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Croc-Odile

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Description

C’est l’été, la classe de Première L du lycée Jean Cocteau de Kenmare, petite ville bretonne, part en voyage scolaire à La Rochelle.
En apparence, c’est le paradis : trois semaines dans une auberge de jeunesse, ensemble, loin des parents. Pourtant, une ombre plane sur le séjour : Marie-Odile, le bouc émissaire de la classe, est aussi de la partie.
Et un événement inattendu risque bien de faire voler en éclats le fragile équilibre…
Un roman à plusieurs voix où chaque personnage donne sa version de l'histoire au fil du récit.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 556
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0034€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


CROC-ODILE

Audrey et Natacha Ajasse

© Éditions Hélène Jacob, 2014. CollectionLittérature. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-119-7

Préface


Pour ce livre, nous avons choisi d’offrir au lecteur l’histoire du point de vue des
personnages. Le nom du personnage que l’on suit est inscrit au-dessus du texte. On peut ainsi
connaître ses pensées, voir ce qu’il voit et entendre ce qu’il entend. Les personnages que l’on
suit sont tous des personnages qui prennent part à l’histoire, sauf le narrateur O, qui a une
vision d’ensemble de la situation.

Liste des personnages principaux


–Cassandre: elle est en couple avec Jeff, ses meilleurs amis sont Grégory et Lisbeth.
–Grégory: il est amoureux de Lisbeth, ses meilleurs amis sont Cassandre et Jeff.
–Marie-Odile: elle est le bouc émissaire de sa classe, c’était une amie de Cassandre et de
Grégory quand ils étaient enfants.
–Jeff: il est en couple avec Cassandre, son meilleur ami est Grégory, et il déteste
MarieOdile.

Liste des personnages secondaires

–Bianca: elle est la meilleure amie de Sandrine, avec qui elle écrit des pièces de théâtre
pour le lycée.
–Charles: il est ami avec Cassandre, Grégory et Jeff. Son meilleur ami est Momo.
–Lisbeth: elle est amoureuse de Grégory. Sa meilleure amie est Cassandre.
–Salim: Cuisinier hors pair, il s’entend bien avec tout le monde.
–Sandrine: elle est la meilleure amie de Bianca, avec qui elle écrit des pièces de théâtre
pour le lycée.
–Madame Laura Dumont: elle est le professeur de français de la classe.
–Maurice dit Momo: il est ami avec Cassandre, Grégory et Jeff. Son meilleur ami est
Charles.
–Monsieur Alexeï Darchov: il est le professeur d’EPS de la classe.

1
« L’Homme est un crocodile pour l’Homme et vice-versa. »


1
Dans l’imaginaire collectif, le crocodile symbolise la sagesse, mais aussi la perfidie, l’inconscient
dévorant. Dans la mythologie égyptienne, c’est le crocodile qui mange le cœur jugé indigne de l’au-delà. Il
est le symbole de l’exécution de la Justice. C’est également un symbole de longévité et de force.

Chapitre 1

« La tristesse vient de la solitude du cœur. »

Montesquieu


Narrateur O

Elle ouvre la porte, sort, la referme le plus doucement possible, comme à son habitude,
comme on lui a appris à le faire, pour ne pas déranger. C’est une jeune fille bien élevée, trop
peut-être, mais qui s’en soucie ?
Ses semelles de cuir glissent sur les pavés réguliers de l’allée qui séparent le petit jardin en
deux moitiés exactement identiques, un vrai jardin à la française, bien entretenu : bourgeois.
Elle introduit la clef dans la serrure du portail en fer forgé qui ne grince jamais, pas même
en hiver. Elle prend bien soin de le verrouiller et range la clef dans l’une des poches de son
sac à dos, la même depuis trois ans, depuis qu’elle se rend seule au lycée. Elle ne la cache pas
sous un pot comme le font les voisins, ses parents ont bien trop peur. De quoi? C’est un
mystère. Ici on est à Kenmare, dans le Finistère, huit cent cinquante habitants, presque autant
de moutons, que pourrait-il bien arriver ?
Elle longe les grilles, prenant soin de rester sur le trottoir. Encore une habitude. Aucune
voiture ne passe, aucune ne passera d’ailleurs – elle le sait, elle est née ici –, et pourtant elle
restera sur le trottoir, scrupuleusement.
C’est l’été, les oiseaux gazouillent gaiement dans les arbres et les fleurs, multicolores,

