Complots à l
204 pages
Français

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Complots à l'île d'Elbe

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Description

L'épisode de l'exil de Napoléon à l'île d'Elbe est ici vu à travers les yeux d'une jeune femme corse, Faustina, filleule de Napoléon. Faisant partie de la Cour qui entoure "l'empereur", elle s'interroge sur des incidents pour le moins étranges qui ont lieu (morts inexpliquées, messages secrets échangés,...). Son enquête va la conduire en Corse, île natale de Napoléon, qui connaît à cette époque une atmosphère agitée dont l'auteur fait la description avant d'arrêter son récit au moment où débutent les Cent Jours.

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Informations

Publié par
Date de parution 02 mars 2006
Nombre de lectures 44
EAN13 9782336259130
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DU MEME AUTEUR :
Betsy Bonaparte, la Belle de Baltimore, Ed. Lattés 1988
Parution en anglais aux Etats-Unis : novembre 2003
Les Enfants du Golo — le temps des carbonari , roman, Ed. Julliard 1994
Pour la jeunesse :
Je découvre l’Espagne , Hachette jeunesse 1978
Là-où-finit la terre, contes du Chili, la Farandole 1978
Légendes de la pampa, Hachette jeunesse 1979 — rééditées par l’Harmattan en janvier 2004
Le neveu de Goya , roman, Hachette poche jeunesse, 1989
Le frère de lait de Napoléon, roman, Hachette poche jeunesse, 1992
La vengeance du Catenacciu et autres contes de Corse, Hachette poche jeunesse, 1993 — ré-édités en 1999 par Lettres Sud
José, le peintre et le bouffon, roman, Hachette poche jeunesse, 1996
Traductrice également de nombreux ouvrages de langue anglaise ou espagnole.
Auteur d’articles dans Historie ou la Revue de l’Institut Napoléon.
Complots à l'île d'Elbe

Claude Bourguignon Frassetto
www.librairieharmattan.com Harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
©- L’Harmattan, 2006
9782296004146
EAN : 9782296004146
Sommaire
DU MEME AUTEUR : Page de titre Page de Copyright I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII Roman historique
I
Quand elle y réfléchit, elle se dit qu’elle aurait cent fois préféré rester dans cette île de Corse où elle se sent si bien, à humer les odeurs du maquis dans les sentiers de montagne en écoutant le chant des merles et des gypaètes barbus, à deviser avec ses anciennes compagnes lorsqu’elle va chercher l’eau à la fontaine, à aider sa mère à la laiterie. Cela la change de la vie agitée qu’elle a connue lorsque son mari commandait la forteresse de Gavi, près de Gênes, jusqu’à ce que l’abdication de l’empereur y ait mis fin : bals, concerts, parties de campagne se succédaient, surtout lorsque le prince Borghèse arrivait de Turin en nombreuse compagnie.

Des hauteurs d’Alata, où se trouve la maison familiale, elle aperçoit la mer, dans un coin du golfe d’Ajaccio. Au loin, un âne gravit le sentier escarpé. Sur son dos, une femme aux cheveux blancs est assise en amazone. Lorsqu’elle est plus proche, Faustina reconnaît sa grand-mère, Camilla Ilari, « Mamuccia » comme on la surnommait, comme l’ont jadis surnommée les enfants Bonaparte.
Car « Mamuccia », c’est l’ancienne nourrice de Napoléon. Contemporain de Giovanna, la fille de Camilla, le futur empereur a sucé le même lait qu’elle dans son enfance. Plus tard, il s’est montré très généreux envers la famille de sa nourrice, et Faustina, fille de Giovanna, est sa filleule. Elle a épousé Bernard Poli, un fidèle officier de Napoléon parvenu au grade de commandant.
Faustina court le long du sentier, et arrive à temps pour aider sa grand-mère à mettre pied à terre devant la maison.
« Santu Diu ! s’exclame la vieille femme, quelle côte !
Elle éponge son visage en sueur, sous le mezzaro noir.
- Aussi, ce n’est pas prudent, à votre âge, de faire seule une pareille route !
- Ton cousin ne pouvait pas m’accompagner. Il part à la pêche au corail. Et je voulais absolument te voir avant ton départ là-bas... Où est ton mari ?
- Il est déjà à l’île d’Elbe, auprès de Napoléon qui doit lui confier une mission. Je dois moi-même aller à Bastia, où je serai logée chez des cousins de Bernard. J’y attendrai le bateau qui m’emmènera à Porto Ferraio.
- Si j’étais plus jeune, comme j’aimerais partir avec toi, soupire Camilla. Pour revoir une dernière fois mon petit Nabulio...
- Allons, entrez vous rafraîchir », propose Faustina.
Dans la grande salle aux poutres noircies, elle fait asseoir l’aïeule dans un fauteuil à haut dossier, près du fucone où heureusement le feu n’est pas encore allumé pour les préparatifs du dîner. Puis elle apporte un gobelet d’eau fraîche.
« Voilà, j’ai fait quelques frittelle, si vous en voulez.
Camilla reste songeuse.
- Comme la vie peut changer, dit-elle. Qui m’eût dit autrefois, quand je le tenais dans mes bras, que Nabulio deviendrait un si grand homme, qui défierait la terre entière ? Et maintenant, quelle chute !
