Contemporains

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178 pages
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On commence d'écrire. On apprend des aînés. On découvre ceux qui ont votre âge, et prennent des chemins à la fois si proches et si différents.


On ne comprend jamais vraiment pourquoi on a été mis à cette place, et le copain à telle autre.


Alors, à intervalles rares mais régulier, sur la route, on est amené à écrire sur ces voisinages, ces visages, ces accompagnements.


Et c'est un nouvel atelier qui s'ouvre, celui par lequel on se cherche soi-même dans l'écrire de l'autre.


La forme elle-même tient aux questions et oeuvres qui surgissent : trois fictions pour approcher Pierre Michon, la lumière de trois instants réels pour approcher Bernard Noël.


Et puis il y a les morts qu'on porte, la liberté que cela donne : Duras, Sarraute, Bernhard. La bizarrerie que c'est, quand on parcourt ces textes poussés jusqu'à publication, et puis gardés soigneusement dans l'ordinateur, qu'on a pu parler de certains avant et après le décès : Julien Gracq, Claude Simon.


Alors reprendre les traversées, quand elles surprennent ou déroutent (Vasset, Serena, mais aussi Claude Ponti), examiner ce qu'a changé pour nous un voisinage proche et jamais prévisible (Echenoz, Goux ou Quignard – ou Daeninckx, ou Juliet). Et si on a écrit deux fois, voire trois, sur le même (Bergounioux, Perec), reprendre les deux, voire trois textes.


Et puis découvrir qu'à replacer tout cela ensemble, ils prennent position selon un ordre qui n'est pas chronologique, et que ce serait cela une part de l'explication : le roman n'est jamais donné, il se réinvente, se conquiert. Le roman n'est pas un lieu stable.


C'est arbitraire : on a donc fait tout ce chemin sans écrire de Tarkos ou Leslie Kaplan, ni Jacques Roubaud, alors qu'on les a tant visités en cours ou ateliers ?


Ces textes s'étagent sur plus de quinze ans, et c'est pourtant la même frontière qu'ils examinent : si la littérature s'invente, qu'est-ce que cela prend à la vie ?


On découvre qu'il y eut quarante fois la même question, où revenir à sa propre table laisse la réponse en blanc, et que c'est un seul ensemble, un seul chemin.


Avec Beckett bien sûr au bout.


