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D'un monde l'autre. Tracées des littératures francophones

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Description

Si la terre était une bibliothèque, elle ressemblerait assurément à cet ouvrage où l'on touche du doigt la francophonie - le mot et la chose -, dans le respect des textes et des auteurs. Accents, registres, langages. Éloge de la lecture. Éloge du divers et du multiple. Des odeurs, des sonorités, des paysages et des couleurs se bousculent. Lise Gauvin ouvre des fenêtres sur le monde. elle nous livre une somme. Ses lectures. Ses coups de cœur. Elles dresse une géographie littéraire rappelant ces livres qu'il nous reste à découvrir urgemment. «Les chroniques ici rassemblées se proposent comme un accompagnement dans ce voyage hors frontières constitué par les textes d'écrivains francophones et comme autant de haltes dans un Tout-monde en gestation.»

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 septembre 2013
Nombre de lectures 0
EAN13 9782897120924
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

D’UN MONDE L’AUTRE
TRACÉES DES LITTÉRATURES FRANCOPHONES
Lise Gauvin
COLLECTION ESSAIMise en page : Virginie Turcotte
Maquette de couverture : Étienne Bienvenu
eDépôt légal : 3 trimestre 2013
© Éditions Mémoire d’encrier, 2013


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et
Bibliothèque et Archives Canada
Gauvin, Lise
D’un monde l’autre : tracées des littératures francophones
(Collection Essai)
ISBN 978-2-89712-090-0 (Papier)
ISBN 978-2-89712-091-7 (PDF)
ISBN 978-2-89712-092-4 (ePub)
I. Titre.

PS8563.A865D86 2013 C844’.54 C2013-941319-7
PS9563.A865D86 2013

Nous reconnaissons, pour nos activités d’édition, l’aide financière du Gouvernement du
Canada par l’entremise du Conseil des Arts du Canada et du Fonds du livre du Canada.

Nous reconnaissons également l’aide financière du Gouvernement du Québec par le
Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.

Mémoire d’encrier
1260, rue Bélanger, bureau 201
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Téléc. : (514) 928-9217
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www.memoiredencrier.com


Réalisation du fichier ePub : Éditions Prise de parole
Dans la même collection :
Transpoétique. Éloge du nomadisme, Hédi Bouraoui
Archipels littéraires, Paola Ghinelli
L’Afrique fait son cinéma. Regards et perspectives sur le cinéma africain francophone,
Françoise Naudillon, Janusz Przychodzen et Sathya Rao (dir.)
Frédéric Marcellin. Un Haïtien se penche sur son pays, Léon-François Hoffman
Théâtre et Vodou : pour un théâtre populaire, Franck Fouché
Rira bien... Humour et ironie dans les littératures et le cinéma francophones, Françoise
Naudillon, Christiane Ndiaye et Sathya Rao (dir.)
La carte. Point de vue sur le monde, Rachel Bouvet, Hélène Guy et Éric Waddell (dir.)
Ainsi parla l’Oncle suivi de Revisiter l’Oncle, Jean Price-Mars
Les chiens s’entre-dévorent... Indiens, Métis et Blancs dans le Grand Nord canadien, Jean
Morisset
Aimé Césaire. Une saison en Haïti, Lilian Pestre de Almeida
Afrique. Paroles d’écrivains, Éloïse Brezault
Littératures autochtones, Maurizio Gatti et Louis-Jacques Dorais (dir.)
Refonder Haïti, Pierre Buteau, Rodney Saint-Éloi et Lyonel Trouillot (dir.)
Entre savoir et démocratie. Les luttes de l’Union nationale des étudiants haïtiens (UNEH) sous
le gouvernement de François Duvalier, Leslie Péan (dir.)
Images et mirages des migrations dans les littératures et les cinémas d’Afrique francophone,
Françoise Naudillon et Jean Ouédraogo (dir.)
Haïti délibérée, Jean Morisset
Bolya. Nomade cosmopolite mais sédentaire de l’éthique, Françoise Naudillon (dir.)
Controverse cubaine entre le tabac et le sucre, Fernando Ortiz
Les Printemps arabes, Michel Peterson (dir.)
L’État faible. Haïti et République Dominicaine, André Corten
Émile Ollivier, un destin exemplaire, Lise Gauvin (dir.)
Femmes en francophonie, Isaac Bazié et Françoise Naudillon (dir.)LIMINAIRE
Ce livre est le fruit d’une longue collaboration avec le journal Le Devoir, d’un parcours
critique qui a d’abord commencé par des textes sur l’actualité québécoise, puis a
donné lieu à la création de la rubrique « Lettres francophones », au cours de l’année
1990. Il s’agissait de participer ainsi à la mise en place d’un réseau ou rhizome qui, de
l’Afrique aux Antilles, en passant par l’Europe, permettait de faire circuler des textes
trop souvent laissés pour compte par les médias.
Dès le départ, j’ai tenu à préciser mon point de vue :
Le regard critique, écrivais-je dans ma première chronique, est un regard d’une
extrême mobilité, prêt à toutes les surprises. La déception ne peut venir que d’une
incohérence interne, d’une inadéquation du texte avec son propre modèle, son propre
protocole de lecture. Le discours critique est le contraire même d’un discours de la
norme. Comme la lecture, la critique est d’abord déterritorialisation et errance dans le
monde de l’autre. (Le Devoir, 10 nov. 1990)
Déterritorialisation, errance, deux mots-clés qui ont guidé ma démarche et m’ont
permis de circuler à travers des œuvres de diverses provenances et de me mettre ainsi
à l’écoute de la rumeur du monde. J’ai privilégié la forme narrative (romans et récits),
avec quelques incursions du côté de l’essai. Ces tracées des lettres francophones
renvoient à une prose vivante, celle d’écrivains en prise directe sur les enjeux du
monde contemporain. Elles rendent compte d’une conscience aigüe de la difficulté
d’articulation de l’intime et du collectif dans des sociétés toujours en cours de mutation.
Les chroniques ici rassemblées se proposent donc comme un accompagnement
dans ce voyage hors frontières constitué par les textes d’écrivains francophones et
comme autant de haltes dans un Tout-monde en gestation.INTRODUCTION
LA FRANCOPHONIE LITTÉRAIRE :
UN ARCHIPEL INACHEVÉ
1(Le Devoir, 4 septembre 1999)
S’il est difficile de savoir avec précision ce que recouvre aujourd’hui le terme de
francophonie, la notion de francophonie littéraire fait également problème et
correspond à un vaste ensemble hétérogène qui résiste à toute grille simplificatrice,
mais dont les signes n’en attirent que davantage l’attention par leur singularité même.
Créé en 1880 par le géographe Onésime Reclus pour désigner l’ensemble des
populations utilisant le français, le terme qui s’est maintenu jusqu’à présent renvoie à
un « concept non stabilisé », hésitant entre le culturel et le politique. On distingue
généralement, selon le statut accordé au français, les zones où le français est langue
maternelle de celles où il est langue officielle ou langue d’usage, bien que seconde
(pour la plupart les anciennes colonies françaises, et notamment, les aires
créolophones). À cela s’ajoutent les pays où il est encore langue privilégiée (comme en
Europe centrale ou orientale). Cette classification, même sommaire, a toutefois le
mérite de faire voir les disparités de situations socioculturelles dans lesquels évoluent
les écrivains dits francophones. Disparités qui se trouvent encore accusées du fait que
l’usage tend à opérer de plus en plus un clivage entre les écrivains français (de
France) et ceux qui écrivent en français (tous les autres). Qu’on soit ou non d’accord
avec cette distinction, elle tend à s’imposer de facto aussi bien dans les ouvrages à
vocation pédagogique (anthologies et histoires littéraires) que dans les écrits
théoriques qui, comme celui de Michel Beniamino, tentent de problématiser l’espace
2littéraire francophone .
Malgré ces disparités, les écrivains francophones partagent un certain nombre de
traits communs, au premier rang desquels se trouve un inconfort dans la langue qui est
à la fois source de souffrance et d’invention, l’une et l’autre inextricablement liées, ainsi
qu’en témoigne l’œuvre, exemplaire de ce point de vue, d’un Gaston Miron. La
proximité des autres langues, la situation de diglossie dans laquelle ils se trouvent le
plus souvent immergés, entraînent chez ces écrivains ce que j’ai pris l’habitude de
désigner sous le nom de « surconscience linguistique ».