- Vous souvenez-vous, mamuccia, quand il nous avait invitées vous et moi dans son château des Tuileries ?
... et qu’il t’avait présentée à l’impératrice et à toute la Cour en disant : « regardez comme elle est jolie, ma filleule! Que personne ne dise qu’il n’y a pas de belles femmes en Corse ! »
Elles rient toutes deux.
Longtemps, elles évoqueront des histoires du temps passé, car Faustina adore entendre sa grand-mère lui raconter les événements dont elle a été le témoin, parfois effrayé, surtout à l’époque de la Révolution française, et cette fameuse nuit de la fin mai 1793 où Mme Letizia et ses jeunes enfants ont fui à travers le maquis pour échapper à la fureur des partisans de Pascal Paoli - fureur déchaînée par les propos incendiaires tenus par le jeune Lucien à Toulon, devant le club des Jacobins. Descendus de leurs montagnes, ils sont venus saccager la Casa Buonaparte. De la maison voisine, elle, Camilla, a tout entendu, mais n’a rien pu empêcher.

Quelques jours plus tard, Faustina prendra la route de Bastia, celle que le préfet Miot a fait tracer entre Ajaccio et Bastia — la seule praticable de l’île — avec un convoi de muletiers. Mieux vaut en effet voyager sous protection, car la montagne est peu sûre. On risque de tomber sur des brigands ou des adversaires politiques, car les passions font rage entre les partisans de l’empereur déchu et les royalistes, dont certains se découvraient une fidélité toute neuve à l’égard des Bourbons et faisaient les yeux doux aux Anglais.
Il y aura bien quelques incidents en cours de route, et des discussions vives dans les auberges qui servent de relais, assaisonnées de coups de poing ou même de coups de feu. On rencontrera aussi des troupeaux de chèvres ou de moutons en liberté, ainsi que ces cochons maigres et noirauds dont on ne sait trop s’ils sont mâtinés de sanglier.
A l’entrée de Corte, la police du roi contrôle leurs saufs-conduits. Ils traversent la ville. Faustina se rappelle que c’est là qu’a résidé Pascal Paoli lorsqu’il était le chef du gouvernement de la Corse indépendante, entre 1755 et 1769. Ils y font une halte, et la jeune femme peut monter à travers les ruelles jusqu’au Palazzo Nazionale. Au passage, elle voit les maisons criblées de traces de boulets, stigmates des luttes d’autrefois contre les Génois. Dans l’une de ces maisons ont vécu Charles et Letizia Bonaparte, longtemps auparavant. Joseph, le fils aîné, ex-roi de Naples puis d’Espagne, y est né.
On se rapproche de la mer. On croise des troupeaux qui montent en transhumance, et l’on aboutit peu à peu dans la plaine. On voit au loin les étangs de Diana et de Biguglia. Bientôt on arrivera à Bastia.
II
«Vous ne passerez pas !
A l’entrée de Bastia, dans la plaine de Furiani, un groupe d’hommes barbus coiffés de ce bonnet pointu qu’on appelle la barreta misghia les menacent de leurs mousquets.
- Avez-vous des sauf-conduits ?
- Bien sûr.
- D’où venez-vous ?
- D’Ajaccio.
- Aiacciu, la ville napoléoniste ? Nous ici, on n’a rien à voir avec cette racaille. On ne veut obéir qu’au roi d’Angleterre. D’ailleurs, on a déjà un gouverneur anglais, le commodore Montresor.
- Mais nous sommes Français !
- Pas pour longtemps, signora. Des hommes à nous sont partis vers votre ville, pour faire comprendre à vos compatriotes du Delà-des-Monts qu’ils doivent hisser comme nous le drapeau britannique. On utilisera les armes s’il le faut.
- Je ne viens pas pour faire de la politique, dit Faustina qui refuse de se laisser démonter. Je vais chez une cousine qui habite Bastia.
- C’est bon. Mais prenez garde, on vous aura à l’œil. Je vais vous affecter deux de mes gars pour vous accompagner. Vous serez plus en sécurité. »
Alors que Faustina s’éloigne à dos de mulet avec ses deux gardes du corps, elle entend des cris de douleur derrière elle. Nul doute que certains des muletiers se font malmener. Elle hésite à tourner bride. Mais que peut-elle faire contre cette troupe d’hommes déterminés, à la mine patibulaire ? Elle suit en soupirant ses deux guides.

C’est la première fois qu’elle découvre Bastia. Certes, elle trouve imposante l’allure de sa citadelle, pittoresques les ruelles qui y grimpent, magnifiques les dalles de Brando qui pavent les trottoirs de la Grande Traverse. Mais elle regrette le charme d’Ajaccio, les ombrages de la Piazza di l’Olmu, les conversations le soir sur le « Cours », les violoneux qui viennent y jouer leurs ritournelles.
