Croc-Odile

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172 pages
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Description

C’est l’été, la classe de Première L du lycée Jean Cocteau de Kenmare, petite ville bretonne, part en voyage scolaire à La Rochelle.
En apparence, c’est le paradis : trois semaines dans une auberge de jeunesse, ensemble, loin des parents. Pourtant, une ombre plane sur le séjour : Marie-Odile, le bouc émissaire de la classe, est aussi de la partie.
Et un événement inattendu risque bien de faire voler en éclats le fragile équilibre…
Un roman à plusieurs voix où chaque personnage donne sa version de l'histoire au fil du récit.

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Date de parution 30 septembre 2014
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Langue Français

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CROC-ODILE
Audrey et Natacha Ajasse
© Éditions Hélène Jacob, 2014. CollectionLittérature. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-119-7
Préface
Pour ce livre, nous avons choisi d’offrir au lecteur l’histoire du point de vue des personnages. Le nom du personnage que l’on suit est inscrit au-dessus du texte. On peut ainsi connaître ses pensées, voir ce qu’il voit et entendre ce qu’il entend. Les personnages que l’on suit sont tous des personnages qui prennent part à l’histoire, sauf le narrateur O, qui a une vision d’ensemble de la situation. Liste des personnages principaux
Cassandre: elle est en couple avec Jeff, ses meilleurs amis sont Grégory et Lisbeth. Grégory: il est amoureux de Lisbeth, ses meilleurs amis sont Cassandre et Jeff. Marie-Odile: elle est le bouc émissaire de sa classe, c’était une amie de Cassandre et de Grégory quand ils étaient enfants. Jeff: il est en couple avec Cassandre, son meilleur ami est Grégory, et il déteste Marie-Odile. Liste des personnages secondaires Bianca: elle est la meilleure amie de Sandrine, avec qui elle écrit des pièces de théâtre pour le lycée. Charles: il est ami avec Cassandre, Grégory et Jeff. Son meilleur ami est Momo. Lisbeth: elle est amoureuse de Grégory. Sa meilleure amie est Cassandre. Salim: Cuisinier hors pair, il s’entend bien avec tout le monde. Sandrine: elle est la meilleure amie de Bianca, avec qui elle écrit des pièces de théâtre pour le lycée. Madame Laura Dumont: elle est le professeur de français de la classe. Maurice dit Momo: il est ami avec Cassandre, Grégory et Jeff. Son meilleur ami est Charles. Monsieur Alexeï Darchov: il est le professeur d’EPS de la classe.
1 « L’Homme est un crocodile pour l’Homme et vice-versa. »
1 Dans l’imaginaire collectif, le crocodile symbolise la sagesse, mais aussi la perfidie, l’inconscient dévorant. Dans la mythologie égyptienne, c’est le crocodile qui mange le cœur jugé indigne de l’au-delà. Il est le symbole de l’exécution de la Justice. C’est également un symbole de longévité et de force.
Chapitre 1
« La tristesse vient de la solitude du cœur. »
Montesquieu
Narrateur O Elle ouvre la porte, sort, la referme le plus doucement possible, comme à son habitude, comme on lui a appris à le faire, pour ne pas déranger. C’est une jeune fille bien élevée, trop peut-être, mais qui s’en soucie ? Ses semelles de cuir glissent sur les pavés réguliers de l’allée qui séparent le petit jardin en deux moitiés exactement identiques, un vrai jardin à la française, bien entretenu : bourgeois. Elle introduit la clef dans la serrure du portail en fer forgé qui ne grince jamais, pas même en hiver. Elle prend bien soin de le verrouiller et range la clef dans l’une des poches de son sac à dos, la même depuis trois ans, depuis qu’elle se rend seule au lycée. Elle ne la cache pas sous un pot comme le font les voisins, ses parents ont bien trop peur. De quoi ? C’est un mystère. Ici on est à Kenmare, dans le Finistère, huit cent cinquante habitants, presque autant de moutons, que pourrait-il bien arriver ?Elle longe les grilles, prenant soin de rester sur le trottoir. Encore une habitude. Aucune voiture ne passe, aucune ne passera d’ailleurs – elle le sait, elle est née ici –, et pourtant elle restera sur le trottoir, scrupuleusement. C’est l’été, les oiseaux gazouillent gaiement dans les arbres et les fleurs, multicolores,
embaument. Elle se sent bien, en harmonie avec la nature, le soleil, et même le monde. Mais déjà elle arrive au lycée. Elle salue la concierge et monte au deuxième étage, celui des classes de Première. Le bac est passé, à présent tout le monde n’a plus en tête que le voyage de fin d’année. Depuis l’arrivée du proviseur, ça va faire cinq ans, c’est la tradition, les Premières L participent au grand tournoi de La Rochelle, une sorte de jeu-concours de culture générale. La salle est une vraie fournaise, à cause des baies vitrées. C’est très agréable au printemps, mais peu pratique en hiver ou en été : soit il fait un froid de loup, soit une chaleur torride. Déjà, tout à l’heure, elle était trop habillée pour la saison, mais là, elle est carrément ridicule dans son pull-over bordeaux tricoté main et sa longue jupe noire informe.