embaument. Elle se sent bien, en harmonie avec la nature, le soleil, et même le monde.
Mais déjà elle arrive au lycée. Elle salue la concierge et monte au deuxième étage, celui
des classes de Première. Le bac est passé, à présent tout le monde n’a plus en tête que le
voyage de fin d’année. Depuis l’arrivée du proviseur, ça va faire cinq ans, c’est la tradition,
les Premières L participent au grand tournoi de LaRochelle, une sorte de jeu-concours de
culture générale.
La salle est une vraie fournaise, à cause des baies vitrées. C’est très agréable au printemps,
mais peu pratique en hiver ou en été: soit il fait un froid de loup, soit une chaleur torride.
Déjà, tout à l’heure, elle était trop habillée pour la saison, mais là, elle est carrément ridicule
dans son pull-over bordeaux tricoté main et sa longue jupe noire informe.

5

Elle, c’est Marie-Odile.
Les autres sont assis en petits groupes de quatre ou cinq, mais on sent une cohésion
certaine entre eux. Forcément, un an passé sur les mêmes bancs et des années de voisinage
amical, ça tisse des liens.
Celui qu’elle aperçoit en premier, c’est Grégory. Bien sûr, il est entouré de sa bande de
copains, Momo, un grand brun assez musclé, pas mal dans son genre, Charles et son éternelle
chemise Armani, Jeff évidemment, son meilleur ami, blond et moqueur parfois. Souvent,
même, et Marie-Odile le sait bien : elle en fait les frais. Accrochée à son cou, Cassandre, la
belle Cassandre, riant joyeusement avec ses amies. Il y a Lisbeth, sa sœur de cœur, pâle et
frêle, vaporeuse, Éléonore, son contraire, un peu ronde, et Alia, la pétillante métisse au
tatouage tribal.
Jeff aperçoit Marie-Odile, la détaille ostensiblement, amusé ou dégoûté, nul ne saurait le
dire avec précision. Il détourne le regard, lentement.
C’est comme ça, toujours comme ça: on la raille ou on l’ignore. Elle s’installe, elle a
l’habitude.

6

Chapitre 2

« On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va. »

Christophe Colomb

Marie-Odile

J’ai demandé à ma mère d’allumer la radio pour essayer de détendre l’atmosphère. Je ne
sais pas ce qu’ont mes parents depuis le début de la semaine, mais j’ai l’impression que c’est
la guerre froide à la maison: mon père m’adresse à peine la parole et ma mère soupire dès
qu’elle m’aperçoit. En fait, ce n’est pas tout à fait la vérité, je sais très bien ce qu’il se passe.

Au début de l’année, quand madame Dumont nous a mis au courant pour le concours, j’ai
demandé à mes parents si je pouvais y aller, comme ça, sans y croire (en fait, j’étais certaine
qu’ils diraient non) et, à ma grande surprise, ils ont accepté. Sur le coup, j’étais un peu
sonnée, mais je ne leur ai pas demandé pourquoi, de peur qu’ils réfléchissent et, finalement,
refusent. C’est seulement plus tard que j’ai compris : ils avaient une conférence à New York
en août, le mois du voyage, et ça les arrangeait bien que je parte avec ma classe et surtout
avec des professeurs responsables, parce qu’ils n’avaient personne pour me garder. Mais
maintenant que c’est le moment, qu’ils m’ont vue enchantée de partir loin d’eux, ils
m’empêcheraient bien d’y aller. Déjà, le voyage en car leur plaît à moitié. Une bande
d’adolescents, enfermés ensemble pendant plus de huit heures, ils n’aiment pas trop, mais ce
qui les angoisse le plus, c’est de savoir que je serai loin de leur autorité trois semaines durant.
Moi, je voulais tellement partir, qu’à la limite je n’ai pas fait attention aux remarques
sarcastiques de mon père ou aux petites piques bien placées de ma mère: «Mais qu’est-ce
que c’est que cette musique que tu écoutes ! Ce n’est pas parce que tu pars en vacances toute
seule qu’il faut te croire tout permis, il y a des règles ici et nous sommes encore tes parents !
Tu as le diable dans la peau en ce moment ! », ou bien « Tiens-toi droite et ne relève pas tant
ta jupe quand tu t’assieds, tu es chez des gens bien, tâche de t’en souvenir en août.», ou
encore «Tes résultats scolaires baissent ! C’est le voyage qui te monte à la tête ? Tu n’es pas
encore partie, nous pouvons toujours changer d’avis… » Et j’en passe et des meilleures.
Mais enfin je suis dans la voiture, la liberté n’est plus qu’à quelques kilomètres, dans cinq
minutes je monterai dans le car et en avant !

