Cochons dingues

Cochons dingues

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Attends, messieurs-dames, faut que j’te dise... Je sais pas comment c’est ailleurs, mais chez nous, en Touraine, le cochon, ç’a toujours été sacré. Alors, de voir ces deux-là se faire massacrer, avec surtout toute la charcutaille qui en découle, ça nous a foutu la rate au court-bouillon. Gonflé grave.

Franchement, qu’est-ce qu’ils pouvaient bien vouloir, ceux qui ont fait ça, à l’ex-commissaire Philippe Auguste, alias Bouvines, ou à son pote Pierrot Casa, le tenancier du rade du patelin ? Je te l’demande, messieurs-dames ! Je te le demande !...


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Date de parution 03 janvier 2013
Nombre de lectures 26
EAN13 9782368860076
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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1

 

Une poule sur un mur picorait du pain dur. Et une souris verte courait dans l’herbe, en flairant distraitement la trace encore chaude d’un escargot. Si distraite d’ailleurs qu’elle fut surprise, carrément, par la voiture de Ces-Messieurs. Lorsque celle-ci vira sèchement, frisant l’embardée, dans la cour fangeuse de la ferme. Le pneu avant gauche du vieux break Peugeot mordit gentiment le bout de la queue de l’imprudente. Qui émit un léger couinement, réprobateur mais opportun. Puis le véhicule imposteur traversa rondement la basse-cour. Picoti, picota. Semant la panique dans la volaille, qui perdit dans la charge ses plus belles plumes. Et vint, dieu, piler juste devant la porte de la cuisine. Laquelle en reçut à son tour quelques infamantes éclaboussures.

­– Dites donc, Ces-Messieurs, ça va pas la tête ? Vous allez leur faire tourner le lait à mes poulettes ! s’insurgea la délicieuse et piquante fermière en torchant ses mains grasses sur son tablier outrageusement fleuri.

Accoutrée de nippes et de loques, bariolée pas possible, l’impétueuse agricultrice était pourtant, en deux maux comme en sang, jeune et belle. A vous fendre les oreillettes et les ventricules. Des balais de tous poils qui semblaient étayer le mur lézardé de la longère, elle possédait la même et double caractéristique : primo, d’en totaliser qu’une petite trentaine (de balais), deuzio, d’être, comme iceux, drôlement bien emmanchée. Enfin fine et bien tournée. Un corps de balai.

Avant d’aller plus loin, faut que je me fende d’un aparté. D’une sorte d’avertissement au lecteur. Pour éviter tout lézard. Tout malentendu, de toi à moi, messieurs-dames. Bon. Tu sais, je ne suis pas très rompu aux écritures. Je raconte pour la nécessité. Parce que le jeu en vaut la chandelle. Je phrase comme on bavasse au zinc. Y’a donc certains exercices auxquels j’essaie de me soustraire. Des qui m’emmerdent. Les descriptions de paysages, les portraits, par exemple, c’est pas ma tasse. Je vais donc biaiser de temps à autre. Voire plus, me défiler. Ce sera un peu à toi aussi de faire l’effort. De t’impliquer.

Ainsi, pour ce qui est de ma jolie fermière, si tu veux vraiment savoir à quoi elle ressemble, c’est simple : prends tes cliques et tes claques, file à Charles-de-Gaulle, saute dans l’avion pour Florence, installe-toi dans un hôtel confortable autour de Santa-Maria-del-Fiore, rends-toi aux aurores à la Galerie des Offices (aux aurores pour tenter d’éviter la horde des exégètes en shorts, en tongs et en chapeau de paille d’Italie), traverse presto les premières salles en négligeant les vierges dorées de Giotto et les vierges adorables de Botticelli (au pire, dis que tu viens de ma part), puis pénètre dans cette salle circulaire appelée la tribuna, coffre-fort des Médicis, arrête-toi enfin devant le beau portrait de Lucrezia Panciatichi, peint par il Bronzino. C’est presque la photo d’identité de ma belle fermière. Copie conforme. Je peux pas mieux dire. Ni mieux faire. Et entre nous, c’est pas plus simple comme ça ?

