Confessions d'un pigiste

-

Livres
111 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Fraîchement diplômé de la prestigieuse Académie du Journalisme, Damien Mordred est provisoirement recruté par le plus grand quotidien de tous les temps, Voilà Dimanche !, LE journal people, actualités, économie, politique. Aucun secteur, aucun événement ni aucune personnalité ne passent entre les mailles de ses filets, brèves ou reportages. Voilà Dimanche ! bâtit ou démolit les gens, les mord ou les caresse, les crucifie ou les ressuscite. Son directeur de la rédaction, le charismatique, tout-puissant et mystérieux Horenkryg, convoque le jeune journaliste pour une mission exclusive : il a trente jours pour rédiger l’article du siècle. En échange duquel il obtiendra le Graal journalistique : un poste permanent.
C’est le début d’un compte à rebours haletant et d’une quête singulière, cocasse, inspirée d’histoires vraies, entre désillusions et révélations, dans le monde extra (et ordinaire) du journalisme...
Julien JOUANNEAU est né en 1980 à Sarrebourg. Diplômé de Sciences-Po Lyon, il est journaliste-pigiste (carte de presse 106785 !) pour plusieurs titres nationaux, après avoir collaboré avec Studio Magazine et Le Progrès. Passionné de cinéma et amoureux de son métier, il poursuit sa carrière coûte que coûte.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2008
Nombre de visites sur la page 5
EAN13 9782849240694
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0098 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Confessions d’un pigiste
L’article du siècleIllustration de couverture : © Steven Pepple, fotolia.com #4952053
Photographie de l’auteur : © Benjamin Boccas
© Éditions du Cygne, Paris, 2008
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-069-4Julien Jouanneau
Confessions d’un pigiste
L’article du siècle
Éditions du CygneCollection « Traces »
Déjà paru :
Confessions d’un intermittent du spectacle
de Henri Cachia
Pour mes parents,
mes frères
et mes grands-parentsAvant de trébucher dans le journalisme, je ressemblais à
un être humain. Une entité forgée d’émotions, intègre et
altruiste, orientée, parfois, vers la bonté. Le jour où j’ai
décroché ma carte de presse bleu blanc rouge, je comprends
que le destin vient de m’épingler. Mon matricule s’achève par
le chiffre 666...
Avis de torticolis lorsque je contemple, la tête bloquée à la
verticale, l’immeuble de Voilà Dimanche !, qui se pavane dans le
faubourg le plus pimpant de la capitale. Trente couches de
bureaux qui culbutent les nuages, mille sous-fifres à la botte de
cent journalistes, un kilomètre de cages d’ascenseur, quarante
coursiers et leurs milliers de colis magiques, des dizaines
d’hôtesses talons aiguilles. Surtout, cinq millions de lecteurs qui
réclament leur Voilà Dimanche ! quotidien, LE journal people,
actualité, économique, politique. Aucun secteur n’y échappe,
aucune personnalité ne passe entre les mailles de ses filets,
brèves, ou reportages. À côté, Time Magazine s’apparente à un
journal de lycéen imprimé à la photocopieuse.
Voilà Dimanche ! bâtit ou démolit les gens, les mord ou les
caresse, les crucifie ou les ressuscite. C’est la bible de
l’information, la Mecque de tout journaliste. Qui ne tente n’a rien,
et j’ai expédié mon CV trois jours plus tôt, telle une bouteille
à la mer, carrément au créateur, propriétaire, directeur de la
rédaction et rédacteur en chef, Monsieur Horenkryg. Dans
mon appartement nain de l’Est parisien, anonyme dans
l’immeuble fréquenté par Guy Georges avec scellés de la police
décorant toujours les portes, je garde la bouche béante
comme un distributeur de cacahuètes. Mes doigts
s’électrifient en récupérant une lettre esseulée dans ma boîte, le matin
vers quatorze heures. Le logo de Voilà Dimanche !, élégant
rectangle bleu et blanc, aussi connu sur Terre que les anneaux
olympiques, orne le pli. Je décachette, et mes yeux balaient
5quinze fois la phrase « Rendez-vous, mardi douze, dix-sept
heures, trente-troisième étage, Bureau de Mr Horenkryg ».