Si chaque écrivain doit jusqu’à un certain point réinventer la langue, la situation des
écrivains francophones a ceci de particulier que le français n’est pas pour eux un
acquis, mais plutôt le lieu et l’occasion de constantes mutations et modifications. Ce
qui donne le travail remarquable d’un Kourouma inventant une langue, sa propre
langue d’écriture irriguée par le rythme et les manières de penser malinké. D’une Assia
Djebar que la fréquentation de langues autres que le français, comme le berbère et
l’arabe, pousse à thématiser son rapport à la langue dans des récits complexes,
mêlant diverses temporalités. Sans compter les prises de position manifestaires des
écrivains antillais signataires d’Éloge de la créolité, les Chamoiseau et Confiant dont
l’œuvre convoque l’histoire pour mieux dire l’épopée au quotidien. Ou encore le
discours à dessein provocant d’un Verheggen prônant la nécessité de parler «
grandnègre » et de faire entendre « l’inouïversel ». Mais ces déclarations à l’emporte-pièce
ne doivent pas faire oublier la fragilité même du travail d’écriture et la menace
d’aphasie qui guette à tout moment ceux qui, comme France Daigle, d’Acadie, avouent
écrire dans « le creux d’une langue ».
LE CENTRE ET LA PÉRIPHÉRIE
Autre trait commun aux littératures francophones : leur situation dans l’institution
littéraire française, situation qui, somme toute et malgré les succès des uns et desautres, reste marginale. Ces littératures se sont développées dans des contextes
historiques fort différents, adoptant parfois le modèle de littérature nationale ou se
econtentant de le rêver, comme ce fut le cas pour la littérature québécoise au XIX
siècle, ou de le rejeter, comme on le fit en Belgique à la même époque. Plus ou moins
organisées sur le plan de l’édition, de la critique ou de la diffusion dans leur propre aire
culturelle, ces littératures dépendent toujours, pour leur circulation et leur diffusion d’un
pays francophone à un autre, de l’instance de légitimation que constitue le milieu
éditorial parisien. Ce centralisme extrême de l’institution littéraire française expliquerait
en partie le fait que les littératures francophones d’Amérique, à la différence des autres
littératures américaines, n’aient pas renversé en leur faveur la dialectique du centre et
de la périphérie.
D’autres facteurs interviennent également, comme, bien entendu, celui de la masse
linguistique. Mais ne nous étonnons pas de constater que, malgré les percées qu’ont
pu faire certaines littératures à l’occasion d’événements majeurs, en France et ailleurs
en Europe, les écrivains connus et lus dans l’ensemble de la francophonie le sont
grâce aux maisons d’édition françaises : le Seuil pour quelques Québécois, plusieurs
Africains (Kourouma, Henri Lopes, Tahar Ben Jelloun, etc.) et un Réunionnais (Axel
Gauvin) ; Gallimard pour les Antillais Chamoiseau et Glissant ; Albin Michel pour
Calixthe Beyala, Émile Ollivier, Assia Djebar ; Grasset pour Antonine Maillet, Michel
Tremblay ; Stock pour Gisèle Pineau, Rachid Mimouni, Louis Hamelin ; Actes Sud pour
Jacques Poulin et Michel Tremblay ; Robert Laffont pour Maryse Condé ; le Serpent à
plumes pour Dany Laferrière, Ben Soussa et A. Waberi… Paradoxe de la marge qui a
besoin du centre pour exister comme marge. On peut à bon droit se demander si le
manifeste Éloge de la créolité aurait connu un même retentissement s’il n’avait été
publié qu’à Fort-de-France.
UNE SOURCE VIVE
Cette situation a comme conséquence que se développe le plus souvent une critique
des œuvres de la littérature francophone ignorant à peu près tout de leurs contextes
d’élaboration et créant chez le public une attente qui, trop encore, a des relents
d’exotisme. Mais ce centralisme a aussi pour effet de faire émerger des écrivains
isolés qui, sans le soutien de l’édition française, n’auraient sans doute pas pu publier
leurs textes. Tel est le cas, notamment, de A. Waberi, premier et unique romancier
originaire de Djibouti.
La francophonie littéraire n’a pas fini de nous étonner. Soit par son extension
géographique qui semble sans limites : on sait maintenant qu’il existe des poètes de
presque toutes les parties du monde qui écrivent en français. Soit par l’éclairage
qu’elle projette sur l’ensemble du phénomène littéraire et le renouvellement des formes
et du langage dont font preuve les réalisations de ses écrivains. Ces littératures que la
critique associe généralement au postcolonialisme se sont engagées dans des
3« esthétiques de résistance » qui à leur tour modifient le champ littéraire . Aussi ne
s’agit-il pas d’y voir l’élaboration d’une sorte de Commonwealth littéraire mais plutôt la
possibilité de créer par là des réseaux d’interrelations, réseaux qui, à l’image de la
pensée en archipel proposée par Édouard Glissant, reposent sur des expériences
diversifiées et interdépendantes. Mais un archipel inachevé, dont l’inachèvement
même constitue le signe d’un devenir possible.
1 Les textes qui suivent ayant été publié dans Le Devoir, seule la date de publication sera
désormais indiquée en référence.
2 Michel Beniamino, La francophonie littéraire. Essai pour une théorie, L’Harmattan, CNRS La
Réunion, Paris, 1999.
3 Jean-Marc Moura, Littératures francophones et théorie postcoloniale, Paris, PUF, 1999.I
PERSPECTIVES CROISÉESFRANCOPHONIE : LE MOT ET LA CHOSE
(7 novembre 1992)
LITTÉRATURE FRANCOPHONE, ANTHOLOGIE, SOUS LA DIRECTION DE JEAN-LOUIS JOUBERT
NATHAN, ACCT, PARIS, 1992, 448 P.
Le mot francophonie aurait été « inventé » par le géographe Onésime Reclus dans les
années 1870, puis relancé par la revue Esprit en 1962. La chose qu’il désigne, elle, est
plus complexe et ce n’est pas le moindre des mérites de cette anthologie que de ne
pas chercher à la simplifier et d’amener ainsi le lecteur à réfléchir en même temps que
l’auteur sur l’objet de son enquête.
Rarement aura-t-on vu autant de mises en garde et de précisions visant à apporter
les nuances nécessaires à la compréhension de la question. Le titre au singulier
pourrait, de prime abord, laisser croire à une synthèse un peu hâtive des disparités.
Mais dès l’introduction, on prend la peine de distinguer « quatre visages particuliers de
la francophonie : les pays de français langue maternelle (Europe et Canada
francophones) ; les pays créoles (où le français est langue seconde, mais parente) ;
les pays de français langue officielle ou langue d’usage (qui ont été, pour la plupart,
colonies françaises) ; les pays de français langue étrangère privilégiée (comme parfois
en Europe centrale et orientale). » Chacun de ces visages – ou chacune de ces zones
francophones – est représenté dans le livre. Celui-ci porte à la fois sur la littérature
francophone, soit les textes qui s’écrivent en français, et les littératures francophones,
soit « les ensembles de textes qui ont une circulation littéraire dans des pays
particuliers ». À ce titre, la littérature qui s’écrit en France devient une littérature
francophone parmi d’autres.
eL’originalité du projet tient ici à la perspective très large, qui fait commencer au XVI
siècle, avec Montaigne et Rabelais, les premiers textes de la francophonie. Elle tient
aussi au découpage choisi, à la fois chronologique et thématique. Ce qui n’en permet
que mieux de faire ressortir « l’étrange étrangeté francophone, cette subtile différence
dans le partage d’une même langue ».
On a retenu de la littérature française, en plus des classiques, des auteurs qui, tels
Apollinaire ou Segalen, furent eux-mêmes en contact avec la mixité des cultures et
« explorateurs des limites ». Pour chaque littérature, des perspectives d’ensemble
rappellent, de façon succincte, les caractères particuliers de son développement. Le
eXX siècle occupe à lui seul la moitié du livre. Il est divisé en rubriques telles : la prise
de la parole, l’écriture du réel, la modernité, l’oralité et l’écriture, la voix des femmes,
les théâtres francophones, la poésie. On constate que ces littératures très jeunes
possèdent beaucoup de points communs.