Bon. Revenons à nos arrivants. Ceux que l’accorte avait apostrophés solidairement sous le sobriquet de «Ces-Messieurs », avec d’ailleurs l’assentiment d’un vieux crapaud qui depuis quelques semaines avait étendu sa couette sous le seuil de pierre de la cuisine, ces messieurs-là étaient un certain Bouvines (celui qui conduisait si inconsidérément) et un incertain Pierre Casanis-Fulbert-Mosquito-Lavrille, son passager.

Bon. Malgré des apparences patronymiques trom­peuses, les susnommés, en personnes, ne comptaient bien finalement et au total que pour deux. Que je te désignerai, pour les besoins temporaires de la description, par l’Un et par l’Autre.

L’Un, le très nommé Pierre Casanis-Fulbert-Mosquito-Lavrille, au prénom si simple et au nom si composé, multiple et piqué de traits d’union, était de l’autre le pote, pis, le frangin, l’alter ego, les tripes, la poule. Il devait son patronyme tordu à une ascendance familiale extrêmement tortueuse. Cintrée. Qu’un généalogiste même chevronné, rompu aux tuyaux de poêle, s’en mordrait les racines. Et qu’il faudrait quelques volumes in quarto dodus, papier bible, imprimés menu, pour ne jeter qu’à grands traits la très horrifique histoire de son lignage. C’est la raison pour laquelle ses proches ne l’appelaient que Casa, par apocope, ou Pierrot, par affection. Il était bistrot au village. Et avait, pour seule parenté, une fille, prénommée Cannelle. Qu’une mère indélicate lui avait abandonnée un jour de fête des Pères. Pour son plus grand bonheur, au Pierrot. Côté physique, pour faire bref (pour les raisons qui ont été plus haut expliquées), disons : moyen sous la toise et plutôt chargé en bidoche sur les épaules. Bien découplé comme un époux délaissé. Mais surtout une gueule. Du feu de Dieu. A cause de la pilosité. Une longue tignasse blanche et naturellement crantée. Avec des favoris moussus et des moustaches triomphantes nourries au même lait.

L’Autre, on l’appelait Bouvines. Bouvines, oui, parfaitement. Mais c’était pas non plus le nom de son père. Ni de sa mère. Ni du père de son père. D’aucun testicule géniteur, d’aucun utérus porteur. Et pour­tant, il n’y avait pas plus légitime que ce surnom qu’on lui avait accroché à la tronche. Vraiment. Scellé dans le pur béton. Forgé à partir d’une pléthore de coïncidences, d’un faisceau de circonstances, d’une conjonction de faits et causes, qui confinent à la diablerie. A la farce maligne. Ois plutôt.