J’implore la concierge à carreaux de me pincer. Horenkryg
me convoque dans son antre pour un entretien. L’homme
dont la planète ignore le prénom, à l’instar de McGyver !
La gorge étriquée, les battements de c œ ur vitesse
roulements de tambour, je me greffe au marbre glacial de
l’ascenseur qui fuse jusqu’au trente-troisième étage, dans un
silence de basilique. Je dénoue ma cravate. Les portes en
miroir s’écartent façon Star Trek. Je contemple une rédaction
qui se perd à l’infini, composée de centaines de bureaux d’un
blanc immaculé, mais aux claviers d’ordinateurs noirs,
encrassés par les phalanges des journalistes. Le règne des
McIntosh, qui baignent dans une légère pollution tabagique.
La majorité des bureaux sont déserts. Sûrement une réunion,
mais un coup de rétine sur mon MP3 indique dix-sept heures.
Un bail que les journalistes se sont exilés vers les cocktails
parisiens. Deux mollets effilés me font face sous un grand
bureau noir, noyé sous des communiqués de presse, fax
périmés, et bristols d’invitation. L’assistante de Horenkryg,
même génération que lui, mais bien plus alléchante que mes
copines de boum, m’interpelle...
– Mordred ? Damien ? Dix-sept heures ?
– Euh, oui, oui.
Je renoue ma cravate et déploie mon sourire trente-deux dents.
– Vous attend, ne frappez pas, lâche-t-elle sans abandonner
sa concentration du Démineur sur son ordinateur.
Quatre-vingt-quinze pour cent des portes du bureau d’un
rédacteur en chef demeurent grandes ouvertes, période de
bouclage ou non. Celles de Horenkryg dérogent à ce
Commandement élémentaire du journalisme. Mes jambes se
floutent à force de trembler. Plus que deux secondes avant de
rencontrer le premier des journalistes. Je tambourine de
l’index, et franchis les portes dorées d’un monde en toc.
6* * *
Une silhouette de cuir bordeaux me braque son dos, et
contemple Paris, aplatie derrière une gigantesque baie vitrée.
Un pantalon moule-fesses, des cheveux gris gominés en une
tignasse parfum tabac, un mini-nuage terne qui stagne au
dessus de sa tête, tout lui confère une allure de cigarette
humaine. Un charnier de mégots trône sur son bureau
Rochebeaubois en forme de boomerang. À ma droite, le mur
des Félicitations : des centaines de clichés, Horenkryg en
lingerie hawaïenne, Horenkryg au ski, Horenkryg se fait
l’Espagne, Horenkryg bras dessus bras dessous avec Clinton,
Mitterrand, Chirac, Roger Moore, Vincent McDoom ! Des
mails et des fax de remerciements de partout, un planisphère
poignardé de centaines de punaises vertes. Un authentique
cabinet de guerre. Quoi de plus normal, j’ai face à moi le
derrière de l’homme qui a, entre autres, révélé la
diamantophilie du Président en 79, qui a interviewé le mangeur
d’enfants de Clichy-sous-Bois, l’homme qui a dénoncé
Jacques Crozemarie, et qui a révélé les sumos cachés du
Président. Le dieu vivant du journalisme. Comme toute
divinité, elle reste muette. Tandis que glisse vers moi, enfouie
dans une moquette molletonnée immaculée, une forme
microscopique, un être canin couleur pétrole, qui suinte de
tous ses poils ras, la langue pendante et visqueuse comme le
monstre dans Alien. Le cerbère de poche, imprégné de
l’odeur de cigarette, me dévisage et renifle mes Converse. La
cigarette humaine brise alors le silence.
– Il y a deux personnes en qui j’ai confiance, la première c’est
moi... et la deuxième ce n’est pas toi !
Un ange passe, puis un autre juste derrière, et encore un
autre.