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Elle, c’est Marie-Odile. Les autres sont assis en petits groupes de quatre ou cinq, mais on sent une cohésion certaine entre eux. Forcément, un an passé sur les mêmes bancs et des années de voisinage amical, ça tisse des liens. Celui qu’elle aperçoit en premier, c’est Grégory. Bien sûr, il est entouré de sa bande de copains, Momo, un grand brun assez musclé, pas mal dans son genre, Charles et son éternelle chemise Armani, Jeff évidemment, son meilleur ami, blond et moqueur parfois. Souvent, même, et Marie-Odile le sait bien : elle en fait les frais. Accrochée à son cou, Cassandre, la belle Cassandre, riant joyeusement avec ses amies. Il y a Lisbeth, sa sœur de cœur, pâle et frêle, vaporeuse, Éléonore, son contraire, un peu ronde, et Alia, la pétillante métisse au tatouage tribal. Jeff aperçoit Marie-Odile, la détaille ostensiblement, amusé ou dégoûté, nul ne saurait le dire avec précision. Il détourne le regard, lentement. C’est comme ça, toujours comme ça : on la raille ou on l’ignore. Elle s’installe, elle a l’habitude.
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Chapitre 2
« On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va. »
Christophe Colomb Marie-Odile J’ai demandé à ma mère d’allumer la radio pour essayer de détendre l’atmosphère. Je ne sais pas ce qu’ont mes parents depuis le début de la semaine, mais j’ai l’impression que c’est la guerre froide à la maison : mon père m’adresse à peine la parole et ma mère soupire dès qu’elle m’aperçoit. En fait, ce n’est pas tout à fait la vérité, je sais très bien ce qu’il se passe.
Au début de l’année, quand madame Dumont nous a mis au courant pour le concours, j’ai demandé à mes parents si je pouvais y aller, comme ça, sans y croire (en fait, j’étais certaine qu’ils diraient non) et, à ma grande surprise, ils ont accepté. Sur le coup, j’étais un peu sonnée, mais je ne leur ai pas demandé pourquoi, de peur qu’ils réfléchissent et, finalement, refusent. C’est seulement plus tard que j’ai compris : ils avaient une conférence à New York en août, le mois du voyage, et ça les arrangeait bien que je parte avec ma classe et surtout avec des professeurs responsables, parce qu’ils n’avaient personne pour me garder. Mais maintenant que c’est le moment, qu’ils m’ont vue enchantée de partir loin d’eux, ils m’empêcheraient bien d’y aller. Déjà, le voyage en car leur plaît à moitié. Une bande d’adolescents, enfermés ensemble pendant plus de huit heures, ils n’aiment pas trop, mais ce qui les angoisse le plus, c’est de savoir que je serai loin de leur autorité trois semaines durant. Moi, je voulais tellement partir, qu’à la limite je n’ai pas fait attention aux remarques sarcastiques de mon père ou aux petites piques bien placées de ma mère : « Mais qu’est-ce que c’est que cette musique que tu écoutes ! Ce n’est pas parce que tu pars en vacances toute seule qu’il faut te croire tout permis, il y a des règles ici et nous sommes encore tes parents ! Tu as le diable dans la peau en ce moment ! », ou bien « Tiens-toi droite et ne relève pas tant ta jupe quand tu t’assieds, tu es chez des gens bien, tâche de t’en souvenir en août. », ou encore « Tes résultats scolaires baissent ! C’est le voyage qui te monte à la tête ? Tu n’es pas encore partie, nous pouvons toujours changer d’avis… » Et j’en passe et des meilleures. Mais enfin je suis dans la voiture, la liberté n’est plus qu’à quelques kilomètres, dans cinq minutes je monterai dans le car et en avant !
