Cheval de vie

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Français
172 pages
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Description

Dans ce second tome de la trilogie Cheval de vie, le jeune David parfait son éducation de cavalier et se découvre un amour impossible pour la belle Astrid. Cet amou va entraîner pour notre héros, entêté et volontaire, en amour comme à cheval, bien des tourments et des drames.

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Date de parution 12 février 2018
Nombre de lectures 2
EAN13 9782336820583
Langue Français

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Les impliqués Éditeur

Les impliqués Éditeur

Structure éditoriale récente fondée par L’Harmattan, Les Impliqués Éditeur a pour ambition de
proposer au public des ouvrages de tous horizons, essentiellement dans les domaines des sciences
humaines et de la création littéraire.

Déjà parus

Janot (Antoine), Histoires courtes, 2017.
Kpodzro (Fadzi), Essai socio-anthropologique des noms et prénoms Akposso et Éwé au Togo,
2017.
Roger (Jean), L’École, une tragi-comédie française, 2017.
Ndiaye (Seckou), Le Code Kapet de la renaissance, Un message adressé à la jeunesse africaine,
2017.
Adjanor (Anges Dieudonné Gbedode), Et si le déclin de la monarchie Gnassingbé approchait,
2017.
Breyton (Jacques), En résistance d’un continent à l’autre, mémoires, 2017.
Lebaron (Cécile), L’estacade de la folie, roman, 2017.
Chalon (Tristan), Au pied de la Croix, roman, 2017.
Merone (Lovely), Chroniques d’un oiseau blessé. Le journal de Leslie, 2017.
Leconte (Bernard), La mort passe, récits, 2017.

Ces dix derniers titres de ce secteur sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site : www.lesimpliques.frTitre

Gérard Vidal









Cheval de vie

Tome 2 : L’éducation du cavalier

Roman











Les impliqués ÉditeurCopyright

Du même auteur


Chez Les Impliqués
Cheval de vie, Tome 1 : Mise en selle, Roman
Cheval de vie, Tome 3 : Horse jacking, Roman
Un pas de deux, Roman
Le Hussard, Roman
Le vicomte d’Abzac, écuyer mythique, Biographie romancée


Aux éditions Actes graphiques
Les mémoires d’un jeune con, Actes Graphiques
Encore heureux, Actes Graphiques








© Les impliqués Éditeur, 2018
21 bis, rue des écoles, 75005 Paris
www.lesimpliques.fr
contact@lesimpliques.fr
EAN Epub : 978-2-336-82058-3Chapitre-I – Apparences et réalités
Deux ans sont passés, les choses n’ont pas beaucoup évolué, David délaisse trop les études au
profit de l’équitation et il a dû redoubler sa seconde, au grand dam de ses parents, mais il progresse
dans ce qu’il considère comme prioritaire :
La science du cheval !
Lorsqu’ils revinrent fin août cette année-là, Michelle et David avaient accompli ensemble et
séparément, de nombreux et remarquables progrès sur la dissociation entre attirance mutuelle et
entente intellectuelle, l’une pouvant parfaitement coexister sans l’autre !
Avec des moments vécus parfois comme la poursuite de leur antagonisme irréductible sur leur
vision de la science équestre, d’autres, acceptés comme une trêve, l’ensemble ressenti avec passion,
jamais avec le cœur, car ils ne s’aimaient pas d’un amour véritable, mais simplement pour le simple
plaisir d’être ensemble dans l’entente des corps.
Concernant la pratique de leur sport, ils firent tous deux de passionnantes découvertes, ils
apprirent à travailler aux longues rênes, ce qui demande précision, attention et patience, l’adaptation
des embouchures aux différents caractères des chevaux pour tenter de remédier aux défauts les plus
marqués, ainsi que les enrênements correspondants le mieux aux déficiences morphologiques à
corriger.
Ils s’initièrent également à la voltige, qui les enthousiasma tous les deux, leur jeune âge étant plus
propice à l’appréciation de ces jeux du cirque, qu’aux évolutions sages et attentives du travail à deux
pistes.
Enfin, ils profitèrent pleinement des immensités forestières qui les entouraient, pour s’y perdre
régulièrement, au grand dam de leurs instructeurs, et pour le plus grand repos de leurs chevaux, qui
trouvaient l’herbe tendre goûteuse et savoureuse, quand eux-mêmes la qualifiaient plutôt de
confortable, odorante et douce, différences d’appréciation qui bien entendu, n’engendraient entre les
montures et leurs cavaliers, aucune polémique au retour.
C’était toujours un peu de paix gagnée.