7

En attendant, j’écoute leRequiemde Mozart. Ma tentative d’apaisement par la musique a
échoué, mes parents sont muets, mais tant pis! De toute façon, je n’y peux rien, plus je
m’efforce d’être gentille, plus ils sont agressifs. Le mieux est encore de me taire. De temps en
temps, ils se lancent des regards éloquents et je sais bien qu’ils pensent que je suis une fille
perdue et qu’ils auraient mieux fait de m’envoyer dans un camp de vacances catholique plutôt
qu’avec une classe entière de païens. L’idéal aurait été de me trouver une place chez les
bonnes sœurs, mais on leur a répondu qu’il fallait être majeur. Et comme le corps professoral
représente, pour ma mère, la rigidité et l’autorité absolues, ils me laissent quand même passer
trois semaines avec d’autres jeunes, à leur corps défendant.
Ça y est, j’aperçois le car, tout le monde est déjà là. Nous, nous sommes partis à la dernière
minute, bien sûr ! Ma mère n’avait pas fini la vaisselle, mon père n’était pas chaussé, il fallait
que je range mes livres, que j’appelle le prêtre pour excuser mes trois semaines d’absence aux
lectures de la Bible et à la messe…
Je cherche à apercevoir Cassandre dans la foule des élèves et mes yeux sont inévitablement
attirés par Grégory. Il est beau, il est grand, il a les yeux verts et je suis amoureuse de lui
depuis que je le connais, depuis… sept ans. Je n’irai pas le voir, c’est certain, et lui non plus
ne viendra pas. J’attrape mes valises, j’embrasse mon père et ma mère toujours silencieux, et
je monte dans le bus. J’ai juste le temps d’apercevoir ma mère qui se signe lorsque j’entre
dans le car.
Je m’installe à l’avant, il ne reste plus qu’une double place, juste derrière les professeurs.
Madame Dumont, notre prof de français, se lève en me jetant un regard courroucé :
— Bon, maintenant que tout le monde estenfin là,on peut partir. Le voyage va durer
environ huit heures. Je sais que c’est irréaliste de vous demander de dormir un peu, mais
essayez quand même, vous allez être crevés sinon.
Je vois bien qu’elle m’en veut. Je voudrais lui dire que ce n’est pas ma faute, mais elle se
rassied, sans me donner l’opportunité de le lui expliquer: elle ne m’aime pas, c’est évident.
Au fond du car, ils commencent déjà à s’agiter. Ils organisent un «action ou vérité ». Vous
savez, ce jeu stupide qui consiste soit à entrer dans la vie privée des gens, soit à les obliger à
faire ce dont ils n’ont pas envie: une confession, une expiation païennes. Je ne suis pas
invitée à participer, d’ailleurs je déteste ce jeu. La nuit va être longue.

Grégory

Je demande :

