Coeur d

Coeur d'Afrique

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Français
212 pages

Description

Yozeb avait creusé au fond de son coeur un lieu secret pour que sa maman y demeure toujours sans qu'aucune ride ne l'atteigne jamais. Il lui parlait sans témoin le long de sa quête par les chemins de sa vie. Gozeifo, sa mère, chassée du village pour avoir défendu son honneur, allait lui apparaître juste au moment et au lieu les moins attendus.

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Informations

Publié par
Date de parution 23 mai 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782140122170
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Carol L. Bing
CŒur d’Afri
Yozeb avait creusé au fond de son cœur un lieu secret pour CŒur d’Afri
que sa maman y demeure toujours sans qu’aucune ride ne
l’atteigne jamais. Il lui parlait sans témoin le long de sa quête Roman
par les chemins de sa vie. Gozeifo, sa mère, chassée du village
pour avoir défendu son honneur, allait lui apparaître juste au
moment et au lieu les moins attendus.
Carol. L. Bing a grandi entre la France, l’Afrique et les
États-Unis. Touche-à-tout et entrepreneuse, passionnée
depuis toujours de littérature, Cœur d’Afrique est son
second roman.
Collection théologie et vie politique de la terre
Préface de Victor Bissengué
Collection : Théologie et vie politique de la terre
dirigée par Dominique Kounkou
ISBN : 978-2-343-16170-9
20 €
Carol L. Bing
CŒur d’Afri








Cœur d’Afrique










Théologie et vie politique de la terre
Collection dirigée par Dominique Kounkou
et co-dirigée par Bénédicte

Dans les années soixante, la vie de la terre rassemblait les
théologiens, les politologues, les acteurs politiques, les poètes, les
sociologues des religions, les philosophes... Tout était tenté pour
réconcilier l’homme avec son Dieu, l’homme avec l’Homme.
L’homme était mis en face de sa responsabilité de continuer à
faire vivre en harmonie la création. Tant et si bien qu’on est
arrivé à projeter la construction de la Civilisation de l’Universel.
Dieu n’était ni mort, ni absent de la vie de l’homme et de la
société. Puis, il y eut la naissance de cette utopie de
l’émancipation de la politique qui voulait gérer la société sans
Dieu. L’homme devait vivre de la société sans Dieu. La politique
sans substance et sans conscience fut vite supplantée par le
commerce envahissant avide des profits tirés de la globalisation
uniformisante.
Et l’homme ?... Et son Dieu?... Et sa pensée ?... Et sa vie ?...
Tout ce qui est essentiel paraît de plus en plus dérisoire face à la
toute-puissance du tout commerce !
Comment réintroduire Dieu dans la vie de l’homme au cœur de
cette avancée évolutionnaire du monde afin que sa théologie et
sa volonté politique influent sur la vie de la terre ?
Tel est le questionnement que poursuit, de livre en livre, cette
collection qui accueille tout genre littéraire (roman, poésie,
contes), essai, thèse et toute forme d’écrits.

Dernières parutions

Chantal Malion, Oser pour l’Afrique, 2017.
Dominique Kounkou, L’eau qui a coulé coule encore.
Poèmes, 2017.
Félix Mutombo-Mukendi, Le fils de l’homme
apocalyptique. Sa trajectoire dans l’attente juive et chrétienne, 2017.
Laurence Ndong, Gabon, pourquoi j’accuse…, 2016.
Dominique Kounkou, Les élégies de l’alizé, 2016.


Caarol L. Binng







Cœur d’Afrique

Roman






Préface Victor Bissengué































































De la même auteure

Madi. Un conte de faits, Publishroom, 2017











































© L’Harmattan, 2019
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-16170-9
EAN : 9782343161709





Préface


L’histoire commence à Dékoua, non loin des sources
thermales de Dissikou, et de la mare mystérieuse de
Tombé où la tradition interdit de consommer les poissons
qui y pullulent. La localité se situe précisément sur l’axe
du portage ou transport à dos d’homme qui va de Possel
au bord de l’Oubangui vers le Tchad en passant par
Krébédjé, Kombélé-Dékoua, Gribingui.
Nous sommes sur le territoire de la République
centrafricaine drainée par deux grands bassins séparés
par une ligne de partage des eaux. La « dorsale
centrafricaine », entre un écoulement vers le nord (bassin
du Tchad) en direction du lac Tchad, et vers le Sud
(bassin du Congo) où prennent naissance les affluents de
l’Oubangui.
Laissons-nous guider par l’auteure qui nous invite pour le
voyage à travers sa passionnante œuvre.

