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Dans la lucarne du temps

De
407 pages
Au delà des polémiques, des bienfaits ou des maléfices de la colonisation, Antoine est un jeune garçon de moins de quatorze ans qui vit dans l'Algérie d'avant 1939. Quatre-quarts somptueux, il est né d'un père mi-italien, mi-maltais et de mère mi-alsacienne,mi-ardéchoise. La vie s'ouvre devant lui, sourires et coups de dents alternés. Il le raconte dans son langage et dans son style, raboté, forgé, modelé par ses amours d'enfance et l'appréhension des mutations de l'adolescence. Questionneur et questionné, il avance comme un aveugle, en tatonnant.
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Titre
Dans la lucarne du
temps
3 4 Titre
Yves Buono
Dans la lucarne du
temps

Roman




Éditions Le Manuscrit
5
























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
ISBN : 2-7481-7263-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748172638 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-7262-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748172621 (livre imprimé)
6






Il est onze heures. Le soleil cogne. Antoine
cligne des yeux dans la lumière. Tout son corps
est tendu. Il serre les poings. La haine l’assaille.
Il rêve qu’elle est morte. Mariette le regarde, les
yeux brûlants. Elle est brune comme une
mauresque, le cheveu frisé ; son corps gracile
est aussi noué que celui de son frère. Sa bouche
tremble de rage et ses narines se dilatent. Elle
avance d’un pas et crache :
– Si tu continues, je pleure dès que maman
revient.
Antoine rugit, son poing part mais sa main
s’ouvre en frappant la joue de la petite, malgré
lui. C’est mieux comme ça, sans doute. Mariette
saigne un brin au coin de sa lèvre mais elle rit,
diabolique :
– Maintenant, tant pis pour toi, dit-elle
presque doucement, je pleurerai.
– C’est bien fait, dit Anne.
Comment savoir à qui elle s’adresse, celle-là ?
Elle est assise sur son pot et elle tient une
poupée sur son cœur en serrant les lèvres. Elle
se déplace en ramenant son derrière sur ses
talons. Elle a frôlé maintes fois la gargoulette
qui fraîchit à l’ombre du pilier de la terrasse,
9
sans dommage pour l’instant. « Quel boulot !
pense Antoine ; surveiller deux gonzesses et
cette garce qui va sûrement pleurer au bon
moment ! ». La colère secoue de nouveau son
crâne blond. Anne est devant lui, ses longues
boucles brunes sur l’épaule. Elle est plus jeune
que Mariette, plus ambrée, plus indifférente,
plus secrète ; elle n’est que la troisième et
Antoine se demande ce qu’elle fait là ; pourquoi
une troisième ? Mais comment lutter ? Papa
préfère Mariette ; maman préfère Anne et lui,
l’aîné pourtant… c’est lui qui est en trop peut-
être ? Trois, ce n’est pas un compte !… Anne le
tire par la jambe de sa culotte ; il baisse les yeux
sur elle :
– Faudra m’essuyer, dit-elle.
Antoine bondit sur place, son genou cogne
Anne au front ; elle bascule, elle braille. Antoine
est atterré ; la voilà, la vraie tuile ! Mais quand il
se décide à considérer les dégâts, il voit la petite
qui se réinstalle vaille que vaille sur son trône.
– Tu as de la chance, j’avais pas fait, dit-elle.
Mariette ricane. Alors Antoine renonce ; il
descend l’escalier et s’empare de Dolly qui
dormait dans la poussière, devant le garage. La
chienne lui balaie la main d’un coup de langue
et pose sa tête sur le genou du garçon. Des
tiques ventrues piquent son pelage fauve de
grosseurs grises. Antoine les arrache, avec un
petit bout de peau blanche, puis il les écrase
10
entre deux pierres. Le sang gicle marron, avant
de noircir en séchant.
La terre est gorgée de chaleur ; le chèvre-
feuille se plaint à coups de senteurs comme des
soupirs odorants ; un petit Arabe, gardien de
chèvres, répand les notes fêlées d’un pipeau
dans le soleil qui danse aux ailes des libellules
bleues. Il fait bon vivre, tout de même !
Maman sort de la buanderie. Une bouffée de
lessive vient jusqu’à Antoine par la porte
ouverte, concrète comme une buée d’hiver aux
naseaux des passants. On entend l’eau bouillir
dans la lessiveuse et le chuintement long du
champignon qui crache sur le linge ses jets de
potasse à l’odeur de propre. « Encore trois fois
ça », dit maman à voix haute, mais pour elle-
même. Elle vient de se colleter avec un mois de
linge sale et elle a travaillé dur déjà, cela se voit.
Antoine ne comprend pas cette manie de la
lessive mensuelle. Il lui semble que si on la
faisait plus souvent… mais il est plus sain pour
lui de s’occuper de ses propres affaires. Et puis,
peut-être que maman aime sacrifier à ce rite…
comme sa sœur, la tante Eugénie. Une grande
maison a son linge pour l’année. Eugénie fait la
lessive deux fois par an seulement. Mais maman
ne parle jamais des quatre jours de travail
sauvage que cela demande ; par contre, les
armoires ! Ah ! Si tu voyais les armoires,
grandes jusqu’au plafond, cossues et luisantes,
11
s’ouvrant comme un théâtre et bourrées de
piles de drap, de torchons, de serviettes,
dressées, blanches comme le sourire d’un nègre,
jamais savetées, chaque colonne à son tour…
Maman a les yeux qui brillent et qui envient
peut-être un peu… Sa lessive à elle est vite
faite… forcément, tous les mois. N’empêche,
ce serait moins fatigant une fois par semaine.