– Johnny Walker ! Laisse ce jeune homme tranquille.
7Le molosse de salon file se planquer sous le bureau.
Horenkryg effectue un cent quatre-vingts degrés et se
dévoile. Mille fois plus différent que celui des clichés muraux,
mille fois plus lifté.
– Il est un peu cabotin, normal pour un chien non ?
Je ris à plus de cent vingt décibels.
– Tu me trouves drôle ?
Ma pomme d’Adam chute dans mon estomac. Horenkryg
tripote son Mont Blanc de façon très allusive.
– Viens ici ! m’ordonne-t-il.
Je m’approche de Lui, sa crinière m’arrive à hauteur de
chaîne en or.
– Regarde, trente-trois étages, trente-trois ans de succès.
Paris ondule sous la canicule. Horenkryg s’adresse à mon
double affiché en hologramme sur la baie vitrée.
– J’ai besoin de sang neuf, ressusciter la rédaction. Tous ces
vieux journaleux... trente ans qu’ils me recyclent les mêmes
articles, des marronniers en pagaille... ils réfléchissent avec
leur esprit bloqué dans les années 60. Un article, pour eux,
c’est combler au plus vite les blancs dans la maquette comme
les trous dans la coque de l’Érika.
– Mais pourquoi moi monsieur ? demandé-je aux cheveux
nicotine.
– Pourquoi je donne une chance à un non pistonné ? Ici, tout
le monde a couché avec l’autre, et vice-versa. La rédaction se
reproduit comme des cousins germains, résultat, des
journalistes débiles, et une chute de 0,5% des ventes. La première
fois en quarante ans, et la dernière ! Je ne veux pas que Voilà
Dimanche ! devienne un journal à emballer la porcelaine ou les
pommes de terre !
– Ah... je suis un peu votre sauveur alors, enfin le sauveur de 0,5 %.
– T’as fait des stages, on t’a exploité ici et là, tu es jeune et
mignon. Tu ressembles à Tintin. Tu sais combien il a livré
d’articles à sa rédaction en vingt-deux aventures ?
8– Euh je ne sais pas, mais il avait de ces scoops !
– UN seul ! Je te laisse par contre imaginer les notes de frais
de ses voyages ! Pas étonnant que Le Petit Vingtième ait coulé.
Il bondit dans son fauteuil de cuir et décachette un
volumineux colis marqué de l’emblème Chanel.
– Encore un cadeau putain, tiens prends-le. Tu ressembles à
Tintin, donc t’aimes bien les chiens, donc tu vas promener
Johnny Walker, c’est l’heure de sa ventilation.
Le chien extirpe sa tête de la poubelle, fronce la truffe et
couine comme le rocking-chair d’une grand-mère américaine.
Horenkryg me confie une laisse diamantée, se hisse sur la
pointe de ses bottines Vuitton et me glisse à l’oreille.
– Je te donne trente jours. En langage journalistique, ça veut
dire un petit peu plus. Apporte-moi l’article qui fera grimper
les ventes, et surtout la ménagère de moins de cinquante ans
au rideau. L’article du siècle. Tu le trouves, tu trouveras ta
place confortable dans le journal.
* * *
30 jours avant bouclage
Mon idéal journalistique, implanté dans mon cerveau par
les formateurs de l’Académie du Journalisme, fait subitement
« Psssccchhhiiit » dans l’ascenseur. Je fixe le compte à rebours
des étages. À mes pieds, le canidé du boss respire comme un
soufflet de cheminée. Pour moi, un journaliste, c’est Dustin
Hoffman et Robert Redford dans Les hommes du président, qui
campent dans la rédaction, des auréoles sous leur chemise.
Célibataires. Journaliste rime avec sacerdoce, subordination
complète à l’information, à l’événement, au lecteur. Le
journaliste vit pour celui-ci. Dommage que l’inverse n’existe pas
toujours : « L’information c’est vous qui la vivez, c’est nous
9qui en vivons. » enseigne-t-on dans un autre pays.