CAROL L. BING est une jeune auteure qui inaugure une
série de publications d’un genre nouveau dans la
littérature centrafricaine. Le style narratif s’appuie sur
des connaissances historiques et anthropologiques
(culturelles et sociologiques), sur la fiction, voire sur la
poésie.
Un véritable régal romanesque. La fresque composée de
21 tableaux est à dérouler et découvrir avec bonheur.
L’histoire réunit de riches ingrédients avec des
personnages aux mœurs et comportements contrastés.
Les scènes partent des rituels initiatiques des jeunes
5


garçons sous la direction des spécialistes traditionnels, en
passant par les cérémonies de mariage. Les us et
coutumes liés à la polygamie et ses répercussions, les
enfants orphelins, le sage du village, le nganga ou
« sorcier ». La guerre de succession, la gestion des
affaires de la cité, jusqu’à la mort. Il vient s’ajouter les
troubles causés par l’arrivée de l’étranger qui veut faire
main basse sur la forêt aux dépens des habitants
environnants, y compris les autochtones pygmées. C’est
aussi de riches moments d’amour, d’affection, d’amitié,
de partage…

Le Grand Yarafa, chef de Dékoua, eut une quatrième
épouse, Gozeifo dont la beauté attirait la foudre des
autres femmes.
La vie paisible du village sous l’autorité de ce chef bien
aimé va être ébranlée par des intrigues, des usurpations,
des corruptions, des scènes de jalousie.
Les années passèrent. Un jour arriva une nouvelle
déchirante de la disparition du Grand Yarafa. La
désolation s’empara du village et une scène pathétique ne
tarda pas à se produire.
Gozeifo la quatrième épouse fut bannie, séparée de ses
trois jeunes enfants, puis chassée du village par le
nouveau dignitaire tyrannique qui n’était autre que le fils
aîné du chef. Elle connut mille péripéties. Désespérée,
épuisée, Gozeifo s’en alla très loin, et se retrouva un jour
seule dans la capitale, la mort dans l’âme...

Le second fils, Yozeb, décida d’aller à la recherche de sa
mère. Cela semblait peine perdue. Le temps s’écoula.
Mais, quelques années plus tard, une lueur d’espoir va
poindre à l’horizon. Ainsi, la vision fantomatique qui
hantait l’esprit se mua rapidement en réalité. Par la magie
6


de rencontres inespérées, des scènes de bonheur, de
retrouvailles vont maintenant s’enchaîner. « Sans amour
je ne suis rien », s’exclame Yozeb en quête d’un
réconfort.
Comme un conte de fées, le voilà à présent en face de
cette maman éplorée, inconsolable qui croit apercevoir
un fantôme. Ils devaient cependant se dire in petto, la
Force Suprême ne les avait pas quittées :
« Gozeifo poussa un cri strident, c’était son fils, c’était
bien lui, elle l’appela d’une voix hésitante “Yozeb,
Yozeb, mon fils !”. Yozeb reconnut la voix de sa mère, il
ne voyait toujours pas son visage, mais il aurait reconnu
cette voix au-delà de la mort. Comment pouvait-elle
reconnaître cette voix qui n’était plus celle de l’enfant à
qui on l’avait arraché ? Elle tomba à genoux en pleurant.
Il courut vers elle pour la relever en lui répondant à son
tour, “Oui maman, c’est moi ton fils, Yozeb !”. Elle
pleurait le visage caché dans ses mains. “Mon fils, mon
bébé, pardonne-moi de vous avoir abandonnés”, dit-elle
en pleurant. C’était un moment magique, leur émotion
donnait des frissons à tous les témoins de cette scène
miraculeuse.
Yozeb n’était plus orphelin, il avait retrouvé sa mère
“C’est rien maman, tant que nous t’aimerons tu vivras et
tant que…” Elle finit la fin de sa phrase “… je vous
aimerai vous vivrez”. Il retira les mains de Gozeifo de
son visage, mais elle ne voulait pas les enlever. Elle avait
peur qu’Yozeb soit un fantôme. Il mit sa main sur sa
poitrine pour qu’elle puisse sentir son cœur battre, ainsi,
elle comprendrait qu’il était bel et bien vivant, en chair et
en os devant elle. Une fois rassurée, elle releva
timidement la tête pour le regarder affectueusement… »

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C’est promis. Ce n’est qu’un clap de fin provisoire.
CAROL L. BING revient avec des histoires, des tableaux
et du chromatisme riches, palpitants, inspirés du fin fond
de Dékoua, de Kombélé et d’autres villages de Bêafrika.