Les conflits entre les deux jeunes gens avaient au demeurant des origines inchangées depuis qu’ils
se connaissaient, et qui loin de s’atténuer avec le temps, allaient au contraire en s’amplifiant en
raison du caractère affirmé de chacun des contradicteurs.
Uniquement motivés par des vues profondément divergentes sur des problèmes techniques,
comme l’emploi ou non, d’aides artificielles, la mise en valeur des qualités naturelles du cheval,
plutôt que la mise au pli des caractères les plus difficiles par la contrainte et la soumission, c’était
devenu entre Michelle et David, une sorte de rituel, un pur plaisir de l’esprit.
Disons qu’à travers eux, renaissait un siècle plus tard l’affrontement de deux écoles
diamétralement et farouchement opposées, l’une symbolisée par Baucher qui, schématiquement,
prétendait faire du cheval un animal docile et soumis à l’homme, très en vogue outre Rhin, l’autre
soutenue par le comte d’Aure qui encourageait la mise en valeur, par les moyens les plus naturels,
des qualités du cheval.
Et dans cette confrontation d’idées qui souvent les menait jusqu’aux plus extrêmes fâcheries, ce
n’était pas le garçon qui était le partisan de la méthode de fer, mais bel et bien la gentille Michelle, ce
qui ne manquait pas de surprendre et d’attirer les quolibets de leurs compagnons de stages, qui
n’ignoraient rien de leurs relations intimes.
Combien de fois David eut à subir la phrase : «   Dans ce couple, on voit bien qui porte la
culotte. »
Mais rien, absolument rien ne le ferait changer d’avis. Jamais !
Sans connaître vraiment dans le détail les théories de ces deux maîtres, sans être encore à même de
mettre en pratique les finesses techniques de leurs enseignements respectifs, intellectuellement,
instinctivement, il approuvait d’Aure et condamnait Baucher.
Il avait eu quelques expériences, dont celle récente, de Salomé, pour se convaincre que la force, la
contrainte, et encore moins les punitions, n’amenaient rien, alors que la douceur, la recherche duplaisir dans l’éducation du jeune cheval, la récompense du travail bien fait, donnaient des résultats
sans doute à plus long terme, mais selon lui plus durables et bénéfiques à l’entente cheval/cavalier.
Jamais non plus, aucun argument ne vint à bout de l’entêtement de Michelle sur le bien-fondé des
méthodes prônées par Baucher, et plus tard lorsqu’ils se mesureront sur les terrains, l’un montera un
cheval vif et pétillant, quelques fois trop, la seconde un cheval attentif, soumis, David dira «  éteint »,
mais il n’eut pas toujours le mot de la fin avec son éternelle rivale.
Bref, lorsque la tension entre les deux contradicteurs devenait trop vive, lorsqu’ils en arrivaient
presque aux mains, ils avaient alors la sagesse de s’échapper vers la forêt, calmer leur passion dans
des étreintes fougueuses, mais cependant pacifiques.
La curiosité venait en outre du fait qu’ils ne songeaient nullement à rompre leur liaison en raison
de leurs désaccords profonds, et aucun des deux en leurs fors intérieurs n’ignorait qu’il ne
convaincrait jamais l’autre. Paradoxalement, ils éprouvaient dans ces discussions une jouissance
indéfinissable, dont l’un comme l’autre n’avait aucune envie de se priver et qui à leurs yeux
pimentait très agréablement leur relation.
Les conversations qu’ils pouvaient avoir chacun de leur côté avec leurs condisciples les laissaient
insatisfaits et les plongeaient dans un profond ennui. Trop de compromis et rien d’enrichissant dans
ces propos consensuels et mous. Non, mieux valait une bonne grosse engueulade, à la limite de la
mauvaise foi sans doute, mais où chacun tenait sa partie, sans rompre à la moindre contestation.
Aussi fourbissaient-ils, chacun de leur côté, exemples et arguments, en lectures et tests divers, et
ensuite comme de preux chevaliers du moyen âge, sûrs de leur bon droit, ils partaient provoquer
l’adversaire, l’affronter en joutes verbales.
Leurs disputes attiraient la foule des autres stagiaires, avec dans chaque camp des partisans plus
ou moins avoués qui dévoilaient parfois leurs penchants, mais le plus souvent leurs incertitudes,
jusque et y compris parmi l’encadrement.
Bref, la rentrée de septembre voit arriver deux jeunes gens bronzés, vigoureux, ayant beaucoup
progressé dans leur sport, prêt à entamer une nouvelle année scolaire, et surtout à préparer et à passer
au plus vite le brevet du second degré, celui qui ouvre enfin les portes, des compétitions officielles.
Inutile de faire attendre davantage le lecteur qui s’en doute, ces deux-là ne finiront pas leur vie en
couple, ce qui n’empêchera pas qu’ils s’aimeront et se respecteront fraternellement le reste de leur
vie, et eurent maintes occasions de se le prouver.
Car, malgré Michelle, malgré leurs discussions passionnantes, malgré leurs «  réconciliations sur
le pré » et quoiqu’il fasse pour chasser cette pensée, durant tout l’été David avait eu en filigrane, un
autre visage à l’esprit, un visage qui apparaissait dès qu’il fermait les yeux et qu’il comptait fleurette
à Michelle, ce n’est pas elle qu’il tenait dans ses bras, mais cette autre, dont aucun subterfuge ne le
délivrait.
Il ne parvenait pas à se débarrasser de cette obsession, de cette évidence, qu’il était profondément
et inexorablement amoureux d’Astrid Ducaruge, de près de onze ans son aînée, et l’antidote nommé
Michelle, s’il avait été un sympathique dérivatif, ne l’avait pas guéri pour autant.
Michelle connaissait son secret, bien qu’il ne lui ait pas avoué comme cela d’emblée. Non, il ne
s’était dévoilé que le jour où la jeune fille lui avait déclaré avec sa franchise habituelle :
– Tu sais David, ce n’est pas parce que l’on a fait l’amour ensemble, qu’on va continuer comme
ça jusqu’au mariage ! D’accord ? Parce que le mariage pour moi, ce sera le plus tard possible et sans
doute jamais ! Une mère divorcée deux fois, deux frangines également divorcées, sans parler de leurs
copains de passage qui s’installent pour des mois, ça j’en veux pas, il n’en est pas question, j’aime
trop mon indépendance.
Elle est toujours célibataire, ce qui démontre s’il en était besoin son attachement à Baucher : «  
Dominer toutes les impulsions à sa volonté. »
David était bien d’accord et il lui expliqua pourquoi, lui aussi, sans détour. Il aimait ailleurs ! Elle
trouva l’histoire de David puérile, ridiculement romantique et sans aucun doute vouée à un échec
certain.
– Admettons même qu’elle t’aime, ce qui est loin d’être assuré, elle n’abandonnera pas un mari,
une situation sociale, un enfant, adopté qui plus est, pour braver les gens bien-pensants, les gens de
son monde naturellement, sa famille, le regard des passants, pour se donner en spectacle, au bras d’un
adolescent. Tiens, pour une fois, je suis d’accord avec d’Aure, qui dit «  ne pas briser le talent etl’énergie », enfin quelque chose comme cela. Crois-moi, fuis-la ton idole, car un jour si tu parviens à
tes fins, la note risque d’être salée.