En fait, Bouvines n’était né de personne, mais bien de quelque chose. Et peut-être, va savoir, des amours ordurières d’une épluchure de Belle de Fontenay et d’une carcasse mal léchée d’un maquereau de mer inconnue. Pour être plus clair, si je puis dire, on l’a trouvé, dégotté, bébé braillard, au fond d’une poubelle. Une antique lessiveuse recyclée. Cabossée par laveries. Qui plus est, à une époque où l’on n’avait pas encore inventé le sac plastique et institué le tri sélectif. Son découvreur, ou plutôt son inventeur puisque c’est ainsi qu’on doit dire s’agissant d’un trésor (fut-il ce trésor constitué d’un peu de chair molle, de quelques tendres cartilages et d’un joli petit trou du cul ourlé de merde), son inventeur, donc, était un vieil éboueur. Rustre et sensible (c’est pas incompatible). Ce brave fonctionnaire communal employé à la récolte des déchets ménagers, à l’entretien des latrines et au service de la cantine scolaire (emploi du temps planifié dans cet ordre aléatoire mais rigoureux), ne supporta pas le choc de la découverte. Poum ! Il en creva le soir même, entre chien et loup. Son nom n’a pas grande importance et tu m’autoriseras à le taire, messieurs-dames. Pour l’honneur et la tranquillité de la corporation. Mais quand il fallut affubler l’enfant-surprise d’un nom et d’un prénom pour lui permettre de rejoindre le monde administré, on grava sur le registre des naissances, à l’encre de Machine (la secrétaire), le double prénom de son boueux géniteur : Philippe Auguste. Cette royale bien que fortuite identité aurait sans doute suffit à justifier son surnom de Bouvines. Mais les coïncidences s’enchaînent. Plus probantes les unes que les autres. Outrées et fatales. Vise, messieurs-dames. C’est un vingt-sept juillet (jour anniversaire de la fameuse ratatouille médiévale de l’an de grâce 1214) que le nouveau-né a été exhumé de son berceau infect. Et lorsqu’on le mit dans une institution religieuse afin de lui fourguer quelques sachets de savoir dans des ballots de bondieuseries, il eut l’heur de tomber sur un éducateur conscien­cieux, surdoué en soutane, qu’on nommait frère Guérin. Comme le finaud conseiller du roi capétien. Qui en fit un esprit sain dans un corps de spadassin. Et qui l’orienta des années plus tard, vers la carrière flic. Une carrière au tableau de laquelle ses plus belles prises d’inspecteur teigneux furent trois voyous de hauts viols qui, je te le donne en mille, messieurs-dames, s’appelaient Jean Santerre, Otto Brunswick et Renaud Dammartin. Comme à peu près les principaux rivaux du roi tombeur de Plantagenêt. Je brise là pour l’énumération, mais je pourrais citer encore au moins vingt autres arguments inattaquables ayant servi au baptiseur anonyme de Bouvines. Car on n’a jamais découvert quel mystérieux médiéviste de comptoir, un jour, au bord du zinc de Pierrot Casa, il y a de cela environ une quinzaine d’années, avait finement et discrètement établi ces stupéfiantes concordances des temps et des faits pour, tout aussi finement et discrètement, suggérer aux clients du bistrot l’usage de l’astucieux sobriquet. Qui fit fortune. Au troquet d’abord. Et qui, comme une traînée de poudre de riz dans le sillage d’une pomponnée pomponnette, franchit en deux coups de houppette les limites communale, cantonale et métropolitaine. Dès lors le surnom de Bouvines fut adopté à la quasi-unanimité, fors quelques administrations frileuses. En tout cas usité à l’envi par tous ses proches : amis, voisins, collègues et parents. Y compris par ses légitimes femme et mômes, sur lesquels j’aurai, tu le pressens bien, l’occasion de tartiner sous de futurs chapitres.

Bon. Tu l’auras aussi compris, messieurs-dames, l’attribution à tout un chacun d’un ou de plusieurs noms de substitution au nom officiel était dans l’établissement de Pierrot Casa un sport particulièrement prisé par les fidèles du zinc. Qu’il ou qu’elle soit enfant du pays ou quidam de passage, chacun, en un déjeuner de soleil, était pourvu. On baptisait à tour de bras et à tout bout de champ. Sans égard et sans ménagement. Prince ou bagnard (bien que statistiquement ces deux catégories de concitoyens fussent devenues assez rares dans la chalandise de Pierrot), vous étiez doté d’un petit nom taquin d’usage. Même les furtifs étrangers de passage n’échappaient pas. Un surnom provisoire comme une carte de séjour temporaire. Ce n’était plus un troquet, c’était une chambre d’enregistrement, un bureau d’état civil, une réplique préfectorale. Selon Bouvines, qui souhaitait conserver toute leur motivation à ses troupes soiffardes et baptistes, on renouait ainsi avec une tradition antique, que dis-je, originelle, selon laquelle le nom ne se transmet pas, il s’invente. Se moule sur chaque individu. Se mitonne aux petits oignons. Se cisèle à la fine gouge. Fait corps. Sur un détail anatomique, un trait de caractère, des antécédents familiaux, des tics, des tocs, des trucs. Sans compter le plaisir insondable d’un brainstorming forcené autour d’un pastaga frappé, d’un vouvray mordant, ou d’un chinon grand teint. Pour trouver le sobriquet le mieux torché. Sans compter avec l’exultation, lorsqu’un allumé consommateur, le regard perdu sur la ligne brune de l’étagère aux alcools forts, prononce dans un spasme le juste mot, le surnom frappa-dingue. Pile poil. Qu’on enfile comme un gant lubrifié. Qui vous colle à la peau comme une horde d’acariens. Ou un psoriasis gratiné. Et dont « Bouvines » était sans doute l’exemple le plus éclatant. Le plus abouti.