Victor Bissengué
Chercheur en anthropologie, en sciences de l’éducation et de
la communication. Auteur de plusieurs publications sur le
Centre national d’art et de culture Georges Pompidou, et sur
les populations autochtones pygmées, sur Barthélemy
Boganda. Il est également rédacteur en presse écrite et
numérique.

8







Ce livre est dédié à ma sœur
Assati Michelle…































Yozeb avait creusé au fond de son cœur un lieu secret
pour que sa maman y demeure toujours sans qu’aucune
ride ne l’atteigne jamais. Il lui parlait sans témoin le long
de sa quête par les chemins de sa vie. Gozeifo, sa maman
chassée du village, pour avoir défendu son honneur, allait
lui apparaître juste au moment et au lieu les moins
attendus.




















11







1
L’initiation

C’était une nuit merveilleusement noire. Un noir ébène
qu’on ne retrouve que dans les plus belles nuits africaines.
Une chaleur lourde et intense. Cette intensité pesait
énormément sur les mères du village. Elles attendaient
impatiemment le retour de leur fils, parti depuis trois
semaines en initiation. Elles guettaient l’horizon sombre
comme une lionne guette sa proie. Elles attendaient le
moindre bruit, le moindre mouvement qui annoncerait le
retour au village de leur fils après des semaines sans
nouvelles. Cette cérémonie d’initiation était réservée
uniquement aux jeunes hommes. C’était un rituel très
difficile psychologiquement et physiquement, car à
Dékoua comme dans beaucoup d’autres villages d’Afrique
on ne devient pas un homme sans douleur. Cette initiation
permet aux jeunes garçons d’obtenir une véritable identité
masculine. Pendant cette cérémonie, ces jeunes hommes
d’environ 18 ans étaient dans un premier temps scarifiés et
rasés. On les enduisait d’herbes et de poudre protectrice
sur tout le corps. Puis venait le moment douloureux de la
circoncision. Cet acte constituait l’élément principal de
l’initiation.
Durant trois semaines, ils partaient dans les montagnes,
totalement coupées du monde. Ce qui se passait lors de
cette initiation était brièvement expliqué aux parents. Les
enfants n’étaient pas vraiment préparés, ils avaient juste
connaissance des grandes lignes. On ne leur donnait pas
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de détails et ils ne posaient pas de questions. Certaines
traditions devaient être respectées à la lettre sans aucune
remise en question. Cette initiation était importante, on ne
disait pas que c’est obligatoire, mais on leur faisait
comprendre que c’était essentiel. Les hommes acceptaient,
car ils se disaient que si une femme arrivait à supporter les
douleurs de l’enfantement plusieurs fois ; eux devaient
être capables de supporter les douleurs de cette initiation
qui avait lieu qu’une seule fois. Ils faisaient preuve de
courage, malgré la peur qu’ils ressentaient et
l’appréhension de l’inconnu qu’ils éprouvaient. Le plus
dur était la crainte d’un accident aux conséquences
irréversibles. Ces jeunes garçons étaient persuadés que
cette initiation était le seul moyen pour eux de devenir des
hommes. Ils étaient convaincus que s’ils ne passaient pas
par là ils resteraient à tout jamais des garçons. Bien
entendu, ils ne partaient pas seuls. Des initiateurs les
accompagnaient, afin de les encadrer ainsi qu’un
chirurgien traditionnel, spécialiste de la circoncision. Ce
dernier ne possédait aucune formation médicale, on
l’appelait « chirurgien », simplement par respect. Cette
pratique se transmettait de père en fils. Pendant ces trois
semaines, le village retenait son souffle et les mères
étaient inquiètes jusqu’aux os. Les pères aussi
s’inquiétaient, même s’ils ne préféraient pas le montrer. Ils
savaient ce qui se passait au-delà de ces montagnes. Ils
connaissaient les détails de cette initiation et avaient
conscience de la dureté des traditions. Ils étaient
conscients plus que quiconque de la puissance des
coutumes et de leur impuissance face à celles-ci.
Beaucoup de jeunes hommes partaient en initiation,
malheureusement certains ne sont jamais revenus vivants.
Un accident mortel était rare, mais cela arrivait. Il y a ceux
qui étaient revenus, mais qui étaient morts plus tard dus à
de graves infections causées par une circoncision mal
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effectuée. Certains garçons furent tragiquement mutilés.
Cette initiation purement masculine les avait émasculés à
tout jamais. Cependant, le mystère et la complexité des
coutumes n’intimidaient pas tous les garçons du village de
Dékoua. Yozeb, lui n’avait pas conscience du danger, bien
au contraire. Devenir un homme rapidement était son but
ultime et il n’avait que huit ans. Au grand désarroi de sa
mère, il était pressé de participer à cette initiation. Il
ignorait l’inquiétude des parents ainsi que les rumeurs.
Pour lui, toutes ces histoires d’accident, de mort et de
pénis disparu n’étaient que des contes pour faire peur aux
enfants. Pour Yozeb, la tradition ne se discute pas, il fallait
la suivre à la lettre. Comparé aux jeunes garçons de son
âge c’était avec beaucoup d’envie qu’il attendait le retour
des jeunes initiés. Il était persuadé qu’ils reviendraient
plus forts, plus intelligents et bien entendu plus beaux.
Yozeb était le turbulent fils du chef du village, le Grand
Yarafa. Sa mère Gozeifo était la dernière épouse de son
père. Sa beauté n’épargnait personne, c’était la première
chose que l’on remarquait chez elle. Elle était également
beaucoup plus grande que la plupart des femmes du
village. Le soleil se reflétait à merveille sur sa belle peau
réglisse. Son visage rayonnait toujours malgré la tristesse
qu’elle éprouvait parfois. Rien ne pouvait cacher la beauté
de ses yeux en amande d’un noir profond et délicat. Ses
cheveux longs et crépus étaient doux et soigneux. Elle
pouvait passer des heures à les brosser en chantant pour
ses enfants. Son nez était droit comme une montagne et
ses lèvres noires paraissaient lisses comme l’eau. Elle
souriait toujours de toutes ses belles dents, elle aimait dire
qu’elle souriait jusqu’aux oreilles. Elle avait une grâce