Ce livre se veut à la fois outil pédagogique et ouvrage de référence. Il bénéficie
d’une présentation extrêmement séduisante, avec de nombreuses photos et un élégant
montage des textes. Les notices consacrées aux auteurs sont rapides et justes. On
sent la présence d’un guide très sûr, donnant les renseignements nécessaires sans
alourdir le texte de détails inutiles. La littérature du Québec y est représentée par une
vingtaine d’auteurs, d’Aubert de Gaspé à Godbout, de Nelligan à Miron, en passant par
Roy, Hébert, Lasnier et Blais. Seules quelques erreurs minimes se glissent, par
exemple le fait de situer la maison d’édition Leméac à Ottawa ou le fait de chapeauter
Aquin par la rubrique Canada seul et non « Canada Québec », comme les autres. Mais
cela est inévitable dans une entreprise de pareille envergure.
On remarque cependant que la plupart des extraits choisis sont tirés d’œuvres
éditées en France, comme s’il s’agissait là d’un détour – presque – obligé pour accéder
à la francophonie. Mais, exception étonnante, l’extrait cité de l’Homme rapaillé deMiron est attribué aux éditions de l’Hexagone alors que celui de Volkswagen Blues de
Poulin est donné dans son édition française. On s’étonne aussi de la formulation
laconique attribuant le mérite de l’ouvrage à « un ensemble de professeurs
francophones sous la direction de Jean-Louis Joubert. » S’agit-il d’un excès de
modestie de la part de ce dernier? N’est-ce pas plutôt une manière discrète de rendre
hommage aux travaux antérieurs sur lesquels s’appuie ce bouquin?
Par sa façon d’harmoniser les textes des auteurs de France avec ceux des
écrivains des autres aires francophones, mais aussi par la manière de donner à
chacun des auteurs choisis un même traitement, cet ouvrage colossal fera date dans
l’histoire des lettres en langue française.IL Y A FRANCOPHONIE ET FRANCOPHONIE
(7 août 1993)
L’ANNÉE FRANCOPHONE INTERNATIONALE, BILAN 1992-PERSPECTIVES, SOUS LA DIRECTION
DE MICHEL TÉTU, ACCT, 1993, 245 P.
L’année francophone internationale, répertoire des événements et publications dans le
monde francophone, est un outil précieux, tant par les renseignements qu’il fournit que
par la diversité qu’il dévoile. Diversité évidente entre les aires géographiques où l’on
parle français, mais diversité également des approches choisies pour rendre compte
des phénomènes observés. Curieux, médusé, le lecteur passe des statistiques les plus
impersonnelles à l’analyse politique et à l’hommage posthume.
Il faut louer les responsables de la publication, Robert Jouanny de l’Université de
Paris IV et Michel Tétu de l’Université Laval, de ne pas avoir contraint les
collaborateurs à un protocole trop strict, forcément monotone, car les choix effectués
de rendre compte de tel aspect de préférence à un autre sont révélateurs des
situations décrites. J’ai retenu de ce parcours l’article d’Henri Dorion et de Christian
Morisseau portant – 1992 oblige – sur « l’Amérique francophone, une Amérique
retrouvée » et retraçant la mémoire d’un continent francophone pas tout à fait englouti.
Car, rappellent les auteurs, l’« Amérique du Nord fut d’abord francophone dans ses
toponymes et ses patronymes. Le métissage se fit d’abord entre francophones et
indiens ». Une oreille habile saura encore aujourd’hui retracer les noms français sous
la dérivation anglaise et retrouver la rivière L’eau froide (frette) sous Low Freight ou le
lieu-dit Purgatoire sous Picket Wire. Mais du point de vue des populations, si les
recensements indiquent encore aujourd’hui des citoyens « d’origine ethnique
française » dans tous les comtés, « les francophones hors Québec sont de moins en
moins nombreux même si leurs droits sont préservés ».
J’ai retenu encore, côté bilans, l’importance de l’étude du français dans les pays de
l’Europe centrale et orientale où la francophonie, notamment en Roumanie, se
transforme parfois en francophilie. Dans les lycées hongrois, selon A. Vigh, le français
fait bonne figure, malgré une forte poussée de l’allemand et de l’anglais. Ailleurs, au
Luxembourg par exemple, le voisinage de l’allemand et du luxembourgeois laisse tout
de même place à une littérature écrite en français, présentée ici dans une perspective
historique. Le tour d’horizon amène le lecteur de l’Amérique du Nord (Françoise Tétu
de Labsade) à l’Océan Indien (Jean-Louis Joubert) sans oublier la France. L’article de
Robert Jouanny résumant les événements marquants de 1992 en France prend
l’aspect d’une véritable analyse politique à laquelle s’ajoute une importante
bibliographie critique des principales publications littéraires.
On trouvera aussi, dans cet ensemble, un vibrant hommage de Marc Quaghebeur à
Joseph Hanse, le linguiste, et à Suzanne Lilar, cet écrivain qui avait su faire « de
l’exigence appliquée à la rigueur de la langue le lieu déroutant de ses débordements
intimes et de ses transgressions philosophiques ». Mais on y lit également de curieux
énoncés. S’interrogeant sur la perspective d’avenir de la littérature maghrébine de
langue française. Mohammed Taifi, de l’Université d’Oudja, déclare « qu’une littérature,
quand elle est jeune, doit être originale et édifiante ». On croirait entendre notre abbé
Casgrain du siècle dernier.OÙ S’ARRÊTE L’EXOTISME?
(13 mars 2004)
JEAN-MARC MOURA, EXOTISME ET LETTRES FRANCOPHONES, PUF, PARIS, 2003, 221 P.
L’exotisme, auprès de la critique contemporaine, a mauvaise presse. Perçu comme
une attitude réductrice envers des cultures et des lieux qu’il assimile à un « théâtre
bariolé », l’exotisme est souvent confondu avec le goût du spectacle et les évasions
bon marché de ceux qui, comme l’écrivait Jankélévitch, tiennent « bazar d’aventures
comme l’épicier vend sa moutarde ».
Mais la notion même d’exotisme ne se laisse pas réduire à de tels clichés, ainsi
que le montre Jean-Marc Moura dans un ouvrage explorant les liens entre exotisme et
littératures francophones. Moura y reprend la définition déjà donnée dans La littérature
des lointains. Dans une acception très large, l’exotisme recouvrirait « la totalité de la
dette contractée par l’Europe littéraire à l’égard des autres cultures » ainsi que
« l’esthétique de ce qui appartient à une civilisation différente ». Il y aurait donc,
somme toute, un bon et un mauvais usage possible de l’exotisme, le second se
contentant d’examiner les civilisations différentes en fonction d’une interrogation
centrée sur l’Occident, le premier manifestant au contraire une ouverture à celles-ci,
« laissant entendre une parole autre ou faisant le constat de cette irréductibilité
éternelle qui fascinait Victor Segalen ».
En conjuguant les termes de littératures francophones et d’exotisme, Moura insiste
sur leur complémentarité « dans la mesure où les littératures francophones se sont
développées en rapport avec – ou en réaction contre – d’autres cultures. Les lettres
francophones, précise-t-il, y compris les plus rétives au colonialisme et à l’influence de
l’Occident, se sont développées sur le fond d’un exotisme exotique et/ou colonial qu’il
est nécessaire de connaître et d’étudier si on veut mesurer leur originalité et la
singularité des options créatrices engagées ».
La question qui se pose aussitôt est celle-ci : peut-on encore parler d’exotisme
dans un monde en voie d’uniformisation, où la multiplication des voyages va de pair
avec la banalisation du tourisme? N’assistons-nous pas à une véritable « usure de
l’exotisme »? Ou encore, la période du « post-exotisme », selon l’expression de
Volodine, n’est-elle pas commencée? Il est même possible que le voyage en tant que
tel ait cessé d’exister dès l’instant où la Terre a été perçue comme une sphère,
constatait déjà Segalen, « puisque s’éloigner d’une sphère, c’est déjà commencer à
s’en approcher ».
Quoi qu’il en soit de ces considérations, Moura précise que diverses formes de
ereprésentation de l’exotisme sont observables parmi les œuvres littéraires du XX
siècle, au premier rang desquelles se trouve le récit de voyage tel que pratiqué par des
auteurs comme Nicolas Bouvier. « La beauté des récits de N. Bouvier réside dans leur
capacité à rendre au voyage sa puissance de révélation, et d’abord en échappant au
cancer du tourisme », écrit-il.
