Chrysalide (Croc-Odile III)
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Description

Après une année de terminale riche en rebondissements, les héros de « Croc-Odile » et « Mascarade » partent pour Paris !
Ils vont y poursuivre leurs études et commencer leur vie d'adulte.
Marie-Odile réussira-t-elle à s'émanciper de ses parents grâce à sa tante ?
Cassandre trouvera-t-elle sa place en prépa et Grégory arrivera-t-il à démêler le fil de ses sentiments ?
Cette année encore, dans le dernier tome de la trilogie, des surprises sont à prévoir !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 novembre 2015
Nombre de lectures 260
EAN13 9782370113702
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

CHRYSALIDE
Croc-Odile III

Audrey & Natacha AJASSE



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-370-2
Préface


Pour ce livre comme pour les deux précédents, Croc-Odile et Mascarade , nous avons choisi d’offrir un point de vue particulier au lecteur. En effet, l’histoire est racontée par les personnages eux-mêmes, à tour de rôle. Le nom du personnage que l’on suit est inscrit au-dessus du texte.

Liste des personnages principaux

– Cassandre : Dans le premier tome, elle a rompu avec Jeff et s’est disputée avec une de ses amies, Lisbeth. Son meilleur ami est Grégory. Elle s’est réconciliée avec Marie-Odile. Dans le deuxième tome, elle s’est mise en couple avec Nathan et a décidé de poursuivre ses études à Paris, vers une prépa littéraire.
– Marie-Odile : Elle a longtemps été le bouc émissaire de sa classe, mais à la fin du premier tome, sa situation s’est améliorée. À la fin du deuxième tome, elle est partie vivre chez sa tante à Paris pour suivre des études dans le même établissement que Cassandre.
– Grégory : Il est en couple avec Sandrine. Dans le premier tome, il s’est disputé avec Jeff et Lisbeth. Dans le deuxième tome, lui aussi a décidé de faire ses études à Paris, en psychologie. Ses grands-parents lui prêtent un appartement, dans lequel il vivra avec Salim en collocation.
– Salim : Il est très ami avec Cassandre et Grégory et c’est un cuisinier hors pair. Dans le deuxième tome, il a décidé de suivre des cours du soir en cuisine et de travailler dans une crêperie parisienne.

Liste des personnages secondaires

– Sandrine : Elle est en couple avec Grégory, mais elle ne peut le voir que le week-end, car elle poursuit ses études à Brest.
– Nathan : C’est le frère aîné de Grégory, il est en couple avec Cassandre.

Résumé du premier tome

La classe de première littéraire du lycée de Kenmare est partie en voyage scolaire pendant trois semaines, en août. Marie-Odile, le bouc émissaire, a fait une crise de nerfs après un incident lors de l’anniversaire de Cassandre. Dans une tentative désespérée de reconnaissance, elle a accusé, à tort, le professeur d’EPS de l’avoir violée. Lorsque la vérité a éclaté, les élèves ont fomenté un complot visant à la ridiculiser : Grégory devait la séduire pour l’amener à se déshabiller, tandis que les autres prendraient des photos et les enverraient à ses parents, très stricts et très religieux. Mais Grégory, suivi de la plupart de ses camarades, a fini par se rendre compte que Marie-Odile n’est pas le monstre qu’il imaginait et le complot est tombé à l’eau, provoquant la séparation de Jeff et Cassandre et mettant un terme à l’histoire d’amour naissante entre Grégory et Lisbeth. Le premier tome s’achève par le retour des élèves chez eux.

Résumé du deuxième tome

Au retour du voyage scolaire, Marie-Odile a retrouvé ses parents, plus rigides et fermés que jamais : elle a dû assumer les conséquences de ses actes et se battre pour arriver, enfin, à quitter ses parents et poursuivre ses études loin d’eux, à Paris.
Jeff, qui n’arrivait pas à accepter que Cassandre l’ait quitté, s’est vengé en la harcelant et en la menaçant. Et lorsque les incidents se sont multipliés autour de la pièce de théâtre de fin d’année, tout le monde a accusé Jeff, à tort, puisqu’il a été finalement innocenté. Le deuxième tome s’achève sur le départ pour Paris de Marie-Odile, Cassandre, Grégory et Salim.
« Je veux laisser là mon harnais, comme un papillon dépouille sa chrysalide {1} et s’envole. »
Paul-Louis Courier
Chapitre 1