naturelle et féline amplifiée par ses longs bras fins. Elle
marchait d’un pas assuré et léger, cette femme n’avait rien
à envier à aucune autre femme du village ni même des
autres villages. Cette beauté d’Afrique non superficielle
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envoûtait son public. Partout où elle passait, on se
retournait sur son passage. Ces regards différenciaient en
fonction des personnes, souvent admiratives. D’autres
fois, ces personnes étaient stupéfaites et parfois elles
semblaient affamées.
Gozeifo ne se souciait pas de cette beauté. Elle avait
tendance à vouloir se fondre dans la masse. Mais la masse
du village de Dékoua n’était pas assez épaisse pour une
jeune femme aussi charismatique. Elle avait trois fils,
Jané, Yozeb et enfin Bafo le petit dernier. En plus de sa
beauté, elle avait aussi bon cœur qui faisait d’elle une
mère aimante et une femme attentionnée pour son mari.
Bafo, qu’elle portait en permanence sur son dos était le fils
de la dernière épouse du Grand Yarafa. Malheureusement,
la jeune mère était morte en mettant ce pauvre bébé au
monde, son seul et unique enfant. Pour qu’il ne manque de
rien et surtout pas de l’amour d’une mère, Gozeifo avait
immédiatement adopté cet enfant qu’elle chérissait comme
s’il était son propre fils. Malgré toutes ces qualités, ses
coépouses la surnommaient péjorativement « l’étrangère »,
car elle venait d’un autre village. Même si elle ne portait
pas non plus les autres femmes de son mari dans son cœur,
ce soir elle s’inquiétait pour le fils de l’une d’entre elles.
En effet, Aijeb, l’un des frères de Yozeb faisait partie du
groupe tant attendu. Cela serait une tragédie pour le
village tout entier s’il revenait blessé. Le silence de la nuit
s’intensifiait, on pouvait entendre le cœur des villageois de
Dékoua battre à l’unisson.
Soudain, au loin on entendit enfin l’écho du tam-tam porté
par le vent. On distinguait aussi clairement le son de la
flûte qui retentissait dans la nuit. Cet instrument est sacré,
car on disait que son chant était la voix qui relate les
secrets des initiés dans la langue des morts. Les femmes
poussèrent des cris stridents en acclamant avec ferveur.
Puis, elles répondirent au son de la flûte en chantant.
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Les initiés : Femme, tu as laissé partir un enfant, regarde
La Force Suprême te renvoie un homme.
Les femmes : Fils, tu devras toujours m’appeler mère, car
de là où tu viens aucune femme ne t’a enfanté.
Les initiés : Femme, bientôt une autre sera ma mère, mais
jamais je ne l’aimerai comme toi.
Les femmes ; fils, viens, rejoins-moi et ensemble bénissons
nos ancêtres.
Le village était en émoi. Un des initiateurs portait une
grande sculpture en tête de léopard, symbole des ancêtres.
Cette sculpture ornait le chemin du retour des initiés chez
leurs parents. Ils n’avaient plus de cheveux, mais ils
avaient de nouvelles cicatrices sur leurs visages. Ils
portaient une couverture autour de leur taille de couleur
rouge (symbole de la force) et bleu (symbole de la vie). Ils
étaient fiers et braves. Ce merveilleux spectacle
émerveillait tout le monde et plus particulièrement le petit
Yozeb. L’admiration remplissait ses grands yeux noirs. Il
s’y voyait déjà.
Le sorcier du village vint pour les bénir. Il portait le grand
masque d’initiation rouge et noir, c’était un masque assez
effrayant. Il représentait un visage de félin plutôt réaliste à
l’intérieur duquel il poussait des cris d’une voix rauque.
Le sorcier était la seconde personnalité la plus importante
après le chef du village. Les gens le craignaient. On disait
de lui qu’il pouvait arrêter la pluie et guérir, mais aussi
tuer si nécessaire. Qu’il pouvait tuer sans arme, ni même
sans toucher qui que ce soit ; il n’utilisait que la parole,
quelques herbes et d’autres ingrédients mystiques. Tout le
monde lui donnait beaucoup de présents, néanmoins, il
avait toujours l’air sale et pauvre. Il n’avait ni femme ni
enfant et vivait la plupart du temps seul dans la forêt où il
côtoyait ses habitants mystérieux. C’était d’ailleurs l’un
des seuls à y aller sans aucune compagnie. Les villageois
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étaient persuadés que dans cette tribu qui vivait dans la
forêt, on mangeait les hommes. Yozeb était le seul du
village à rire de cette rumeur. Il pensait que cela était
impossible, car vu comme la plupart des hommes étaient
méchants, ils devaient certainement avoir un très mauvais
goût.
Après cette bénédiction mystique, chaque initié avait
l’obligation de se présenter devant le Grand Yarafa afin de
le saluer et d’honorer sa famille, puis arriva le tour de son
fils Aijeb. Il portait déjà la tenue traditionnelle des
guerriers, ses épaules étaient couvertes d’une peau de bête.
Aijeb portait sur sa tête, une coiffe ornée de plumes de
couleurs et dans sa main le bouclier traditionnel en peau
de bœuf. En le voyant ainsi vêtu et se tenant fièrement
devant lui, le Grand Yarafa ne put rester insensible à
l’allure royale de son fils bien-aimé. Il se leva
spontanément de son trône et lui donna une accolade très
pudiquement comme à son habitude. C’était un geste rare
qui venait de se produire. Par ce geste, il venait clairement
d’afficher sa préférence et son favori à sa propre
succession. Cependant, huit aînés précédaient Aijeb, dont
quatre garçons. Les aînés étaient visiblement fâchés et
particulièrement vexés. Or, s’ils partaient de la cérémonie,
cela serait un signe de rébellion et un manque de respect
envers l’autorité du Grand Yarafa. Ils n’avaient pas
d’autres choix que de rester et se taire. Les femmes
n’arrêtaient pas de chanter, elles étaient bien trop
heureuses pour s’arrêter. Les pères étaient également fiers
de leurs fils pour qui ils faisaient la danse du guerrier.
C’était une danse masculine ancestrale assez
impressionnante. Les hommes effectuaient des gestes de
combat en poussant des cris graves et puissants. Ensuite,
les jeunes filles vinrent danser avec leurs bracelets aux
chevilles et leurs jupes en perle. C’était un spectacle plus
doux et gracieux. Elles dansaient en chantant de leur voix
18