Le périple chez Bouvier conserve toute sa puissance de déstabilisation et devient
un instrument d’observation lucide du monde et de soi. Il correspond à cette aptitude
que Segalen définissait comme « la réaction vive et curieuse au choc d’une
individualité forte contre une objectivité dont elle perçoit et déguste la distance »
Une autre forme de récit exotique concerne ce que Moura appelle le « voyage
rétrospectif », tel que pratiqué, notamment, par Le Clézio dans Le chercheur d’or,
ehistoire d’un périple accompli dans l’île de Rodrigues au XIX siècle. Les écrivains de
ce groupe se font les chroniqueurs d’une époque révolue, traduisant ainsi leur (re-)découverte de ce passé.
Les autres chapitres, portant sur les représentations littéraires de l’étranger,
s’intéressent à l’imaginaire exotique chez Hegel, à la confiscation de la parole africaine
dans des récits de l’entre-deux-guerres, ce qui nous vaut une comparaison des plus
instructives de cette parole dans les textes de Céline et de Mongo Beti, et à l’image du
tiers-monde dans les romans de Pierre Mertens.
Une dernière partie porte sur l’exotisme tel qu’il apparaît en musique et en poésie.
Ainsi est-il question de la part des mythologies lointaines dans l’œuvre de Leconte de
Lisle, de l’influence des éléments musicaux orientaux ou mauresques chez Debussy,
de l’image totémique du bestiaire chez Senghor.
L’une des dernières études analyse l’œuvre de Gaston Miron du point de vue de
« l’imagination de l’espace », qui montre que l’opposition traditionnelle entre espace
extérieur et espace intérieur n’a pas de pertinence dans cette poésie où « le “dehors”
comme le “dedans” sont comme divisés, injustement partagés, ce qui engendre un
sentiment d’exil au monde qui est comme la menace latente conjurée par la poésie ».
Et Moura d’identifier la poétique du mouvement qui anime cette œuvre toujours tendue
vers un espace en constante transformation.
Cet ouvrage, qui se termine par une réflexion sur les études postcoloniales, a
l’avantage de lancer plusieurs pistes qu’il appartient au lecteur de rassembler ou
d’organiser en voyage à l’intérieur du concept même d’exotisme. À la fin du parcours,
on a envie de se demander avec l’auteur si l’exotisme n’est pas, somme toute, qu’un
des noms modernes de la nostalgie.LE MALENTENDU FRANCOPHONE
(2 juin 2007)
POUR UNE LITTÉRATURE-MONDE, SOUS LA DIRECTION DE MICHEL LE BRIS ET JEAN ROUAUD,
GALLIMARD, PARIS, 2007, 342 P.
Un récent manifeste publié dans le journal Le Monde (16 mars), puis repris dans Le
Devoir (24 mars), sonnait le glas de la francophonie entendue comme le « dernier
avatar du colonialisme français » et annonçait l’avènement d’une littérature-monde en
français « dont le centre est désormais partout, aux quatre coins du monde ». Corédigé
par Jean Rouaud, romancier lauréat du prix Goncourt pour Les champs d’honneur et
par Michel Le Bris, directeur du festival Étonnants voyageurs de Saint- Malo, et
cosigné par 44 écrivains, parmi lesquels Jacques Godbout, Wajdi Mouawad, Dany
Laferrière et Nancy Huston, ce manifeste mettait en évidence l’ambiguïté que recouvre
le terme « francophonie » lorsqu’il s’agit d’appliquer à la littérature un concept de
nature d’abord politique.
Le Salon du livre de Paris en 2006 avait déjà permis d’identifier le malaise éprouvé
par des écrivains dits francophones dont les œuvres étaient marginalisées dans
l’institution littéraire française, bien que publiées par des maisons d’édition parisiennes.
Les prix littéraires de l’automne 2006 semblaient avoir changé la donne, puisque cinq
de ces prix sur sept avaient été attribués à des auteurs « venus d’ailleurs ». D’où la
nécessité, pour plusieurs écrivains, de recomposer avec des notions plus englobantes
la scène de l’écriture « en français ».
On ne peut qu’applaudir à ce souci de décloisonnement et de relations égalitaires
entre les diverses littératures de langue française dont on souligne à juste titre
l’« effervescence romanesque ». On ne peut qu’être d’accord avec les auteurs du
manifeste pour dire que Ducharme est un des plus grands romanciers contemporains.
Qu’être d’accord également avec ce concept de « littérature-monde », qui fait écho au
Tout-monde cher à Édouard Glissant et qui permet de regrouper le vaste ensemble de
l’écriture en français, signalant par le fait même l’autonomisation de la langue et du
littéraire. Mais quelques questions soulevées par le manifeste restaient en suspens,
des questions auxquelles l’ouvrage collectif rédigé par 27 écrivains apporte des
éléments de réponse.
PERTE D’INFLUENCE
Alors que Jean Rouaud, dans un texte liminaire, réfléchit aux causes de la perte
d’influence de la littérature française contemporaine et constate que la langue,
désormais libérée de son pacte avec la nation, a pris souche dans les cinq continents
où elle donne à voir « un monde ouvert, foisonnant, bigarré, en mouvement », Michel
Le Bris précise que l’acte de décès constaté dans le manifeste est celui d’une
« certaine idée de la francophonie, perçue comme un espace sur lequel la France
dispenserait ses lumières au bénéfice, il faut donc le supposer, de masses encore
enténébrées ». Et Waberi d’attaquer à son tour le paternalisme de la francophonie
officielle, « qui n’est rien d’autre qu’un appendice de l’Élysée sourd aux mutations de la
modernité ».
Alain Mabanckou rappelle que, dans un article publié en 2006 à l’occasion du Salon
du livre de Paris, il souhaitait que le terme de littérature francophone englobe
désormais toutes les littératures « en français », dont la française serait l’une des
composantes. Il proposait ainsi de court-circuiter le modèle voulant que les littératures
périphériques gravitent autour d’un noyau central, celui de la littérature française, alors
que « Paris demeurait plus que jamais le centre, l’unité de mesure ». Pourquoi ne pasen être resté à cette proposition? Remplacer la notion de littérature francophone par
celle de « littérature-monde en français », n’est-ce pas, comme le suggérait Alexandre
Najjar dans les pages du Monde (3 avril), « expliquer l’eau par l’eau »? On comprend le
scepticisme d’un Jacques Godbout qui, tout en applaudissant à la générosité du projet,
se demande si l’on peut croire à une littérature-monde de langue française quand,
depuis plus de quarante ans, les hexagonaux, s’ils se réjouissent majoritairement de
l’existence de la « francophonie », croient toujours qu’ils n’en font pas partie. « [...]
Paris doit modifier son appareil éditorial et critique. Il ne s’agit pas de créer une mode
“francophone”, il s’agit de changer la “culture” de l’institution littéraire en France. » Et
de changer également, ajouterais-je, les modalités de circulation du livre dans l’espace
francophone.
L’ouvrage se lit comme une suite de témoignages d’auteurs francophones ou
francographes, publiés en France pour la plupart, qui récusent tout « impérialisme
culturel » comme toute conception folklorisante de la littérature et revendiquent
fièrement leurs appartenances multiples. La prise en charge de ces objectifs par
l’ensemble des écrivains regroupés autour du festival Étonnants voyageurs, puis de la
convention de Saint-Malo dont la création est annoncée, suffira-t-elle à modifier le
centralisme de l’institution littéraire parisienne? Ou encore « la dictature de la
diffusion », selon l’expression de Mabanckou? Toutes questions qui, fort
heureusement, sont désormais sur la place publique et font l’objet de débats. Un
espace de discussion est ouvert. À suivre avec le plus grand intérêt.LES ILLUSIONS DE LA LITTÉRATURE-MONDE
(17 janvier 2009)
CAMILLE DE TOLEDO, VISITER LE FLURKISTAN OU LES ILLUSIONS DE LA LITTÉRATURE-MONDE,
PUF, PARIS, 2008, 109 P.
Vous chercheriez en vain le Flurkistan dans un atlas géographique ou dans quelque
guide touristique. Le Flurkistan est un pays fictif, né de l’imagination de Camille de
Toledo, qui en fait le lieu symbolique de la littérature. Un lieu qui emprunte tout autant
au monde des livres qu’à celui d’un imaginaire du lointain. Car le Flurkistan est une
réminiscence du Farghestan de Julien Gracq dans Le rivage des Syrtes.
