élèves de là ou les éternels
étudiants d’ici, les amis perdus de vue, les connaissances
7professionnelles croisées à l’occasion d’un job quelconque,
ou, tout simplement, le monde entier, comme le fameux
« Facebook ».
Qui donc espérais-je trouver dans cette immense botte de
foin ? Quelle aiguille oubliée irais-je rechercher ? Mes amours
ratées ? Mes amis perdus ? Mes ex ?
Ma vie médiocre, errant de décomposition en
recomposition, sait fort bien où sont les traces visibles des débris
éparpillés : ex-femmes, enfants ou autres proches abandonnés
par les turpitudes et tourments d’un itinéraire tortueux qui me
laisse finalement comme unique compagnon cet écran, à la fois
plein et vide, sur lequel glisse mon ennui quotidien.
Or, quel ne fut mon étonnement quand, un soir, assez tard,
je vis s’afficher sur « ma » page, mon « mur », un avis de
message : « Bonjour, Je suis désolée de vous déranger, mais je
voudrais savoir si vous êtes bien Christophe Blanchard, ancien
coopérant, ayant vécu au Tchad pendant la guerre civile de
1979. Si c’est vous, soyez gentil de me contacter sur ma page
Facebook, sinon, je vous prie de bien vouloir m’excuser.
Mariam Camelli-N’Guyen »
Ces deux noms, revenus de nulle part, évoquaient, certes,
des morceaux bien vifs de mon passé, quoique enfouis, depuis,
par beaucoup de temps sous des tas de cendres mortes. Ce qui
m’étonnait c’était de voir ces deux patronymes accolés, car,
selon mes souvenirs ravivés, ils n’avaient vraiment rien en
commun. Qui donc était cette Mariam qui unissait ainsi ces
deux personnes que j’avais rencontrées, effectivement, durant la
période évoquée ?
Je ne le savais que trop.
Un coup de net, comme un vent violent, suffisait à déblayer
l’épaisseur de feuilles sèches qui recouvrait une dalle ancienne
que je n’avais plus visitée depuis tant d’années, mais qui
néanmoins était là, bien présente en moi. Rien que ce petit mot
réveillait de vieilles blessures, montrait clairement que les
cicatrices n’étaient que des leurres.
8J’allais donc sur la page de cette mystérieuse Mariam. Sa
photo apparut : une belle black, la trentaine, et une évidente et
cruelle ressemblance qui ne pouvait que me frapper. C’était
forcément la fille de Maïmouna... De Mouna...
O lâche silence... O douleur rétroactive...
Ainsi, là, avec une immédiate brutalité, en tapant sur le
clavier, en quête de réouverture d’un vieux livre émergeant du
virtuel, des frissons bien réels me parcoururent tout le corps, à
faire se dresser mes vieux poils presque blanchis. Qu’elle portât
le nom de Camelli, quoi de plus normal, c’était son père, du
moins adoptif... Mais celui de N’Guyen... De N’Guyen... Ce
traître, ce parjure, ce fils de... Certes c’est un nom courant chez
les Vietnamiens, mais quand même... Quel carrefour cette
Mariam ! Être Noire et porter de conserve un nom européen et
un nom asiatique ! La rencontre des cultures...
Je ne pouvais plus me détacher de ce visage... C’était bien la
fille de Mouna... Mouna... Qu’était-elle donc devenue ?
Comment avait-elle traversé toute ces guerres et puis ces
diverses paix précaires ? Si sa fille était sur Facebook, on
pouvait supposer que tout ce monde vivait en France...
N’Guyen y compris... Cet amer constat ne me remplit
nullement de joie...
Et maintenant je pensais, que, dans une de mes armoires,
devait se trouver, enfoui sous un tas de dossiers, le
compterendu de tout ce que j’avais vécu durant cet épisode de l’histoire
du Tchad... Je n’avais jamais osé le montrer à quelqu’un de fiable,
un ami sûr, un collègue, par pudeur, par timidité... Seule une de
mes ex y avait touché, elle l’avait posé sur le chevet du lit, sans
jamais en lire une traîtresse page, sauf peut-être pour mieux se
laisser sombrer vers le sommeil... Alors, dépité, je l’avais rangé,
scellant ainsi définitivement cette histoire... Dont j’étais loin
d’être le héros, bien au contraire. Plutôt une espèce de
antihéros.