« Paris est une fête. »
Ernest Hemingway

Août

Marie-Odile

Ma tante est arrivée hier. Elle a absolument tenu à venir me chercher à Kenmare, en voiture, pour que je n’aie pas besoin de prendre le train chargée comme un âne. Je lui sais gré d’avoir pensé à ça, parce que je sentais déjà venir la galère.
En voyant ma valise, elle a éclaté de rire et m’a tendu un énorme sac de voyage bleu et blanc, très chic. Elle n’a rien dit, mais j’ai bien compris qu’elle sait ce que j’ai enduré toutes ces années. Ma vie va changer avec elle, c’est certain.
Je regarde ma chambre, scrute mon armoire et, finalement, je constate que je vais emporter bien peu de choses. Pourquoi m’embarrasser de jupes et de pulls que je ne remettrai plus jamais ? Je me résous, néanmoins, à empiler sur mon lit quelques sous-vêtements, trois jupes un peu moins moches que les autres et trois chemisiers pas trop informes. Pour le reste, on verra à Paris. Je préfère emmener ce qui compte vraiment : le DVD de Dirty Dancing que j’ai eu pour Noël et que je n’ai toujours pas pu voir, mon journal intime, le collier que ma tante m’a offert et la boîte à musique que Cassandre m’a rapportée de Berlin. Je m’apprête à prendre quelques livres quand ma tante frappe à ma porte. Apercevant ce que j’ai mis dans mon sac, elle dit doucement :
Enlève les vêtements, tu n’en auras pas l’utilité. On ira faire les boutiques en arrivant, tu ne peux pas mettre ça. Et puis laisse les livres : j’ai une très grande bibliothèque chez moi.
Et elle ajoute avec humour :
Si ça ne te dérange pas, on va y aller rapidement. Sinon, je crois que je vais finir par étriper tes parents.
Ce n’est qu’une fois assise dans la voiture que je me rends vraiment compte que tout ce que j’ai vécu jusque-là est derrière moi, maintenant. Adieu, Kenmare, adieu l’ancienne Marie-Odile et bonjour Paris !
Ma tante allume la radio, et j’entends, comme un présage :
J’ai changé de peau comme on change de métro
En abandonnant là drapeaux et oripeaux {2}
J’ai pris un ticket pour l’eldorado
Et tant pis si c’est un fiasco
Au moins, je serai le maître de mon scénario.
L’euphorie me gagne peu à peu. Moi aussi, je vais changer de peau et d’oripeaux, dans tous les sens du terme ! Comme si elle avait lu dans mes pensées, ma tante dit tout à coup :
Je t’ai pris rendez-vous chez mon coiffeur à 18 heures, tu verras, c’est un artiste. Il est visagiste, donc il saura te guider. Avant, on ira faire des courses : il te faut des vêtements corrects, une trousse de maquillage et des produits de toilette. Est-ce que tu as déjà réfléchi à ce que tu voudrais porter comme vêtements ?
On m’a dit que les tuniques m’iraient bien…, je dis en rougissant.
Je repense à la conversation que nous avons eue, avec Grégory, à ce sujet. S’il dit que ça m’ira bien, alors, il a sans doute raison. Ma tante acquiesce :
Des tuniques, mais encore ? Tu sais, il te faut une garde-robe complète… Des pulls, des pantalons, des robes, des jupes, un manteau, des chaussures, des sous-vêtements… La totale. Tu as une idée du style général que tu aimes ?
Gênée, je ne sais pas quoi répondre. Je me sens mal à l’aise, j’ai l’impression de profiter de ma tante. Elle sourit et dit :
Ce n’est pas grave, on ira dans des boutiques de styles différents.
Et elle ajoute :
Il ne faut pas te sentir mal au sujet de tout ça. Je sais que tu n’as pas l’habitude qu’on s’occupe de toi de cette façon, mais ça me fait plaisir ! Et puis, j’en avais un peu assez d’être toute seule, chez moi. En quelque sorte, on se rend service mutuellement.
Ce qu’elle dit me rassure, même si je sais qu’au fond, elle n’a pas autant besoin de moi que moi d’elle. Je ferme les yeux, heureuse de ce Nouveau Monde que je vais découvrir.