L’ouvrage se présente comme un contre-manifeste, son auteur s’attachant à
démonter les unes après les autres les affirmations contenues dans le manifeste publié
dans Le Monde du 16 mars 2007 et intitulé « Pour une littérature-monde en français ».
Le manifeste du Monde, que Camille de Toledo décrit comme « l’offensive des
géants », puisqu’il réunit les signatures les plus prestigieuses de la littérature française,
doit être interrogé de plus près : il s’appuie en effet sur une idéologie du réel, et de la
littérature, pour le moins simpliste. En opposant le centre et la périphérie, les écrivains
voyageurs aux sédentaires, la « poussière des routes » au regard tourné vers soi, les
signataires feraient preuve d’une grande naïveté. Mais les manifestes, rappelle à juste
titre l’auteur, sont d’abord des objets de volonté et de pouvoir. Il s’agit de fonder une
« histoire officielle » de la littérature dont l’essentiel serait : « le lent déclin du roman
français épuisé par les idéologues des années 1970 et le sursaut magnifique de
quelques dissidents rejoints par les cultures du monde ». On aura réussi tout au plus à
remplacer une idéologie par une autre, celle d’un retour au « réel » dont la littérature se
serait écartée, enfermée dans son formalisme et obsédée par le soupçon et le doute.
Le polémiste reproche aux signataires de perpétuer une représentation archaïque
du voyage, car aujourd’hui « le voyage n’est plus ce qu’il était » et « les voies d’accès
au monde se sont multipliées ». Pourquoi alors inscrire l’intériorité d’un côté et les
chemins de l’autre? Le livre des fuites de Jean-Marie G. Le Clézio serait le meilleur
exemple de cette dichotomie factice, car il met en scène des identités en suspension
engagées dans l’aventure d’un parcours immobile. Et l’auteur de se demander de
quelle « étrange boîte » serait sorti ce « frisson du dehors » que réclament les
écrivains-voyageurs. Peut-on vraiment parler d’un dehors, voire d’un « ailleurs » dans
ce monde post-exotique où « tout se déterritorialise et devient importable, exportable,
reproductible et duplicable? » Existe-t-il d’autres ailleurs que celui du Farghestan de
Gracq, soit comme « rêve, désir et menace »? Existe-t-il vraiment d’autres voyages
qu’intérieurs? Le centre est partout.
Les auteurs du manifeste affirment que le centre est désormais partout, aux quatre
coins de la planète. Or il est caricatural, selon Camille de Toledo, de dresser la
périphérie contre le centre comme il est inutile de choisir entre « le devenir créole de
l’identité et le vertige de sa perte ». Et l’auteur d’ajouter « qu’il n’y a pas à choisir, il n’y
a qu’à osciller ». Il faudrait encore, pour que cette pluralité de centres puisse vraiment
exister, que le système de reconnaissance de langue française accueille, « à égalité
de chances, les livres écrits ici et ailleurs ». Le modèle anglo-saxon repose sur un
système éditorial décentré, réparti sur plusieurs continents. Tel n’est pas le cas de la
production littéraire de langue française, coincée dans son centralisme parisien : car
« à aucun moment, les signataires ne sortent du système de reconnaissance qu’ils
critiquent. Plus ils le dénoncent, plus ils lui donnent de l’importance ». Comment en
effet comprendre autrement la référence aux prix littéraires parisiens de la rentrée
2007, attribués à des auteurs « venus d’ailleurs » mais tous publiés par de grandesmaisons parisiennes? Est-ce vraiment l’indice d’une pluralité de centres? On aurait
aimé en lire davantage sur ce sujet.
Au sujet de la langue, l’auteur insiste pour dire que, plutôt que de polariser la scène
littéraire, et de voir dans la créolisation un phénomène entièrement nouveau, il faudrait
chercher dans l’histoire, voire dans la « fabrique » (sic) de la langue, les raisons de sa
déterritorialisation, de sa dénationalisation. Et de rappeler le travail accompli dans ce
sens par les Rabelais, Du Bellay et autres. Il s’agit là d’un propos que je ne peux que
saluer au passage, y reconnaissant des thèmes et des termes familiers.
On pourrait longuement épiloguer à propos des contradictions du manifeste. La
démonstration de Camille de Toledo est convaincante bien que, dans son désir de
déconstruire les oppositions manichéennes du texte, il oublie de parler de celle,
fondamentale, qui consiste à associer le concept de « littérature-monde » à une
langue, aussi glorieuse soit-elle, et omet de décrire, sinon de façon allusive, les
conditions particulières d’exercice de la littérature dans le monde francophone. Malgré
la pertinence des arguments énoncés, on ne peut s’empêcher de noter un certain
agacement chez l’auteur devant la place occupée par les écrivains dits
« périphériques ». Quoi qu’il en dise, son point de vue, comme celui des signataires du
manifeste qu’il dénonce, reste d’abord franco-français. La francophonie littéraire n’a
pas dit son dernier mot. Il appartient maintenant à ses écrivains de se faire entendre.PLAIDOYER POUR LA LITTÉRATURE
(26 juin 2010)
MICHEL LE BRIS ET JEAN ROUAUD, JE EST UN AUTRE. POUR UNE IDENTITÉ-RELATION,
GALLIMARD, PARIS, 2010, 217 P.
Ce deuxième ouvrage dirigé par Michel Le Bris et Jean Rouaud se présente comme
une suite à Pour une littérature-monde.
Dès l’avant-propos, les directeurs font allusion à des colloques organisés autour de
l’ouvrage précédent et en concluent que celui-ci, « par son écho, a contribué à faire
évoluer notre perception d’une littérature de langue française outrepassant les limites
de l’Hexagone ». On oublie toutefois de dire que, parmi les échos suscités par cette
publication, il y a eu surtout plusieurs critiques mettant en évidence les contradictions
du manifeste et interrogeant la conception franco-centriste de la francophonie qui y
était véhiculée. Tel a été le cas, notamment, des prises de position des intervenants
lors du colloque organisé par l’Académie des lettres du Québec, en octobre 2008,
portant sur « les littératures de langue française à l’heure de la mondialisation »
(Hurtubise, 2010).
Le nouvel ouvrage est né d’un désir d’intervention dans le débat français actuel sur
l’identité nationale. Y collaborent une vingtaine d’écrivains francographes d’origines
diverses. À l’exception du romancier suisse Yves Laplace, tous résident ou ont résidé
plusieurs années en France. L’ensemble se lit comme une suite de témoignages
d’auteurs déclinant leur appartenance et s’élevant contre toute tentative de
« définition » identitaire.
L’identité, selon Ananda Devi, d’origine mauricienne, « n’est pas un état fixe et
permanent. C’est un concept fluctuant en constante mutation ». D’autres, comme
l’historien Pascal Blanchard, proposent une réflexion plus théorique sur la crise qui
agite la France et la guerre des mémoires qui s’y joue. Quant à Juan Goytisolo, dans
un texte traduit de l’espagnol – le seul qui n’est pas écrit directement en français –, il
met en garde contre les « ghettos ethniques » qu’engendre le multiculturalisme.
On retient surtout de ce collectif le vibrant plaidoyer de Michel Le Bris, qui affirme
que le « Je est un autre » de Rimbaud est emblématique, non seulement de la
modernité, mais de la littérature tout entière. Car la poésie, comme le roman, ne saurait
se concevoir sans cette ouverture à la diversité, sans cette exploration de l’étrangeté
en soi et hors de soi. Ainsi le littéraire rejoint-il le politique, au plus haut niveau.DÉAMBULATION À LA FRANÇAISE
(21 octobre 2006)
ANNA MOÏ, ESPÉRANTO, DÉSESPÉRANTO. LA FRANCOPHONIE SANS LES FRANÇAIS,
GALLIMARD, PARIS, 2006, 66 P.
—, VIOLON, FLAMMARION, PARIS, 2006, 203 P.