Elle avait raison, il le savait, et pourtant il ne pensait qu’à Astrid, et quand il la revit quelques
jours avant de retourner à son lycée, il lui sembla que son amour pour elle était encore plus fort,
qu’elle était encore plus belle que dans ses rêves de vacances.
De la journée qu’ils passèrent ensemble rien, pas une miette ne s’égara dans les méandres de sa
mémoire, l’attachement d’Astrid à son égard lui parut si évident, si transparent, qu’il se demanda
comment il était possible que d’autres, dont son mari, ne s’en soient pas aperçus.
Cette façon de lui prendre la main à tous propos, pour le faire parler, lui faire voir ou entendre
quelque chose, c’était bien la preuve qu’elle avait un besoin physique de le toucher, et il en savait
quelque chose puisque de son côté il ressentait cette même impérieuse nécessité ! Elle aussi l’aimait,
il en aurait juré.
Ils partirent tous deux pour une courte promenade en forêt, et contrairement à ses habitudes, il se
montra peu bavard, empêtré qu’il était dans ses sentiments, se contentant de la fixer, pour mieux
s’imprégner de son image. Quant à ses regards à elle, ils semblaient le transpercer, pour le pénétrer
jusqu’au cœur.
Pour une fois, Astrid faisait, presque à sens unique, les frais de la conversation, revenant à chaque
instant, sur ses transformations physiques et morales, encourageant sa réflexion sur l’art équestre,
partageant entièrement sa conception du travail des chevaux, le complimentant sur sa tournure et son
aisance à cheval, sur les progrès notables qu’il avait accomplis, insistant sur son absolue conviction
de le voir obtenir le second degré dès l’an prochain, preuve de la confiance qu’elle mettait en ses
capacités, car obtenir ce diplôme à dix-huit ans était de fait assez peu courant.
Toute la journée, il réussit à retenir l’impulsion qui le poussait vers elle, toute la journée il
afficha le comportement du gentil compagnon, qui pour lui déjà n’était plus qu’un jeu de rôle,
davantage par crainte d’être éconduit et par souci du respect des convenances, et non par manque
d’amour, car au fil des heures qu’ils passèrent ensemble, il se conforta dans la certitude que ses
sentiments étaient partagés, par l’addition de petits indices qui mit bout à bout lui semblaient avoir
valeur de preuves.
Mais il était bien conscient, que ses handicaps, surtout celui de l’âge, qui plus que la différence
d’âge, jouait en sa défaveur, sans compter les différences sociales. Il ne voulait donc pas gâcher les
chances infimes de voir son adoration se concrétiser, par un excès de précipitation, d’autant que
depuis bien des années, il avait fait de la patience l’une de ses vertus, mieux que cela, une règle de
vie.
Dans un an, deux ou trois, lorsqu’il aurait acquis l’intime conviction qu’un à un tous les
obstacles avaient été franchis, que les dernières résistances pouvaient être surmontées, alors il lui
avouerait son amour, et se plierait sans recours à sa sentence.
Il savait que tous les vieux tabous, tous les préjugés seraient autant d’entraves à ses vœux, que ses
chances étaient a priori bien minces, si Astrid ne possédait pas comme il le croyait et l’espérait, cet
esprit de non-conformisme qu’elle avait si souvent laissé paraître.
Et d’ailleurs n’aimait-elle pas toujours Noël ?
Même s’il entendait depuis quelque temps déjà, des remarques acerbes à son sujet dans la bouche
d’Astrid, se plaignant d’être délaissée, de le voir se désintéresser d’elle, de son fils et des chevaux,
passant l’essentiel de son temps dans son bureau parisien, qu’en était-il exactement de leurs
relations ? Tant qu’il n’avait pas de certitude à cet égard, il devrait se taire.
Malgré toutes ces bonnes résolutions, malgré la sagesse précoce à laquelle Astrid faisait si
souvent allusion, David se demandait combien de temps il parviendrait à taire ses sentiments. En
attendant le jour incertain et redouté de l’aveu, il devait continuer à porter ce masque, accumuler les
atouts, comme réussir le bac, le second degré, le monitorat, gagner quelques concours, bref vieillir.
Que ferait-il, s’il parvenait à séduire l’élue de son cœur ? Là était la vraie question. Bien sûr, elle
disait avoir une petite fortune personnelle, héritée de son père, mais il n’entendait pas se faire
entretenir ou être à sa charge, d’ailleurs, se séparerait-elle de son mari pour vivre avec lui, une telle
pensée était utopique.
Pourtant il ne supporterait pas de la partager avec un autre, d’être juste le gigolo de Madame.Et puis il y avait bien d’autres échéances !
Le service militaire, dont il avait au cours de ses longues réflexions décidé de tirer profit pour
devenir élève officier et avec beaucoup de travail à cheval, doublé d’une chance inouïe, il pourrait
être affecté au seul régiment de cavalerie, qui maintenait une tradition équestre : Saumur ! Mais en
réalité, il avait peu d’espoir d’y parvenir.
De toute façon, après les années de caserne, d’une manière ou d’une autre, il le créerait lui, ce
haras dont rêvait Éric, et pourquoi pas ensemble, si toutefois son ami avait la patience d’attendre
encore cinq ou six ans !
Six ans ! Il fallait vraiment être un foutu rêveur pour concevoir des plans à si long terme.
Cependant, il lui fallait bien se raccrocher à un rêve pour avancer, parce que sinon, il pouvait tout
aussi bien s’asseoir là, par terre, à attendre que la mort vienne le prendre !
Voilà le résumé d’un été de transition où l’avenir était devenu la question essentielle.