Quelques heures plus tard, après avoir monté les bagages, je me retrouve assise sur le canapé du salon, dans le magnifique appartement de ma tante. Comme nous n’avons pas beaucoup de temps pour déjeuner du fait de notre emploi du temps chargé, ma tante a préparé des sandwichs. Lorsqu’elle sort de la cuisine avec le plateau, j’ai l’impression de me retrouver dans une série américaine. Je m’attendais à des demi-baguettes au jambon beurre et on me propose des clubs sandwichs au pain de mie, façon traiteur. Tout à fait en harmonie avec le marbre et l’ébène qui habillent la pièce. Je me régale de saumon parfumé à l’aneth, de homard et d’aubergines marinées, puis ma tante m’annonce :
Je te ferai visiter l’appartement ce soir, en attendant, on a du boulot. Direction les boutiques !
Le premier magasin dans lequel nous entrons ressemble à une caverne remplie de trésors. Des couleurs partout, des étoffes satinées et des vêtements hyper-tendance. Je suis au paradis ! Mais lorsqu’il s’agit de passer aux essayages, c’est une autre histoire et je ne me sens plus du tout sûre de moi. Toutes ces belles choses sont peut-être magnifiques sur les autres, mais sur moi, certainement pas ! Je suis trop petite, trop grosse, trop moche… La vendeuse m’encourage d’un signe de tête et je rentre dans la cabine étriquée, la mort dans l’âme : rien ne va m’aller…
Je commence par enfiler une tunique rose avec un décolleté carré. Je suis surprise de voir qu’elle tombe plutôt bien. Les motifs argentés font pétiller mes yeux et on ne voit presque plus mon énorme ventre. Je passe un legging noir, opaque et ouvre le rideau pour avoir l’avis de ma tante. Stressée, je tortille la tulipe en or, que j’ai autour du cou, en attendant le verdict. Ma tante s’exclame :
Tu es splendide ! Attends-moi deux minutes, je vais te chercher quelque chose qui rendra vraiment la tenue parfaite !
Je la vois revenir, quelques secondes plus tard, avec un soutien-gorge blanc. Lorsque je le mets, je sens immédiatement la différence avec ceux que je porte d’habitude. Il est joli, confortable et il me fait une poitrine de rêve !
Réconfortée et agréablement surprise, j’essaye ensuite, avec succès, d’autres tuniques, une robe avec des coquelicots, des jeans bootcut de toutes les couleurs, quelques vestes, des sous-vêtements…
Nous ressortons de la boutique les bras chargés et un grand sourire aux lèvres : mission accomplie ! Mais ma tante enchaîne déjà :
Allez, on ne perd pas le rythme, aux chaussures maintenant !
Et ça recommence pour la valse des ballerines, des bottines, des bottes, des escarpins avec ou sans lanières, des chaussures compensées, des sandales… et les paquets s’entassent de plus belle.
Nous avons à peine le temps de déposer nos achats dans la voiture que c’est l’heure du coiffeur. C’est la partie que j’appréhende le plus. En dix-huit ans d’existence, mes cheveux n’ont vu les ciseaux que dans la salle de bains familiale. C’est ma mère qui me les coupait, bien droit pour faire propre, une fois par an.
Nous sommes accueillies dans le salon par des sourires chaleureux et une tasse de café. Alexandre, mon coiffeur attitré, m’observe quelques instants, puis commence son œuvre. Une fois qu’il a fini, je ne me reconnais pas dans la glace qu’il me tend. Serait-il possible que ce soit moi, cette jeune fille à la coupe moderne et structurée ? Il appelle ça un carré plongeant, pour moi, c’est un miracle !
Je suis lessivée, mais il nous reste encore une étape : le maquillage. Je n’ai aucune idée de ce qui m’attend. Lorsque j’entre dans la boutique, je me rends compte que c’est presque une grande surface uniquement consacrée à la beauté. Comment vais-je pouvoir m’y retrouver ?
Je peux vous aider ? nous demande l’une des vendeuses.
Oui ! C’est pour ma nièce, il lui faudrait du mascara, des ombres à paupières, un fond de teint, de l’anticerne, des rouges à lèvres et des vernis à ongles. Il faudrait aussi lui apprendre à se maquiller.
Ce que je vous propose, c’est de la maquiller, tout en lui expliquant les techniques et, en même temps, je vous dirai ce qui peut lui aller en fonction de sa carnation.