Elle se rend Carrughju Vecchju chez une cousine des Poli, dans un de ces magnifiques appartements à haut plafond, décorés à l’italienne, que l’on découvre souvent dans de vieux immeubles décrépits. Aux heures chaudes de la journée, et grâce à leur fraîcheur, il fait bon y faire la sieste. En fin d’après-midi, Faustina et sa cousine Nunzia descendent se promener sur la place Saint Nicolas, et poussent parfois une pointe jusqu’au port. Elles aiment y voir arriver les bateaux, la plupart venant de Livourne. On en décharge de lourdes caisses, ou bien on voit s’éloigner vers le soir les gondoles des pêcheurs qui s’en vont pêcher le rouget, la bogue ou la rascasse vers l’île de la Pianosa. Certains, corailleurs de leur métier, vont beaucoup plus loin, et partent vers les côtes africaines à la recherche de corail, un corail très en faveur auprès des élégantes et qui sert à la confection de colliers, de bracelets et de pendants d’oreilles. Jadis, c’est au cours d’une de ces pêches que le grand-père de Faustina a perdu la vie. Camilla Ilari le lui a maintes fois raconté.

Un jour, elles décident de monter au village de Cardo, situé à quatre lieues au-dessus de Bastia. Une vieille tante de Nunzia y demeure. Elles font atteler la mule au char-à-bancs. Il régne là-haut une fraîcheur délicieuse, et l’après-midi s’écoule en rires et en bavardages. Le soir tombe quand elles décident de redescendre vers la ville.
Il faut traverser un bois de châtaigniers où il fait assez sombre. Chacune des deux femmes est absorbée dans ses pensées. Nunzia tient les rênes d’une main distraite, insouciante des cahots qui secouent la voiture. Elles ont dépassé, sans trop y prêter attention, des groupes de jeunes paysans barbus qui portent un mousquet en travers de l’épaule. Tous ont un air sombre et sauvage. Ils rappellent à Faustina les sentinelles qui l’ont accueillie à l’entrée de Bastia.
Soudain, la mule bute contre une grosse pierre. Elle vacille, tombe sur les genoux et fait basculer la carriole. Nunzia et Faustina se mettent à crier. Deux jeunes paysans qu’elles viennent de dépasser s’élancent pour leur prêter secours. L’un d’eux, le plus robuste, prend Faustina dans ses bras et la dépose sur un talus moussu, au bord du chemin.
« Vous vous êtes fait mal, signora dit-il en penchant un visage anxieux sur celui de la jeune femme.
- Non, non, merci beaucoup, je crois que tout ira bien.
- Et vous, madame ?
- Merci mille fois, dit Nunzia. Nous aurons peut-être seulement besoin de votre aide pour remettre la mule sur ses quatre membres, et la charrette à l’endroit.
La mule gémit doucement.
- Je crois qu’elle a un paturon brisé, dit l’autre garçon. Vous ne pouvez repartir en carriole dans ces conditions. Ecoutez, mon oncle habite tout près d’ici. Il a un âne : je vais le lui emprunter, et lui demander de l’aide pour votre mule. Il est rebouteux, il pourra la soigner. Si vous le voulez bien, je vous conduirai moi-même à Bastia.
Faustina veut protester, mais Nunzia ne lui en laisse pas le temps.
- Nous acceptons avec plaisir, » dit-elle vivement.
On détache donc la mule de la carriole, à laquelle on attelle l’âne qu’amène le jeune garçon. Aidé de son ami, il fait asseoir les deux jeunes femmes à l’intérieur, monte sur la banquette avant et s’empare des rênes. Le deuxième garçon, qui s’est assis à côté des deux femmes, les dévisage avec curiosité.
« Nous sommes désolées de vous obliger à ce voyage, que vous n’auriez probablement pas effectué, dit Faustina.
- Oh, que si ! Car je dois bientôt m’embarquer sur un navire en partance pour l’île d’Elbe.
Nunzia ne peut retenir une exclamation :
- Par exemple ! fait-elle, mais mon amie ...» »
Faustina lui donne une grande bourrade dans les côtes pour la faire taire. Le garçon lui lance un regard étonné, et se tait.
Plus tard, lorsque les jeunes gens les auront déposées à leur porte et aidées à remiser la carriole avant de s’éloigner avec l’âne, elle pourra formuler ses reproches :
« Tu parles trop, tu ne sais même pas de quel bord il est. Peut-être est-ce un agent de Louis XVIII, commis par le roi à la garde de Napoléon.
- Peut-être, ou peut-être pas. De toute façon, tu le reverras là-bas, j’imagine.
- Cela m’est complètement égal. Pour tout dire, avec ses sourcils broussailleux, il m’est antipathique. »

Un jour, alors qu’elles sont montées sur la terrasse, au plus haut étage de la maison, et qu’elles scrutent l’horizon, armées d’une longue-vue, elles voient arriver une goélette battant un singulier pavillon.
« Qu’est-ce que ça peut être ? Je ne le reconnais pas, dit Nunzia en reposant la longue-vue, que Faustina prend à son tour.
- Je... heu... je crois que ce sont les couleurs de l’île d’Elbe, dit-elle au bout d’un moment. Bernard me les a décrites : un pavillon blanc traversé d’une bande rouge en diagonale, frappée d’abeilles d’or.
- Tu as raison. Alors, c’est sans doute le bateau sur lequel tu devras partir. Quel dommage ! Ton séjour aura été de courte durée.