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Date de parution 19 août 2015
Nombre de visites sur la page 36
EAN13 9782814510425
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0052 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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CONTEMPORAINS
FRANÇOISBON
Bayard, Beckett, Bénézet, Bergounioux, Bernhard, Bobillier, Bozier, Chaillou, Daeninckx, Djebbar, Dupin, Duras, Echenoz, Fleischer, Goux, Gracq, Juliet, Lindon, Maulpoix, Michon, Noël, Perec, Ponti, Quignard, Robbe-Grillet, Rolin, Salgon, Sarraute, Serena, Simenon, Simon, Vasset
Tiers Livre Éditeur
ISBN : 978-2-8145-1042-5
PHOTOGRAPHIE DE COUVERTURE PIERRE MICHON, © F BON, AVRIL 2015. DERNIÈRE MISE À JOUR LE 21 AOÛT 2015
« Le réel et la fiction, entre lesquels se partage l’activité narrative, sont les visages opposés d’une même expérience. Écrire revient à disputer leur nom à des choses muettes, hostiles, à rompre la servitude où elles nous tiennent aussi longtemps qu’on ne les a pas transférées dans l’ordre du langage, élucidées. » Pierre Bergounioux
Écrire et lire vont ensemble. On assume, chacun avec ses caves, labyrinthes et secrets, la mémoire commune de la littérature – c’est aussi de cela qu’il est question aussi. Mais, dans l’arbitraire qui nous place progressivement face à nous-mêmes, il y a la permanente présence de tous ces chemins différents que tracent les autres, qui sont comme autant de possibles à ce que vous n’avez pas fait, vous. Une sorte d’empreinte en creux et ligne de fuite – aucun de nous, probablement, pour savoir pourquoi et comment il a été placé là. Alors c’est ce qu’on explore, et ça fait des livres. Ce sont des occasions: numéros d’hommage de revues ou magazines, interventions à voix haute pour un salut, creusement qu’on effectue pour soi-même, et aussi l’hommage aux morts – ou bien parce que disparus depuis qu’on a écrit ce texte (Michel Chaillou, Jacques Dupin). Parfois cela joue de drôles de tours : ainsi ces trois fictions sur Pierre Michon, parce que c’était la seule façon de s’approcher de l’ami, et qu’il n’a pas aimé – c’est vrai que désormais leFausto Coppique je lui invente fait souvent partie des bibliographies officielles. C’est un ensemble non clos, aux frontières non déterminées. Quand on écrit sur une oeuvre, on pourrait le faire indéfiniment: il y a ici plusieurs textes sur Gracq, Perec, Bergounioux. Il y a les dettes à payer: pour ceux de ma génération, à ce qu’on a nommé lenouveau roman. Textes sur Claude Simon, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras et Alain Robbe-Grillet, et puis Simenon pour antidote. Mais aussi des voisinages plus secrets, des livres qui croisent votre route comme si on les avait faits soi-même (Yvon Le Men, Jean-Jacques Salgon, Jacques Serena, Philippe Vasset). C’est un monde offert: on écrit parce qu’on nous en fournit l’occasion, on découvre à rebours qu’elles ont été trop rares. Ou la liste de toutes celles et ceux (Nathalie Quintane, Leslie Kaplan, Valère Novarina), tant et tant auxquels je requiers sans cesse en cours et ateliers d’écriture, et ils sont restés pour l’oral. Ou découvrir qu’on n’a rien de publiable sur Henri Michaux, parce que dix ans qu’on rêve d’un livre sur Michaux (et réciproquement, rien sur Koltès parce qu’on l’a écrit, le livre sur Koltès). Et les textes sur les artistes, Dubuffet, Chaissac, Boltanski, Villeglé, Gina Pane, ça a du sens de ne pas les reprendre ici ? Il était temps de les rassembler, l’hébergement que m’avait fourni dans sa petite turne d’écriture Didier Daeninckx et qui a servi àL’atelier du crimeremonte à plus ça de vingt ans. Et finir sur un hommage à Gérard Bobillier et Jérôme Lindon c’est bien la preuve qu’il s’agit ici de vivants. Alors approcher ce qui reste pour nous la permanente question : ce qu’est notre travail d’écrire. Faute d’en savoir parler pour soi, on le cherche chez l’autre. Et sa variante pour le présent : ce que fut le roman, et s’il nous est encore forme vive, dans l’infini des formes. Alors chacun de ceux dont il est parlé ici comme d’un inventeur de possible.