Et voilà que la fille improbable d’un des personnages
principaux, une véritable héroïne, elle, venait d’apparaître, par le
9miracle du net, là, cette nuit, dans ma vie devenue aussi âpre et
aride qu’un bout perdu de Sahel brûlé...
Avant de partir à la recherche de mon manuscrit, je répondis
à cette inattendue Mariam : « Bonjour. Oui, je suis bien celui
que vous cherchez. Je suis impatient de savoir pourquoi. Je vous
laisse donc mon numéro de portable. Vous pouvez m’appeler
tard la nuit, cela ne me gêne pas, je suis plutôt insomniaque.
Christophe Blanchard. »
Quand on devient solitaire, poussé par les circonstances et les
péripéties de la vie, on prend vite des manies de « vieux garçon ».
Une des miennes est ce goût obsessionnel pour le rangement, le
classement, l’archivage. Les meubles de mon appartement sont
principalement des armoires où s’entreposent des collections de
cours, des empilements de travaux personnels, des listes d’élèves
(complètement superfétatoires, d’ailleurs...) des entassements de
documents d’histoire et de géographie.
Retrouver ce manuscrit ne fut pas très compliqué. Tout est
consigné dans un registre, en fait un grand cahier d’écolier, par
catégories et emplacements précis... J’ai dû être documentaliste,
dans une autre vie...Il était là où je l’avais posé, il y a peut être
dix ans, après mon dernier déménagement, ma dernière
rupture, ma dernière décomposition... Sans recomposition en
cours... Ou même en projet.
Une chemise cartonnée avec des attaches élastiques préservait
soigneusement une rame de feuillets tapés à la machine, – quelle
antiquité ! – avec pour tout titre, Tchad 1979. Comme s’il s’agissait
d’un témoignage ! Alors que c’est bel et bien une espèce de roman
réel avec la guerre comme décor. Arrière-plan, plutôt. Tout au
plus le piteux récit d’un Fabrice à N’Djamena et encore, ce
Waterloo tropical serait davantage le journal intime de ma défaite
unique et totale plutôt que celle d’un des deux camps belligérants.
Je portai le précieux document sur mon bureau de travail et
allai en commencer la lecture, lorsque mon portable déclencha
sa sonnerie, quelques notes de musique de salsa...
10« Bonjour. Je suis bien chez Christophe Blanchard ?
– C’est lui-même. Je suppose que vous êtes Mariam
CamelliN’Guyen ?
– Exactement...
– C’est bien, vous n’avez pas tardé à m’appeler... Je dois
comprendre qu’il y a une urgence quelque part...
– Oui, hélas... Ce n’est pas une bonne nouvelle... » Devant
mon silence encore plus circonspect qu’inquiet, elle continua :
« Voilà, mon père adoptif, N’Guyen Tranh Lô, est décédé, il y a
deux jours... Il avait prévu ses funérailles... Il luttait contre la
maladie, il était très fatigué, il savait qu’il ne pourrait... » La voix
fut interrompue par des sanglots à peine maîtrisés...
« Je suis désolé, Mariam... J’avais perdu de vue N’Guyen
depuis longtemps... Je suis étonné d’apprendre cela... Mais ça
n’empêche pas... J’ai des souvenirs avec lui, de bons souvenirs... »
J’allais dire, de moins bons, voire de franchement odieux et
abjects mais ma pudeur, heureusement, crut bon de rester
distinguée et bien élevée... Mon interlocutrice se reprit et
continua : « Oui, je sais tout ça. C’est pour ça qu’il a écrit qu’il
voulait que tous ses amis soient présents le jour de ses
funérailles, surtout ceux du Tchad...
– Vous avez pu les contacter ?
– Un seul, jusqu’à présent, Monsieur Cauqueau Jean-Luc, il
est proviseur d’un grand lycée dans la région de Grenoble... Il m’a
dit qu’il viendrait. En revanche je n’ai eu aucune nouvelle de
Monsieur Du Charroi Balbec, ni de M. Paul Hanart. Avez-vous
des contacts avec eux ? Savez-vous où je pourrais les trouver ?