- Je t’écrirai, promet Faustina. Toi aussi, tu pourras m’écrire. Tu me raconteras ce qui se passe ici, quel est l’état d’esprit des gens. Ce serait bien si dans quelques mois, tu pouvais venir nous rejoindre, et passer un peu de temps avec nous.
- Je ne suis pas sûre d’obtenir un sauf-conduit. Puis j’ai mon fils, ne l’oublie pas ! »
La goélette qui arrive au port vient en effet de l’île. d’Elbe. C’est la Caroline. Un messager, envoyé par le commandant dès le lendemain, apporte une lettre écrite par le commandant Poli à son épouse. Elle doit se tenir prête à un embarquement dans les quarante-huit heures.
Le bateau apporte des marchandises de l’île, principalement du minerai de fer. Il repart avec des caisses de fruits et de fromages , ainsi que des boutures d’oliviers et de châtaigniers commandées par l’ex-empereur pour en encourager la culture dans son nouveau domaine . Outre les passagers, il y a aussi un contingent de volontaires corses, qui s’en va renforcer les troupes du souverain de l’île d’Elbe.
Les hommes sont sous le commandement d’un jeune sous-lieutenant que Faustina découvre de dos, et dont la silhouette lui rappelle quelqu’un qu’elle a vu récemment. Mais qui ?
Elle s’accoude au bastingage et regarde le port dont le bateau s’éloigne lentement. Là-haut, la citadelle ocre, le palais des Gouverneurs, et tout au fond, la colline de Cardo avec la petite église du village. L’air fraîchit, elle serre son châle autour de ses épaules. Ce faisant, elle fait tomber le réticule qu’elle tient à son bras droit. Derrière elle, quelqu’un se précipite et le ramasse. Elle se retourne : en face d’elle, il y a un jeune homme aux sourcils broussailleux sous son shako à plumet rouge, en uniforme bleu et brun de sous-lieutenant de chasseurs corses ; c’est l’un des deux inconnus qui les ont aidées, Nunzia et elle, le soir de l’accident de la mule.
« Merci, » dit-elle brièvement.
Il lui répond par un sourire, avant de s’éloigner. A diverses reprises, lorsqu’elle se retournera, elle surprendra le regard insistant, admiratif, du jeune homme fixé sur elle.
Perplexe, elle regagne sa cabine au bout d’un moment.
III
Le lendemain, en fin d’après-midi, on verra apparaître, se dégageant sur un fond de brume, une falaise scintillant de mille feux, que frappent de plein fouet les rayons d’un soleil déclinant. C’est Elbe, surnommée par les Anciens « Athalia la Brillante, » Des milliers d’éclats ferrugineux parsèment le granit dont la falaise est composée. On commence à apercevoir sur la colline quelques maisons où clignote la faible lueur d’une lampe à huile. Tard dans la soirée, on arrive dans un port entouré de remparts. On s’engage dans un goulet, surplombé par deux forts, et l’on accoste bientôt à Porto Ferraio. Beaucoup de curieux, en quête de distractions, assistent à l’accostage. Parmi eux, le commandant Poli, accompagné de son ordonnance en uniforme bleu ciel à aiguillettes d’argent, est venu acueillir sa femme.
« Bienvenita in Elba ! lui dit-il en l’embrassant. Ce voyage ne t’a pas semblé trop long ?
Tandis que l’ordonnance s’empare des bagages de la jeune femme, ils se dirigent vers la modeste villa qui leur est assignée comme résidence. Au passage, Poli lui montre le palazzo des Mulini occupé par Napoléon. La maison où est descendue Madame Letizia se trouve un peu plus loin, via Ferrandini.
- Dès demain soir, nous sommes invités chez l’empereur, dit le commandant. J’espère que tu as apporté avec toi quelques toilettes, car même en exil, ces dames font assaut d’élégance.
- Oh, sois tranquille, je n’ai rien oublié... »
Avant de suivre volontairement Napoléon dans son exil d’Elbe, Poli a été gouverneur de la citadelle de Gavi, près de Gênes. Il a fait le coup de feu contre les Anglais, et en juin 1814, a dû se démettre de ses fonctions, et se rendre à Lord Bentick. C’est à ce moment qu’il s’est séparé de son épouse, et Faustina, munie d’un passeport, est allée retrouver sa famille en Corse sur un navire anglais. Une pause très appréciée de la jeune femme dans cette vie aventureuse et guerrière. Même si en Corse, comme on l’a vu, et surtout depuis la chute de l’Empire, les passions grondent. Car il y a les royalistes inconditionnels, dont certains ont préféré s’exiler en Angleterre, et qui, retour d’exil, relèvent la tête. Et les autres, les déçus, les soldats renvoyés dans leurs foyers et mis en demi-solde, qui remâchent leur amertume.

Le lendemain soir, c’est sur la terrasse en bordure de mer des Mulini, que Faustina, pour la première fois depuis des années, reverra l’empereur. Elle le trouve changé, un peu bedonnant, le crâne qui commence à se dégarnir. Il est entouré d’un essaim de jolies femmes avec qui il bavarde avec animation, un verre de vin aleatico à la main.