Le présent reprend ses droits.
La rentrée se déroule sans encombre, il retrouve vite ses habitudes, si ce n’est que désormais, en
première, il a un statut de grand ancien, et on lui fiche une paix royale.
Terminé les bagarres qu’il avait dû mener pour conquérir cette même paix lorsqu’il était au
collège, et pour ce qui le concerne, les petits sixièmes peuvent dormir tranquilles, et au contraire
compter sur lui en cas de besoin, tellement il aurait été ravi de tomber sur un de ces salopards qui
assaillaient les gamins pour assouvir des pulsions sexuelles innommables. Il avait failli en son temps
en être victime et maintenant il tenait à l’œil les velléitaires, ce qui rassure la bleusaille et le fait
craindre des autres.
Il n’est ni le plus fort ni le plus grand des élèves de l’école, mais sa détermination, son agilité et sa
nervosité compensent largement le petit handicap de taille.
Il gagne donc rapidement la sympathie des plus jeunes, d’autant que cette protection se double
d’une bonne volonté inépuisable pour aider ceux qui le souhaitent dans leur travail. D’aucuns
l’avaient fait pour lui à son arrivée au pensionnat, et il lui semble normal de payer ainsi sa dette.
Cette ambiance sereine, lui permet de passer l’année sans une seule heure de colle, de consacrer son
temps libre à l’étude, avec l’aide bienveillante des professeurs et des surveillants, tout en poursuivant
ses leçons d’équitation sans la moindre absence, en y ajoutant durant l’hiver, les heures gratuites
pour la sortie des chevaux de propriétaires.
Désormais il travaille alternativement avec Maxime Desprez et André Rousseau, mais très vite il
s’oppose violemment avec ce dernier quant aux méthodes employées concernant la monte à
l’obstacle.
Ce fut d’ailleurs aussi, indirectement et sans regret de part et d’autre, la cause de sa rupture
définitive avec Michelle, qui était absolument en accord avec ces pratiques, dans la mesure où elle
réussissait à sauter de plus en plus haut des obstacles de plus en plus difficiles. Peu importait la
manière pourvu que ça saute, et pour sauter ça sautait !
Le mètre cinquante était souvent atteint, par des chevaux qui n’en avaient pas vraiment les
capacités, mais qui sous l’effet conjugué de la cravache et des éperons, voire de la chambrière, y
parvenaient une fois, deux fois, dix fois et l’on considérait comme secondaire le fait que l’on
retrouvait parfois les mêmes chevaux, languissants, blessés, au fond d’un box, souvent rétifs à
jamais. Ce n’était plus la méthode Baucher, c’était le mépris absolu de l’animal, mais tout le monde
applaudissait, car on voyait des résultats !
Au mois de décembre, avec l’aval d’Éric Deschamps, David fait part à Maxime de son opposition
avec les procédés d’André, et lui demande de quitter cette reprise dans laquelle il se sent mal à l’aise,
dans la mesure où le cheval ne sert plus de partenaire, mais uniquement de faire-valoir au cavalier.
– Sais-tu, petit, que tu prends un risque ? La plupart de tes camarades ne jurent que par André, et
tu vas te retrouver bien isolé désormais. Force est de reconnaître qu’en compétition, le club, à un
gros pourcentage de réussite, et c’est bien grâce à André que ces résultats sont obtenus.
– À quel prix ! Heureusement que vous ne faites pas le compte des chevaux cassés, tout juste bons
pour les reprises de débutants, et heureusement qu’il y a des propriétaires assez snobs pour compter
davantage les plaques clouées sur la porte de leurs boxes que les frais de vétérinaire. Bon, tout ça
j’m’en fous, ou j’monte avec vous, avec Éric, ou tout seul, mais avec lui, c’est terminé, fini. Alorsque me proposez-vous ?
– Éric peut te prendre s’il le veut, son groupe est un peu faible, mais je sais que tu n’apprécies pas
Toscan. J’te donnerai quelques conseils le dimanche matin, mais tu vas être mis à l’index, j’t’aurai
prévenu.
– J’m’en contre fous. Il y a longtemps que j’suis blindé.
– Et ta copine, elle aussi, elle quitte la reprise ?
– Pensez-vous. Elle saute de plus en plus haut et c’est tout ce qui l’intéresse. En plus Rousseau
prétend appliquer la méthode Baucher dont elle est toquée. C’est faux, mais c’est sans importance,
on est en désaccord depuis qu’on se connaît et on s’aime bien quand même ; j’espère juste qu’un jour
elle verra les choses d’une autre façon. Si seulement elle avait la patience d’attendre que les résultats
viennent d’eux-mêmes et non d’un quelconque artifice.
– C’est vrai, c’est schématique, mais c’est vrai. Alors toi, tu préfères attendre, c’est quand même
surprenant pour un gamin de dix-sept ans.
– J’ai attendu très longtemps pour pouvoir monter, j’ai pas l’intention de tout bousiller en
voulant aller trop vite. Parce que leurs trucs, c’est que de la frime, de la poudre aux yeux, y pas un
cheval qui saute en osmose avec son cavalier, pas un seul vrai couple, là-dedans !
– Morbleu, comme disait mon grand-père, v’là une tête qui n’est pas pleine de courants d’air. Va
comme tu le sens gamin, et t’as ma bénédiction par-dessus le marché.
De cette date, jusqu’au jour du second degré, David travaille souvent seul, concentré sur son
programme, mais il bénéficie aussi avec Maxime ou Éric, de séances qui durent quelques fois bien
au-delà des horaires autorisés et lui font rater le souper du soir, mais ça n’a pas vraiment
d’importance puisqu’un simple coup de fil de Max, rassure le Directeur de l’école sur le sort de son
pensionnaire.
Il faut dire qu’en dehors de ces légères entorses au règlement, rien, on l’a vu, ne contrarie le cours
d’une scolarité exemplaire, chaque trimestre l’ayant vu major de sa classe, d’autant plus aisément
que Michelle n’est plus là pour le dévergonder les week-ends, dont il consacre cependant
quelquesuns aux coupes Inter Clubs, ou aux concours d’entraînement.
Pour cela, il a son entraîneur personnel, Éric, et un piquet de deux ou trois chevaux parmi
lesquels Chouca, Apache, un pie sans papier qui a le saut dans le sang, Nébuleuse en dressage, et
pour les concours complets, quelquefois Gin-Fizz le cheval d’un propriétaire bienveillant. Dans ce
cas le cheval est transporté dans un confortable van attelé, mais les autres fois les déplacements
heureusement assez courts sont une véritable épopée, le plus souvent à bord de camionnettes
vétustes, non aménagées, juste rembourrées de paille.
Au total, il rafle deux premiers prix en jumping, un en dressage et un en complet, sans compter les
accessits, sur un total de dix épreuves disputées entre mars et juin. Éric jubile et les fanfarons de la
bande à Rousseau finissent par le regarder d’un autre œil.
À la maison aussi, tout baigne dans une atmosphère parfaitement calme et heureuse, le fiston sort
sa maman pour aller voir et entendre les opérettes dont elle est friande et que son père a en horreur, le
reste du temps est consacré aux visites familiales, ou mieux encore, à une ou deux séances de
cinéma, qui sont avec l’équitation, la lecture et la musique, les grandes passions artistiques du jeune
Rolland.
Oui, l’équitation est un art, qui en doute encore ?