– Hélas, comme vous l’avez compris, ce sont de vieux
souvenirs pour moi et je n’ai gardé aucun contact avec ces personnes.
Vous savez, la vie nous a séparés. On a été dispersé un peu aux
quatre vents... Je crois que Paul est parti sous les Tropiques,
Antilles ou quelque chose comme cela. Quant à Jacques, il est
peut-être encore en Afrique, au Cameroun, il y avait des
attaches fortes, familiales, même... Mais c’était il y a si longtemps...
11– Vous savez, mon père adoptif me parlait surtout de vous
et de Jean-Luc, je crois qu’il tenait surtout que ce soit vous deux
les présents ce jour... »
Une question ardente, depuis le début, ne cessait de me
brûler les lèvres et dépassait, de loin, je dois l’avouer, le décès
de N’Guyen... J’eus quand même le courageux culot de la poser :
« Et votre mère, Mariam, qu’est-elle devenue ?
Elle étouffa une sorte de rire, nerveux et forcé, puis : « Elle
est enterrée au Tchad. Quand elle a senti que sa santé défaillait,
qu’elle ne vivait plus comme elle le voulait... Que ça se passait
mal aussi avec mon beau-père... Vous savez ils ont eu des
moments difficiles...
(Savoir ? Comment savoir ? Des moments difficiles ? Tant mieux !
Qu’il en ait bavé tant et plus ce Viet de malheur !)
Elle est repartie dans le sud du Tchad, vers Moundou. Elle
est décédée il y a deux ans. J’ai eu la chance d’être à ses côtés
dans ses derniers moments... Elle était très fière de moi... »
Je sentais que cette femme surmontait son émotion au prix
d’immenses efforts pour se contenir. J’avais toujours l’art de
poser les mauvaises questions...
Mais comment diable, Mouna, « ma » Mouna, s’était-elle
retrouvée en France avec sa fille et surtout avec N’Guyen ?
J’avais décidément loupé un bon nombre d’épisodes. Moi qui
pensais que tout était classé, définitivement. Or, avec l’annonce
du trépas de ce N’Guyen, pour lequel je n’éprouvais que haine
et rancune, voilà que j’apprenais, en plus, (en prime !) que ce
vieux salaud avait passé une bonne partie de sa vie avec
Mouna...
Maïmouna, la femme la plus indépendante, la plus solide, la
plus sûre que j’aie jamais connue... Et que j’ai été incapable de
garder.
Il y a une morale dans l’histoire. Les faibles, les pas fiables,
les hésitants, les c œ urs qui balancent n’en n’ont rien à faire des
12rendez-vous avec le bonheur, ils les ratent. Comme leur vie.
C’est tout...
« Monsieur Blanchard, vous êtes toujours là ?
– Excusez-moi, mais, toute cette remontée de mémoire d’un
coup... Tout ce passé qui ressurgit. Ces décès annoncés... En
une seule fois... C’est beaucoup. J’ai énormément de mal à tout
remettre en place... Vous faites quoi dans la vie exactement ? Je
suppose que c’est ce qui causait la fierté de votre mère ?
– C’est exact. Je suis conseillère financière dans une grande
banque...
– Bravo. Toutes mes félicitations... Effectivement il y a de
quoi être fière...
– Et vous ? Vous êtes toujours professeur ?
– Oui, moi, je suis resté professeur, d’histoire géographie,
d’histé-gé, comme on dit. Mais, juste une question, encore,
comment cela se fait-il que vous soyez la fille adoptive de
N’Guyen ?
– Après la guerre de 79, mon premier père, Monsieur
Camelli a réussi à nous faire partir ma mère et moi, en France,
chez sa soeur. Mais lui ne voulait pas partir, il voulait rester au
Tchad, avec ses affaires, il pensait pouvoir s’arranger de la
guerre et des différents régimes... La famille Camelli n’était pas
vraiment contente de nous recevoir chez elle. Enfin c’est ma
mère qui me l’a raconté... J’étais petite, vous savez, je ne me
souviens plus guère... Au bout d’un certain temps, on n’a plus
eu de nouvelles de mon père adoptif. On nous demanda alors
de trouver très rapidement une autre solution... Comme maman
avait le numéro de téléphone de N’Guyen, elle l’a appelé. On
n’avait pas beaucoup d’autres opportunités. Il nous a hébergés.