C’était il y a bientôt vingt ans, nous avions chacun publié un livre et un seul, c’était évidemment en province, chez un libraire. Nous avions eu une rencontre dans sa librairie (je ne dirai pas laquelle), nous avions dîné de façon plutôt arrosée puisque nous en avions encore l’âge, et le libraire avait proposé qu’on finisse chez lui, où l’alcool était raide et les livres propices. Il y avait Pierre Bergounioux, Jean Échenoz et deux autres, plus Marianne Alphant et une autre amie écrivain dont je tairai le nom. Nous commentions les articles, à cette heure-là on peut, que nos livres avaient suscités, selon nos couvertures nous assignant l’héritage du nouveau roman ou discutant d’un supposé retour au je, quand parmi les livres qui nous entouraient dans le petit appartement du libraire (il a déménagé depuis pour un plus grand), nos figures de prédilection semblaient ironiquement sourire. « Les poètes, ah les poètes… » avait énigmatiquement dit Échenoz, tandis que Bergounioux parlait de cet enracinement dans « grand comme un timbre-poste de vieille terre, comme le voulait Faulkner », et le libraire parlait de cette fascination qui l’avait mené à son métier, de la vieille phrase française ample et âpre, susceptible dans sa syncope et sa cadence d’éclats et de ruptures, nous citant livre en main Marcel Proust parlant, lui, de Flaubert : « Mais nous les aimons, ces lourds matériaux que la phrase de Flaubert soulève et laisse retomber avec un bruit intermittent d’excavateur… » Comment ces journaux recevraient un livre qui se revendiquerait d’emblée du vieil héritage, de nos fascinations aux grandes figures du siècle d’avant, le mauve onirique de Nerval, tout le sardonique de Baudelaire et l’ampleur folle de Balzac, quand nous tous avions été à cette dure école de leurs suivants, les miroitements d’assonance et construction de Mallarmé imposant que le sujet partout soit simplement écrire, et le poli très lisse de Flaubert, Échenoz se récriant alors : « L’écrivain doit être maudit, il arpente les rues, relève les mots collés sur les réverbères », Bergounioux calmant le jeu, disant que l’important devait pourtant résider dans la sincérité illusoire du personnage de l’auteur tel que la narration en imposerait l’ombre : « On ne lit pas Edgar Poe sans le voir lui, tout maigre, et la bouteille près, et le souvenir d’amours toujours impossibles », Marianne Alphant nous prenant à partie tous, je m’en souviens bien : « Votre incapacité à une écriture seulement sensuelle, qui morde, qui transpire, qui bande… » Il était tard dans la nuit, le libraire nous resservait de la poire. On a parlé de cet auteur, et qui il serait, orphelin de père oui forcément, lié comme Alain-Fournier à l’école de Jules Ferry, oui encore, qu’il aurait traîné dans une université de province, encore plus, et Clermont-Ferrand, où nul de nous jamais n’était allé, s’imposait d’après Échenoz, et qu’il aurait fait du théâtre, a ajouté Bergounioux qui lui voulait fibre shakespearienne… Sa vie alors était tout près de nous. Le libraire a proposé que nous prenions une feuille, que nous écrivions chacun un fragment de cette vie. « Sans oublier les manuscrits refusés, l’écriture qu’on n’aboutit pas, le sentiment d’échec prolongé et à quoi il vous mène » (il me faut me souvenir de cette phrase pour me
ressouvenir que Jacques Roubaud, quoique égaré parmi nous et ne buvant qu’eau fraîche, était ce soir-là avec nous aussi, pourtant l’invention de Michon sonnait rien moins qu’oulipien). Bon, ce fut un jeu, mais nous l’avons pris au sérieux. Aucun de nous pour vouloir d’un « cadavre exquis », je me souviens que le libraire, rond comme sa poire, répétait en titubant, debout dans la rue (et bien calmes sont nos villes de province, à quatre heures du matin) : « Exquis mais vivant, et avec des dents ! » Il vous reste comme ça dans la mémoire de ces cailloux idiots. L’idée forte, l’idée géniale, qui de nous