Progressivement, dans les films américains, les journalistes
ont muté en ignobles parasites, antipathiques, qui débarquent
avec leurs monstrueux camions et hélicoptères régie, leurs
blocs-notes venimeux, leurs stylo et micro acérés, et leurs
caméras létales. Ils débarquent sans vergogne pour souiller
une scène de crime ou les marches d’un palais de justice. Le
chef de la police vocifère toujours « Virez-les d’ici ! ». Image
à gommer. Me voici métamorphosé en Jack Bauer du
journalisme. Deux semaines chrono pour dégoter l’article du siècle.
Non, ne pas l’imaginer, surtout pas. Au cours de mes deux
années dans un grand quotidien régional, avant mon transfert
à Voilà Dimanche !, j’ai souvent appâté des individus au
pedigree assez cocasse, pour ne pas dire tarés du cervelet. Je les
séquestrais à la rédaction, plutôt que de me déplacer « sur le
terrain ». Justement pour prouver qu’ils existaient. On aurait
pu me taxer d’avoir composé de toutes pièces de telles gens !
J’obtenais toujours à partir de leurs confessions des articles
originaux, avec en ligne de mire l’objectif d’inoculer du
plaisir au lecteur. Certains individus incarnent de la parfaite
chair à article. Mais ils sont toujours consentants.
Tous les passants reconnaissent Johnny Walker. Depuis le
reportage de 30 millions d’amis consacré à Horenkryg,
Mabrouk en a perdu tous ses poils. J’erre sur le trottoir d’une
avenue extra-large prénommée « Avenue Voilà Dimanche ! ».
On me salue, on caresse Johnny Walker, puis on regarde sa
main et on l’essuie. Le soleil me consume les yeux,
impossible de naviguer sans détacher le nez de mes pieds et de la
touffe de poils accrochée à la laisse Christian Dior. Je tente
de lever la tête et aperçois à vingt mètres une silhouette
inédite. Un chevalier se tient devant moi. Drapé de noir, sa
grande cape de cuir effleure le sol, sa longue barbe mixe celle
des ZZ Tops avec le bouc de Don Quichotte. Des tatouages
sur les avant-bras et surtout, un interminable bâton
10emprunté direct à Merlin l’Enchanteur. Je n’ai ingurgité
aucun médicament contre les migraines, qui en général
favorisent la disjonction des synapses et exposent des choses
assez space devant la rétine. Sûrement l’effet Voilà Dimanche !,
comme martelé dans la publicité. Mais il s’agit d’un véritable
chevalier. Ni une ni deux, je l’aborde, en tirant sec sur le
chien.
– Bonjour, je travaille pour Voilà Dimanche ! et je me permets
de vous aborder car vous me paraissez assez cocasse, lui
lancé-je tel un intrépide écuyer.
Il stoppe et me toise. Je suis aussi grand que son bâton.
– Je n’intéresse personne, sauf mes principes et moi-même,
sachez que je méprise la technologie, le monde est exsangue,
court à sa perte, la technologie est insipide, Voilà Dimanche !
en est responsable !
J’insérerai cela dans l’article, amputé de la fin. Il me donne
son... numéro de téléphone.
– Ah monde moderne ! Désolé, je dois prendre mon
tramway !
Il déguerpit au loin.
Je le convaincs par l’argument journalistique de base.
– Votre portrait en échange de votre promo, vous devez être
un artiste, on a cinq millions de lecteurs, un peu de publicité
gratuite vous siérait n’est-ce pas ?
Le grand chevalier et ses poils majestueux se pointent au
journal. Je préviens la « Miss France » de l’accueil qui reste
bouche bée : « C’est bon, c’est pour moi... ». J’adore dire ça.
Les portes automatiques s’entrouvrent, l’énergumène me suit.
– On va se pointer au premier, vous ne prenez pas
l’ascenseur je suppose ?
Il me lance un très sec « Je n’ai que cinq minutes à vous
accorder ! ».
Bien sûr coco, continue juste de donner des ordres au sein
de Voilà Dimanche !... Une fois dans la rédaction, une odeur de
11