Et puis il a aimé ma mère... Mais je crois que quelque chose
avait déjà commencé au Tchad, non ? »
Connaissait-elle toute l’histoire ? Voulait-elle simplement me
faire parler ? Je décidai de ne pas en dire plus qu’un : « Oui, je
crois... Quelque chose avait dû commencer pendant la guerre...
Je crois que oui... »
13Bien sûr que oui, que je le savais ! Mon ressentiment pour
l’ignoble personnage de N’Guyen venait de là... Et j’irai, moi,
Christophe, me recueillir sur sa tombe ! O ironie de la vie, bien
plus forte que les méandres inconnus du hasard aveugle, fatalité
bien comprise des destins que l’on croit maîtriser et qui nous
ballottent. Et nous ne sommes pas plus que de pauvres fétus,
même armés de plein de bons sentiments, mais dépourvus de
toute substance et de la moindre consistance.
« Et la cérémonie se déroulera où et quand ?
– Au cimetière de N... là où nous vivons, ce sera une
crémation selon les rites bouddhistes... Cela se déroulera demain
après-midi, pour respecter le délai de trois jours, comme le
demande cette religion.
– Vous êtes bouddhistes vous-même ? » Un petit rire pour
amorce de réponse...
– Mais non... Moi, vous savez, les religions... Ma mère
musulmane sans l’être, mon père bouddhiste sur la fin de ses
jours...
– Pas si sûr, quand je l’ai connu, il parlait souvent de la
religion de son pays...
– Ah bon ? Vous croyez ? Vous savez, on a du mal à
vraiment connaître les gens, même ceux qui nous sont proches...
– Certes...
– Monsieur Blanchard, je vais vous laisser, il se fait tard. Je
compte donc sur vous demain ?
– J’y serai, Mariam. J’y serai...
– À demain alors... Bonne nuit, ou du moins ce qu’il en
reste... » Elle raccrocha.
Ma nuit ? Je l’ai passée à relire ce que je vais dérouler devant
vous, peut-être pour que vous compreniez un peu mieux le sens
de cette conversation, plus sûrement, pour mieux essayer de
saisir, moi-même, les épisodes que j’avais loupés, moi qui me
flattais tant d’être un observateur averti, un chroniqueur
émérite des événements de 1979, au Tchad...« Tchad 1979 »
Bref rappel historique
En 1978, le gouvernement militaire du général Malloum qui avait pris
le pouvoir en 1975 lors d’un coup d’état contre le président Tombalbaye,
devait toujours faire face, aidé par l’armée française, à une rébellion,
soutenue par la Libye, au nord du pays. La ville de Faya Largeau,
notamment, était occupée par les rebelles du FROLINAT (Front de libération
nationale du Tchad), dirigés par Goukouni Oueddeï.
À l’instigation de la France, durant l’été 1978, des négociations eurent
lieu avec un leader « historique », mis à l’écart du FROLINAT, Hissene
Habré. Une « Charte Fondamentale » fut proclamée, créant une sorte de
constitution provisoire et faisant de l’ancien chef rebelle le premier ministre
du général Malloum.
Cette « Union Nationale » ne tint que jusqu’à l’hiver 1978. Le
gouvernement se réunit une dernière fois en décembre. La tension, accentuée
par le fait que le premier ministre pouvait disposer de troupes, dans la
capitale même, se conclut, à la suite d’échauffourées entre élèves, au lycée Félix
Éboué, par une guerre civile, en février 1979.1
L’Afrique, moi ça ne me disait rien. Le genre explorateur des
brousses ardentes, le chasseur d’éléphants, inlassable traqueur
de gibier au fin fond des forêts étouffantes de moiteur, c’était
pas pour moi. Le brave tiers-mondiste portant sur ses frêles
épaules le poids des péchés de l’esclavage, de la colonisation, de
la famine, de la sécheresse, des inondations catastrophiques,
dégoûté par le comportement ultra réactionnaire de ses
congénères et cherchant à s’en différencier à tout prix en dépit de
l’entêtement des miroirs : la porte à côté. Le collectionneur de
beauté noires, en quête de performances et statistiques
flatteuses pour son fichier sentimental : pas trop. Non, moi ma
vocation profonde était un antimilitarisme rédhibitoire.