l’avait eue ? Je crois que c’est le libraire lui-même, le cas Michon serait donc principalement une invention de libraire : « Qu’on ne le verrait jamais, ce bonhomme, mais que chacune des histoires le laisserait deviner, un écrivain Arcimboldo… » Et nous lui avions rêvé trente-six noms, que Roubaud avait couché sur une feuille, et qui sont devenus par la suite les noms propres, des frères Backroot au père Foucaud, du livre que nous appelâmes Les Vies minuscules. Et si aujourd’hui nous revendiquons ce livre fondateur comme notre source à tous, le livre culte de ces années-là, un tournant à bruit d’enclume dans notre littérature contemporaine, c’est bien parce que ce livre-là, chaque fois que nous le rouvrons, nous savons l’avoir tous écrit, pour partie. La suite est connue. Ce n’était qu’un jeu, l’éditeur était complice. Il s’en est vendu un bon mille, mais pas deux. Des complicités dans la place, amusées, nous ont valu le prix France Culture, qui ne suffisait pas à faire du livre un best-seller. Et tout cela est retombé. Nous fallait-il avouer ce qui n’était en rien une supercherie, puisque c’était un livre de chair et de sang, un livre violent, un livre catalysant ces ombres noires d’un temps sinon bien fade ? Nous étions, presque les mêmes, moins le libraire, cette fois je peux en dire le lieu : aux Temps Modernes à Orléans, et on en vint à parler desVies Minusculesquand un type aussi maigre que nous en avions voulu l’auteur, les cheveux frisés, avec le corps tout entier vous sentant cette générosité qui en fait de suite un frère, mais les lèvres tirées et presque cyniques de celui qui a trop avalé, trop souffert, mais est resté là, tendu et dur, se leva et proclama : « Je suis Pierre Michon… » Et il a exhibé de son parcours, depuis la Creuse où Bergounioux avait voulu, sur le versant opposé de son propre plateau de granit, que nous le fassions naître, en passant par l’université de Clermont-Ferrand, et arguant d’avoir fait du théâtre avec Alain Françon débutant, et puis nous criant presque, revêche et aigre : « J’écris sur les peintres, je suis au bord de publier et voilà, vous m’avez tout cassé ! » Et son livre sur les peintres, le sortant de son cartable en cuir marron usé, il y avait Van Gogh (Vie de Joseph Roulin, et Watteau et Goya), disant qu’il était déjà en correspondance avec les éditions Verdier : « Connaissez-vous Bobillier ? Bobillier va m’éditer ! » Bon, quoi lui dire d’autre, quoi faire d’autre. « Je l’aime bien, votre bouquin, là, vosVies minuscules… » Il ne nous en voulait pas. Je le revois là aussi dans la rue, en pleine nuit, aussi vide à Orléans, et il était près de 4 heures du matin là encore, nous apostrophant de la porte de sa deux-chevaux orange (il vivait à Olivet et avait une deux-chevaux orange) : « Vous entendrez parler de Pierre Michon, vous saurez qui est Pierre Michon ! » Et à tous il nous avait posté, un peu plus tard, sonRimbaud le Filsavec cette dédicace unique : « Par l’auteur des Vies Minuscules. »
On le sait : les difficultés il y a deux ans d’un distributeur, et, malgré la qualité et l’exigence des choix, un de ces éditeurs qu’on dit « petit » qui plonge, les trois cents exemplaires imprimés duFaustoCoppide Pierre Michon sont toujours dans un hangar de province, à peine quelques exemplaires mis en circulation, ceux que l’auteur a signés pour ses amis, devant moi celui qui porte le numéro vingt-trois, sur Vergé, et cette consigne de silence jusqu’ici respectée : Michon ne souhaitant pas qu’on sache l’existence de ce texte avant qu’il puisse rejoindre sa vie autonome de livre, ayant refusé aussi toute publication partielle en revue. Livre pourtant annoncé et attendu. Pierre Michon a déjà expliqué (dossiers des libraires L’œil de la Lettre avant la dissolution de leur dissociation, entretien central) combien l’écriture pour lui relevait d’un processus qu’il dit « miraculeux », deux mois d’éclaircie où enfin accéder, non pas au travail, mais à cette sorte de catalyse d’une langue à la fois magistrale