Cette sorte d’académie du pseudonyme qui tenait séance permanente sous la double et stimulante présidence du tenancier Pierre Casa et de son frère d’âme, Philippe Auguste, dit Bouvines, capétien très indirect, s’autorisait quelquefois d’audacieuses expérimentations dans la pratique de sa science. C’est ainsi qu’on en était venu à concevoir le bi-surnom de « Ces-Messieurs » pour désigner les deux chefs de comptoir. Parce qu’on les trouvait rarement l’un sans l’autre et qu’ils oeuvraient toujours en binôme, copains comme cochons et cochons comme les deux doigts de la main (enfin, surtout le majeur), pour cette raison, on avait trouvé plus commode de leur attribuer ce sobriquet commun. Groupé, fondu, solidaire et insécable. Dudit bi-surnom, entériné par l’usage, Pierrot en avait même fait l’enseigne de son débit de boissons : « Au bar de ces Messieurs », raison sociale sans doute un peu sexiste, mais qui avait jusqu’alors échappé aux suspicions des mouvements féministes, beaucoup trop embryonnaires, il faut dire, dans le bourg rural.

Mais je digresse, je digresse, et j’en oublie la belle des champs (et son crapaud sentinelle) sur le seuil de la ferme gâtinaise. Abandonnons donc un instant la maison Casa, pour lors d’ailleurs désertée par Ces-Messieurs, pour retrouver iceux devant icelle.

– Vous n’êtes pas en avance mes chéris, renchérit la gente cultivatrice. Leza vous avait dit sept heures, il en est plus de huit.

– C’est qu’hier soir, mon bouchon, on s’est fait violenter par une forte bouteille de gnôle et quelques rouquins tanniques, justifia Bouvines, en s’extirpant du break, dont les sièges de skaï éventrés laissaient toute latitude à de gros ressorts rouillés pour t’agripper par la culotte.

– Et l’abus de gnôle, tu le sais bien, belle Agnès, ça laisse des traces dans l’oreiller, compléta Casa, en arrachant à son tour son fond de pantalon à la banquette griffue.

Laquelle Agnès fit un demi-tour sur elle-même en haussant les épaules, en levant les yeux au plafond et en pinçant les lèvres, figure commune quoique complexe, qui marque en général, et chez la femme notamment, une douce réprobation.

Et Ces-Messieurs pénétrèrent derrière elle dans la grande salle, sous l’œil indigné du crapaud qui n’avait, si je l’ai bien observé, rien perdu de la conversation.

La vaste cuisine était embuée par la vapeur du stérilisateur où tremblotaient, sous l’effet du bouillonnement, deux épaisseurs de bocaux de pâté. Tandis qu’Agnès s’approchait de l’appareil de fer-blanc avec thermomètre incorporé - dernier avatar domestique des travaux de l’ingénieux Nicolas Appert (1749-1841), - Bouvines vint derrière elle et lui enserra doucement la taille.

Bon. Profitons du fait que Casa avait déjà plongé profond dans un bocal de rillettes (confiture brune a dit l’Honoré poète tourangeau) encore tièdes, pour te mettre dans la confidence et t’expliquer ces curieuses privautés que la jolie fermière accordait à Bouvines.

Agnès se prénommait Agnès. Entre parenthèses, Agnès de Méranie, le grand amour du roi médiéval, se prénommait aussi Agnès, ce qui rajoute à ma plus haute démonstration. Quant à la nôtre d’Agnès, elle n’était pas prédestinée à se retrouver céans entre deux à trois mètres de boudin, une couple de terrines de fromage de tête et une pyramide de rillons, un matin de novembre, avec deux quinquagénaires bien pesés. Elle avait, elle, ainsi que je te le disais, la trentaine rayonnante. Etait née d’une bourgeoise pincée (rarement aux fesses) et d’un avocat flétri (et pas du tout mayonnaise). Avait fait des études licencieuses en histoire. Avait eu quelques aventures avec une poignée de blancs-becs qui lui avaient vite cassé les couilles. Avait toujours ressenti une attirance secrète pour la vie rude, chiche et verte, et pour les hommes qu’ont vu l’ours. C’est ainsi qu’elle avait foutu d’un coup, un jour de moutarde, son ascendance pesante et les gringalets en rut au panier, et était venue, un autre jour de grand vent, épouser sous le même voile, Léza, la condition d’agricultrice, et quelques arpents de terre ingrate.