L’imbécillité de la soldatesque, j’aurais fait l’impossible pour
l’éviter. D’autant plus que le possible m’était acquis à la fin de
mes études universitaires. Même pas la peine de passer par
l’objection ou l’insoumission. (Aurais-je osé ?) Ma maîtrise histé-gé
c’était le passeport pour éviter la connerie. J’étais prêt à partir
n’importe où : Alaska, Patagonie... Alors l’Afrique, dans cette
perspective, c’était du luxe. Même s’ils m’avaient envoyé dans
un pays en guerre civile endémique depuis près d’une décennie :
le Tchad.
(C’est fou d’écrire des choses pareilles... Quand on sait ce qui va se
passer... Mon pauvre garçon, on se voit plusieurs fois dans une vie... Mais
patience... Attendons la suite...)
Les images de l’arrivée : quatre heures du matin, une chaleur
qui vous collait les vêtements au corps ; plein de soldats casqués
et armés sur tout l’aéroport ; des heures de formalités de police
17et douane sous un ventilateur fatigué qui ne brassait que des
bouffées d’air lourd ; la route de l’hôtel avec ses fragments de
goudrons isolés parmi les fondrières ; le hall d’entrée avec une
poignée de mecs blancs et de nanas noires (grandes et sapées
osées) en train de rire avant de s’engouffrer dans des voitures ; et
un sommeil de pachyderme pour chasser tout ce méli-mélo de
photos trop rapidement enchaînées dans un flou peu artistique.
Le matin (en sortant pour trouver un taxi capable de
m’amener à l’ambassade où j’avais rendez-vous... J’étais en
retard, le sommeil climatisé m’avait fait déborder sur l’horaire),
le baptême de soleil : une claque sur la nuque, baffe titanesque
sans vraiment de point d’impact, un coup du lapin impitoyable,
par une massue invisible et inévitable, et puis, tout de suite, la
fonte, dégoulinante, la chemise comme une serviette éponge
plongée dans une baignoire d’eau bouillante.
La nana – peu accorte – de l’ambassade grommela contre
mon double retard : un, en affectation (je n’y pouvais rien) ;
deux, à son rendez-vous, mais je m’étais laissé aller après une
nuit d’avion...
« Parce que vous comprenez, les enfants attendent leur
professeur. Ce n’est pas parce que vous n’êtes pas à l’armée qu’il
faut vous croire en vacances. On connaît bien la façon de faire
des jeunes appelés du Service National... Le chauffeur va vous
conduire à votre logement. Vous trouverez plusieurs autres
appelés comme vous, cela vous permettra de vous intégrer plus
facilement et vous perdrez moins de temps avec les formalités
administratives à accomplir. »
Parqués. Voilà. On voulait échapper à la garderie galonnée et
on se retrouvait dans des turnes identiques et presque
communes. Je commençai à comprendre rapidement qu’il y
avait deux types de coopérants : les VSN (on enlève le A, pour
aller plus vite...) et les autres. Il s’agissait en quelque sorte de
faire sentir nettement à ces petits blancs-becs, souvent
gauchistes et forcément antimilitaristes, qu’ils n’étaient pas des
18privilégiés déguisés en pseudo « assistants techniques » mais
rien que des bidasses travestis, des troufions défroqués, des
soldats réfractaires. Et le logement ressemblait à une caserne. Il
ne manquait plus que le drapeau au milieu de la cour.
La concession formait un carré parfait d’appartements et de
studios, sans étages. Quand je débarquai là-dedans avec la
voiture de service conduite par le chauffeur, je vis toute une
faune en train de vaquer. Des Noirs qui nettoyaient les maisons,
un qui bouchonnait un cheval, deux femmes blanches qui
papotaient. Et, garées tout autour, quelques voitures du style 4L ou
Peugeot épuisées. Bref, ça sentait à plein nez la vie
communautaire. Ça, je ne pouvais pas le sentir. Jamais aimé le troupeau.