– Je t’avais dit de garder tes sœurs !
Antoine a toujours été stupéfait par la vitesse
à laquelle maman se met en colère.
– Elles vont encore me faire des bêtises,
celles-là !
Mais Mariette a entendu, là haut, sur la
terrasse ; elle accourt, elle crie :
– M’man, il m’a tapée !… Il m’a tapée !
Elle pleure avec de vraies larmes.
– T’as vu ? glapit Antoine. Elle passe sa
tête entre les barreaux de la balustrade ! Il
faudra le dire à papa ! C’est interdit ! C’est
interdit !
Laure a un geste d’humeur, ses sourcils se
froncent, son œil noircit. « Ces enfants me
tueront ! Et celui-là ! Le plus grand, le plus
bête ». Antoine hausse les épaules. Maman se
déplace avec agilité et lève la main, mais
Antoine a décampé. « Ne t’en fais pas ! Je le
dirai à ton père ! Il va te dresser, lui ! ». Et
voilà !
12






Les deux paniers tirent lourdement sur les
bras de Laure et lui arrondissent les épaules. La
côte des Béni-Ramassés est longue et dure. Le
goudron fond sous le soleil et il faut éviter ses
flaques gluantes. Antoine est tenté, mais
maman le surveille du coin de l’œil.
– Tu as le diable au corps ! Tu veux
recommencer, hein ?
Non, non, Antoine ne veut pas
recommencer, pas comme cette fois où,
trompé par l’apparence du bitume et croyant
n’y laisser que l’empreinte de sa semelle belle
et nette comme une signature, il s’était
salement englué, au point de tomber !…
Saloperie de goudron !… partout… et quelle
raclée !
– Si tu recommences, tu vas voir la
tannée !
Antoine hausse les épaules. D’abord,
pourquoi l’a-t-elle emmené au marché si c’est
pour l’engueuler… Les grands caroubiers
crissent dans la chaleur poussiéreuse, leur
ombre ramassée autour de leur pied comme
des jupes. La haie d’acacias sauvages, épaisse,
pleine d’épingles blanches, ourle la route de
13
velours jaune dans une beauté qui s’exalte à
son manque de parfum. Un chien s’amène le
nez et la queue au vent. Bâtard effronté, il fait
le tour de Laure aussi affairé qu’un enfant de
choeur à la messe, se rabat sur les arrières, la
truffe à hauteur des paniers. Il se servirait bien
tout seul, celui-là ! Chassé par Antoine de la
voix et du pied, il trottine vers un arbre et lève
nonchalamment la patte. Il pisse et la
poussière roule en perles, se boursoufle,
dessine des cratères lunaires, aussitôt sèche.
– Tu vois ! Il t’a dit quelque chose à sa
manière, celui-là !
Maman a posé ses paniers. L’amusement
plisse ses magnifiques yeux gris. Elle se fout de
moi, songe Antoine et il voudrait qu’elle
l’embrasse ; mais elle empoigne son fardeau et
repart. Antoine suit, son œil attiré malgré lui
par le papier huileux qui enveloppe les caldis
feuilletés farcis de fromage poivré et chauds,
chauds et odorants à vous plonger dans les
affres de la famine. Antoine salive et montent
la côte, maman et son panier, puis Antoine,
puis le chien qui n’a pas encore renoncé.
– Dis, m’man ? Tu me donnes un caldi ?
– A la maison, fils, marche, marche.
Voilà le bout de la côte. Dans l’échancrure
de la colline, le ciel descend en pointe ; le vent
du large, glacé sur la peau en eau et dans les
cheveux mouillés, les presse doucement
14
comme pour s’opposer à leur progression. Il
enveloppe Laure, glisse sa robe entre ses
jambes, entre ses seins, l’érige en figure de
proue. L’anse d’un panier à la saignée du bras,
elle referme son col sur sa gorge d’une main
qui rougit. Antoine la regarde, atterré ; il
regarde son ventre sous l’étoffe légère, rond,
proéminent comme un ballon de foot. Bon
Dieu ! Elle est enceinte ! Encore ! Dis, m’man,
t’es enceinte ? Il retient la question derrière ses
dents serrées. Attention aux taloches, c’est pas
une question à poser, mais elle bourdonne
sacrément dans sa tête, la question, comme
une mouche enfermée dans le creux de sa
main, qui veut sortir… qui veut sortir… A
présent, il est sûr que sa mère raconterait la
chose à son père et ce ne serait plus une
position tenable !… Bon Dieu ! Quel âge tu as,
m’man ? Tu es vieille pour ça ! Vieille ! Les
copains vont se foutre de moi !… Mais la
route a basculé ; c’est la descente, longue. A
gauche, la montagne prend son élan et
d’épaulement en épaulement se hisse jusqu’à
Bugeaud où, certains hivers, la neige se
maintient. A droite, c’est le glissement vers la
mer qu’on ne voit pas d’ici à cause du dernier
geste d’humeur de la colline couronnée de
pins. Mais voilà des vignes bien peignées, puis
les champs des Valente, des maraîchers. La
montagne se creuse pour eux, étale un peu ses
15
pentes pour diminuer leur peine. On ne les
fréquente guère sauf pour les visites de bon
voisinage ou quelques achats de légumes frais.