aiguë. Elles rêvaient déjà de mariage et de famille avec un
des initiés. Le village ne faisait plus qu’un ce soir-là.
Yozeb en profita pour parader devant Dété la fille du
maître Ahoumar qui ne faisait même pas attention à lui. Il
la trouvait prétentieuse et insupportable, pourtant elle
faisait vibrer son cœur d’enfant. Son grand frère Jané, qui
n’arrêtait pas de discuter avec son ami le vieux Sidou, le
regardait discrètement. Il était heureux d’avoir vu cette
scène, car il se ferait un plaisir de taquiner Yozeb plus
tard. Yozeb et son frère Jané étaient très proches, mais
aussi très différents, l’un vivait sur la lune et l’autre sur la
Terre de son village. Jané se voyait bien quitter le village
pour aller à l’université. Yozeb, lui, n’irait jamais dans un
endroit où plusieurs maîtres font lire plusieurs livres dans
la même journée. Pour lui, cela ressemblait à une punition
plus qu’autre chose. Il aimait son village malgré
l’indifférence d’une partie de sa famille. L’amour de sa
mère valait plus que leur méchanceté. C’est pourquoi il ne
voudrait quitter son village pour rien au monde. Toute sa
vie était à Dékoua, sa famille, ses amis, son école et il s’y
amusait beaucoup. Traverser la forêt lui faisait déjà très
peur. Yozeb comptait bien rester à Dékoua avec sa mère,
Bafo et Dété jusqu’à la fin de sa vie.
Malheureusement, en ce soir de festivités, il manquait une
famille. C’était celle de Djouma ; son fils était parti avec
les autres, mais il n’était pas revenu. On disait que son
esprit était resté prisonnier de la forêt, cela arrivait parfois
quand un des garçons n’était pas prêt. Les initiateurs
censés veiller sur lui ne pouvaient pas expliquer
publiquement ce qui lui était arrivé, cela viendrait à trahir
leur secret. Le pauvre Djouma venait de perdre son fils
unique, quelle tragédie, il était inconsolable. Malgré ce
drame, le reste des habitants continuèrent la fête toute la
nuit. Yozeb lui était triste parce que ce jeune garçon était
19