Elle m’entraîne dans une petite pièce confortable, à l’abri des regards, et je me sens tout de suite mieux. La vendeuse ne semble pas trouver étrange que je ne sache pas me maquiller à 18 ans passés.
Avant de faire quoi que ce soit, vous devez nettoyer votre peau. Je vous conseille une eau micellaire. Puis, vous devez vous hydrater avec une crème riche en eau, c’est ce qui conviendra le mieux à votre type de peau. Après, vous pouvez appliquer une BB crème ou du fond de teint. Comme vous êtes jeune et que vous avez peu d’imperfections, je vous conseille plutôt la BB, c’est plus frais et plus léger. De toute façon, il faut choisir une teinte claire.
Elle pose la crème teintée et j’ai l’impression d’embellir instantanément.
Ensuite, il faut poser l’ombre à paupières, si vous le souhaitez. Ce n’est absolument pas une étape obligatoire. Un coup de crayon ou d’eye-liner fera tout aussi bien l’affaire et c’est moins sophistiqué pour la journée. Vous devez rester dans des teintes prune, dorées ou bleues. Surtout pas de noir, ça alourdirait votre regard. Et à la fin, on pose le mascara, toujours en zigzag pour éviter les pâtés. Si vous voulez habiller vos lèvres, optez plutôt pour du gloss, ça sera moins lourd qu’un rouge à lèvres à votre âge.
Je ressors de ce cours intensif métamorphosée. Je ne sais pas si j’arriverai à me maquiller aussi bien tous les jours, mais avec le stock de produits qu’on a acheté, je vais pouvoir faire plein d’essais ! Ça me fait un choc de me dire que, pour la première fois de ma vie, je possède du maquillage… Les vieilles rengaines de ma mère me reviennent, comme des échos désagréables et je les chasse le plus énergiquement possible.
Je croise mon reflet au détour d’une vitrine et mon cœur fait un bond. Qui eût cru qu’un jour, la vilaine Marie-haleine-de-crocodile se métamorphoserait en star ?
Il est 19 h 30 lorsque nous rentrons, croulant sous les paquets.
Je te laisse ranger tout ça dans ta chambre pendant que je commande le repas. Je comptais prendre du japonais, ça te va ? demande ma tante.
Je ne sais que répondre, je n’ai jamais mangé japonais de ma vie ! Pour lui faire plaisir, je réponds :
Oui, bien sûr !
Et j’ajoute, avant de me diriger vers ma chambre :
Merci beaucoup pour cette journée extraordinaire ! Merci pour tout !
Quand j’entre, la beauté de la pièce me saute, une fois de plus, au visage. Je ne sais pas si je m’habituerai, un jour, à ce lieu immense qui a sa propre salle de bains et un dressing. La première chose que je fais, c’est d’enlever les horribles vêtements que j’ai sur moi et de les remplacer par une de mes nouvelles chemises de nuit, en soie et en dentelle. Je range soigneusement toutes mes affaires et je me fais la réflexion que, si un jour quelqu’un entrait dans cette pièce et fouillait dans mes placards, il pourrait penser que j’ai toujours vécu là et que je suis une petite princesse gâtée. J’ai à présent tout et même davantage. C’est étrange quand on y pense…
Tout à coup, je me demande si Grégory s’intéresserait à la nouvelle Marie-Odile. Elle n’a pas grandi, elle n’a pas perdu un seul kilo, mais elle ne ressemble plus à celle qu’elle était ce matin. Je ne sais même pas si je le reverrai un jour : c’est grand, Paris… Pourtant, je sors mes tuniques du dressing et les étale sur le dessus-de-lit impeccable. Laquelle plairait le plus à Grégory ? La rose argentée ? La bleu clair avec des motifs indiens ? Non, certainement la turquoise brodée de perles marron. J’ai tout à coup une envie folle de la mettre. Il ne peut pas la voir, peut-être ne la verra-t-il jamais, mais c’est ma préférée et aujourd’hui, pour moi, j’ai envie d’être belle ! Je retire donc la chemise de nuit que je viens d’enfiler, la remisant sur l’oreiller pour ce soir, et passe ma tunique, heureuse.
Chapitre 2