Et pourquoi Léza ? Parce qu’il se trouvait sur son chemin. Sans blague. Ce jour où elle avait fui le domicile parental, sa R5 bosselée, griffée, passée, taguée, était tombée en panne de gas-oil juste devant le portail de la Bodinière, l’exploitation dudit Léza. Il l’avait ravitaillée en siphonnant son tracteur. Et, avant qu’elle ne reparte, l’avait invitée à partager une petite prune de sa dame-jeanne et de derrière ses fagots. Et elle était restée. Ce qui lui avait plu en Léza ? D’abord son orphelinat. Je veux dire son absence de parentèle. La mère était morte jeune. D’une morsure de serpent dans la resserre au bois, compliquée d’un cancer de l’utérus. Et le père, quelques années plus tard. D’une ruade de son tracteur, de trop vieille race et mal dompté, qui en se retournant l’avait écrasé et enchâssé dans la glaise de la grande pièce des Houdris. Et puis le parti Léza présentait quelques autres avantages : il avait, l’exploitant, une quinzaine d’années de plus qu’Agnès, ce qui constituait aux yeux de cette dernière un argument favorable. Après ses déboires de jeunes peigne-culs. Il était bonne pâte, pas chiant et surtout dur au labeur. Pour ça, un vrai bestiau. Il te réduisait, entre vêpres et angélus, huit stères de bois charnu en allumettes. Il te retournait un champ en moins de temps qu’un chant te retourne. Non vraiment. C’est pas pour le venter, mais c’était une force de la mâture.

Bon. En revanche il avait ses revers. Côté bistouquette, la petite Agnès n’y avait pas trouvé son compte. Après une nuit de noces miteuse pour ne pas dire calamiteuse, ils décidèrent communément de séparer leurs nuits. Léza, la baise, c’était pas son truc. Il préféra renoncer séance tenante. Mais en privant la belle Agnès de la chose et en s’en excusant gravement, Léza, bon esprit, laissa entendre à sa jeune épousée qu’il fermerait complaisamment les yeux sur d’éventuelles frasques et pattes en l’air. Celle-ci n’en abusa pas d’abondant. Et demeura même plusieurs mois confite dans l’abstinence. Mais, mâtin, un matin, Bouvines poussa la porte de la ferme pour savoir si la maison vendait du beurre. Du vrai de vrai, en mottes dorées. Perlées. Pour graisser ses petits déjeuners, enrichir ses purées de Ratte et monter ses sauces poivrade. Il eut le beurre, l’argent du beurre, et le corps de la fermière.

Et depuis bientôt trois ans, ils s’en donnaient avec frénésie, culbutes et retournements. Brandissant, pétrissant, saisissant, hérissant. Fourrageant. De la cave au grenier. Sur la meule et sur la maie. Entre deux bidons de lait. Sous les cerisiers roses et les pommiers blancs. En tous liens, toute ardeur. Mais toujours loin de la présence de Léza qu’ils respectaient l’un et l’autre. Lequel Léza d’ailleurs s’empressait, lors des visites de Bouvines, d’aller gratter dans ses terres du fond, pour laisser libre cours aux corps à corps.