«Sire, vous avez donc l’intention d’inciter les paysans elbois à la culture de l’olivier et du châtaignier ? demande la comtesse Bertrand. Elbe deviendrait une seconde Corse ?
- J’envisage plus encore : faire venir des glands de la Forêt Noire, des graines d’acacia d’autres endroits. Je voudrais aussi encourager les plantations de mûriers, pour l’élevage des vers à soie.
- Comme jadis, votre père, Charles ? A-t-il vraiment réussi dans cette voie ?
- Nous verrons bien. Ah, mais voici ma chère filleule, que j’attendais avec impatience. Plus belle encore, si c’est possible, que la dernière fois.
Faustina rougit de plaisir. Depuis Gênes, elle n’a pas revu pareille société : hommes en habits de Cour, officiers en grand uniforme, femmes vêtues de robes de soie, parées de bijoux somptueux. A Alata, au milieu des paysannes le plus souvent vêtues de noir, elle a perdu l’habitude de tout cela !
- Sire, j’attendais moi aussi avec impatience de vous revoir.
Napoléon la prend à part un long moment, l’interrogeant avec vivacité sur l’atmosphère qu’elle a trouvée en Corse, ce que les gens disent de sa chute.
- Sire, pour vos partisans, cela a été une grosse déception, bien sûr. Mais vous n’ignorez pas que vous avez aussi beaucoup d’ennemis là-bas. Le clan pro-anglais des Peraldi, des Pozzo-di-Borgo, relève la tête, comme vous pouvez l’imaginer. Ils s’emploient à mettre en place tous leurs fidèles, à éliminer les vôtres. Et même parmi vos anciens amis, certains vous font défaut : ils sont trop pressés d’obtenir les faveurs des Bourbons.
- Y a-t-il eu des libelles... contre moi ?
- Je ne sais si je dois vous le dire. Mais il y en a, forcément, et qui ne sont pas tendres. On vous traite surtout d’ « usurpateur ». Et puis il y a ceux qui prônent un rattachement à l’Angleterre.
- Ce serait un comble !
Napoléon va et vient dans le boudoir où il s’est isolé avec Faustina, une main passée entre deux boutons de son gilet, dans un geste qui lui est familier. Soudain, il s’arrête et fixe sur la jeune femme son regard bleu gris, toujours aussi perçant.
- Faustina, je compte sur ton mari et sur toi-même pour m’aider... Vous devez sonder l’âme des Corses, évaluer le nombre de ceux qui me sont encore fidèles... »
Sur ces mots, il tourne les talons et quitte la pièce. Faustina, d’abord muette de surprise, ne tarde pas à le suivre. Mais au moment où elle se dirige vers la porte, elle remarque un léger mouvement derrière une tenture. Elle frémit, hésite un instant, puis hausse les épaules. Peut-être est-ce le vent ?
IV
« Nous partons tous demain passer la journée à l’ermitage de Marciana, avec l’empereur, annonce Poli. Nous y pique-niquerons. C’est un endroit qu’il aime bien, il y fait plus frais qu’ici. »
Le lendemain, on prépare des tentes qu’on acheminera à dos d’âne vers la montagne. Napoléon est de charmante humeur, dans la voiture qu’il partage avec son Maréchal du Palais (titre qui parait bien pompeux dans ces parages), le comte Bertrand, un homme grand, sec, aux sourcils épais - et Pons de l’Hérault, administrateur des mines de l’île d’Elbe, qui en gère les ressources économiques. Ce républicain convaincu, assez rondelet, au crâne chauve, a d’abord fait grise mine à l’ex-empereur, mais bien vite lui aussi a été conquis par le charme, l’affabilité que Napoléon sait déployer dans la vie quotidienne, avec ses intimes. Lui qui vit dans l’île depuis six ans, et se sent presque un Elbois de souche, peut offrir à Napoléon de précieux renseignements sur les ressources d’Elbe et son commerce.
Mais il n’arrive pas toujours à capter l’attention de l’empereur, car celui-ci, d’humeur décidément folâtre, chantonne par moments, entre ses dents, des airs à la mode : « J’aime mieux ma mie... rendez-moi Paris... C’en est fait, je me marie ... » Pons et Bertrand le regardent, stupéfaits, soupirent et haussent les épaules. De temps à autre, il s’éponge le front avec un mouchoir de batiste imbibé d’eau de Cologne que lui a apporté Marchand, son premier valet de chambre. Ou bien, il sort d’une bonbonnière ornée du portrait du roi de Rome une pastille de réglisse anisée.
Chacun suit comme il peut, qui en voiture, qui à cheval ou à dos de mulet. On traverse une forêt de chataîgniers. Des touffes de muguet émaillent le sol, de part et d’autre du chemin.

Un détachement du bataillon corse a été désigné pour escorter les promeneurs. Il est commandé par le jeune sous-lieutenant dont Faustina a fait la connaissance. Il s’appelle Paul Susini, apprend-elle. A chaque fois qu’il le peut, il vient chevaucher à sa hauteur, et ne la quitte pas du regard.
« On dirait qu’il cherche à me parler, pense-t-elle. Mais il ne m’inspire pas confiance, et je n’ai rien à lui dire. »
« Je vous trouve bien rêveuse, lui dit une jeune femme, assise vis-à-vis d’elle dans la calèche. Vous n’avez pas dit un mot depuis le départ.