La seule épreuve, car c’en est une désormais, sont les visites qu’il s’impose, à Bois-le-Roi.
Voir Astrid lui est douloureux, tant à chaque rencontre il s’imprègne des «  impossibles » qui les
séparent, mais elle ne comprendrait pas pourquoi il la fuit, ou alors il faudrait qu’il avoue son
coupable penchant, ce à quoi il ne peut se résoudre. Il y a aussi Jérémie qui attend son parrain comme
le Messie, et puis encore, il doit à Noël cette politesse, tout en sachant qu’au fond de lui il n’a
qu’une idée en tête, suborner sa compagne !
C’est de l’hypocrisie pure et simple, nous sommes d’accord, et il en souffre, mais allez avouer
tout de go à votre bienfaiteur, que vous aimez son épouse et qu’en plus vous désirez, si possible,
conserver son amitié. Car bien sûr il considère Noël, comme un ami, un frère ou un oncle, et il n’en
est ni jaloux ni envieux. Ils aiment tout simplement la même femme, alors quand l’heure viendra, que
le meilleur gagne et le perdant sera tenu de s’effacer.Ah, il est tout sauf compliquer le jeune David, ce n’est ni un cérébral, ni un intellectuel
tourmenté, mais une âme simple.
• Point numéro un, elle me plaît, et je l’aime.
• Point numéro deux, je lui plais, et elle m’aime.
Si à ces deux interrogations basiques, chaque item donne une réponse affirmative, il faut
obligatoirement en tirer la conclusion qu’ils convergent l’un vers l’autre et doivent inéluctablement
se rejoindre dans l’espace-temps.
Oui, mais à la montre de David, l’heure n’a pas sonné. Quant aux sentiments d’Astrid, il n’en est
pas tout à fait sûr non plus, et comme le disait fréquemment son maître de Latin, il sera toujours
temps de franchir le Rubicon.
Donc ses visites doivent avoir toutes les apparences du naturel, et après avoir salué ses hôtes,
répondu aux questions habituelles sur l’état de sa scolarité, de ses progrès à cheval, et des menus
événements de sa vie quotidienne, il embarque prestement son filleul pour le tour des écuries, avec
une visite prioritaire à Salomé en terminant par Sapho dont le terme est proche en ce début de
printemps.
Pour Pâques, il ne peut refuser de rester quelques jours, mais il y met volontairement un terme
précoce, alors que désormais sa mère lui laisse toute liberté pour la durée de son séjour.
Oui, mais il n’est pas de bois, la tentation devient insupportable, les occasions trop nombreuses et
son self contrôle est mis à rude épreuve, face à une jeune femme qu’il trouve chaque jour plus
désirable, plus coquette, plus libre dans sa tenue et ses propos et cela en l’absence de Noël qui part à
l’aube et ne rentre que fort tard.
Il décide de s’échapper dès le quatrième jour, après avoir réussi à ne pas réagir aux confidences
d’un soir d’Astrid, qui se plaint ouvertement d’être abandonnée par un mari, qui, dit-elle, ne songe
plus qu’à son travail, se refusant à déléguer, ou à s’associer, bref, à profiter un peu plus de la vie. La
preuve, ce soir-là il est dix heures et il n’est toujours pas rentré. Quelques fois même, il couche à
l’étude pour gagner le temps de ses trajets. Par voie de conséquence, il ne monte pratiquement plus et
Astrid de moins en moins, par manque d’émulation et d’entrain.
Elle parle d’un ton mélancolique de la promenade qu’ils ont effectuée au cours de l’après-midi,
en concluant :
– C’est ainsi que je concevais le bonheur.
Hélas, David aussi conçoit le bonheur de cette façon, mais que peut-il proposer comme remède du
haut de ses dix-huit ans même pas révolus ? Devenir son amant ?
Foutaises ! Imaginons que dans sa lassitude, son isolement forcé, elle se laisse aller à un abandon
de quelques instants, d’une heure, d’une nuit… au matin la réalité apparaîtra dans tout son
pragmatisme !
On ne bâtit pas un avenir avec un garçon de son âge, et sans même parler d’avenir conjugal, on
n’en fait pas un amant durable. On couche avec, on lui explique que cela a été un moment
d’égarement et on le renvoie à ses chères études.
De ce genre de relations, David ne veut pas entendre parler. Il juge préférable de ne pas en avoir du
tout, et c’est ainsi qu’au lendemain d’une nuit d’insomnie, il modifie la teneur d’un entretien
téléphonique avec sa mère, en y ajoutant des ingrédients dramatiques de sa composition.