L’année de la francophonie en France, dont les manifestations se poursuivent au cours
de l’automne, est l’occasion de découvrir, sinon de nouveaux auteurs, du moins des
écrivains moins connus parce que peu médiatisés. C’est le cas d’Anna Moï, d’origine
vietnamienne, dont la quatrième de couverture nous apprend qu’elle partage son
temps entre Saigon et Paris. Dans un recueil d’essais intitulé Espéranto, désespéranto,
la romancière explique comment le français s’est imposé à elle, qui avoue connaître
six langues. Il s’agissait de trouver l’idiome le mieux adapté à cet art de l’ellipse et du
silence, ce « silence plus ou moins long, plus ou moins syncopé » qu’est l’écriture. « Si
la langue invisible est désincarnée, sa transcription oblige l’écrivain polyglotte à choisir
la langue dont les éléments concrets de sonorité, de prosodie et d’apparence sont le
plus proches de son ambition expressive. » Cette langue expressive et concrète, elle la
trouve dans le français, ce qui lui évite, lorsqu’elle veut écrire le mot « déambuler »,
d’avoir à choisir entre des syllabes qui changent de sens dès qu’elles changent de ton
ou d’accent, comme en vietnamien, et ce qui lui permet de vagabonder à l’aise avec un
seul mot, qui signifie « errer sans but précis ».
Réfléchissant au sort des langues, Anna Moï, un pseudonyme qui signifie en
vietnamien à la fois tranquillité, sud et sauvage, en conclut que l’espéranto moderne,
cette langue universelle à laquelle rêvait Ludwig Zamenhof en 1887, n’est pas l’anglais,
ainsi que certains le prétendent, mais plutôt le chant, qui est, à son avis, une « variante
de l’espéranto » : « Depuis que je chante, les autres pleurent », avoue-t-elle. Quant à
ce qu’elle appelle le désespéranto, elle le voit dans la langue des cités, « ce code de la
révolte, parlé par des banlieusards de toutes les couleurs » : « Langue – ou plutôt
nonlangue – cryptique, son but de communication interethnique est limité par la volonté
d’empêcher les autres, extérieurs à la Cité, de la comprendre ». Ayant renoncé à sa
langue maternelle – qui en réalité est triple : le chinois, le sino-vietnamien et le quoc
ngu, vietnamien phonétique transcrit en alphabet latin –, la romancière se reconnaît
difficilement dans ce terme d’écrivain francophone, qui est pour elle synonyme
d’exclusion : « Les écrivains francophones non-français issus de la colonisation sont
malgaches, maghrébins, vietnamiens avant d’être des écrivains, contrairement à
Samuel Beckett ou Nancy Huston. [...] Comme si le fait de venir des pays du sud était
une entrave à l’universalité du propos littéraire. »
La notion de francophonie est-elle bien nécessaire? de se demander Anna Moï.
Pourquoi n’y a-t-il pas d’équivalent en anglais? Le fait d’être écrivain de langue
française ne suffit-il pas? La réponse est prévisible. On notera toutefois que c’est
précisément le contexte de la francophonie qui aura été à l’origine de cette réflexion de
la romancière sur la complexité de ses appartenances.
Peu après la publication de ce recueil paraît le troisième roman d’Anna Moï, Violon.
C’est l’histoire d’une jeune fille douée pour la musique, Garance, mais moins douée
pour l’orthographe, qui décide de devenir luthière après avoir renoncé à l’apprentissage
du violon, instrument pour lequel elle semblait avoir des dispositions particulières.
Garance a une sœur, Linda, une mère, Manou, copropriétaire d’une entreprise de
lingerie pour dames, une grand-mère, Zettie, autoritaire et acariâtre, et même un père,
dont on apprend bientôt qu’il est Dé.Cé.Dé (sic). Toute la famille passe l’été dans des
maisons au bord de la mer, à Roquefleur, dans le Cotentin français. Et la vies’écoulerait sans heurt comme un long fleuve tranquille, entre l’appartement parisien
edu 5 arrondissement et les résidences d’été, n’eût été la difficulté d’apprentissage de
Garance, dont on découvre qu’elle a une maladie bizarre qu’on finit par nommer
« problèmes de dysorthographie ». Elle ne peut donc pas écrire, ni même copier les
mots correctement. Ce qui donne dans le roman plusieurs exemples d’orthographe
fantaisiste, « au-delà » devenant « O.Del.À ». Garance qualifie elle-même son écriture
de SDF (sans direction fixe). La tranquillité de la famille est également troublée par
l’étrangeté du père et de ses rituels, dont l’aînée des filles, Linda, fera les frais.
À côté de ces scènes de la vie française, quelques chapitres décrivent le travail de
Garance et retracent les particularités du violon comme instrument de musique. En fin
de parcours, la jeune fille hérite d’un violon rouge – allusion au film? – ayant appartenu
à son grand-père, un médecin allemand dont la grand-mère était tombée amoureuse
durant la guerre de 1940.
De ce roman multipiste, on retient d’abord un ton, un rythme, une façon originale
d’intercaler les paroles des personnages au tissu narratif. Mais on cherchera en vain
une référence au pays d’origine de la romancière, sinon sous forme de brève allusion.
Anna Moï s’y présente comme l’observatrice d’une certaine bourgeoisie française
soucieuse de conserver, envers et contre tout, le prestige des apparences.PAR DELÀ LA LANGUE
(14 décembre 1991)
DENISE BRAHIMI, APPAREILLAGES, DEUXTEMPS TIERCE, PARIS, 1991, 180 P.
L’entreprise de Denise Brahimi est périlleuse, risquée. Son livre propose des études
comparatives sur la littérature des hommes et des femmes dans le monde arabe et aux
Antilles. Les pièges sont nombreux et l’auteure en est consciente. Son ambition
avouée est de « poser de manière concrète et sans a priori la question d’une
éventuelle écriture féminine » et pour cela elle entreprend d’« appareiller écrivains et
écrivaines dans un égal respect des manières individuelles » et dans une égale
admiration.
Mais il ne s’agit surtout pas de travailler dans une perspective essentialiste qui
s’appuierait sur des données biologiques. L’essayiste cherche plutôt à débusquer un
certain nombre d’attitudes culturelles différentes, dont les textes rendent compte à leur
façon. Elle choisit donc des livres produits au sein de littératures très nettement
marquées par des caractéristiques culturelles et par la volonté d’en faire état. Les
exemples sont pris dans les littératures francophones des Antilles, du Maghreb et du
Proche-Orient car, selon Denise Brahimi, « la différence des sexes y reste plus
marquée qu’en Europe ou aux États-Unis et cette différence peut se retrouver aussi
bien dans les sujets abordés par les livres que dans la manière de les aborder ».
Les pistes retenues sont extrêmement variées et vont du traitement de la guerre à
celui de la polygamie, de l’entrée dans la vie à l’oralité et au bilinguisme. Chaque fois,
deux livres sont jumelés, d’auteurs de sexe différent. C’est ainsi que le thème de
l’« holocauste » est présenté à la fois dans le roman Pluie et vent sur Télumée Miracle
de Simone Schwarz-Bart et dans La mulâtresse Solitude d’André Schwarz-Bart, publiés
tous les deux en 1972.
Ces deux auteurs avaient, en 1967, écrit en commun Un plat de porc aux bananes
vertes. Portant sensiblement sur le même sujet, les deux romans de 1972 diffèrent par
leur traitement : alternance de temps forts et de temps faibles dans le premier cas,
glissements insensibles et incessants d’une situation à une autre dans le second. Le
récit féminin opère aussi une dédramatisation, laissant entendre que le malheur est
tout bonnement l’une des modalités du quotidien. Le point de vue également diffère,
qui présente une vision extérieure et objective dans un cas, une identification au
personnage dans l’autre. Cette analyse est l’une des plus convaincantes du recueil.
Le même roman de Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, est
ensuite repris et appareillé avec Chronique des sept misères de Patrick Chamoiseau,
sur la question de l’oralité. L’essayiste en déduit que l’auteur a un traitement balzacien
du créole, puisqu’il fait en sorte que les lecteurs restent conscients de l’écart entre la
langue du roman et celle qui parlée par les personnages. Dans ce livre, Chamoiseau
pratique avec maîtrise le jeu du double langage, recourt à l’insertion, à la citation et à la
traduction de manière à « faire signifier à une seule langue que dans la réalité il y en a
deux ». De manière paradoxale, Télumée, qui ne contient aucun mot de créole, donne
l’impression d’être écrit en une langue très proche du créole. Ou plutôt dans un
langage que Denise Brahimi appelle le « téluméen », qui est une création de l’auteur
obtenue par un travail continu et complexe sur la langue française. Là encore, on
constate le refus qui semble féminin d’utiliser l’opposition et l’écart comme mode de
fonctionnement.