C’est Mme Blachier, dame d’honneur de Madame Mère, une personne souriante et affable.
- C’est vrai, Madame. Pardonnez-moi , mais mon esprit se promène encore dans la montagne corse, même si ce paysage-ci peut me rappeler mon île natale. Mais au fait : comment se fait-il que Madame Letizia ne soit pas des nôtres aujourd’hui ?
- Madame était un peu indisposée ce matin. Elle m’a cependant autorisée à me joindre à vous, sachant que j’en avais grande envie. Mme de Blou est restée avec elle, ainsi que le chancelier Colonna. Saveria, sa femme de chambre, m’a accompagnée. »
On croise sur le chemin des groupes de femmes vêtues de courtes jupes rouges ou bleues, coiffées de chapeaux de paille, les oreilles ornées de longs anneaux d’or. Elles marchent le plus souvent à côté de leur âne, qui transporte de lourdes charges. Elles font au passage un grand salut de la main, d’un air joyeux.
- Vraiment, on a l’impression que le peuple elbois est heureux d’avoir Napoléon pour souverain, s’exclame Faustina.
- C’est sûr. Il est si dynamique, il organise si bien la vie de cette île: bientôt, ce sera l’une des plus prospères en Méditerranée ! »
Au bout d’une heure, on arrivera à Marciana Marina, au pied du mont Giove, et l’on commencera à gravir le-chemin qui conduit au vieux village entouré de remparts de Marciana Alta. Une centaine de toises plus haut, se trouve une chapelle avec la statue de la Madone. On met pied à terre, on dételle chevaux et mulets. Quatre serviteurs, sous la surveillance du mamelouk Ali et de Marchand, s’empressent de déployer une tente, pour mettre l’empereur et diverses personnes de sa suite à l’abri des rayons du soleil. Puis, on étend une grande nappe à carreaux sur laquelle on dépose assiettes et couverts.
«Allons, à table, signore , dit Napoléon qui semble de très bonne humeur et se frotte les mains. Je crois que j’ai une petite faim. Faustina, viens avec nous. »
Agenouillée sur le gazon, dans une posture peu confortable, Faustina se retrouve donc avec les membres de la Cour. Bernard, son mari, discute un peu plus loin avec des officiers. La comtesse Bertrand est absente, car son état de grossesse avancée lui interdit ce genre de distraction. Il y a là en revanche un couple d’Elbois, les Bianchi. La femme, une petite blonde potelée aux cheveux frisottants, à la robe ornée de rubans, rit beaucoup en écoutant les propos de l’empereur. Napoléon, très en verve, insiste pour servir lui-même les dames, et raconte beaucoup d’anecdotes drôles de sa jeunesse, ou de ses campagnes. Il est le premier à rire de ses propres plaisanteries, bien vite imité par l’assistance.
«Quel charme a son sourire, se dit Faustina. Comment, en cet instant, pourrait-on penser que c’est un homme qui a fait trembler l’univers ? »
Marchand, premier valet de chambre, veille attentivement à tous les détails. C’est un homme jeune, grand, brun, au visage réfléchi. Il fait signe aux serviteurs, demandant à l’un d’apporter du vin, à l’autre d’enlever les assiettes, et fronce les sourcils lorsqu’un ordre n’est pas exécuté assez vite à son gré.
On boit beaucoup, on mange plus encore. Sous la tente impériale, les rires deviennent de plus en plus bruyants. Les hommes s’épongent le front, certaines femmes desserrent leur corsage. La jeune Elboise se pâme de rire contre l’épaule de Napoléon. Assise vis-à-vis d’elle, Mme Blachier lui lance des regards courroucés. Son mari fait mine de ne s’apercevoir de rien. D’ailleurs, il est plongé dans une longue conversation avec son voisin. Il commence à faire chaud sous la tente, et Faustina songe qu’elle aurait préféré s’éloigner et aller s’allonger à l’ombre d’un arbre. Mais bientôt, heureusement, l’empereur donne lui-même le signal de la fin du repas. Il part, accompagné de Marchand, pour aller s’étendre sur son lit de camp, qui a été dressé sous une autre tente.
« Je vais faire une légère sieste, dit-il en baillant. Je vous invite à en faire autant. Tout à l’heure, lorsque la température sera fraîche, j’ai l’intention de monter à l’ermitage de la Madone, là-haut sur la colline. Peut-être certains d’entre vous — ou certaines, mesdames ? — voudront bien m’y accompagner ?
- Bien sûr, majesté ! »
Saveria, la femme de chambre de Madame Letizia, a apporté quelques draperies qu’elle dispose sur le sol, afin que Mme Blachier puisse s’y étendre, si elle le souhaite.
« Venez, ma chère enfant, dit Mme Blachier à Faustina, il y a de la place pour vous également.
- Non merci, madame, dit Faustina, j’ai trop chaud sous cette tente. Je crois que je vais aller chercher l’ombre d’un arbre.”