L’instinct grégaire, allez voir ailleurs. D’autant plus que la
copine avec laquelle je venais juste de rompre, en France, ne
rêvait que de ça : retour à la terre, ferme autogérée par un
groupe bien trempé de mysticisme, avec plein de photos de
Gandhi partout, la Baez perpétuellement sur le magnéto en
alternance avec Ravi Shankar... Et je me demandais, en prenant
possession du studio que l’on m’avait alloué si j’allais pas
retrouver ici ces allumés du joint, musique des Floyd et
discussions sur la non-violence, le spiritisme, la métempsycose, les
tables qui tournent, Karma and so...
Et, d’ailleurs, à peine la valise posée et les volets ouverts,
(un spectacle de désolation : matelas onctueux de poussière,
une pellicule grise, fine et lisse, recouvrait le béton du sol,
« mobilier » indigent ou estropié... Cellule de moine, en un peu
plus grand...) les deux nanas qui papotaient à mon arrivée se
pointèrent sur le pas de la porte. Quelconques. Un peu
mignonnes, par-ci, par-là, mais avec un air avancé de « petites
femmes modernes sachant s’adapter courageusement aux
situations peu ordinaires », et, en prime, une gaieté
envahissante de « Madelon missionnaire » :
« Bonjour, bienvenu au « village ». Tu es arrivé cette nuit ? »
(Intuitive en plus...) Et les mains se tendaient, et les sourires
s’ouvraient.
19« Oui, c’est ça... J’ai dormi à l’hôtel, et je viens de découvrir
ce logement, enfin, ce repaire à poussière.
– Oui, c’est vraiment sale. Mais je pense que le boy de Paul
va venir faire le nettoyage tout à l’heure. Je l’ai vu partir au
marché, il ne va plus tarder. Paul non plus, d’ailleurs, il est allé
dégourdir les pattes de Vendredi... »
Je n’eus même pas le temps de demander quel était ce
Robinson du Sahel, que l’autre nana, en riant expliqua :
« C’est son cheval. L’équitation se pratique beaucoup ici.
– Et le Paul en question ?
– C’est ton voisin. Il faut qu’on t’explique les règles du
« village », c’est comme ça qu’on appelle le coin. Comme la vie
est chère et comme vous ne touchez pas grand chose, on
partage les frais deux par deux. Comme tu es le dernier arrivé,
tu n’as pas le choix. Enfin si tu ne t’entends pas avec lui, on
pourra toujours se mettre à trois quelque part.
– Oui, parce que Paul est, disons, spécial...
– Il n’est pas VSN comme les autres, mais la Mission l’a logé
là car il a un franc parler et a refusé un appartement en ville.
– On l’a placé là provisoirement, mais ça dure depuis un an.
– Enfin, tu verras, il est sympa... Un tantinet sauvage... »
Elles avaient un parfait jeu d’équipe, elles avaient dû mettre
au point ce numéro de duettiste depuis longtemps.
« Tiens le voilà.
– Bon, on te laisse faire connaissance »
Elles se retirèrent dans la cour, comme dans les coulisses
d’un théâtre, quand les personnages secondaires en ont terminé
avec la présentation du héros de la pièce lors des scènes dites
d’exposition...
Mais quelle entrée alors ! Grandiose ! De quoi se faire lever
le public ! Raide sur le cheval, buste droit, tête haute ; un
interminable fume-cigarette à la bouche (style officier germanique),
chemise grise, pantalon de toile noire tombant sur des bottes de
même couleur, pointues à piquer des olives... Son regard, depuis
20les stratosphères où il s’était hissé, balayait tout le paysage.
Souverain en tournée dans ses provinces. Il laissa tomber un
bref éclair d’acier sur le misérable ver de terre inconnu qui
venait polluer son entourage. Puis, flatta le cou du cheval et
glissa, leste, le long de son flanc. Sans lâcher la bride, il me
tendit sa main libre, traçant sur son visage une rapide courbe
qu’on aurait pu prendre, avec un peu d’attention, pour un début
de sourire.