Toujours penchés sur leurs patates ou sur leurs
fraises, on ne voit d’eux, à longueur de saisons,
que leur derrière haut perché sur leurs jambes
écartées, le torse ployé sur la terre. Puis c’est la
ferme des Mallard à la basse-cour florissante et
mouvementée, caquetant, gloussant, piaulant,
cacardant avec, par dessus le tout, le cri
discordant du paon qui fait la roue. Plus bas,
enfin, apparaît la boutique neuve de Serpi,
juste à l’angle de l’embranchement empierré
qui descend à la maison : Serpi le peintre,
bientôt boulanger par une de ces mutations
secrètes de l’artisanat (et son pain sera bon, le
bougre), qui bat sa femme, ce que l’on sait sans
jamais l’avoir vu, parce que sa réputation l’a
précédé à l’Oued-Kouba, Val Mascort.
En face de chez Serpi, de l’autre côté de la
caillasse, dans une sorte de ravin, donc plus
basse que la route goudronnée, se tient
justement la maison des Mascort. Lui, c’est un
espagnol : Ferdinand. Il parle rocailleux et il
rêve de l’Espagne. Il se construit une barque
pour retourner au pays. Mais il avance pas vite
parce qu’il dort souvent au soleil, les deux
mains derrière la tête et la bouche ouverte.
Elle, c’est une Française mâtinée de maltais
peut-être. Elle est grande et un peu ridée. Elle
16
a l’air triste et il lui manque une dent d’en haut,
devant. Elle est gentille et elle sourit
doucement quand elle te caresse la tête. Elle se
prénomme Françoise mais comme c’est pas
une parente on ne peut pas lui dire tata et
quand on s’adresse à elle on doit l’appeler
Madame Ferdinand. La tante Éléonore dit que
Ferdinand a bu tout l’héritage de Françoise.
L’héritage, c’est cette partie de la vallée, qu’on
appelle par voie de conséquence Val Mascort
et, aussi, des carrières de pierre dans la
montagne. D’après papa, qui a tenu leur
comptabilité, Ferdinand a confondu recettes et
bénéfices… la grande vie… la Delage luisante
et longue comme un cigare… en smoking et
pieds nus dans sa voiture parce qu’il ne
supportait pas les souliers… les ongles des
mains cassés sauf celui du petit doigt, long de
plusieurs centimètres. C’est un trésor pour lui
et il prend soin de ce doigt comme s’il portait
un panari. Bref, ils sont ruinés Ferdinand et
Françoise, mais il leur reste leur masure, cinq
enfants et ce nom de Mascort, beau comme un
conte de fée quand il figure dans l’adresse de
tous les gens du quartier : Val Mascort, Oued-
Kouba, Bône. Mais voici la maison au bas de
cette nouvelle descente. La route caillassée
meurt devant elle et devant la villa de l’oncle
Jean : la Perle Blanche. C’est la seule villa du
quartier qui porte un nom. C’est le nom que
17
l’oncle a voulu donner à sa maison ; dommage
qu’il ait passé la terrasse au goudron par
crainte des gouttières ; vue de haut, elle n’est
plus si blanche, la perle.
L’oncle Jean a planté deux frênes devant ses
fenêtres. Ils ont prospéré, ils sont beaux et
mettent deux touffes d’ombre autour de la
porte d’entrée. Justement, grand-mère est
assise là sur sa petite chaise. On la voit bien,
vêtue de noir, son chignon gris comme une
grosse brioche sur sa tête. Elle est vieille,
vieille ; on l’appelle grand-mère, mais c’est la
grand-mère de papa. Antoine en a le vertige. Il
l’aime et il la redoute, étonné qu’elle survive
sous le poids des ans. Ses yeux délavés ne
s’arrêtent que sur l’essentiel. Tu es bien ? Tu as
mal ? Viens que je t’embrasse et elle te regarde
au fond de ta tête, sa main sur tes cheveux
pendant que son pouce trace un signe de croix
sur ton front et que ses lèvres, sur ses gencives
édentées, parlent en silence comme un
chuchotement de source. Et toi, tu baisses les
paupières, calme comme un poulain entre
deux ruades, un instant hors du temps.
18 Dans la lucarne du temps18






Le meilleur moment de la journée, c’est le
matin quand papa se prépare en sifflotant. Pris
par sa toilette, il n’a pas le temps de s’occuper
d’Antoine. Et puis la nuit est passée sur hier
telle un grand coup de lessive et le jour est
neuf comme un drap propre qui claque au
vent. C’est jeudi, pas d’école. Antoine est à
l’affût du moindre indice. Partira ? Partira pas ?
Travail ou pas travail ? Il y a de l’agacement
chez Antoine. Avec papa, on ne sait jamais. Il
travaille… mais dans le bénévolat, comme il
dit. Ça signifie, dans la pratique, qu’il va au
bureau ou qu’il n’y va pas, comme il veut. Il est
libre et il ne doit rien à personne… il n’est pas
payé, non plus… Ça, c’est plus embêtant
comme dit maman, mais il y tient foutrement.