Elle sort de la tente, s’éloigne de quelques pas et va s’asseoir sous un châtaignier. Il y fait frais. Elle délace un peu son corsage, s’essuie le cou avec son mouchoir. Plus bas, en bord de mer, à la « marine » de Marciana, on entend des pétrels et des cormorans qui se chamaillent. Elle voit aussi s’envoler un pélican, reconnaissable à son lourd jabot.
« Si j’en avais le courage, se dit-elle, j’irais voir cette fameuse Cava dell’Oro, la mine d’or dont m’a parlé Bernard. Elle n’est pas loin d’ici. »
Elle se lève au bout de quelques minutes, et emprunte un petit sentier qui serpente entre des herbes sèches — parmi elles, elle reconnaît la fameuse lingua di cane qu’on lui a recommandée comme étant efficace contre les morsures de vipères. Bientôt, elle voit qu’à la terre pyriteuse du sol se mêlent des paillettes dorées. Elle arrive à l’entrée d’une grotte, encombrée de ronces. Elle s’introduit tant bien que mal à l’intérieur, et regarde, éblouie, ce sable qui brille de mille feux. Elle entend un léger bruit, et voit un serpent noir détaler presque sous ses pieds.
La sortie est difficile. Sa robe reste accrochée aux ronces, elle n’arrive pas à se dégager. C’est alors qu’elle voit s’approcher un homme, qui accélère le pas.
« Permettez-moi de vous aider, madame, dit-il.
- Encore vous ! s’exclame-t-elle en reconnaissant le sous-lieutenant Susini. C’est à croire que vous me surveillez !
- Et si c’était le cas, si vraiment votre mari m’avait chargé de cette mission, vous en plaindriez-vous ?
- Je trouve seulement étrange que Bernard ne m’en ait pas parlé !
- Peut-être a-t-il d’autres soucis en tête. Peut-être songe-t-il déjà aux missions importantes que l’empereur s’apprête à lui confier ?
- Comment le savez-vous ? Qui vous permet d’en parler ?
- Oh, rassurez-vous, je n’en parle à personne. Seulement, je voulais vous avertir : soyez sur vos gardes. Ici aussi il y a des ennemis de l’empereur, qui peuvent s’attaquer à lui ou à son entourage. Mais maintenant que je vous sais en sûreté, me voici rassuré. Que j’en profite cependant pour vous donner quelques précisions sur cette Cava dell’Oro, que vous sembliez tant admirer. C’était en fait, malgré son nom, une ancienne mine de cuivre.
- Merci de m’enlever mes illusions ! » dit Faustina en riant.
Le sous-lieutenant la quitte bientôt. Alors qu’elle approche des tentes, Faustina, qui a l’oreille fine, entend le bruit léger d’un ruisseau.
« Tiens, si j’allais me rafraîchir », se dit-elle.
Derrière des buissons, coule une petite rivière. En s’approchant, Faustina distingue un murmure de voix, des rires. A travers les buissons, elle découvre une scène qui la laisse muette d’étonnement.
Napoléon est assis, les jambes couvertes de ses bottes de cuir... avec lesquelles il patauge dans l’eau. A son côté, une jeune femme blonde s’est déchaussée, et agite ses jambes nues dans le cours d’eau. Mutine, elle en soulève une en l’air, découvrant ainsi son jupon. L’empereur se saisit de son pied et l’embrasse en disant :
« C’est bien le plus mignon et le plus blanc que j’aie jamais vu. Sauf, peut-être.. », et il reste rêveur.
La dame se tord de rire, pousse des cris de femme chatouillée. Faustina reconnaît la jeune Elboise, la signora Bianchi. Elle va s’éloigner discrètement, quand elle se heurte à Marchand, qui pose un doigt sur ses lèvres en la regardant :
« Surtout... pas un mot », fait-il.
« Voila comment l’empereur fait sa sieste, se dit Faustina. Et comment pourra-t-il marcher avec des bottes mouillées ? Mais peut-être va-t-on les lui changer ? »
Elle rejoint Mme Blachier et les autres dames sous la tente, et se repose un moment auprès d’elle. Bien entendu elle ne souffle pas mot de ce qu’elle a vu.
Une heure plus tard, l’empereur ayant rassemblé tout son monde, part avec quelques volontaires à l’assaut du mont Giove, au flanc duquel se dresse l’ermitage de la Madone. Chemin faisant, il commente la nature du sol — un granit contenant des tourmalines noires, jaunes et roses — avec parfois des schorls noirs et verts. Comme à l’accoutumée, son esprit organisateur se projette dans l’avenir, et évoque la possibilité d’exploiter davantage les richesses géologiques de l’île .
Après avoir dépassé une douzaine de petites chapelles, qui ponctuent le chemin de croix menant à l’ermitage, on fait une halte devant celui-ci, dont on gravit les degrés de pierre. C’est une longue bâtisse assez modeste, entourée de pins et de lentisques.
Mais Napoléon a décidé de terminer l’ascension du mont Giove, au sommet duquel il a hâte de retrouver son rocher favori, l’Affaciatoio. C’est en quelque sorte son observatoire. Muni de sa lorgnette, il inspecte l’horizon, puis appelle Faustina à son côté et passe un bras protecteur autour de ses épaules :
« Regarde, ma chère filleule, regarde notre île, là-bas vers l’ouest : le cap corse, la plaine d’Alerta, le Golo. Et vois-tu au sud, l’île de la Pianosa puis, toute petite, celle de Monte Cristo ?