et totalement libre, à la fois dans la plus dure contrainte d’équilibre, d’ampleur et de scansion, et à la fois dans ce jeté violent de couleurs et de rythme qui depuis le début font sa marque, livre annoncé puis repoussé, livre évoqué comme possible (voir le même entretien) au moment du choix d’un thème pour la collection « L’un et l’autre » de Gallimard, et finalement c’est Rimbaud qui l’emporterait. De quel répit est néFausto Coppi? Que le livre ne soit pas à ce jour sorti en librairie a privé l’auteur de s’en expliquer. Voilà donc soixante-quatre pages, quatre cahiers d’imprimeur, le format environ deVie de Joseph Roulinqui chez Verdier avait permis le premier rebond après Les vies minuscules. Une de ces éclaircies, une écriture comme venue d’un bloc, charriée, presque rapide, alors que chaque note de cette hâte et cette rapidité porte avec elle la masse de silence et d’attente, voire d’impossible fréquenté, qui l’a précédée. On peut supposer, parce qu’elle y est évoquée, que ce livre s’est écrit dans la Creuse, où est né Pierre Michon, où il continue de résider partiellement. Il y a ces moments échappés de la route qui y mène, l’image d’un distributeur de billets dans la ville de La Châtre (citation 1 :Non pas en traversant La Châtre du nord au sud, cela se fait par le centre, et il n’y a que des pharmacies, des maisons retapées avec colombages à l’authentique, des bars, une librairie, un distributeur du Crédit Agricole, j’y prends parfois de l’argent). Il y a ces moments d’enfance, comment les mythes trouvent leur fondation à telle image : le visage en gros plan du coureur dans la montagne, la sueur et l’effort extrême sur une couverture de magazine sous un gros titre et c’est huit pages qui s’écrivent, dans cette manière unique de Pierre Michon de fonctionner par ces plaques de récit qui viennent glisser les unes sur les autres sans jamais condescendre à expliquer leur lien ou la causalité qui les unit, et dans le tour de force de cette superposition cette patte unique, de Michon comme on le dirait plutôt
d’un peintre, par quoi nous-mêmes lecteurs on s’incline, le récit et son arbitraire, qu’on fait nôtre. Il suffit de la force vocale d’un nom pour renouveler l’énigme qu’il peut représenter à qui porte en soi la difficulté de la langue française à s’ouvrir à cette tension fluide qu’on retrouve dans chaque titre, commeRimbaud le fils ouLa grande Beune, les consonnes à peine une percussion dans la distorsion aristocrate des grammaires, sur le continuum que déroulent les sons de bouche, et comment ce nom pouvait être porté jusqu’au village de l’enfance et ce qu’il y trouait : d’où sort-on cet excès, de quel prix en paye-t-on l’accès ? Michon avait choisi de s’expliquer d’abord avec Rimbaud, et ça reste un livre qui terrorise : un auteur vient ici et nomme l’obscur, ce qui, en deçà de soi-même, fait qu’il y a accès et catalyse de l’écriture, que ce qui s’écrit bouleverse la donne globale de l’écrit à ce qu’il nomme, et que la donne de départ pour celui qui s’y risque ne se détache pas du lot le plus commun. Il y a les vers latins qu’on dresse pour sa mère et qui vous confèrent les beaux accessits, il y a la figure en pied du poète Banville qui sera toujours un petit poète, et il y a la figure du Rimbaud endimanché qui va se faire photographier chez Carjat. Et quand on prend cela dans la figure, c’est de soi-même pourtant qu’il est question, de ce qu’on fait avec les mots et du droit qu’on a de les enfiler sur la tringle éternelle dite littérature. D’une époque, la nôtre y compris, il n’y a pas grand-chose qui survive à ce tri au tamis. J’ai souvent pensé à ce chapitre non fait, quand Michon disait ne pas avoir fini son futurRimbaud le fils, ne pas pouvoir le remettre à l’éditeur, devoir garder ça sous le coude, quand déjà nous en connaissions au moins un ou deux des chapitres : un texte surle frèrede Rimbaud, et que Michon ne comprenait pas lui-même pourquoi ça ne peut pas s’écrire, puisque c’est lui qui avait été convoqué comme