A l’école, quand un prof demande profession
de votre père, Antoine doit répondre réformé
de guerre, mais il ne s’y résout pas. Il préfère
annoncer président de société H.L.M. Mais il
est con, ce môme ! Laure, ton fils finira par me
faire supprimer ma pension ! C’est le
problème : papa est réformé de guerre pour
tuberculose pulmonaire. Mais ça, c’est le mot
du docteur Bonnet. En vérité, papa est
19
poitrinaire… un truc moche qui ne vous laisse
vivre qu’à l’ombre du thermomètre, qu’avec du
foie cru dans votre bouillon bien chaud ou un
demi verre de sang de tortue, cul sec. Un drôle
de truc qui ne vous empêche pas de travailler !
Ainsi, papa dit qu’il est malade mais il faut bien
avouer qu’il travaille la plupart du temps toute
la journée et tard le soir, souvent, chaque fois
qu’il a réunion de conseil d’administration, …
après le boulot, comme il dit. Mais, Bon Dieu !
Qu’est-ce que ça veut dire, ça ?… Si le conseil
ce n’est pas du boulot, pourquoi y va-t-il
alors ? Surtout si c’est pour se plaindre d’être
fatigué, pour rentrer le chapeau en arrière sur
la tête ce qui est un signe terrible de mauvaise
humeur, pour s’exclamer quelle plaie ! en
voyant Antoine se dresser sur la pointe des
pieds pour lui dire bonsoir, pour manger
presque froid lorsque maman, assoupie sur la
Veillée des Chaumières, n’a pas entendu l’auto
descendre la route empierrée dans les
grincements de la carrosserie et les pincements
sonores des pneumatiques écœurés…
Ça y est ! Il est prêt ! Net, costume gris,
élégant, un rien coquet peut-être, la bouche
mince, le regard bleu-froid, un soupçon d’eau
de toilette pour auréole. Maman lui tourne
autour, sous le charme, l’œil en étoile. Elle ne
dit rien, mais on devine ce qu’elle pense.
Antoine le sait ; Georges aussi ; il sourit, il
20
l’embrasse. Elle sourit, elle l’embrasse. Elle ne
va pas le laisser partir, quoi ! Mais papa a de
ces frémissements d’impatience que même
Laure sait reconnaître ; elle se résigne à regret.
« Antoine ! Le garage ! Je suis en retard ! ». Ça,
c’est comme un coup de canon. Antoine se
propulse en bas. Il ouvre la grille puis les
lourds vantaux de bois du garage. La voiture
est là. Cabine et ailes noires, capot et flancs
gris. C’est une Chenard et Walker. Elle a une
grosse malle à l’arrière avec deux roues de
secours par dessous. Elle tourne comme une
horloge ; c’est l’oncle Jean qui le dit. Il s’y
connaît, il a été chef mécanicien chez le père
Borg, en ville. Papa arrive ; il monte dans la
voiture. C’est un instant très critique. Gare aux
corvées de dernière minute. Antoine, nettoie-
moi les allées du jardin ou bien le poulailler ou
bien, c’est plus simple mais tellement pire,
prépare-moi tes devoirs pour ce soir ! La vie
n’est pas facile. Il y aura des fautes dans les
devoirs et papa les trouvera ou bien les allées
ou bien le poulailler seront mal faits. Il n’est
jamais content, papa. Avec lui, les corvées ne
sont jamais finies et les mauvaises herbes
repoussent deux fois plus vite. Il vaut mieux
tomber sous la coupe de l’oncle Jean quand il
répare la voiture de papa le samedi ou le
dimanche. Il suffit de lui tenir la lampe
électrique juste derrière l’oreille, attention sans
21
le brûler, pour bien éclairer le coin du moteur
où il travaille. Et puis on ne risque pas grand
chose avec l’oncle Jean. Il ne donne pas de
taloches ; il ne botte pas les fesses non plus.
Par contre, quand il s’énerve, il crie « ballot !
Ballot ! ». Jean-Claude ou Roger et même
Georges, l’aîné des cousins, s’affolent et
pleurent quand leur père hurle comme ça.
Antoine résiste mais il rit jaune tout de même
parce que c’est vachement vexant et que ça
fout la frousse, quoi !
Papa n’a rien dit, même pas à ce soir ; il
ferme sa portière et s’en va. La voiture
caracole dans les ornières de la caillasse. Des
cailloux pètent sec et se propulsent en l’air.
Papa braille qu’il ne faut pas rester derrière la
voiture. Il a raison. Au revoir !
22 Dans la lucarne du temps22






Le Val Mascort est un espace relativement
étroit et long, comme une plaine entre deux
coteaux inégaux. L’épine dorsale en est
constituée par la route caillassée qui dessert le
lotissement. Le flanc droit, à l’Est, d’abord
colline d’amandiers enchapeautée de pins
descend en s’aplatissant jusqu’à l’orangeraie
des Félicetti. En arrivant chez eux, il y a un
grand bassin plein d’eau verte où on ne peut
pas se baigner, avec plein de dytiques qui
glissent à toute vitesse à la surface, comme des
pédalos. Le flanc gauche, à l’Ouest, grimpe
jusqu’aux crêtes de l’Edough. C’est de là-haut
qu’arrive l’Oued-Kouba, mince comme un fil
d’araignée là où il y a de l’eau, cahoté, enroché
parmi les touffes d’épineux, la myrte et les
arbousiers, jusqu’au petit pont, en bas, où il se
coiffe de roseaux avant de se farder de lauriers
roses en jolis cache-misère. La grand route
qu’il rencontre là fait un écart brutal à l’Est et
s’habille, des deux côtés, d’eucalyptus géants
avec plein de cœurs porteurs d’initiales et de
flèches dans leur écorce blanche. Un kilomètre
plus loin, on quitte l’ombre des grands arbres
pour la lumière qui danse sur le sable de la
23
plage Chapuis. C’est là qu’on vient l’été,
pendant les grandes vacances et il faut s’asseoir
avant de se baigner afin que les sangs
retombent, selon maman, sous peine d’attraper
la crève.