« Les amis sont des compagnons de voyage, qui nous aident à avancer sur le chemin d’une vie plus heureuse. »
Pythagore

Grégory

Nathan arrête la voiture dans le parking de l’immeuble et, en sortant, je suis pris d’une sorte de mini-vertige. Je me sens totalement déboussolé, je n’avais jamais mis les pieds dans le 5e arrondissement avant. Mes grands-parents, qui nous prêtent l’appartement, l’ont toujours loué depuis qu’ils en sont propriétaires et c’est la première fois que j’y entre. Comme leur résidence principale est dans le 16e, j’ai rarement poussé mes balades jusque dans l’est de Paris. Ce n’est pas si différent, mais je me sens dépaysé. Pourtant, cette sensation ne durera pas longtemps, dans deux semaines, je le sais, je serai déjà habitué.
L’appartement est très bien situé, dans le Quartier latin, pas trop loin de la fac, et juste derrière l’Institut du monde arabe. C’est un coin vivant et touristique où je suis sûr qu’il fera bon vivre.
Nous traînons nos valises dans l’ascenseur qui nous emmène au deuxième étage. Le couloir est propre et silencieux, et je constate qu’il n’y a que deux appartements à cet étage. Je farfouille dans ma poche à la recherche des clefs et déverrouille enfin la porte. Je suis excité à l’idée de découvrir l’endroit où je vais commencer ma vie d’adulte ! Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est un beau F4, très lumineux, moderne et confortable. Salim abandonne ses sacs dans le salon et se précipite vers la cuisine. Il pousse un petit sifflement admiratif et nous le rejoignons tous immédiatement.
Regardez ! Le plan de travail est immense ! Et il y a même un bar ! En plus, vous avez vu le frigo ? Il est gigantesque, et il a un distributeur de glaçons, à l’américaine ! On va être trop bien ici !
Si on allait visiter le reste, propose Cassandre en riant.
Salim nous suit à regret et nous faisons rapidement le tour des autres pièces. Aujourd’hui, l’urgence, c’est de faire les courses pour avoir quelque chose à manger. Nous avons néanmoins le temps de remarquer que la salle de bains possède une douche à l’italienne et une baignoire : le grand luxe !
Au moment de choisir les chambres, mon regard est attiré par une reproduction d’une affiche de Toulouse-Lautrec. Les couleurs passées et l’impression enjouée qu’elles dégagent me plaisent aussitôt et je pose ma valise au pied du lit. La pièce entière est décorée façon Moulin Rouge et je m’y sens déjà bien. Au sol, la moquette épaisse étouffe le bruit de mes pas, et j’oublie un instant que nous sommes pressés, qu’il va falloir reprendre la voiture pour aller faire des courses à Monoprix, dans le 6e arrondissement. Peut-être qu’il y a des petites surfaces plus près, mais comme nous ne connaissons pas, nous avons cherché sur Internet, et, dans le 5e, nous avons surtout trouvé des épiceries bio. Il va aussi falloir que nous nous habituions à prendre le train et le métro plutôt que la voiture, car, quand Nathan repartira, à la fin des vacances, nous n’en aurons plus. Je prends un instant pour m’imprégner des lieux, conscient, tout à coup, que cet endroit, c’est chez moi ! J’adore mon père, mais je suis soulagé d’avoir un peu d’indépendance. Ici, je pourrai inviter qui je veux, quand je veux, sans devoir rendre aucun compte, le Paradis !
Pour le moment, je ne me sens pas encore complètement dans une nouvelle vie, je ne fais que toucher du doigt ce que le fait de vivre chez soi signifie. Nous sommes tous réunis, ça ressemble plus à un voyage qu’à autre chose. Mais bientôt, Nathan rentrera à Kenmare, Cassandre ira vivre dans un foyer d’étudiants dans le 16e et je jonglerai entre la fac et le petit boulot que je compte bien trouver. Notre vie va changer.