Enfin Léza était satisfait de son existence. Et semblait même particulièrement réjoui lorsque Bouvines venait chez lui pallier ses faiblesses conjugales et remplir une des obligations, qui, avec les foutues écritures qu’impose la bon dieu d’administration, n’étaient pas, foutre non, sa tasse de gnôle. Il était heureux aussi parce qu’il avait une jolie femme. Douce et travailleuse. Qui lui coûtait peu. Car c’était l’autre de ses travers : côté porte-monnaie, la fermeture éclair, comme du côté braguette, grippait un peu. Mais Agnès n’achetait guère que des sous-vêtements du dimanche (la semaine, elle n’en portait pas). Et elle se vêtait le plus souvent des vieux pantalons crevés, des vieilles chemises râpées, des vieux pulls mités de Léza qu’elle retaillait, rapiéçait, rafistolait sans cesse. Et son visage et son corps de duchesse florentine irradiaient plus encore dans ces fripes paysannes.

Malgré la fréquence et la violence de leurs ébats, personne (hormis Léza qui n’ignorait pas, Casa qui savait, madame Bouvines qui était au courant, plus deux ou trois qui supputaient), personne donc ne soupçonnait la liaison d’Agnès et de Bouvines, tant les amants voulaient à tout prix garder sauf l’honneur de Léza.

Bon. Tu te dis sans doute à cet instant que ce prénom de Léza n’est décidément pas très catholique. Qu’il a dû lui aussi être pondu sur les fonts baptismaux de la maison Casa. Et tu as bien raison de te le dire. C’est encore sur le zinc, en effet, que ce surnom a été conçu. Et, pour continuer à t’instruire dans la science délicate des amis de Ces-Messieurs, il faut bien t’en livrer l’étymologie, les arcanes de la construction.

Léza n’est connu dans les grands livres de la mairie et de l’église que sous le nom de Léonce-Zacharie Ricault. Ce composé de prénoms surannés lui vint de ses deux grands-pères. L’observateur perspicace, habile saucissonneur de mots que tu es, aura compris que le surnom de Léza a été bâti à partir de la première syllabe de chacun des deux prénoms. Léonce-Zacharie : Léza. Prononcé seul devant un quidam non initié, le surnom de Léza garde son mystère. Mais associé à son nom, Léza Ricault, il prend toute sa ludique saveur légumière. Et s’illumine carrément quand on découvre le visage oblong et la haute silhouette dans sa cotte de toile verte du mari de la belle Agnès. Mais les initiés ne désignaient jamais ce dernier que sous son ésotérique surnom de Léza, sans y associer le nom de Ricault, afin de jouir secrètement et jalousement de la mine circonspecte du profane devant le calembour interrompu.

Pendant que, de présent, je déballe mon récit, Casa en était lors à sa troisième tartine de rillettes. Agnès, elle, s’était tendrement mais rapidement délacée de l’étreinte de Bouvines, car malgré la connivence de Pierrot, elle s’interdisait toute démonstration publique. Par une nouvelle et charmante grimace réprobatrice, elle rappela à l’ordre amoureux son amant impétueux.

– Allez donc retrouver mon Léza dans la chambre aux cochons, Ces-Messieurs. Il a entendu le moteur de votre relique et doit s’impatienter. Je crois qu’il voulait faire une parcelle de bois ce matin.

– Allons-y, dit Pierrot, avant que j’attaque ce boudin du diable, qu’arrête pas d’me faire la danse du ventre. Et des yeux de saindoux.

Ces-Messieurs sortirent de conserve, ça va sans dire. Mais également de concert, puisque au même moment, Agnès tourna le bouton d’un poste de radio d’époque Zappy Max, posé sur le buffet d’époque Henri II et de bordel encombré. Et tandis que Cécilia Bartoli vivaldait allegretto sur Radio-Classique, Bouvines et Casa s’enfoncèrent dans la cour de la Bodinière. En quête de Léza. Sautant entre les flaques et les nids de poules, dans une sorte de menuet rural, qui s’accordait plus ou moins avec les volutes vocales de la diva italienne sous l’emprise du « Prete rosso ».

Dehors, le ciel avait pris une violente couleur rouge. De vermillon pétant. Et Bouvines se souvint qu’il avait vu quelques jours plus tôt, placardé sur les vitrines du Leclerc, une promotion à tout casser sur les pots de cinq kilos de peinture voyante. De là à ce qu’un forcené barbouilleur du dimanche ait raflé le stock… Pour nous badigeonner le firmament communal. La chose d’ailleurs était d’autant plausible que des traces de pinceaux ou de rouleaux asséchés apparaissaient nettement dans un coin de la voûte aurorale. Laissant à penser que l’artiste céleste avait, en fin de course, manqué de camelote.