8

— Action ou vérité ?
— Euh, pour commencer, je préférerais vérité ! répond Cassandre.
— Alors… À part Jeff, quel mec tu choisirais dans le bus ?
Tollé général, Jeff hurle de tous côtés et nous crions encore plus fort pour entendre la
réponse de Cassandre. Ma question est bien choisie, l’ambiance est installée, le jeu est lancé.
Le calme revient peu à peu et Cassandre répond, ironique :
— Toi, bien sûr ! Non je rigole, je garde Jeff !
— C’est votre dernier mot ? dis-je en souriant.
Elle répond, en me rendant mon sourire :
— Oui, Jean-Pierre, c’est mon dernier mot !
Beaucoup de mecs sont déçus de cette réponse qui n’en est pas vraiment une. Moi, mon
cœur bat ailleurs, mais je les comprends quand même : Cassandre est sûrement l’une des filles
les plus mignonnes de ce bus… Elle enchaîne :
— Maintenant que j’ai répondu, c’est mon tour de poser la question! Charles, action ou
vérité ?
— Vérité, répond-il.
— Fais-nous une liste de toutes tes conquêtes ! demande Cassandre.
Il s’exécute, de bonne grâce :
— Il y a eu Camille, mais bon vous le savez tous, on était en quatrième et ça a duré
presque six semaines, je ne me souviens pas exactement…
— Et pourquoi vous avez rompu ? questionne Cassandre.
Charles secoue la tête :
— Ah non, ça, c’était pas dans la question !
— Bon OK, vas-y, continue! rit Cassandre. Je lui demanderai quand je l’aurai au
téléphone !
— De toute façon, elle ne te le dira pas, assure Charles. Elle n’a pas vraiment intérêt!
Ensuite il y a eu Vanessa, c’était pendant les dernières vacances d’été, j’étais en Normandie,
ça a duré un mois, et la dernière, ben… Alia, au début de l’année. Et vous savez tous qu’on a
cassé au bout de deux malheureuses semaines.
Alia réplique :
— Je te signale aimablement que ça n’aurait jamais pu fonctionner entre nous! Pas tant
que tu continueras à passer plus de temps que moi dans la salle de bains le matin pour te
préparer ! Il me faut un homme viril, un Tarzan, pas un petit chaton !
— Oh !!!! Je serais toi, je me laisserais pas faire, elle t’insulte, là ! rit Momo.

9


Marie-Odile

Et moi alors ? Il m’a oubliée sur la liste des conquêtes… Les autres n’ont même pas relevé.
On est sortis ensemble, en cinquième. Je sais, ça n’a duré que deux jours. Mais quand même,
ça compte, non ? J’étais sa première copine, il a été mon seul et unique copain…
Et Cassandre? Elle ne dira rien? Elle sait pourtant à quel point ça a été important pour
moi ! À l’époque, on se racontait encore tout…

Grégory

Je suis toujours étonné de son manque de succès auprès des filles ! Charles est plutôt beau :
brun, les cheveux mi-longs un peu ondulés, l’allure romantique… Seule sa timidité pèche
chez lui et ce n’est pas peu dire.
Mais c’est son tour et il interroge Momo, bien entendu : c’est son meilleur ami, et plus si
affinités.
— Moi je fonce dans le tas, je dis action ! C’est nul les vérités ! Vos vies, je les connais par
cœur, et le plus drôle c’est quand même l’action, dit Momo.
— C’est toi qui l’auras voulu ! Tu vas embrasser… Éléonore, rétorque Charles.
— Yes ! jubile Momo, visiblement aux anges.
— Les mecs, vous êtes pas cool ! grogne Éléonore. Vous savez bien que j’ai un copain…
Enfin, il n’en saura rien !
— Voilà c’est fait, on passe à la vitesse supérieure parce que c’était trop facile ! s’exclame
Momo. Grégory, va embrasser Marie-Odile, et pas la bise !
J’ai un mouvement de recul: il ne pouvait pas trouver pire défi. Elle me dégoûte
profondément, cette fille! En plus, je ne voudrais pour rien au monde compromettre mes
chances de sortir avec Lisbeth avant la fin du voyage, alors pour ce gros dindon, même pas en
rêve… Je ne le ferai pas, quoi qu’ils puissent dire. N’importe quoi d’autre, mais pas ça! Je
veux bien faire une déclaration enflammée à madame Dumont ou sauter en parachute du
cinquante-deuxième étage, mais aucun d’entre eux ne pourra me forcer à m’approcher à
moins de deux mètres de Marie-haleine-de-crocodile !
— Alors, tu prends racine ?
— Va donc l’embrasser tout seul, ta chérie ! Je préfère mille fois le gage, pourvu qu’il n’ait
rien à voir avec elle !

10


Marie-Odile

Je savais bien que je ne l’attirais pas, mais j’avais quand même un reste d’espoir secret.
Enfants, nous jouions ensemble parfois, et je m’étais dit que peut-être… Définitivement, non.
J’en pleurerais, mais il y a trop de monde autour. Je ravale donc mes larmes, elles attendront
demain soir, il y aura bien quelqu’un pour me redonner l’envie de pleurer. Pour l’instant, je
vais les laisser dire et faire comme si je n’avais rien entendu:heureux les affligés, car ils
2
seront consolés.