– Maman vient de m’annoncer que mon meilleur copain de classe vient de se fracturer la jambe et
il lui a téléphoné pour savoir si je ne peux pas venir finir les vacances chez lui, car il est seul toute la
journée et ne peut poser le pied par terre. Je dois y aller, ne serait-ce que pour lui remonter le moral.
Aux suppliques d’Astrid et de Jérémie, le pressant de rester, il oppose sens du devoir et
mensonges éhontés
Dès la fin de matinée, penaud et gêné de ce mensonge, presque certain que nul n’en croit le
premier mot, il prend le train en partance pour Paris, laissant sur le quai, une Astrid dépressive qui
peine à retenir ses larmes, elle qui avait tant espéré que ce séjour en sa compagnie la sortirait de sa
morosité quotidienne, sans compter Jérémie déçu que son Parrain lui ait préféré un copain inconnu !
La seule consolation que David tire de cette peu glorieuse comédie est d’avoir échappé une fois
encore à un attrait toujours aussi irrationnel, mais auquel il parvient de plus en plus difficilement à
se soustraire.David aura une semaine et demie pour ressasser le bienfondé de cette décision, changeant d’avis
au fil des heures du jour et de la nuit. Il n’en peut plus de cette situation, mais ne sait comment la
résoudre.
L’épreuve du second degré étant programmé fin juin, Maxime, peu soucieux de perdre aussi
rapidement un fidèle sociétaire, use de grosses ficelles pour dissuader David de s’y présenter dès
cette année, arguant qu’il n’est pas encore prêt, ce qui selon l’intéressé n’est pas impossible, mais il
est encore plus désireux de mettre un terme à sa dette envers Noël Ducaruge et tenter l’examen ne lui
semble pas, à tout prendre, un bien grand risque, d’autant qu’Éric a obtenu que Gin-Fizz, lui soit
confié pour la circonstance. Les résultats qu’ils ont obtenus ensemble en compétition le mettent en
confiance.
Cet examen, pourtant beaucoup plus relevé que le premier degré, se révèle n’être qu’une formalité
pour David, et le couple se distingue des sept ou huit autres candidats présents, et le partisan du liant,
du calme et de la douceur, ce qui à cheval n’exclut pas la fermeté, fait mentalement et méchamment
un gigantesque pied de nez à Michelle, au bord d’être recalée pour trois refus à l’obstacle. Diable,
sans cravache, ni éperon, ni chambrière, ce n’est pas le même film ! Heureusement pour elle,
Rousseau est intervenu pour demander l’indulgence de l’examinateur, et comme David pour le
premier degré, elle a refait le parcours sur Chouca et décroché le passeport tant convoité.
Un point partout, balle au centre ! Égalité parfaite.
Ses propres notes auraient pu être meilleures s’il avait pu travailler davantage avec Gin-Fizz, mais
ce deuxième degré il l’a en poche, et c’est bien le principal, car il est désormais autorisé à participer
aux concours officiels.
En outre ce sera un souci de moins pour l’année prochaine ou il pourra consacrer tous ses efforts
à la seconde partie du bac, à moins qu’il ne tente le monitorat. Pour cela il doit se familiariser avec
les épreuves officielles, et avoir un cheval attitré et bien mis. Mais lequel et comment ?
Jaillie du petit groupe des spectateurs, une tornade bleue et parfumée se jette à son cou, suivie, à
sa grande surprise, par sa mère les yeux brillants de fierté.
– Oh, David, comme je suis heureuse pour toi. C’était très bien monté, même si ce cheval n’était
pas vraiment à ta main, commente Astrid.
– Non, c’est de ma faute, j’ai commis des erreurs à cause du trac, mais je suis content d’avoir ce
fichu diplôme, le reste n’est que fioritures. Ma petite Maman, je suis vraiment très, très touché que tu
te sois déplacée, c’est une grande première, je crois. Je me demande même si tu m’avais vu un jour à
cheval.
– Non, et je ne sais pas si je recommencerai ! J’ai eu tellement peur tout au long de l’épreuve, que
j’ai cru que mon cœur n’y résisterait pas, mais Astrid m’a fait la gentillesse de venir me chercher,
alors je n’ai pu résister à la tentation de venir admirer mon fils. De ce côté-là, je dois dire que je suis
sous le charme. Vraiment, à mes yeux, tu es le plus beau, cet uniforme te va à ravir et je suis certaine
maintenant que toutes les filles sont folles de toi.