Bon. Bref. Les deux hommes étaient (nous ne te l’avons pas encore dit) venus ce matin récupérer la carcasse rassise du cochon. Qu’avec Léza, ils avaient tué la veille. En même temps que celui qu’Agnès était en train de cuisiner. Si la bête de Léza s’était laissé assassiner de bon cœur, celle destinée à Ces-Messieurs avait donné un peu de fil à retordre aux trois charcutiers d’occase. Léza pratiquait à l’ancienne. Formé dès son plus jeune âge à ces barbares exécutions cochonnes par un grand-père attendri, il saignait sans ambages. Dans la lettre et l’esprit. Sans état d’arme autre qu’un couteau à la lame suffisamment longue, fine, pointue, et parfaitement aiguisée. Pas de concession à la technologie ou à l’analgésie. De père en fils, chez les Ricault, on égorgeait sobre et juste.

Mais le cochon de Ces-Messieurs s’était montré hostile et revêche. Sans ambition charcutière. Alors que la bête de Léza se trouvait déjà éventrée, dépecée, écorchée, offerte au chaudron à rillettes, celle de Ces-Messieurs avait obstinément refusé de quitter la chambre à cochons pour se laisser conduire sur l’aire d’égorgement. Ce qu’à la Bodinière on appelait « la chambre à cochons » était une pièce étroite dans laquelle couchaient jadis les métayers de la ferme, et qui désormais ne servait plus qu’à la dernière nuit des porcs destinés à l’abattage. On les attachait par un pied à une grosse cuisinière en fonte qui occupait tout un mur de la pièce, sans nourriture pour leur vider le boyau culier. Bien démerdé. Mais lorsque Léza s’était approché de l’animal, pour lui signifier son arrêt de mort, le fumier de salaud (sic le fermier) s’était emballé. Avec rage. Pertes et fracas. Se jouant de la fonte comme d’une baballe à sa mémère. Envoyant tout valdinguer. Ebranlant les cloisons de torchis et l’antique carrelage maculé de fiente. Léza, Bouvines et Casa avaient évacué fissa les lieux. Abandonné la place au désordre et au caractère de cochon du cochon ronchon.

Le bordel de merde (sic le fermier) dura un bon quart d’heure. Et il fallut ensuite jouer fin, choisir les mots et faire profil bas pour dompter la bête. Pour l’arraisonner. Et la ramener à la raison. Puis l’attendrir longuement. Deux heures au moins. Avant que Léza puisse proprement lui tailler la jugulaire, sans conséquence pour le moelleux du jambon.

Autant dire que Bouvines et Casa, ayant rejoint l’homme de lard, demeurèrent un long moment devant les deux cent vingt kilos de barbaque enfin apaisée. Tous trois hochaient la tête avec une moue respectueuse, bien que leurs nerfs tire-bouchonnaient.

– Y nous aura fait chier ce putain de bestiau, prononça Léza en guise d’oraison. Et tâchez de bien me l’assaisonner à votre tour, ajouta-t-il quelques minutes plus tard, lorsque les trois saigneurs eurent chargé le cadavre dans le cul du break 403.

Après avoir salué Léza qui déjà avait chevauché son tracteur pour aller assaillir à la tronçonneuse une ou deux divisions de chênes trentenaires, Bouvines et Pierrot Casa emportèrent enfin la dépouille porcine vers son destin charcutier. En virant au portail de la ferme, dont ils écorchèrent le tufeau du pilier nord, ils tournèrent ensemble la tête vers un 4x4 rouge cardinal. Trop voyant pour être honnête. Qui stationnait dans le chemin des Houdris, et dont les gaz d’échappement se mêlaient aux brumes de novembre finissant. Mais leurs têtes justement étaient encore trop au cochon et à ses promesses de ripaille pour que ni l’un ni l’autre des deux compères ne songeât à s’inquiéter ouvertement de cette rutilante anomalie dans le paysage.