gentil avec lui. Il prenait souvent sa défense contre ses
méchantes sœurs, il allait lui manquer.

*

Dékoua était un village paisible et joyeux. Son calme était
dû au fait qu’il ne se trouvait pas au bord de la grande
route. Il fallait emprunter une route privée pour y accéder.
Cette inaccessibilité constituait une sécurité pour ses
habitants qui travaillaient presque tous dans les mines de
diamant. Jusqu’à présent, le sol regorge d’or et diamants
qui ne profitent pas à toute la population. Travailler
comme « piocheurs » dans les mines, dans le but de
trouver des diamants radioactifs pour le compte de
compagnies étrangères n’était pas une garantie contre la
misère et la pauvreté. C’était la solidarité et l’unité des
habitants de Dékoua qui leur permettaient de manger à
leur faim chaque jour. Le village comptait une centaine
d’habitants qui vivaient dans de petites maisons aux
briques apparentes, modestes, mais confortables.
L’architecture était la même pour toutes ; deux chambres
et une grande pièce principale. Les portes n’étaient jamais
fermées, la confiance régnait. Les fenêtres n’étaient pas
vitrées, cela aurait été une dépense inutile, seulement un
bout de tissu pour préserver l’intimité des familles. Les
commodités se trouvaient à l’extérieur, situées à l’arrière
de la maison. Les toilettes étaient un simple trou profond
dans le sol caché par des murs en tôle. Les services
d’hygiène venaient une fois par semaine « tirer la chasse
d’eau » à l’aide d’un aspirateur géant et pratique. C’était
une version ancienne des toilettes extérieures portatives
que l’on trouve la plupart du temps sur des chantiers. Le
coin cuisine se trouvait devant la maison, c’était
clairement une cuisine à ciel ouvert pratique et
fonctionnelle. Un coin feu de charbon à l’abri du vent et
20