– Maman, il ne s’agit pas d’un uniforme, et aucune des filles ici présentes n’est folle de moi, et si
elles le sont, on peut dire qu’elles sont discrètes ! Bien, alors quel est le programme ? Vous m’offrez
le restaurant ou on rentre directement se coucher ? Mais au fait comment se fait-il que Jim ne soit
pas là ?
– Il est avec Noël, au chevet de son père qui est au plus mal et ne verra pas passer la semaine. Il
voulait revoir son petit-fils. Le pauvre il ne tardera pas à rejoindre son épouse, mais je pense que
c’est ce qu’il souhaitait. À cet âge-là, on perd le goût de vivre. Pour compléter le tableau, maman a
eu hier une attaque cérébrale et le médecin s’est montré très pessimiste à son sujet, lorsque je suis
passé cet après-midi à l’hôpital juste avant de venir. Elle n’avait toujours pas repris conscience. Nous
nous préparons, je crois, un bien triste été. Alors tu comprendras que nous remettions cette petite fête
à une autre fois.
– Bien entendu, excuse-moi, j’ignorais tout de ces circonstances incroyables ! Quelle
malédiction !
– Par contre, poursuit Astrid, nous aimerions te demander un service, si toutefois tu es disponible,
et je me suis permis d’en parler à ta maman. Voilà, nous souhaiterions que tu viennes passer
quelques jours à la maison, car nous allons rester Noël et moi à Paris, près de nos deux malades et
quelqu’un doit s’occuper des chevaux et si possible de Jérémie, la fréquentation des hôpitaux n’étantpas ce que l’on peut rêver de mieux pour un enfant de huit ans… Tu es la seule personne capable de
cumuler ces deux fonctions.
– Mais c’est bien naturel, intervient Jeanne, et David est effectivement l’homme de la situation.
Celui-ci allait évidemment accepter, mais entendre sa mère le pousser ainsi chez les Ducaruge, lui
laisse dans la bouche un petit relent d’amertume, sans doute comme le pauvre don Quichotte, quand
il s’aperçut qu’il s’était battu comme un lion, contre de simples moulins à vent !
Adieu concours, adieu rêves de gloire, il allait faire du baby et du horse-sitting !Chapitre II – Irrésistibles convergences
Le lendemain matin, la voiture rouge est bien en attente au parking, mais sa conductrice n’a pas
bougé de l’intérieur, bloquée sans doute par l’averse. David dépose rapidement ses affaires dans le
coffre et s’installe sur le siège avant droit. Astrid, reste immobile, le regard résolument fixé vers un
horizon invisible, les joues perlées de larmes qu’elle ne songe ni à cacher ni à essuyer.
– Ton beau-père est décédé ? C’est ça !
– Non, ce n’est pas ça, c’est maman. Elle a fait un arrêt cardiaque hier soir, et je ne l’ai pas revue
vivante, car hier j’avais choisi d’aller t’encourager et qu’ensuite je suis allé rechercher Jérémie chez
mon beau-père.
Elle se remet à sangloter doucement, presque machinalement.
– Oh ! Astrid, je suis désolé, et tu ne dois pas te faire de reproches, elle était inconsciente, mais le
médecin ne t’a pas dit qu’elle était mourante. C’est le père de Noël dont on attendait le décès !
– Je ne fais de reproches à personne, pas même à moi, assure-t-elle en essuyant ses larmes et en
mettant la voiture en marche, et grands dieux pourquoi en ferai-je ? Mais j’ai des remords, c’est vrai,
de l’avoir laissé partir seule, de n’avoir pas pressenti que tout irait aussi vite… Bon, je vais te laisser
à la maison, Mathilde, notre femme de ménage, vous préparera les repas. Comme je te l’ai dit hier,
nous allons nous installer quelques jours à Paris, chez maman, pour préparer l’enterrement, peut-être
les deux, vu l’état de mon beau-père et régler les formalités. Toi, je te confie la maison, Jérémie et
les chevaux. Attention de bien séparer Sapho et son poulain, Galoubet ne lui veut pas que du bien et
il n’est pas de taille à se défendre.
– Tu peux compter sur moi aussi longtemps que tu voudras, je suis libre comme l’air. Et ce
poulain comment est-il, je ne l’ai pas encore vu.
– Dégingandé, maladroit, et sans doute sera-t-il alezan. L’officier des Haras qui est venu le
reconnaître sous la mère pense qu’il sera costaud, il a des attaches fortes et un poitrail bien ouvert.
On l’a baptisé Baroudeur, mais pour l’instant il n’est pas de taille à justifier son nom ! Bon, tu sais
tout, on vous tient au courant par téléphone, moi je file à Paris.