frère par le seul fait de dresser ce livre, qui le hissait vers cet obscur où sont les Rimbaud, et le séparait encore plus complètement de nous, les tâcherons. C’est un livre qui fait mal. Quand on l’accepte, il reste peu de soi-même, et pourtant on tente de fonder sur ce peu, et le Rimbaud soudain égale Les Vies minuscules dans ce tremblement en vous provoqué. L eFausto Coppiune poussée jusque par le titre, pas de déterminant représente comme Rimbaud est « le fils », pas d’annonce comme de Joseph Roulin on dit « Vie de », juste le nom. Et ce n’est pas nom d’artiste ni de maître de la langue ou des arts, et personne derrière comme Vincent Van Gogh est derrière Roulin, il y a seulement, comme à revenir enfin dans la plus haute zone de turbulence desVies Minusculesque l’image de cet homme à peau et cuisse épilée rongeant sa route est représentation de l’extrême, et que le spectateur de l’extrême, comme celui qui naissait à mesure des fictions desVies minuscules, jusqu’à être présent, puis à la fois présent et détruit, enfin maître de l’ensemble de tous les trajets rassemblés, et dressés dans un tableau fait de ces blocs un à un arrachés par un geste géant, parce que la langue est géante, c’est un enfant placé au bord de la route pour la représentation physique de ce qui passe et ce qu’on ne retient pas, ce qui a nom d’airain qui est projeté en avant de vous et serait bien plus fort que vous, être peineux sur sa mince machine de fer, à peine entraperçu dans le chuintement un instant seulement majeur des coureurs qui filent, précédés de cette folklorique caravane du Tour de France, mais dans un temps encore loin avant que la télévision vous amène à domicile la preuve que tout ce qui est existe de façon
simultanée et que vous pouvez en avoir connaissance autrement qu’en vous déplaçant, en attendant sous le soleil de juillet, après traverser La Châtre vers Bourges, le passage du Tour de France (citation 2 :en traversant du sud au nord, direction Bourges, où un sens obligatoire vous dévie dans des faubourgs endoloris à grosses maisons de notaires avec glycines, volets peu ouverts, tilleuls, personne : c’est province comme il n’y en a plus), c’est figure encore de ce que se coltine celui qui écrit, quand écrire est ce miracle réservé à la confrontation suprême, et qu’on ne veut pas s’embarrasser de la vie de tâcheron, du roman à pondre un par an, silhouette repliée sur sa mince machine d’acier filant chuintante et on a vu pour de vrai, dans sa Creuse, un peu de la peau nue et transpirante du visage de passion, le visage crispé dans la montagne sur la couverture des magazines, l’idée que la légende est d’aujourd’hui et peut traverser aussi la Creuse et que donc, roue dans roue, soi-même on peut se hisser à ce qu’on exige du destin, même si c’est avec petit comme les vers latins de Rimbaud, ou juste ces muscles lisses et polis des cuisses comme Fausto Coppi à peine entrevu, si dans la masse chuintante des machines c’est seulement cet élan qui comptait, des gens au bord de la route par une matinée écrasante de juillet, trois heures d’attente pour quelques secondes où tout ce qu’on sait, c’est qu’on a fait partie de la légende pour avoir en avoir partagé le temps et le lieu, et que finalement il était bien logique que ce temps et ce partage ne soient pas ceux du temps et du partage ordinaires. Il n’y a pas à parler du Pierre Michon qu’on connaît, celui qu’on va chercher à la gare, il n’y a pas à parler de son drôle de sourire ou même de ce qui s’est passé ici la semaine dernière, lui devant cent vingt personnes et lisant son Rimbaud, le début et puis la fin et comment au-dessus de lui cent vingt personnes voyaient, littéralement voyaient Vitalie Rimbaud, née Cuif, sur l’épaule de cette silhouette mince courbée sur sa table et lisant. N’empêche que ce type-là, avec son drôle de sourire et sa manière de vous regarder comme de loin et de prétendre vous intéresser à la minéralogie ou autre dérive provisoire comme si rien ne comptait plus du monde que ce