On dispose, au Val Mascort, de l’eau de la
ville et même, depuis peu, de l’électricité. Mais
on n’a jamais réussi à avoir autre chose qu’une
route caillassée. Au début, papa a fait une
pétition qu’il a signée avec l’oncle Jean et
Monsieur Ferdinand, mais ça n’a pas marché.
Quand papa a réussi à se faire élire conseiller
municipal, tout le monde a espéré, y compris
les nouveaux voisins. Mais papa n’a réussi qu’à
faire empierrer, encore un coup, la route dont
il semblait bien que cette opération constituait
un préliminaire indispensable en même temps
qu’un effort définitif. Ce qui faisait dire à la
tante Éléonore qu’il ne servait à rien d’avoir un
neveu dans la municipalité où tout le monde
était aussi incapable que les vrais politiciens.
Tout ça parce que maman disait que le
municipal c’était pas du politique et que tata
n’en pensait pas un mot, rien que pour faire
enrager maman. « Voyons, Laure ! Vous n’êtes
pas si naïve ! »
L’oncle Jean et la tante `Éléonore avaient
trois garçons avant que Norbert et Arlette
n’arrivent, chacun à leur tour, avec presque
deux ans de différence. Même que c’est
24
Norbert qui était dans la bonne cadence parce
qu’il venait dans les âges entre Antoine et
Mariette qui comptaient, eux, cinq ans de
différence et que Mariette et Arlette arrivaient
à peu près dans le même temps, puis Anne, à
la queue, à traînailler sur son pot sans pouvoir
jouer comme il faut à cause de son extrême
jeunesse. Les cousins, c’était comme des
frères, des compagnons de jeux formidables et
la maison de tata comme la maison d’Antoine,
toujours ouverte et toujours des casse-croûtes
prêts parce que quelqu’un avait toujours faim,
grand-mère la première. De tout temps il en
avait été ainsi chez tata, même à l’époque de la
route de Bugeaud alors qu’Antoine était petit.
Parce que la villa de l’Oued-Kouba était
relativement récente papa ayant découvert ce
lotissement par hasard, bien qu’un peu loin de
la ville d’après maman qui craignait pour les
nécessités du marché, mais d’un
développement si prometteur dans l’avenir,
selon papa, que ce dernier avait remporté le
morceau. Il est vrai que la route de Bugeaud
c’était autre chose, dans une maison pas à
nous, sans champs ni bon air pour le gosse ni
rien. Pourtant, c’était là qu’Antoine avait vu
pour la première fois l’oncle Jean et la tante
Éléonore ainsi que leurs trois enfants de
l’époque : Georges, Roger et Jean-Claude, …
sans oublier grand-mère. Ç’avait été une affaire
25
pleine d’étonnements. D’abord tata était en
vérité la tante de papa, ce qui aurait dû la
rejeter parmi les vieux, surtout qu’elle avait de
beaux cheveux blancs, mais on voyait bien
qu’elle était jeune quand même, à peine plus
âgée que Laure qui avait deux ans de plus que
papa. De plus, tata disait « vous » à grand-
mère. Maman, vous allez prendre froid…
maman, vous devriez faire ceci ou cela, etc…
Laure levait un sourcil quand elle entendait ça,
comme elle a l’habitude de faire quand elle a
envie d’envoyer une vacherie et qu’elle se
retient. L’oncle Jean, lui, était algérois. Il était
venu à Bône on ne savait pas pourquoi. Il avait
fait la guerre de quatorze. Il était monté à
l’assaut, baïonnette au canon et tout, et il
courait son fusil à la main, avec les autres, sans
savoir où ils allaient, la gorge pleine de cris, de
bave et de poussière. Il avait même été gazé et
trépané aussi. Des fois, il parlait à papa des
sapes et des soldats qui se couchaient, l’oreille
au sol, pour écouter l’allemand qui creusait
aussi sa sape, afin de savoir lequel serait prêt le
premier à faire sauter le trou de l’autre. Maman
dit qu’il lui en reste deux choses à l’oncle Jean,
de ces horreurs militaires : il dort le moins
possible ; il veille tard à ressemeler les
chaussures de ses enfants tapant du marteau
ou tirant sur le fil enduit de poix. La dernière
lumière qui s’éteint dans les maisons, c’est la
26
sienne. Parfois, avant de se coucher, il sort
dans son jardin et il tire un coup de pistolet en
l’air pour éloigner les voleurs de poules.