Cassandre

Pauvre Marie-Odile ! Cette fois-ci, je crois bien qu’elle a entendu. Comment aurait-elle pu
faire autrement ? La discrétion n’est pas vraiment le fort de Momo. Il savait bien que Grégory
refuserait son défi, surtout qu’il est amoureux de Lisbeth !
Je sais très bien ce que pense Marie-Odile, après tout elle a été ma meilleure amie pendant
longtemps. Sa vie n’est déjà pas facile, inutile d’en rajouter !
C’est vrai, pour nous ici tout a toujours été simple. Nous habitons une petite ville et tout le
monde se connaît, s’apprécie. Mais pour Marie-Odile, c’est une autre histoire! Elle est
renfermée et semble décalée, d’un autre temps, celui où les femmes portaient de longues jupes
ternes et informes et n’osaient pas montrer un centimètre carré de peau, de peur de déroger à
la morale. Un monde où le prêtre est l’autorité suprême, où le mieux qu’il puisse vous arriver
est de vous marier pour avoir des enfants. Être insignifiant, c’est le mot d’ordre. Insignifiant
comme ce pull horrible qu’elle porte aujourd’hui : gris et qui ressemble à la maille près à ceux
qui remplissent son armoire! Oui, elle vit vraiment dans une autre époque. Ce n’est pas sa

faute, bien sûr, mais celle de ses parents. Je le sais, je les connais bien.

Alexeï Darchov

Je gronde :
— Maurice, mets-la en veilleuse, s’il te plaît, on n’entend que toi ici !
— Mais, M’sieur, on fait rien de mal, on s’amuse ! rétorque Maurice. Ne me dites pas que


2
Mathieu, V, 4

11

vous n’avez jamais joué à ça quand vous étiez jeune, même si ça fait longtemps !
Je m’esclaffe, contre mon gré, Maurice me fait rire, avec son air faussement innocent et
son sans-gêne, même s’il y va un peu fort avec Marie-Odile. Après tout, cette gamine n’est
pas méchante. Elle est juste différente. C’est vrai que sa tenue vestimentaire et ses réactions
sont parfois vraiment ringardes et plus appropriées à une grand-mère qu’à une adolescente de
dix-sept ans, mais au fond, elle en souffre et ce ne sont sûrement pas ses choix à elle,

malheureusement.

Je me retourne vers Laura, afin qu’elle me soutienne devant Maurice. Mais elle détourne
ostensiblement le regard, elle n’a aucunement l’intention d’intervenir, surtout pas pour
MarieOdile. D’habitude, c’est la dernière à juger les élèves, elle les aime tous et ils le lui rendent
bien. Mais Marie-Odile, elle l’ignore, pire, la méprise. Je ne comprends pas ce qu’ils ont tous
contre elle, c’est comme si elle dégageait un je-ne-sais-quoi de répulsif. J’abandonne l’idée
d’obtenir des excuses pour Marie-Odile, c’est peine perdue. Maurice s’est déjà retourné vers
ses copains, pour lui et les autres c’est évident, l’affaire est classée.

Grégory

Monsieur Darchov a vraiment l’air ennuyé pour Marie-Odile, mieux vaut détourner la
conversation. Momo l’a d’ailleurs très bien compris et il enchaîne :
— Allez, Salim, à ton tour ! Choisis ta victime !
— Hum, pas simple…, hésite-t-il. Bon, tant qu’à jouer à ça, autant aller dans le fantasme
jusqu’au bout. Exotisme forever. Alia… Je veux que tu smackes… Sandrine !
— Tu t’es planté de mot alors, constate Alia, c’est « érotisme forever » que tu voulais dire,
pas « exotisme », banane !
— Ouais, je cherchais le mot, je me disais bien que ça avait un rapport…, sourit Salim.
Forcément, tu fais partie de l’équipe du concours, alors tu fais ta belle ! Enfin, n’empêche, tu
as toujours quelqu’un à embrasser !
L’ambiance est revenue au rire après avoir traversé l’orage « Marie-Odile ». Quand on ne
pense plus à elle, tout de suite, ça devient plus léger. Dans tous les sens du terme.
Je me surprends à rêvasser en regardant Sandrine lorsqu’Alia l’embrasse. Pas du tout mon
genre de fille, mais elle a indubitablement quelque chose. Elle est belle, en fait, Sandrine…