(Comment allais-je vivre avec ce spécimen d’aristo ?)
« Salut. Je crois que nous sommes voisins. C’est toi qui vas
habiter ici ?
– C’est ça. (Son accueil de glace ne trouverait, avec moi,
qu’une patinoire...)
– Il faut dire au boy de nettoyer un peu la case...
– On m’a dit qu’il était parti au marché... (Iceberg contre
iceberg.)
– Évidemment, comme d’habitude, il met des heures pour
acheter trois fois rien. Bon, excuse-moi, je vais attacher
Vendredi et puis tu viendras boire un verre en attendant que
Ludovic revienne.
– O.K. » (Léger dégel...)
Il emmena son canasson derrière les bâtiments. Il devait y
avoir une espèce d’écurie, on entendit des hennissements.
« J’aime autant te dire tout de suite, je déteste la
communauté. Je veux rester indépendant. Et tu vois ici, c’est très
difficile, tu ne me connais pas encore, et tu as su que mon boy
était parti au marché. Et c’est comme ça tout le temps, une
promiscuité malsaine, l’espionnage des moindres faits et gestes.
Étouffant. Je suis en train de faire des pieds et des mains pour
foutre le camp d’ici, mais la mission cherche à m’emmerder. Je
m’en fous, je les aurai, j’ai des filières tchadiennes, je vais finir
par les baiser. Enfin, pour revenir à notre voisinage, je veux bien
t’aider un jour ou deux, le temps que tu t’installes, mais après,
chacun chez soi. Pas de popote. Bon, pour le boy, pas de
21problème, il vient faire le ménage chez toi, même ta bouffe, je
m’en fous, tu le payes et on est quitte. Mais mettre tout en
commun, il n’en est pas question. Pas question. Si tu veux tu
t’arranges avec les autres, vous pouvez faire des popotes à trois
ou quatre... »
Il but un peu de bière sans me quitter du regard. Éclair vert,
totalement dépourvu d’aménité. Visage sévère, fermé. Traits
burinés. Il devait bien avoir dix ans de plus que moi... Vieil
ours solitaire... Fauve blessé qui rugit dans sa tanière pour
effrayer les chasseurs... Sa cigarette consumait son mégot sur
les bords grossiers d’un cendrier artisanal en malachite. Il posa
son verre et s’adossa au fauteuil, toujours me jaugeant des
mêmes yeux froids d’où toute sympathie semblait totalement
éteinte.
« Voilà, tu fais comme tu veux, mais moi je ne transige pas
avec mon indépendance. Je veux être absolument libre. Je ne
suis pas venu en Afrique pour m’emmerder avec des problèmes
de voisinage...
– Ça tombe bien. C’est exactement ce que je veux. Je ne suis
pas venu ici pour m’enrégimenter dans une communauté
civilomilitaire. Les deux nanas de tout à l’heure m’ont déjà
suffisamment angoissé, avec leur côté « bonnes soeurs
accueillant généreusement les étrangers ». Je suis trop
sourcilleux de mon espace de liberté pour venir t’emmerder.
J’accepte ton aide pour quelques jours, mais, crois-moi, après, je
te foutrai la paix, et je ferai tout mon possible pour échapper à
cet enclos. On doit bien pouvoir y arriver, je suppose que tu as
des amis en dehors d’ici ? »
En ouvrant son paquet de gauloise, je sentis que son regard
commençait à se nuancer. Quelques craquements dans la glace,
quelques fissures dans le béton. Il alluma très
précautionneusement sa cigarette.
« Ce n’est pas si facile. Mais si tu as l’intention d’échapper,
comme tu dis, à ce milieu, je peux te présenter quelques amis. »
Il me resservit de la bière. Je ne laissai pas tomber la
conver22sation, saisis les rares anfractuosités que ce roc escarpé et raide
abandonnait aux mains de l’escaladeur téméraire.
« Ça, je veux bien. Je suppose qu’il y a quand même des
possibilités de sortie en ville, je veux dire, troquets, restaurants
ou boîtes de nuit...