Voyant s’approcher Mme Bianchi, il lâche l’épaule de Faustina et s’élance vers elle :
- Voulez-vous regarder l’horizon avec ma lorgnette, signora ? » demande-t-il avec empressement.
Bien sûr, la signora accepte, toute heureuse de s’appuyer contre l’épaule de son admirateur qui lui commente le paysage.
Le soir tombe quand on se décide à redescendre.
« C’est un endroit merveilleux, dit Napoléon. il faudra que je songe à m’y faire construire une maison d’été. »
Il a pris un bâton, et s’y appuie pour descendre le chemin rocailleux. A quelques pas derrière lui, Faustina a lié conversation avec la femme d’un officier de la garde, arrivée récemment à Elbe, tout comme elle. Elles échangent leurs impressions.
Soudain, alors qu’on parvient sous le couvert des châtaigniers, on entend claquer un coup de feu.
« Mon Dieu, l’empereur, » souffle Faustina, qui se sent défaillir.
Mais c’est une femme que l’on entend crier. Une femme, dont on aperçoit la robe blanche ornée de rubans à quelques pas devant. La signora Bianchi.. Elle s’est effondrée sur le sol, et tient un bras contre sa poitrine. Sa robe est tachée de sang. Debout à quelques mètres, Napoléon, visiblement inquiet, fronce les sourcils et donne ordre à son entourage de s’occuper de la blessée. Quelques soldats fabriquent une civière avec des branchages, et s’empressent de l’évacuer. Apparemment, elle a été touchée au bras. Par qui ? Est-ce l’empereur que l’on visait ? Ou s’agissait-il simplement de la vengeance d’un mari jaloux ?
Le commandant Poli, qui n’a pas participé à l’ascension de la colline, arrive en courant et est soulagé de trouver sa femme saine et sauve. Il la prend dans ses bras, toute tremblante.
«Allons, allons, ne t’en fais pas, la rassure-t-il. Une enquête va être ordonnée. Mais il faut nous attendre à d’autres incidents de ce genre ! »
V
Madame Blachier et d’autres dames d’honneur de Madame Letizia sont affairées à accrocher des tentures. Car la mère de l’Empereur, très satisfaite de sa nouvelle résidence qu’elle espère définitive, est soucieuse de la rendre aussi agréable que possible. Les murs du salon sont décorés de peintures en trompe-l’œil imitant une tente soutenue par des fanions.
« C’est à s’y méprendre, vous ne trouvez pas ? dit Mme Blachier à Mme de Blou d’un ton admiratif.
- Ah, ce n’est pourtant pas l’hôtel de Arienne, et encore moins les Tuileries, dit celle-ci en riant. Mais cela a son charme... C’est plus champêtre... à condition que la soierie lyonnaise et le velours de Gênes soient des matières « champêtres » !
- C’est vrai. Mais pourquoi pas ? Madame a la ferme intention de recevoir, et de bâtir autour de son fils la vie la plus plaisante possible. »
Madame arrive sur ces entrefaites. Elle est toujours belle, un peu trop fardée de rouge peut-être. Elle est mise simplement, et coiffée d’un petit bonnet orné de fleurs.
« Vous avez bien travaillé, mesdames, dit-elle d’un ton enjoué en examinant les tentures qui viennent d’être accrochées. Et maintenant, espérons que les meubles que je fais venir de Rome — mon lit d’acajou à colonnes, mes treize fauteuils rouges — vont bientôt arriver. Pourvou que le bateau ne soit pas intercepté par les Barbaresques !
- Mais non, madame ! Sa Majesté l’Empereur a bien reçu de l’ancienne résidence de votre fille Elisa à Piombino, tous les meubles de la grande-duchesse... y compris son lit, qu’il s’est approprié.
- Oui, vous avez raison ; je ne devrais pas m’inquiéter. »
Saveria, la gouvernante, fait irruption à cet instant de la cuisine. L’air réjoui, elle apporte un panier recouvert d’un linge blanc, qu’elle écarte.
«Regardez, dit-elle, ce qui nous est envoyé de Corse : un jeune soldat du régiment des chasseurs corses est venu les livrer à votre intention.
- Est-il toujours là ? Je voudrais le voir, dit Mme Letizia.
- Oh, que non ! Il est parti aussitôt, disant qu’il devait participer aux manœuvres. Il m’a priée de l’excuser auprès de vous.
- Ces fromages arrivent à point pour notre déjeuner, dit Mme Letizia, qui les hume un instant, et soupire d’aise. D’autant que j’ai invité notre chère Faustina, la filleule de Nabulione, qui partagera notre repas. Mais auparavant, j’aimerais assister aux manœuvres qui vont se dérouler sur la place d’Armes. Voulez-vous m’accompagner, Mme Blachier ? »
Les deux dames, munies d’ombrelles et escortées par le chancelier Colonna, descendent la via Ferrandini, ruelle pavée de granit rose, vers la place d’honneur où évoluent déjà le bataillon corse, les lanciers polonais, et les grenadiers de la garde, récemment arrivés eux aussi et placés sous l’autorité du général Cambronne.