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En attendant, j’écoute leRequiemde Mozart. Ma tentative d’apaisement par la musique a échoué, mes parents sont muets, mais tant pis ! De toute façon, je n’y peux rien, plus je m’efforce d’être gentille, plus ils sont agressifs. Le mieux est encore de me taire. De temps en temps, ils se lancent des regards éloquents et je sais bien qu’ils pensent que je suis une fille perdue et qu’ils auraient mieux fait de m’envoyer dans un camp de vacances catholique plutôt qu’avec une classe entière de païens. L’idéal aurait été de me trouver une place chez les bonnes sœurs, mais on leur a répondu qu’il fallait être majeur. Et comme le corps professoral représente, pour ma mère, la rigidité et l’autorité absolues, ils me laissent quand même passer trois semaines avec d’autres jeunes, à leur corps défendant. Ça y est, j’aperçois le car, tout le monde est déjà là. Nous, nous sommes partis à la dernière minute, bien sûr ! Ma mère n’avait pas fini la vaisselle, mon père n’était pas chaussé, il fallait que je range mes livres, que j’appelle le prêtre pour excuser mes trois semaines d’absence aux lectures de la Bible et à la messe… Je cherche à apercevoir Cassandre dans la foule des élèves et mes yeux sont inévitablement attirés par Grégory. Il est beau, il est grand, il a les yeux verts et je suis amoureuse de lui depuis que je le connais, depuis… sept ans. Je n’irai pas le voir, c’est certain, et lui non plus ne viendra pas. J’attrape mes valises, j’embrasse mon père et ma mère toujours silencieux, et je monte dans le bus. J’ai juste le temps d’apercevoir ma mère qui se signe lorsque j’entre dans le car. Je m’installe à l’avant, il ne reste plus qu’une double place, juste derrière les professeurs. Madame Dumont, notre prof de français, se lève en me jetant un regard courroucé : — Bon, maintenant que tout le monde estenfin là, on peut partir. Le voyage va durer environ huit heures. Je sais que c’est irréaliste de vous demander de dormir un peu, mais essayez quand même, vous allez être crevés sinon. Je vois bien qu’elle m’en veut. Je voudrais lui dire que ce n’est pas ma faute, mais elle se rassied, sans me donner l’opportunité de le lui expliquer : elle ne m’aime pas, c’est évident. Au fond du car, ils commencent déjà à s’agiter. Ils organisent un « action ou vérité ». Vous savez, ce jeu stupide qui consiste soit à entrer dans la vie privée des gens, soit à les obliger à faire ce dont ils n’ont pas envie : une confession, une expiation païennes. Je ne suis pas invitée à participer, d’ailleurs je déteste ce jeu. La nuit va être longue. Grégory Je demande :
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— Action ou vérité ? — Euh, pour commencer, je préférerais vérité ! répond Cassandre. — Alors… À part Jeff, quel mec tu choisirais dans le bus ? Tollé général, Jeff hurle de tous côtés et nous crions encore plus fort pour entendre la réponse de Cassandre. Ma question est bien choisie, l’ambiance est installée, le jeu est lancé. Le calme revient peu à peu et Cassandre répond, ironique : — Toi, bien sûr ! Non je rigole, je garde Jeff ! — C’est votre dernier mot ? dis-je en souriant. Elle répond, en me rendant mon sourire : — Oui, Jean-Pierre, c’est mon dernier mot ! Beaucoup de mecs sont déçus de cette réponse qui n’en est pas vraiment une. Moi, mon cœur bat ailleurs, mais je les comprends quand même : Cassandre est sûrement l’une