Pourtant il a mis des fils de fer dans la clôture
de son poulailler avec des boîtes de conserves
attachées pour faire du bruit si quelqu’un y
touche. C’est un truc qu’il a rapporté de
Verdun. C’est pas très efficace si on en croit
les derniers résultats. Papa dit que le coup de
pistolet est peut-être responsable de tout ça
parce qu’il prévient ceux qui sont voleurs de
poules, que tonton Jean va bientôt dormir…
Deuxièmement, il crie. Il crie à propos de tout,
de rien. On ne peut jamais prévoir ce qui va le
contrarier puis déclencher sa frénésie. Alors sa
voix s’enfle. Elle remplit la maison, déborde,
coule dans l’air qui l’emporte loin. Tata met ses
mains sur ses oreilles et se réfugie dans sa
chambre en disant qu’il la rend folle. Les
enfants se terrent dans leur coin effrayés par la
désolation de leur mère. Ils se font tout petits
pour ne pas se faire remarquer. Et l’oncle
module sa longue plainte coléreuse avec des
accalmies de silence menaçant au milieu de
coups de tonnerre. Maman dit que les
pilonnages d’artillerie devaient être comme ça
et qu’il ne faut pas en vouloir à l’oncle qui a
fait la guerre pour notre bonheur dans la paix.
Les autres voisins avaient aussi des enfants,
mais on les voyait moins, soit parce que
27
c’étaient des filles, soit parce que c’étaient des
Italiens pas Français du tout, comme les Saluti
qui ont disparu un beau jour appelés en Italie
par Mussolini sur un pont d’or patriotique,
alors que leurs deux fils, Sauveur et Umberto,
chantaient déjà depuis longtemps « Giovina »
en levant la main, tandis qu’un roseau passé
dans leur ceinture leur battait les mollets
comme un sabre.
Les autres copains, c’étaient les Mascort.
Les petits du moins, parce qu’il y avait des
Mascort qui étaient grands. Ils étaient six, les
Mascort… pas cinq comme maintenant, six.
Parce qu’avant, ils étaient bien six. Ça se voit,
d’ailleurs, qu’il y a un trou dans les enfants
Mascort ; un trou juste entre les deux derniers,
Édouard et Roland. C’est une question de
taille, comme s’il manquait un tube dans la
flûte de Pan que maman a rapportée de la
pharmacie en récompense de tous les
médicaments qu’elle achète pour papa. Ce trou
était rempli par Miralda. La seule fille Mascort,
tous les autres c’est des garçons. Elle avait à
peu près l’âge d’Antoine, Miralda. Elle était
petite et « ratichonne » avec des jambes
comme des allumettes et des bras idem. Elle
était brune, avec un visage bien triangulaire et
des yeux bleus bien bleu-clair. C’était au début
qu’Antoine habitait le Val Mascort. Le jardin
était même pas clôturé et on pouvait passer
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dans le champ qui séparait le futur potager de
la maison Mascort. Antoine et Miralda
commençaient à devenir copains après les
préliminaires d’essai comme il y a toujours
entre les filles et les garçons. Ça marchait bien,
surtout pour cueillir les feuilles de mûrier afin
de nourrir les vers à soie que Miralda élevait
dans une boîte à chaussures. Puis, un jour,
maman avait dit à Antoine de ne plus jouer
avec Miralda parce qu’elle était contagieuse.
Malade et contagieuse. Quelques jours plus
tard, maman avait dit en regardant ailleurs :
Miralda est morte. Ç’avait été comme un
tumulte sans bruit dans la tête d’Antoine et
comme un point à la fin d’une phrase. Puis le
monde s’était agité avec cet air de catastrophe
où des événements graves font que les bêtises
n’ont plus de relief et que les choses se mettent
en ordre dans leur bonne valeur. Puis, il y a eu
des chuchotements, comme une frayeur qui
chassait les larmes. Tata Éléonore et maman
ont commencé à conspirer avec des gestes
d’agacement quand on voulait s’approcher.
Enfin, la chose a éclaté comme une impatience
trop longtemps contenue qui brûlait les lèvres :
Miralda ne fermait pas les yeux ! On lui baissait
les paupières, mais elle les relevait toute seule.
Madame Ferdinand pleurait si fort que ses
plaintes s’infiltraient jusque dans la maison de
tata. Elle criait que sa fille n’était pas tout à fait
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morte, mais la voix caillouteuse de Monsieur
Ferdinand avec son accent d’Espagne et ses
« tou vas te taire ! », empêchaient qu’on
entende tout. Alors, comme d’habitude,
chaque fois qu’il y a des circonstances
exceptionnelles, papa a dit « je prends la
machine et je vais chercher le docteur ». C’était
la seule voiture du quartier parce que l’oncle
Jean n’avait pas le temps de réviser la sienne et
qu’il l’avait toute démontée et rangée avec des
étiquettes dans la buanderie où tata pouvait
plus rentrer. C’était bien utile une automobile
pour tout le lotissement, surtout que papa
n’hésitait pas à faire du kilomètre et qu’il
rendait service de bon cœur, comme cette fois
où il avait conduit Èdouard chez le toubib,
parce que Roland lui avait jeté une pierre qui
l’avait « empogné » juste sur la tête. Même
qu’une bosse était montée aussi sec avec la
vitesse d’une génération spontanée et la
grosseur d’un oeuf, que c’en était si surprenant
que même Roland ne bougeait plus au lieu de
se sauver comme il aurait fallu, tandis
qu’Édouard zigzaguait comme s’il sortait d’une
buvette… Après, on avait viré Antoine parce
qu’il revenait toujours dans les pattes à
demander où on en était avec Miralda et avec
les vers à soie qui mourraient aussi sans feuilles
de mûrier. Les vers à soie, c’était si essentiel
dans toute cette pagaille où Miralda voulait pas
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fermer les yeux que maman, bien bassinée, en
avait balancé une tarte à Antoine, de celles
qu’on ne voit pas venir et qui font mal et si
incongrue qu’elle l’avait regrettée tout de suite,
Maman, en envoyant Antoine chez grand-
mère.