À propos de bilinguisme, L’amour, la fantasia, d’Assia Djebar est comparé à Amour
bilingue de Abdelkébir Khatibi. Le livre de Khabiti évoque les aléas d’une relation
amoureuse quand elle passe par la différence des langues. Assia Djebar, de son côté,retrace son itinéraire individuel et décrit le passage de l’arabe dialectal à la langue
étrangère, le français. Alors que Khatibi associe volupté et « bi-langue », Djebar perçoit
la langue française comme une sorte de substitut du voile, causant « la distance entre
les choses, entre le corps et la jouissance ». Car « l’apprentissage de la langue
française a créé entre la narratrice et ses sœurs un écart irréversible qui lui interdit
désormais toute participation durable à la chaleur fusionnelle et l’intimité ».
Au chapitre de la polygamie, deux textes de femmes sont convoqués pour
témoigner à la fois de l’incommensurable souffrance féminine et de la sororité qui
s’installe entre les prétendues rivales.
On aura compris toute la richesse de telles analyses qui, par des moyens
diversifiés et dans une attention constante aux formes, rendent justice à la complexité
des écritures. Jamais le propos n’est réducteur. Ce qui en ressort toutefois avec
netteté, c’est que les auteurs féminins « cherchent à procéder par continuité là où les
hommes préfèrent affronter les ruptures ». De façon analogue, les personnages
femmes veulent mener de front toutes leurs actions et tous leurs désirs – amour,
profession, participation à une révolution – pendant que les personnages masculins
poursuivent l’efficacité dans l’une de ces catégories en gommant provisoirement les
autres. De ces « différences », Denise Brahimi conclura que le propre des femmes,
dans l’écriture plus qu’ailleurs, est peut-être, justement, de ne pas chercher à se
« distinguer ». « Ni des hommes ni des autres femmes, ni affectivement, ni
socialement par l’ambition. »II
ANTILLES ET OCÉAN INDIENMARTINIQUE – GUADELOUPE
Dans le domaine des lettres francophones, l’importance des écrivains antillais n’est
plus à démontrer. Depuis la publication du manifeste Éloge de la créolité en 1989,
ceux-ci ont occupé la scène littéraire par l’abondance de leurs publications et par les
nombreux prix qu’on leur a attribués, parmi lesquels le Goncourt à Patrick Chamoiseau
en 1992 pour Texaco. Les uns et les autres se réclament de la pensée de Glissant qui,
de son côté, préfère parler de créolisation plutôt que de créolité et dont l’œuvre
immense a été malheureusement interrompue en 2011. Chacune des publications de
Glissant est un exemple de cet imaginaire constamment sollicité par les enjeux
contemporains et attentif à proposer les concepts aptes à en rendre compte. Quant à
Patrick Chamoiseau, il invente de livre en livre, de roman en roman, de nouvelles
formes du dire articulées à une réflexion sur la littérature et la fonction de l’écrivain
dans la société. Également signataire du manifeste, Raphaël Confiant publie plusieurs
titres qui sont marqués par une invention lexicale directement inspirée du créole.
D’autres romanciers, parmi lesquels Ernest Pépin et Gisèle Pineau, ont également été
associés au mouvement de la créolité, ce mouvement qui s’est développé sous
l’ombre tutélaire de Césaire et de Glissant, les deux pères fondateurs de la littérature
antillaise que les plus jeunes écrivains n’ont pas craint de contester tout en leur
rendant hommage. « Nous sommes tous fils de Césaire », disait le manifeste qui
pourtant citait abondamment les textes de Glissant.
On remarquera que les écrivaines ne sont pas nombreuses dans ces littératures
venues du chaud mais pour la plupart publiées en France. À ce titre, l’œuvre de la
Guadeloupéenne Maryse Condé fait figure d’exception. Œuvre monumentale, qui
n’hésite pas à réécrire certains classiques de la littérature anglaise et qui est largement
inspirée par ce « désir d’Afrique » dont la romancière ne se départira jamais, désir
qu’elle a décrit avec émotion dans sa récente autobiographie, La vie sans fards.
Après des aperçus généraux concernant les Lettres créoles et l’œuvre d’un
pionnier, Gilbert Gratiant, les articles qui suivent ont été regroupés pour permettre de
retracer le parcours de chaque écrivain.LES LITTÉRATURES VENUES DU CHAUD
(8 février 1992)
PATRICK CHAMOISEAU ET RAPHAËL CONFIANT, LETTRES CRÉOLES, HATIER, 2011.
Dans la collection « Brèves littératures » chez Hatier, dirigée par Michel Chaillou,
collection d’histoire littéraire confiée à des écrivains dont le sort semblait récemment
incertain à cause de l’abandon par la maison d’édition de son secteur littéraire, Patrick
Chamoiseau et Raphaël Confiant signent ensemble Lettres créoles, avec en sous-titre
Tracées antillaises et continentales de la littérature (1635-1975). Déjà co-auteurs de
l’Éloge de la créolité (Gallimard, 1989), ces deux romanciers martiniquais ont publié en
outre, au cours des derniers mois, Eau de café (Confiant, prix Novembre 1991) et
Antan d’enfance (Chamoiseau, prix Carbet 1990).
Rencontré quelque temps avant la publication de Lettres créoles, Raphaël Confiant
présentait son projet comme une « approche insolite de la littérature antillaise ».
Insolite, précise-t-il, parce que génériquement on fait commencer la littérature
antillaise à deux dates : si l’on est franco-centré, on la fera commencer dès les textes
des premiers colons, c’est-à-dire 1635 et, si l’on est plus ou moins négriste, on la fait
commencer à partir d’Aimé Césaire, en 1939, quand paraît le Cahier d’un retour au
pays natal.
Notre approche est complètement différente. Nous tenons compte de tous les
peuples qui se sont succédé aux Antilles et nous disons que la littérature commence à
partir du premier Indien caraïbe qui écrivait des pétroglyphes sur les pierres. Nous
avons tout un chapitre qui s’intitule La roche écrite. Nous disons que les pétroglyphes
font partie de la littérature. Bien sûr, nous analysons la littérature blanche créole, la
littérature noire, mais aussi celles des Indiens de l’Inde, la place des Chinois et des
Syriens. Bref, une approche multiculturelle et multiraciale de notre littérature et non
plus une approche purement blanche ou purement noire, comme cela s’est fait avant.
Tout cela procède d’une conception nouvelle de l’histoire des Antilles. Nous disons
que notre histoire ne commence par à la colonisation, en 1635. Elle commence avec
les Caraïbes, même s’il y a eu disparition de la culture caraïbe. On pourrait dire plutôt
qu’il y a eu dés-apparition. Ce n’est pas la même chose. Parce que l’homme antillais,
même s’il n’a que quelques gouttes de sang caraïbe dans les veines, refait des gestes
de caraïbe. Le pêcheur martiniquais qui fait sa nasse, le vanier qui tisse des paniers
4ne savent pas qu’ils refont les gestes de l’Indien.
Comment se fait-il que dans l’Éloge de la Créolité il est écrit que « la littérature
antillaise n’existe pas »?
D’abord, c’est un paradoxe et on sait que les écrivains aiment les paradoxes. De plus,
l’ouvrage que nous publions ne s’appelle pas littérature antillaise, mais Lettres créoles.
Nous disons qu’une littérature existe quand il y a des rapports entre trois éléments
fondamentaux : des écrivains, une critique littéraire (soit dans la presse, soit à
l’université) et un lectorat. Aux Antilles, il y a des écrivains mais il n’y a pratiquement
pas de critique littéraire (si elle existe, elle est très limitée et n’a aucun impact social)
et il n’y a pas de lectorat antillais. Il y a plutôt un effet que j’appellerais un effet de
serre. On achète un livre par sympathie, par engouement tribal, parce que c’est un
auteur martiniquais. Il y a un lectorat lorsque l’écrivain se sent remis en cause par des
lecteurs qui portent un jugement autonome sur le livre. Nous disons qu’il faut ces trois
appareillages pour qu’il y ait une littérature.