Dix minutes plus tard, David planté sur le pas de la porte, se sent perdu, abandonné en poste
avancé, sans soutien, sans objectif et surtout pour un temps indéterminé. Alors la première chose à
faire est de s’organiser et de profiter de ce temps qui lui est donné, pour s’occuper véritablement de
son filleul, non plus pour lui apprendre de nouveaux jeux, mais pour se rendre utile auprès des
chevaux, comme son cousin l’avait fait pour lui, il y a bien longtemps.
À doses homéopathiques et à condition d’en faire un jeu, les enfants adorent ça, il s’en souvient
encore, et Jérémie à son avis est un peu trop traité comme un bébé par sa maman. Elle ne l’a pas vu
grandir comme toutes les mères.
À peine installé, il appelle le petit dans la cuisine.
– Bon, Jim, tu sais que ta mamie est partie au ciel et que ton grand-père ne va pas bien non plus.
Tes parents sont occupés pour quelques jours à Paris et en attendant on est les deux gardiens de la
maison et des chevaux. Il va falloir se partager le travail. D’accord ?
– Oui Parrain. Qu’est-ce qu’on doit faire ?
– D’abord, puisqu’on est deux hommes au travail, tu ne m’appelles plus Parrain, c’était bon
quand tu étais petit. Maintenant que tu as l’âge de raison et qu’on va travailler ensemble, tu
m’appelles David comme mes autres copains. D’accord ?
– Oh, bien sûr !
– Bon, voici ton ouvrage de la journée. Le matin, tu prépareras les rations de chaque cheval dans
leurs seaux et moi je les porterai. C’est facile, tu sais lire, les quantités sont marquées sur le tableau.
Quand ils auront mangé, on les emmènera aux parcs, et ensuite on fera les litières.
– Les litières, mais jamais j’saurai faire ça, se lamente le petit garçon écrasé par l’ampleur de la
tâche.
– Jamais, n’est pas un mot que j’aime beaucoup et puis fais-moi confiance, je t’apprendrai comme
on m’a appris à ton âge, et à leur retour tes parents seront étonnés de voir comme tu sais bien tedébrouiller. L’après-midi, je ferai un peu travailler Salomé. Et toi, es-tu déjà monté à cheval tout
seul ? Non ! Bon, alors on commencera avec Goldwing, ce sera une autre surprise pour Papa et
Maman. Et puis que dirais-tu de quelques bonnes balades à vélo ?
– Oui, oui ! Comme quand tu étais petit, d’ailleurs j’ai toujours ton petit vélo jaune, et je sais
bien en faire maintenant et puis il y a le vélo de Papa dont il ne se sert jamais. Tu pourras le prendre.
– Parfait, voilà notre programme. Est-ce que ça te va ? On s’y met ?
Valorisant tout ce que fait l’enfant, David a vite fait de l’intéresser. Après avoir distribué les
rations d’avoine et d’orge aplaties, emmené les chevaux vers leurs parcs respectifs, il ramasse le
fumier et le transporte en brouette, pendant que l’enfant répartit la paille fraîche et secoue le foin
pour le soir. Ensuite, ayant gardé Salomé à l’attache, il lui fait faire une bonne heure de travail, en
insistant tout particulièrement sur les assouplissements aux deux mains et sur l’engagement aux
différentes allures. Il termine la séance par quelques barres que Jérémie se fait une joie de mettre en
place.
Lorsque Salomé est libérée à son tour, ils vont se laver, se changer, et après le repas David
emmène le petit à vélo, retrouver les souvenirs de sa propre enfance, beaucoup de choses ont changé
à tel point que lui-même ne s’y retrouve plus. Par contre, l’allée de sa première rencontre avec
Galoubet et Goldwing est restée figée aussi bien dans sa mémoire, que par la nature préservée, et
refaisant ensemble le parcours de l’événement qui a bouleversé sa vie, il en raconte à l’enfant les
circonstances, embellies par le temps et par l’émotion qui revient au fur et à mesure, du récit, que
son auditeur écoute bouche bée.
Après le goûter, il va chercher Goldwing et donne sa première leçon à Jérémie. C’est un
événement pour le gamin comme pour lui, car jamais il n’a enseigné, mais il comprend vite que
l’enfant est très impressionné par la taille de sa monture, et il se contente pour cette première leçon
de marcher autour de la carrière en tenant le cheval à la longe, pendant que Jérémie effectue aux
ordres, des rênes d’ouverture et des arrêts auxquels miraculeusement l’animal obéit sans coup férir,
bien que le contact avec la bouche soit des plus illusoire.
Pour finir, il court à côté de Goldwing sur une demi-longueur, avec l’heureuse surprise de
constater que son jeune élève possède un excellent équilibre et une souplesse innée.
Reste à vaincre ses appréhensions, bien naturelles à huit ans.
Mais comment s’y prendre ?
Les chevaux une fois rentrés, ils s’attardent à étudier et commenter l’apparence du nouveau-né,
Baroudeur, dont le nom pourra peut-être convenir quand il sera adulte, mais qui dans l’immédiat,
semble un peu ridicule. Haut sur pattes, les articulations fortes et noueuses, le corps épais et court,
un pelage à la couleur encore indéfinissable, la tête un peu forte, il n’a pas la grâce de sa demi-sœur.
Ils décident de lui donner un surnom davantage en rapport avec son âge et c’est Jérémie qui gagne à
ce jeu en proposant Rouky, le nom d’un chien héros d’une bande dessinée qu’il vient de lire.
– Voilà, conclut David au téléphone à l’intention d’Astrid venue prendre des nouvelles, tu sais
tout. Que devons-nous prévoir pour l’enterrement de ta maman… ?
– Je préfère que vous restiez tous les deux à la maison.
– Bon, d’accord, mais donne-moi les horaires et le lieu, car maman voudra être présente, et ici,
nous ferons une petite prière pour elle et pour toi… Arrête, ne pleure pas, je t’en prie, il y a ici deux
garçons qui t’aiment et détestent t’entendre pleurer. Et comment va le papa de Noël ?
– C’est une question d’heures…
– Vraiment ! Quelle déveine ! C’est la série noire et je ne sais vraiment pas quoi dire à part des
banalités, alors je préfère me taire et je t’embrasse très très fort.
– Peux-tu me passer Jérémie ?
– Non, Jérémie dort déjà, mais je lui dirai que tu as téléphoné.

Le père de Noël décède au cours de cette même nuit, et le couple coincé par les cérémonies et les
formalités reste à Paris les quatre jours suivants.
À Bois-le-Roi, les activités se déroulent de façon à peu près similaire au premier jour, les deux
garçons occupant leurs journées selon le programme prévu, Jérémie insistant beaucoup pour que
David lui raconte encore et encore, sans omettre aucun détail, comment il avait rencontré les chevaux