Grand-mère était assise dans sa chambre,
juste devant la fenêtre par laquelle on pouvait
voir la maison des Mascort. Mais elle lui
tournait le dos. Ses mains devant elle, elle
disait son chapelet. Les perles noires filaient
régulièrement entre ses doigts et, pour une
fois, on entendait distinctement les prières. La
petite croix d’argent luisait sur ses genoux dans
sa jupe noire jusque par terre. -
Elle a tendu une main à Antoine (pas celle
qui tenait le chapelet, l’autre) et elle l’a tiré
devant elle.
– J’ai eu dix-neuf enfants, dit-elle…
Beaucoup sont morts… Il m’en reste sept…
Silence. Elle a regardé Antoine et elle lui a
souri. Puis elle a dit :
– Et toi, tu es mon arrière petit-fils.
Elle avait levé la main et, comme
d’habitude, elle avait tracé le signe de la croix
sur le front d’Antoine, avec son pouce.
– Dieu est miséricordieux, dit-elle. Puis :
tu jouais avec Miralda…
Pourquoi disait-elle ça ? Antoine ne savait
pas si c’était une question ou une réponse et il
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avait envie de pleurer, à présent, là, près de
grand-mère et ses prières… Elle le regardait
d’un regard large et Antoine se perdait dans
l’infini de ses yeux pâles. Il n’y trouvait pas de
réconfort et il en connaissait subitement une
sorte de regret en même temps qu’une
interrogation douloureuse. Comment avait fait
grand-mère pour résister à autant de morts ?
Était-ce possible ? Et une question terrible lui
heurtait les lèvres. Mais pour rien au monde il
ne l’aurait posée. Pourtant… Est-ce que
grand-mère se souvenait de tous ses enfants ?
Est-ce qu’elle s’en souvenait bien ? Pourrait-
elle lui donner leurs prénoms, dans l’ordre ?…
du premier au dix-neuvième ? Les vivants, oui.
Mais les morts ?… Les morts d’il y a
longtemps… les petits morts, pas les grands
trop près de nous… Était-ce seulement
imaginable, même pour grand-mère ?…
L’oubli… Et si Miralda ne voulait pas fermer
les yeux afin de rester avec nous, pour qu’on
ne l’oublie pas ? Et comme si elle lisait dans
ses pensées, Grand-mère dit soudainement, ses
yeux bleutés de vieillesse fixés dans le vide :
– je les porte tous dans mon cœur… tous
dans mon cœur.
Et Antoine sut que le souvenir de Miralda
vivrait autant que lui-même.
Dans la fenêtre, là-bas, papa était revenu
chez Mascort, avec le docteur, puis il était
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reparti. Maintenant, une carriole apportait le
cercueil et maman et tata Éléonore
redescendaient vers la maison. Elles se sont
arrêtées devant la porte d’entrée et elles
parlent. Des mots parviennent jusqu’à la
chambre de grand-mère qui s’efface dans
l’ombre naissante… réflexe musculaire… il
faut tenir les paupières fermées, longtemps…
des boutons ou des pièces de monnaie… oui,
Miralda est morte et on lui ferme les yeux de
force… parce qu’on ne peut pas entrer dans
cette nuit-là les yeux ouverts… et il est trop
tard pour donner à bouffer aux vers à soie des
feuilles de mûrier… dès demain faudra le faire.
Dès demain matin, parce qu’ils vont crever…
sans quoi.
33 Dans la lucarne du temps34






Il y a plein de familles dans la famille
d’Antoine. Et des demi-familles aussi. C’est
bien fréquent les demi-familles dans la famille.
Du côté de papa, on dirait que c’est pépé
qui a commencé. Pépé, c’est le père de papa.
Antoine ne l’appelle jamais grand-père parce
que ça ferait confusion avec le mari de grand-
mère. D’ailleurs on n’en parle jamais de celui-là
d’arrière grand-père, parce qu’il est mort
depuis longtemps, juste après les dix-neuf
enfants, à l’occasion de l’extinction d’un
incendie. Il a éteint l’incendie, puis il est rentré
à la maison, il s’est couché et il ne s’est jamais
relevé. Un coup de chaud et froid qu’il avait
attrapé. Ça tue presque net, comme dit grand-
mère. La preuve. Quand la mère de papa en
bas âge est morte, pépé a épousé sa sœur, à la
morte. C’est comme ça que sont arrivés tata
Rosette et tata Marie-Jeanne et l’oncle Denis
en demi -famille, mais c’est tout comme, bien
qu’Antoine regrette plus de n’avoir pas connu
la mère de papa que la mère des trois autres,
sans préférence prioritaire pourtant.