Pourtant, la Martinique est peut-être avec Haïti l’un des pays où,
proportionnellement à la population, il se publie le plus grand nombre de textes. Il doit
bien y avoir environ 80 auteurs qui écrivent, dont une vingtaine sont édités en France
et les autres sont publiés à compte d’auteur ou chez des éditeurs locaux. Mais, nousavons un handicap du fait de notre petitesse. Les relations interpersonnelles
interdisent la franchise littéraire. Il serait difficile d’avoir une critique qui soit
dépassionnée. Je pense que nous aurons toujours besoin d’un regard extérieur. Car,
ici, on ne sait jamais quand l’opinion émise relève de la complaisance ou non.
Est-ce que le fait de publier ailleurs et d’avoir une critique littéraire à l’extérieur du
pays ne conditionne pas votre écriture et ne vous force pas à vous adapter à des
attentes différentes du public?
C’est une dérive qui est très dangereuse. Que nous le voulions ou non, nous
dépendons des éditeurs français. Ces éditeurs, quand ils reçoivent nos ouvrages, ne
comprennent pas tout et demandent souvent d’éclaircir ce qui pour un lecteur antillais
est clair. Ce danger est concret, que nous fabriquions une littérature pour l’ailleurs.
Nous résistons avec les moyens que nous pouvons. Nous rusons. Ceux qui ont du
talent vont s’en sortir mais la plupart des auteurs moyens risquent de tomber dans un
néo-exotisme.
Et Confiant de préciser qu’il utilise le mot dans le sens traditionnel du terme et non
selon la définition donnée par Segalen :
Je crois qu’il y a un regard que l’on peut porter sur l’autre qui ne soit ni paternaliste, ni
forcément explicatif. Je crois que, pour admettre l’autre, on n’a pas forcément besoin
de le comprendre. Toute la tradition philosophique occidentale – et même islamique,
c’est ce qui explique son intolérance – suppose que pour admettre l’autre, il faut tout
comprendre de lui. Nous, nous disons que l’on peut admettre avec une certaine
opacité. Cette opacité peut être appelée l’exotisme, si l’on veut.
Lettres créoles, l’ouvrage signé Chamoiseau et Confiant, rend compte de ces
tracées qui témoignent non pas d’une Histoire mais des histoires de ce qu’on nommait
auparavant « littérature négro-africaine, littérature des îles, littérature noire
d’expression française, littérature afro-antillaise ». Tracées, c’est-à-dire « ces infinies
petites sentes qui se déplient à côté des routes coloniales dont l’intention se projette
tout droit, à quelque utilité prédatrice ». Ces tracées remontent aux récits des origines,
gravés pour l’éternité dans les roches de la forêt de Montravail, à Sainte-Luce, aux
livres de compte des colons et aux récits des voyageurs et se poursuivent à travers le
cri distinct de la cale négrière jusqu’à l’apparition du conteur créole, ce Parleur qui
utilise son art « comme masque et didactique » à l’intérieur du système des
plantations.
Ces tracées sont aussi celles des Indiens-Koulis, des Chinois et des Syriens, des
Syro-Libanais qui, en Guyane, en Martinique ou ailleurs, participent de la créolisation
antillaise, « précipitation anthropologique illimitée, contrastant ainsi avec le caractère
très limité de l’espace géographique dans lequel elle se meut ». Tous adoptent la
langue créole, « qui surgit avec la conscience plus ou moins claire de l’existence de
toutes les langues du monde. »
Avec la fin du système de plantation, diverses ruptures se produisent et la
nécessité de « se débrouiller en ville » oblige à devenir français. C’est dans ce
contexte que se développe l’écriture qui, dans ses débuts, rend compte d’un exode de
soi et d’un mimétisme qu’on a appelé le bovarysme littéraire. Puis, les mouvements se
succèdent, des doudouistes aux Académiciens (Académie créole antillaise fondée en
Guadeloupe), accompagnés de quelques tentatives d’écriture en créole.
En 1932, paraît Légitime défense, le manifeste qui « prépare l’avènement d’une
formidable tracée littéraire, celle du retour au grand cri de la cale : la Négritude. » À
partir de ce jalon, Chamoiseau et Confiant s’intéressent davantage aux parcours des
grandes œuvres qui ont marqué la littérature antillaise. Celle de Césaire d’abord, à qui
ils rendent hommage parce que, se reliant au cri de la cale, il brise le tabou.
Cependant, ils attendent de pouvoir lire Césaire « sans chausser les lunettes de la
Négritude » et « dans une plénitude intérieure et créole ».Celle des Haïtiens Roumain et Alexis, des Guadeloupéennes Condé et
SchwarzBart, des Martiniquais Tardon, Zobel et Placoly (mort récemment) dont on dit qu’il est
un écrivain charnière « à cause de cette finesse d’écriture qui explore l’intérieur, qui
doute, qui s’interroge, à la frange d’une lucidité un peu désespérée. » Saint-John Perse
et Salvat Etchard, nés français, sont présentés comme faisant partie de tracées à côté
de Morisseau-Leroy et Frankétienne, Haïtiens écrivant en créole. En fin d’itinéraire, on
décrit avec une grande ferveur l’œuvre d’Édouard Glissant, ce « Marqueur des
échosmonde », dont la pensée sous-tend l’ensemble des perspectives du livre.
On pourra évidemment reprocher aux auteurs l’oubli de tel ou tel nom d’écrivain ou
l’importance relative accordée aux uns et aux autres. On ne pourra toutefois trouver de
manière plus stimulante et plus originale de faire l’histoire littéraire. Car, à travers ces
tracées, ce que nous lisons, c’est une interrogation sur la littérature et le statut de la
parole et des langues. Je retiens tout particulièrement ces pages où il est question du
rôle et de la fonction du conteur créole dont le projet est « d’obscurcir en révélant,
d’informer et de former dans le mystère du verbe et l’hypnose de la voix ».
Gardien des mémoires, le conteur doit à la fois distraire et « verbaliser la
résistance ». À un moment donné de l’histoire, il problématise son rapport à la langue
française. Et les auteurs d’ajouter : « Les écrivains qui par la suite perdront ce rapport
problématique à la langue française resteront toujours comme en surface ou à côté
d’eux-mêmes. » À propos de la littérature en créole, à laquelle on accorde la plus
grande importance – Confiant était lui-même un auteur dont une partie de l’œuvre a été
publiée en créole –, on se garde bien de tout fétichisme car « trop nombreux furent
ceux qui lui attribuèrent le magique pouvoir de combler les ruptures qui mènent à la
vraie parole antillaise. »
Patrick Chamoiseau, à qui je demandais s’il y avait d’après lui un avenir de la
littérature en langue créole, répondait : « Je crois que l’utilisation de la langue française
qui transporte l’esprit créole prépare l’avènement du créole. L’épanouissement de la
langue créole passe par une acceptation de la culture créole, de sa philosophie, de sa
conception. »
Quant à la situation présente de la littérature antillaise et à son développement
futur, il les perçoit ainsi :
L’utopie, ce serait une littérature qui fonctionnerait à l’intérieur du pays. Je pense à
Amado qui est connu de chacun à l’intérieur de son propre pays. Je crois à
l’appropriation collective d’une littérature. Il faut que nous puissions disposer d’une
littérature qui circule entre nous. Cette littérature sera informée de l’existence de
toutes les langues et essaiera de transmettre le tremblement général du monde dans
son écriture particulière.
L’important pour l’écrivain, maintenant, est de pratiquer l’inventaire d’une
problématique globale.
La littérature qui se fait ici, dit Chamoiseau, est encore une littérature contrainte. Je ne
me sens pas libre d’écrire un roman d’amour léger ou un roman policier, car je serais
en dehors des zones sensibles de ma collectivité, je ferais une œuvre qui n’aurait pas
de pertinence intérieure. Il est très difficile de faire une littérature pertinente avec des
sujets qui ne permettent pas une interrogation profonde sur certains points. Écrire une
histoire d’amour supposerait de repérer ce qu’il y a dans l’amour de problématique ici.
Il faut que notre écriture témoigne d’une réalité. Si on écrit en dehors de sa douleur,
on n’écrit rien. Il faut témoigner de cette partie de la condition humaine. J’ai
l’impression que nous préparons une littérature beaucoup plus libre, parce qu’elle sera
consciente et qu’elle aura repéré ces zones conflictuelles, ces lieux de frottement, de
douleur et qu’elle pourra s’en détacher. Alors que nous, nous sommes encore en train
de les répertorier. C’est en cela que nous sommes dans une situation de
prélittérature.