Cassandre

Tout en remplissant le panier avec des gâteaux apéritifs, des sodas et des pizzas surgelées, je me dis que j’aurais bien aimé habiter avec Grégory et Salim, cette année. Je n’ai pas encore vu le foyer dans lequel je vais vivre à partir de la semaine prochaine, mais ce qui est sûr, c’est que ça risque d’être bien moins sympa… Déjà, l’an dernier, quand j’ai pris la décision de demander une place dans cette structure, c’était par nécessité plus que par envie. Je ne me voyais pas demander l’hospitalité aux grands-parents de Grégory. Mais maintenant que le jour de mon emménagement approche, je déteste encore plus l’idée de vivre avec une communauté de filles inconnues et de quitter mes amis d’enfance. Et s’il n’y avait que cela… Nathan doit terminer ses études en Bretagne, je ne le verrai plus que le week-end, si la prépa m’en laisse le temps… J’angoisse à l’avance, je sais que cette année va être très éprouvante. Quand je me suis inscrite, au début de l’été, j’ai reçu une liste de livres, longue comme le bras, à lire avant la rentrée. Je n’en ai pas ouvert le tiers, je n’en ai terminé aucun et, déjà, je suis épuisée. Ça promet ! Je crois que j’ai surestimé mes forces quand j’ai décidé d’aller en prépa. Même si j’ai toujours eu de bonnes notes, je ne suis pas persuadée d’être à ma place au lycée Molière. Ma capacité de travail n’est pas illimitée, et rien qu’avec les « devoirs de vacances », j’en ai effleuré les contours. Heureusement, je vais retrouver Marie-Odile et son soutien sera le bienvenu. Je me demande, d’ailleurs, si elle est déjà arrivée à Paris. J’ai une envie urgente de lui envoyer un texto pour le lui demander, mais je me rappelle tout à coup qu’elle n’a pas de téléphone portable. Quelle idiote je fais… Je suis fébrile depuis que je suis montée en voiture ce matin et j’ai bien peur que ça ne s’arrange pas avant la rentrée. Bien au contraire.

Grégory

Je dépose une immense pizza quatre fromages au milieu de la table, me sers une part sur laquelle j’ajoute généreusement du salami et je soupire de contentement :
Qu’on est bien chez soi ! J’ai l’impression d’apprécier encore plus ma pizza maintenant qu’on est colocataires, Salim !
L’intéressé hoche la tête, la bouche pleine de fromage. Il avale péniblement et dit :
Dommage que tu ne restes pas avec nous, Cassandre.
Cassandre acquiesce, sans un mot. Elle ne paraît pas enchantée de devoir bientôt rejoindre son foyer d’étudiantes, et je lui demande :
Tu es sûre que tu ne veux pas t’installer ici, avec nous ? Mes grands-parents n’y verraient aucun inconvénient.
J’ai ma place au foyer maintenant. Ça va bien se passer, on se verra souvent !
Mais ça n’a pas l’air d’aller… Je vais pour insister quand Salim dit en plaisantant :
Si on t’invite !
Tout le monde rigole et la conversation part sur l’anniversaire de Cassandre qui approche à grands pas. Tout y passe : des bougies au gâteau, en passant par la musique et la liste, très courte, des invités. Cette année, pour la première fois depuis le collège, il n’y aura pas de grande fête. Nous ne connaissons personne à Paris. J’ai acheté le cadeau de Cassandre la semaine dernière : une lampe photophore orange en sel. Ça égayera sa chambre au foyer.
Mon portable vibre alors que nous passons au dessert et j’y jette un coup d’œil rapide. C’est Sandrine, elle veut savoir comment s’est passée ma journée. J’ai un peu honte de moi, parce que je n’ai pas pensé une seconde à elle depuis le départ de Kenmare. J’aurais dû lui envoyer un SMS en arrivant… Je l’ai quittée seulement ce matin et ça paraît si loin ! Pourtant, je range mon téléphone sans répondre, après l’avoir mis en mode silencieux. On verra demain.
À la fin du repas, aucun d’entre nous n’a envie d’aller se coucher, et encore moins d’allumer la télé. Nathan propose une partie de jungle speed dans l’enthousiasme général. Un totem et un paquet de cartes plus tard, l’ambiance est chaleureuse et endiablée. Nous ne sommes pas près d’aller dormir !

Jeff

Je tourne en rond, dans ma chambre, depuis ce matin, depuis que j’ai vu passer la voiture de Nathan avec tous mes amis… Et avec Cassandre… Je ne peux pas m’empêcher de penser que ma place devrait être avec eux, à plaisanter, à rire à gorge déployée, même si je sais bien que je suis un paria depuis ce foutu voyage scolaire de fin de première. Je ne comprends pas comment tout a pu déraper aussi vite et de façon aussi irrémédiable. Je donnerais tout pour retourner dans le passé et changer les choses, ignorer Marie-Odile et retrouver ma vie. Mais c’est impossible et je rumine devant ma fenêtre ouverte avec, pour seul horizon, un lotissement pavillonnaire de campagne paumée.
Chapitre 3


« Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! »
Charles Baudelaire

Marie-Odile

Je sors de l’appartement de ma tante une bonne demi-heure avant la réunion.