Mais les demi-familles c’est très nuancé, des
fois, et il faut faire gaffe de près. Par exemple,
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quand la deuxième femme de pépé est morte à
son tour d’une couche mal venue, selon la
tante Éléonore, pépé a épousé Marie, qu’il a
encore d’ailleurs, avec le fils qu’elle avait déjà.
Cette demi-famille-là, c’est pas de la famille,
surtout que papa n’encaisse pas Marie ni son
grand sloughi de fils, avec sa pomme d’Adam
qui se balade sans arrêt du bréchet au menton.
Maman avait raconté à Antoine, un jour que
papa s’était attardé au bureau et qu’une sacrée
odeur de pain chaud trottait dans la maison
nécessitant une diversion fortuite mais
impérieuse aux crampes d’estomac, que ces
histoires-là remontaient pratiquement à sa
naissance. Georges et Laure habitaient alors
une pièce dans l’appartement de pépé, pour
une raison de circonstances restées
mystérieuses jusqu’à ce jour et même plus tard,
c’était à craindre, puisque maman n’en parlait
pas et s’énervait quand on l’interrompait.
Toujours est-il qu’une bagarre avait éclaté
entre pépé et Marie et que pépé, toujours bien
gentil, se défendait pas comme il aurait fallu et
qu’il avait pris une beigne bien claquante par
Marie qui était trapue, costaude, acariâtre et
tout. Papa avait fait une colère aussi blanche
qu’un linge ! Bien que malade et déjà
poitrinaire dans son lit, il s’était levé, fou
furieux et il avait pris le fusil que l’oncle
Charlot lui avait donné en cadeau de mariage,
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en criant que c’était pas possible qu’une
femme ose lever la main sur un homme qui
était en plus son père et qu’il allait la liquider.
Affolée, maman avait arraché Antoine de son
sein où il tétait tranquille, elle l’avait jeté sur le
lit et elle avait fermé la porte à clef, en vitesse.
Papa était alors monté sur une chaise. Il avait
cassé la vitre de l’imposte au dessus de la porte
d’un coup de crosse et il cherchait Marie de
l’œil et du bout du fusil ; mais elle n’était plus
là, réfugiée chez des voisins qu’elle avait mis
aussi dans la terreur et la perplexité. Pendant
ce temps, Antoine était tombé du lit, juste sur
la tête, et il braillait si fort que maman s’était
souvenue de lui avec des grands cris ajoutés,
de sorte que papa avait fini par descendre de sa
chaise parce qu’il n’y avait plus d`’espoir de
retrouver Marie et que tout ça, dans sa sainte
colère pour l’amour de son père, l’avait
beaucoup fatigué.
Du côté de chez maman, c’est mémé qui
avait commencé la demi-famille. C’était à ne
pas y croire en la voyant, mais elle avait eu
deux maris, mémé ; pas des frères, des
distincts. Elle avait d’abord épousé un
Vondeprés qui lui avait donné tata Eugénie,
puis, une fois veuve, un Béridot qui lui avait
donné maman et un garçon, l’oncle Charlot,
grand chasseur de perdreaux et de sangliers
malgré son œil de verre. Cette demi-famille là,
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ça allait bien, surtout pour Antoine. Il y avait
pourtant des coins où il fallait pas trop aller ;
des petites zones comme des toiles d’araignées
dans l’angle d’un plafond bourgeois. A
considérer les raccourcis que prenait maman
dans ses veines de confidences, on devinait des
sous-entendus bien polis qui n’empêchaient
pas les sentiments, sûr. Mais en grattant un
peu, il y avait comme des lassitudes de lessive,
de ménage, de cuisine qui montraient que le
clan Vondeprés avait le pas sur le sous-produit
Béridot. Antoine ne s’en faisait pas trop à ce
propos ; il pensait seulement qu’il vaut mieux
que les demi-familles viennent par les hommes
plutôt que par les femmes. D’abord, par les
hommes, il n’y a pas changement de nom ; les
demi-sœurs de papa s’appellent comme lui ;
tandis que les demi-sœurs côté mémé ne
s’appellent pas pareil, ce qui va encore se
compliquer par leur mariage ! Mais, dans
l’ensemble, c’est bon, la famille. C’est toujours
un moment de détente et d’oubli des soucis
quotidiens, sauf pour maman qui rouspète
devant ses fourneaux, surtout quand elle
débarque à l’improviste, la famille. Pour
Antoine, il y a un moment critique aussi, plus
court que celui de maman, mais autrement
dangereux, faut le dire. C’est juste à l’arrivée
dans toutes les civilités quand les
effervescences retombent, il y en a toujours
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un, surtout quand on s’est pas vus depuis
longtemps et qu’on est pas au courant de tout,
qui demande bien haut à Antoine dans une
effusion mal placée : « Alors, fiston ? Ça va
bien à l’école ? ». Là, il faut passer vite et ne
pas laisser un ange s’installer. D’ailleurs, papa
serre déjà les mâchoires… mais peut-il
s’exhaler en public ? Heureusement, maman
détourne souvent l’attention et le ciel se
dégage d’un seul coup tandis que la famile
papote et reporte son affection sur Laure en
lui remontant le moral, parce que ce n’est pas
la peine de se faire du souci pour la cuisine, on
se contentera d’une bonne « macaronnade » ou
d’un couscous et on couchera par terre, sur
des couvertures ou un matelas vu qu’on est en
été et que les nuits ne sont pas froides.
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