Corps

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152 pages

Description

C O R P S . . LES AUTEUR E S KatiaBelkhodja Maxime RaymondBock Laurence Bourdon Anne-Renéecaillé Philémon Cimon Mariloucraft Carole David Martine Delvaux KevinlamBert Catherine Mavrikakis Alicemichaud-lapointe Emmanuelleriendeau Chloésavoie-Bernard Maudeveilleux Sous la direction de Chloé Savoie-Bernard C o r p s ¿FWLRQV Le Groupe Nota bene (Triptyque) remercie le Conseil des arts du Canada et la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) SRXU OHXU VRXWLHQ ¿QDQFLHU Gouvernement du Québec Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC 1RXV UHFRQQDLVVRQV O¶DLGH ¿QDQFLqUH GX JRXYHUQHPHQW GX &DQDGD par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition. Financé par le gouvernement du Canada Funded by the Government of Canada Triptyque est une division du Groupe Nota bene.

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Date de parution 26 mars 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782897419806
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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. . LES AUTEUR E S
KatiaBelkhodjaMaxime RaymondBock Laurence Bourdon Anne-Renéecaillé Philémon Cimon Mariloucraft Carole David Martine Delvaux KevinlamBert Catherine Mavrikakis Alicemichaud-lapointe Emmanuelleriendeau Chloésavoie-Bernard Maudeveilleux
Sous la direction de Chloé Savoie-Bernard
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Ictions
Le Groupe Nota bene (Triptyque) remercie le Conseil des arts du Canada et la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) pour leur soutien nancier.
Gouvernement du Québec Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC
Nous reconnaissons l’aide nancière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Financé par le gouvernement du Canada Funded by the Government of Canada
Triptyque est une division du Groupe Nota bene.
© Triptyque, 2018 ISBN : 978-2-89741-979-0 ISBN PDF : 978-2-89741-980-6
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Chloé Savoie-Bernard
Certains sont obsédés par l’ajustement des lumières qu’il y a dans une pièce. Ils ferment rideaux et stores, multiplient les lampes, allument puis éteignent des bougies, à la recherche de l’éclairage idéal. D’autres ne jurent que par les chires, les équations, savent toujours la température, l’heure, le nombre de pas qu’ils ont fait durant la journée. Je suis obsédée par les corps. Je pourrais tout dire de celui du barista au café ce matin, épaules tombantes, sourire franc et dans les cheveux de petits résidus blancs laissés par du gel. Je pourrais vous parler de celui de la lle qui marchait devant moi sur le trot-toir, corps dessiné par le sport – crosst ? triathlon ? –, mains aux ongles grenat et nuque étroite. Je pourrais évoquer les corps de gens croisés il y a des semaines durant quelques secondes seulement. C’est comme ça.
Je ne range pas les images de ces corps selon des critères, ils ne sont pas « beaux », pas « laids », ni femelles ni mâles, ils sont seulement des corps, des peaux, des visages. Des contours que je peine à appliquer à mon corps, car contraire-ment à ceux que je pourrais décrire avec une précision mala-dive, le mien m’échappe tout le temps. Je ne sais jamais si je suis grosse ou si je suis mince, si je grossis ou si je maigris, j’évalue mal l’espace que je prends, je ne peux bouger sans me cogner contre des meubles, des cadres de porte. Petite,
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CORPS
j’ai marché très tôt et j’avais tellement de bleus que le pédiatre pensait que ma mère me battait mais non, c’était moi qui fonçaisdanstoutetpaf,uncoindetabledanslefront.Maisilparaît que je ne pleurais pas beaucoup, que la douleur ne me faisait pas peur.
* * *
J’ai des amies pour qui le corps est un lieu qu’elles ne veulent pas heurter, pas déranger. Elles le souhaitent éter-nellement intact, dans ce qui me paraît être une momication d’un corps encore vivant. Par crainte du cancer, elles n’ont jamais pris une seule bouée de cigarette ni aucune drogue, jamais. Elles savent quels aliments manger pour ne pas se rendre compte qu’elles sont en train de digérer, au bout de combien de cafés il faut arrêter d’en consommer pour empê-cher que leur cœur palpite avec une vigueur déraisonnable. Par-dessus tout, elles craignent la dégradation de leurs organes. Je me dis : pour elles comme pour moi, pour elles comme pour tous, le corps est une entité étrangère à soi. Pour le faire sien, le préserver jalousement est une stratégie parmi d’autres. Une mainmise sur la chair. De mon côté, j’ai plutôt un profond désir de saccage. J’aurais voulu percer des trous dans mon corps, des ouvertures, que mon âme puisse mieux s’écouler vers mes pieds mes mains ma bouche, j’aurais voulu porter mes pensées comme des manteaux, je me disais : les gens me voient et m’associent à ces courbes, ce sourire, ces cheveux, pourquoi ces courbes, ce sourire, ces cheveux devraient-ils agir comme signications de moi ? Mettons le feu, câlice, et voyons quel corps surgit des ammes, et peut-être que ces ammes feront fondre ma peau tout contre mon âme, peut-être que par alchimie l’un deviendra l’autre, qu’il n’y aura plus ce que je sens être une séparation irréconci-liable. Je me dis : mettons-le à l’épreuve, ce corps, que le fond et la forme coïncident.
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Il y a eu de grosses mises à l’épreuve, d’autres plus ténues, lire jusqu’à en avoir mal au cœur, mal aux yeux, pour susten-ter mon autre obsession, la littérature. Les livres des autres agissent depuis longtemps comme ma nourriture, mon che-min de croix, mon refuge. Me cloîtrer dans les livres et oublier un instant que je suis dans mon corps. M’essayer par le biais des livres à des corps de substitution. Emprunter ceux des . . écrivain e s, de leurs personnages. Des corps qui agissent comme des prothèses, comme des talismans, qui me révèlent à moi-même parce qu’ils agencent mes sensations au travers de combinaisons que je n’aurais sans doute jamais su, jamais pu formuler. Dans la littérature, je rejoue ainsi peut-être, une nouvelle fois, ce rapport entre familiarité et étrangeté que je ressens à être emmurée dans ma peau. Lire dans les mots des autres ce que je croyais farouchement intime, farouchement personnel constitue à la fois une trahison et un soulagement.
Et parfois, tout simplement, certains mots, certains livres, certains corps ne me disent rien, ces expériences demeureront irréductibles, étrangères, et c’est tant mieux ; ce qui fait corps pour l’autre ne fait pas nécessairement corps pour soi, et il faudra fouiller longtemps, ratisser poèmes et récits, nouvelles et essais, patiemment, an de trouver ces bouts de bras, ces bouts de jambes, ces morceaux de corps que nous emprunte-rons, que nous volerons peut-être même an de nous consti-tuer, enn, un corps qui nous ressemble.