Cassandre

12

Quelle heure peut-il bien être? Il fait jour déjà, mais le soleil n’est pas très haut dans le
ciel. Je regarde ma montre en prenant soin de bouger le moins possible pour ne pas réveiller
Jeff, sur lequel je suis allongée. 7 h 12, on va bientôt arriver. Tout est calme, douillet, le temps
est suspendu, comme si le tic-tac continu des montres se fondait dans du coton… Nous
sommes dans un rêve. Bientôt, tout le monde va émerger et c’en sera fini de cette paix si rare,
on retrouvera l’euphorie d’hier soir. Je ne le déplore pas, mais apprécie d’autant plus la
tranquillité du moment présent. De ma place, je peux observer l’enchevêtrement de cheveux,
de vêtements, joyeusement mêlés dans le sommeil. Seule Marie-Odile est assise droite sur son
siège. Je vois sa tête dépasser du dossier. Même si elle ne dort plus, cette position doit
vraiment être inconfortable. Pourtant elle n’a personne à côté d’elle, elle pourrait s’allonger.
Mais on lui a appris à se tenir toujours bien droite et immobile, comme une statue de marbre.
Elle ne doit pas faire un pli, d’ailleurs elle n’existe pas en tant qu’elle-même. Aujourd’hui elle
est « la fille de », demain, elle sera « la femme de », point. Elle est toujours isolée, elle me fait
de la peine. Moi j’ai Lisbeth, Grégory, et puis Jeff évidemment. Des fois, je me demande si ça
ne lui pèse pas de n’avoir personne à qui se confier, personne à aimer, de ne pas savoir ce que
c’est que d’avoir quelqu’un qui soit toujours là pour elle. Au lycée comme chez elle, elle est
seule avec elle-même.
En primaire, nous étions amies, c’était différent. Puis nous avons toutes les deux grandi et
pris des chemins opposés. Mais je me souviens, nous étions inséparables. Elle était toujours
joyeuse et avait une véritable cour d’admirateurs. Une fois, on était en CM1, notre maîtresse
nous avait emmenés dans la forêt qui borde le stade de notre commune pour chercher des
empreintes d’animaux et construire une cabane. Elle nous avait laissés complètement libres
toute la journée et, naturellement, c’est Marie-Odile qui avait pris le contrôle des opérations.
Elle avait toutes les meilleures idées et surtout un sens pratique peu commun pour des enfants
de notre âge. Personne n’aurait remis son autorité en cause, elle était bien trop appréciée à
l’époque. Qu’est-ce qu’on s’était amusés, ce jour-là ! Et qu’est-ce qu’elle a changé depuis…
La petite fille que j’aimais tant et avec laquelle j’étais amie a disparu et elle me manque. Je
n’ai plus rien à voir avec l’adolescente maussade et coincée qu’elle est devenue, c’est comme
si ce n’était plus la même personne.
Quelque chose remue à l’avant, madame Dumont émerge de ses couvertures, elle se
retourne, la marque du fauteuil sur la joue, et me fait un clin d’œil.
Traditionnellement, ce sont toujours le professeur de français et d’EPS qui sont les
accompagnateurs de la classe littéraire au concours. Cette année, nous avons eu de la chance,
nous partons avec les deux profs les plus sympas du lycée. Ils ne se ressemblent pas du tout,

13

mais se complètent admirablement et forment une équipe très soudée, si bien qu’au début de
l’année on pensait qu’ils étaient ensemble, avec Lisbeth… On a même fait des recherches à ce
propos… C’était pitoyable, mais tellement drôle! En fait, ça s’est soldé par une enquête
générale à laquelle toute la classe a pris part, sauf Marie-Odile, mais est-il besoin de le
préciser ?