des filles les plus mignonnes de ce bus… Elle enchaîne : — Maintenant que j’ai répondu, c’est mon tour de poser la question ! Charles, action ou vérité ? — Vérité, répond-il. — Fais-nous une liste de toutes tes conquêtes ! demande Cassandre. Il s’exécute, de bonne grâce : — Il y a eu Camille, mais bon vous le savez tous, on était en quatrième et ça a duré presque six semaines, je ne me souviens pas exactement… — Et pourquoi vous avez rompu ? questionne Cassandre. Charles secoue la tête : — Ah non, ça, c’était pas dans la question ! — Bon OK, vas-y, continue ! rit Cassandre. Je lui demanderai quand je l’aurai au téléphone ! — De toute façon, elle ne te le dira pas, assure Charles. Elle n’a pas vraiment intérêt ! Ensuite il y a eu Vanessa, c’était pendant les dernières vacances d’été, j’étais en Normandie, ça a duré un mois, et la dernière, ben… Alia, au début de l’année. Et vous savez tous qu’on a cassé au bout de deux malheureuses semaines. Alia réplique : — Je te signale aimablement que ça n’aurait jamais pu fonctionner entre nous ! Pas tant que tu continueras à passer plus de temps que moi dans la salle de bains le matin pour te préparer ! Il me faut un homme viril, un Tarzan, pas un petit chaton ! — Oh !!!! Je serais toi, je me laisserais pas faire, elle t’insulte, là ! rit Momo.
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Marie-Odile Et moi alors ? Il m’a oubliée sur la liste des conquêtes… Les autres n’ont même pas relevé. On est sortis ensemble, en cinquième. Je sais, ça n’a duré que deux jours. Mais quand même, ça compte, non ? J’étais sa première copine, il a été mon seul et unique copain… Et Cassandre ? Elle ne dira rien ? Elle sait pourtant à quel point ça a été important pour moi ! À l’époque, on se racontait encore tout… Grégory Je suis toujours étonné de son manque de succès auprès des filles ! Charles est plutôt beau : brun, les cheveux mi-longs un peu ondulés, l’allure romantique… Seule sa timidité pèche chez lui et ce n’est pas peu dire. Mais c’est son tour et il interroge Momo, bien entendu : c’est son meilleur ami, et plus si affinités. — Moi je fonce dans le tas, je dis action ! C’est nul les vérités ! Vos vies, je les connais par cœur, et le plus drôle c’est quand même l’action, dit Momo. — C’est toi qui l’auras voulu ! Tu vas embrasser… Éléonore, rétorque Charles. — Yes ! jubile Momo, visiblement aux anges. — Les mecs, vous êtes pas cool ! grogne Éléonore. Vous savez bien que j’ai un copain… Enfin, il n’en saura rien ! — Voilà c’est fait, on passe à la vitesse supérieure parce que c’était trop facile ! s’exclame Momo. Grégory, va embrasser Marie-Odile, et pas la bise ! J’ai un mouvement de recul : il ne pouvait pas trouver pire défi. Elle me dégoûte profondément, cette fille ! En plus, je ne voudrais pour rien au monde compromettre mes chances de sortir avec Lisbeth avant la fin du voyage, alors pour ce gros dindon, même pas en rêve… Je ne le ferai pas, quoi qu’ils puissent dire. N’importe quoi d’autre, mais pas ça ! Je veux bien faire une déclaration enflammée à madame Dumont ou sauter en parachute du cinquante-deuxième étage, mais aucun d’entre eux ne pourra me forcer à m’approcher à moins de deux mètres de Marie-haleine-de-crocodile ! — Alors, tu prends racine ? — Va donc l’embrasser tout seul, ta chérie ! Je préfère mille fois le gage, pourvu qu’il n’ait rien à voir avec elle !
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