– Ne compte pas sur moi pour les boîtes, j’y fous jamais les
pieds, ou alors en plein quartier, les trucs tchadiens, assez
minables, mais au moins africains, avec un minimum, voire pas du
tout, de Blancs.
– Je ne suis pas venu ici pour les Blancs. Je vais déjà devoir
bosser chez eux. Le peu que j’ai vu et entendu ce matin à
l’ambassade, merci ! »
Il était presque soulagé. Sur le paysage d’hiver, fondait la
neige, se levait un soleil pâle mais sûr, le printemps arrivait en
bourgeonnant un sourire sur son visage. Il se relaxa, étendit les
bras, le dos collé contre le fauteuil en osier. (Tout son salon était
comme ça, il y avait pas mal de masques accrochés aux murs.)
« Si tu veux, ce soir, on ira manger des brochettes au
quartier, un truc super sympa, je pourrai te présenter des copains,
des mecs qui ont à peu près la même conception des choses que
moi. Qui ne sont pas venus ici pour rester coincés entre Blancs.
Parce que tu vois, ce sont des potes, mais chacun chez soi. On
se voit quand on veut, pas besoin de se rencarder. »
Le soir même, à moto (il fallait toujours qu’il enfourche une
monture, animale ou mécanique...) il me fit découvrir Dounia.
Je ne savais pas que je venais de poser le pied sur le lieu
géométrique de mes nuits (et donc de ma vie) tchadiennes, le
centre vital vers lequel tout convergeait, d’où tout partait, le
point concentrique, l’interminable centre d’échanges, en
fonctionnement ininterrompu du crépuscule débutant à la nuit
pleine qui nous couvait de sa tiédeur, de sa torpeur ou de sa
froidure, selon les saisons.
Dounia... On y mangeait des brochettes, loin d’être toujours
bonnes, des poulets rôtis, le plus souvent trop durs, mais on
23s’en moquait, en réalité. On restait sur la terrasse, sous deux
arbres suffisamment larges, on s’installait sur des tabourets de
fortune, devant des tables bancales, et l’on parlait... Très tard,
sans jamais se lasser des mots définitifs qui revenaient chaque
nuit avec la même intensité, les cadavres de bières s’accumulant
en désordre. On amenait des filles (pas toutes, certaines
estimaient que c’était trop « sale »...), on en trouvait aussi, on les
invitait à boire un verre, le reste suivait généralement. Dounia...
Rien qu’un bar sur un bout de rue, un troquet de rien du tout.
On a juré cent fois de ne plus revenir : « Sa bidoche ne vaut rien,
bonjour les parasites ! » « Ses brochettes sont en béton » « Ses
poulets ont fait les J.O. ». On revenait toujours. Et je crois que
ces veillées, ces rencontres, ces interminables débats ne
pourront jamais disparaître. En dépit de tout ce qui s’est passé, de ce
cataclysme con qui a tout balayé... On refaisait le monde, on
polémiquait à coup de bières, avant d’aller en boîte, jusqu’à
s’engueuler pendant que les nanas que l’on y traînait bâillaient dans
leur voile de pagne.
C’était une vie vraie, simple et pleine, et qui coulait tranquille
en suivant le cours des saisons. Bien sûr, c’était peut-être un peu
loin de ce qui se tramait dans le pays. (Nous ne débattions que
très rarement de politique locale, nos discours volaient plus
haut, atteignaient la philosophie, l’avenir de l’Homme, l’être et
le néant, le devenir de l’Univers, ne pouvaient donc descendre
s’occuper de ce qui nous touchait, de notre présent immédiat,
de notre futur proche, de l’intendance, quoi.) Un peu passif
aussi. Mais je me suis bien démené par la suite et cela m’a
conduit où ? Nous avions pris le rythme des déserts, un peu de
la façon sahélienne de vivre, apprendre à voir passer le temps et
prendre le temps qu’il faut, en sachant que rien ne se bouscule,
que les ans polissent tout, que l’avenir se nourrit de vent.
Et puis, j’y ai été heureux.
Donc Paul, le lendemain de mon arrivée, me fit débarquer
chez Dounia.
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