qui, lui, le préoccupe et cela depuis qu’en 1985 on vous a mis (moi c’était à Marseille, un libraire ami) lesVies minusculesles mains et qu’on a passé nuit blanche à lire, puis dans relire, on sait qu’il a renversé, avec les mains, les pieds, les ongles et le bec, un obstacle qui était trop gros pour aucun de nous tous. Qu’il y va de la question même de la littérature, là où nous sommes nés et comment nous avons grandi, de notre Creuse personnelle aux grandes villes où nous venions avec un sac et trois livres, et que lui il y a réussi parce que dans la langue, ce qu’il sauve, c’est cette peau du monde où il y a des gares, des glycines et des sacs, une violence tellement plus forte qu’elle est comme enchâssée et sertie dans le grand déroulement fixe et intemporel du plus vieux chant de la prose, et si Fausto Coppi n’aura pas un regard pour ce qui s’assemble au bord des routes de campagne pour partager sa légende, mais l’établir du même coup (il n’y aurait pas de légende Coppi si les gamins de la Creuse ne se déplaçaient plus au bord de la route du Tour pour ne même pas arriver à reconnaître le visage crispé du magazine), c’est cela qui catalyse, le monde nôtre par quoi se reconduit la langue (Fausto Coppi, citation 3 :Je me demande si on y a encore le loisir et la passion de s’étriper pendant toute une vie pour un héritage, maintenant que tout va plus vite. La
lenteur est restée là cependant, la lente et terrible vie. Ils sont là, derrière les tilleuls tout au fond des cours, ceux qui sont partis chercher du grain et sont revenus sans paille. On ne les voit pas, ils se cachent de père en fils dans des blouses de pharmaciens, ils colligent des dossiers, des actes timbrés, la poussière les tient. Ils sont là, derrière les grappes de glycines, les poètes qui ne sont pas devenus poètes, les lions qui sont devenus chiens, les amoureuses qui ont vainement brûlé jusqu’à la vieillesse, et dont toutes les supériorités ont fait plaie dans l’âme au fur et à mesure que le froid de la province les saisissait, les gelait, doucement les broyait là — et leur laissait le temps, tout le temps d’y penser.) Une écriture du destin, comme personne d’autre n’aurait osé confier tout son paquet à ce seul angle étroit d’où lui échappe, comme ce mot échappée nous vaut encore, juste en son centre, cinq des pages majeures du Fausto Coppi en attente de ses lecteurs. Une œuvre étrange est née pendant qu’on la regardait naître, non pas un livre et ce qu’il y a après, mais une turbulence centrale et majeure, et puis les figures qui sont la totalité lentement assemblée de tous les liens complexes de cette turbulence à ce qu’elle dérange, où viennent à égalité les peintres brûlés du dedans (oui, sonWatteau le premier), et la buraliste dite la Grande Beune et Vitalie Cuif née Rimbaud dans sa cuisine écoutant les vers latins de son fils, et Fausto Coppi en sueur dans le chuintement un instant recouvrant le monde des coureurs du Tour de France sur une route de juillet et qu’il faudra bien qu’un éditeur se décide à reprendre les cartons d’exemplaires stockés je ne sais où dans un hangar de province pour que ce livre, dont j’ai l’exemplaire sur Vergé signé numéro vingt-trois, rejoigne les autres chez les libraires : comme laSaison en Enferest restée dans son placard de Belgique ou que l’imprimeur avait refusé de mettre en librairie lesChants de Maldororpayés, pourtant un livre de Pierre Michon, figure majeure de l’œuvre complète en instance, manque aujourd’hui à l’ensemble. Et tout cela renvoyant sans cesse à la première turbulence, le coup de force de cesVies minusculesune à une arrachées et condamnées comme ces figures de la cosmologie moderne à un mouvement d’effondrement produisant rayonnement de quasar autour d’elles, fixant les brefs assemblages de ces figures dont aucune ne nous aurait pu être livrée avec cette force et cette évidence sans cet effondrement fixé, et c’est pour cela qu’on l’aime tant, qu’il nous est si nécessaire même si lui se passerait bien de l’être.