Marie-Odile

À moitié endormie, je sens le velours côtelé rêche du siège d’autocar contre ma joue. Je
quitte à regret un rêve absolument passionnant et sensuel… Ça fait cinq minutes que je lutte
de toutes mes forces pour retenir les derniers éclats de la sensation fabuleuse qui m’avait
envahie pendant mon sommeil. Je n’avais pas conscience que je rêvais, j’étais pleinement
heureuse dans les bras de ce garçon blond qui m’aimait si tendrement. D’ailleurs, quand je me
suis réveillée, j’avais vraiment l’impression qu’il était là, encore à mes côtés. J’ai passé les
minutes les plus merveilleuses de ma vie, mais c’est fini, évaporé. J’en pleurerais. Gabriel me
manque déjà cruellement, c’est comme si j’avais perdu quelqu’un de vrai, pas un personnage
de rêve. Cette sensation est insupportable et je sais que je ne m’en remettrai pas facilement. Je
ne le reverrai jamais… En me torturant l’esprit à la recherche du visage tant aimé, je me rends
compte que je l’avais déjà vu quelque part avant ce fameux rêve. C’est l’acteur principal
d’Écoute comme les Indiens, un film romantique où deux jeunes lycéens tombent éperdument
amoureux alors que tout les sépare. Elle, la musique c’est toute sa vie, lui, il est sourd et muet
de naissance, et la seule façon qu’il a d’entendre sa musique, c’est de coller son oreille contre
le piano pour en ressentir les vibrations. J’avais emprunté ce film à Cassandre il y a quelques
années et je l’avais regardé en cachette de mes parents parce que ce n’est pas tout à fait le
genre de film qu’ils considèrent comme sain et utile.
Dans mon rêve, il n’était ni sourd ni muet, mais toujours aussi séduisant. Il me tenait dans
ses bras comme une petite chose perdue, attendant mon réveil. Mais c’est précisément lorsque
je me suis réveillée qu’il a disparu. Le déchirement que je ressens est renforcé par l’absence et
la place vide à côté de moi. Je m’affaisse légèrement sur mon siège, terrassée par ce que
j’imagine autour de moi : des gens endormis les uns sur les autres, heureux comme je ne l’ai
jamais été qu’en rêve.

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Chapitre 3

« À quoi sert de voyager si tu t’emmènes avec toi ? C’est d’âme qu’il faut changer, non de
climat. »
Sénèque


Marie-Odile

Il fait beau, il fait chaud et l’exaltation est à son comble. Il est 8heures et, déjà, je ne
supporte plus mon gilet: j’ai l’impression de baigner dedans. Je transpire abondamment.
Pourvu que personne ne le remarque… J’espère que nous allons vite rejoindre nos chambres,
que je puisse prendre une bonne douche avant le petit-déjeuner. Sinon ça va faire le tour du
lycée en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, que Marie-Odile sue comme une grosse
truie. Je suis loin d’être populaire, je n’ai pas besoin de ça en plus. Et je sais qu’ils ne se
priveront pas pour rajouter ce détail à mon ardoise déjà bien chargée même si, en fait, c’est
plutôt naturel de transpirer, après une nuit entière dans un bus surchauffé, et que je ne suis pas
la seule. Annick, par exemple, a des auréoles sur le devant de son débardeur, pourtant
personne n’ira lui en faire la remarque. Moi, par contre, on ne me le pardonnera pas.
J’aimerais bien récupérer ma valise, mais ils sont tous agglutinés autour de la soute du car,
à vociférer comme des ânes. Je vais attendre un peu à l’écart, ils finiront bien par se disperser.
— Oh, mais elle est à qui, cette valise?! Elle est super encombrante et elle écrase la
mienne !Et qu’est-ce qu’elle est laide, c’est un vrai crime contre la mode! En plus elle est

vachement lourde, cette mocheté !
C’est Jeff qui parle ainsi de ma valise. C’est vrai qu’elle n’est pas très belle et a déjà bien
vécu… Elle appartenait à ma mère, mais comme on voyage peu…
Je n’ose pas y aller après ça. Il me déteste et, s’il apprend que c’est la mienne, il ne va pas
se gêner pour la malmener. À l’intérieur j’ai du shampoing et du savon, si j’en renverse sur
mes affaires je vais en voir de toutes les couleurs en rentrant à la maison.
— C’n’est pas la mienne ! rit Cassandre. Bon sang, fais attention avec cette chose ! Sors-la
de là et qu’on n’en parle plus ! Je suis sûre qu’elle est dévorée par les mites !
— T’es marrante, toi! Je te jure, c’est vraiment lourd! râle Jeff. Quel est l’abruti qui a
emmené ses chaussures de ski? Personne ne lui a dit qu’on allait à la plage? Eh,
Marie

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