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Dans le gouffre d'un monde

De
474 pages
Sur Broglia, planète-capitale de la confédération galactique, une jeune ethnologue désœuvrée rencontre un homme étrange, en vive discussion avec Henry Morley, chef des renseignements galactiques. Sous l'impulsion d'un coup de foudre brutal et incontrôlable, elle accepte de suivre le jeune homme, Karel, dans un voyage aux frontières du monde connu, sur une planète victime de troubles inexplicables et inquiétants, Eschéra. Mais elle apprendra vite que Karel n'est pas le simple agent spécial qu'il semblait être, et que sa personnalité difficile à cerner cache de terribles secrets. Elle comprendra avec effroi que la mission dans laquelle il l'a entraînée est loin d'être une mission de routine, et que l'ennemi qui les attend sur cette planète perdue est de taille à faire trembler l'uni
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Dans le gouffre d’un
mondeCyrille Barbot
Dans le gouffre d’un
monde
ou Le mendiant d’amour...
ROMAN© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-1061-7 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-1060-9 (pour le livre imprimé)Avertissement de l’éditeur
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75011 Paris
Téléphone:0148075000
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comPARTIE 1
DÉPART1
"Observe bien, petit. Reste éveillé, heure après
heure, jour après nuit. Ne te laisse pas distraire.
L’ennemi viendra du côté où tu ne l’attendras
pas ; le jour où tu l’auras oublié…"
Iln’avaitpasdevisage…Iln’avaitpasdecorps.
Mais il suintait la haine par chaque pore de son
esprit. Il la gaspillait sans compter contre toutes
les créatures du cosmos. Qu’importait ce gâchis !
Sa réserve était inépuisable… Il rêvait d’un cau-
chemar gigantesque aux dimensions de l’univers.
Où la vie ne serait qu’angoisse, violence achar-
née dehaine et de destruction ; où les êtres vivants
se transformeraient en monstres sans pitié ni rai-
son ; où la débauche se nourrirait de luxure et de
souffrance;oùchacunsupplieraitlamortsansja-
maisl’atteindre. Parcequelamort,portedel’éter-
nité, dernière issue de secours qui pourrait rame-
ner les âmes perdues à Dieu, serait définitivement
condamnée ; il se ferait lui-même le Gardien de
l’éternel passage, et ceux qui oseraient encore frô-
lerlafrontièredel’autrevielerencontreraientface
à face. Alors, plus rien ne pourrait les sauver de
l’horreur infinie…
Etilriait,riait,riait,deceriredémoniaquequi
semblait sortir de la nuit pour envahir l’univers.
9Dans le gouffre d’un monde
Sesdoigtsjouaientdistraitementaveclepetitpen-
dentif d’or et d’argent, finement ciselé, qu’elle por-
taitaucou. Elleétaitseule;lesmainsjointessousle
menton, les deux coudes appuyés sur une table à lé-
vitationmagnétique,ellesirotaitdetempsàautreune
boisson verdâtre ; elle semblait attendre quelqu’un.
Enréalité,elletuaitletemps. Maispourlapremière
fois depuis plusieurs journées longues et vides, elle
avait oublié ses inquiétudes et son humeur maus-
sade ; ses pensées, son regard, étaient ailleurs : de-
puis plus d’un quart d’heure, elle observait l’un de
ses voisins à la dérobée. Un éclat de rire, agréable
et sonore, avait attiré son attention sur lui."Enfin
quelqu’un de joyeux, sur cette planète !", avait-elle
pensé en ébauchant un sourire.
Elle dut rapidement réviser son opinion.
Il était assis à quelques mètres d’elle, à la même
terrasse, et poursuivait une discussion animée avec
un être plus âgé que lui. Incontestablement, ils
étaienttousdeuxhumains. Humanoïdes,dumoins!
Ellesourit;c’étaituneconstatationbanale,maisqui
devenaitpresqueraredanscettevilleétrange…Elle
observa avec curiosité le vis-à-vis du jeune homme.
Lui n’était pas d’humeur à rire, à en juger par le
regard noir, chargé de reproches muets, qui fut sa
seule réponse à la gaîté de son compagnon. Elle
regarda avec indifférence ses lèvres qui s’ouvraient
pour laisser déborder une sourde et inutile colère.
Puissesyeuxrevinrentinsensiblementverslejeune
homme.
Il était grand, brun, les cheveux coupés court, à
l’exception d’une mèche savamment rebelle qui lui
barrait le visage. Il portait une tenue décontractée
maisnondépourvuedestyle,élégantemême: unlé-
ger pantalon de flanelle beige, une veste d’été d’un
bleu tirant sur le turquoise, et une chemisette unie,
d’un rouge sombre qui, nota-t-elle, lui allait à mer-
veille. Déboutonnée au niveau du col, elle laissait
10Cyrille Barbot
entrevoir son torse massif. Son visage était légè-
rement basané, souriant, plutôt avenant. Du moins
l’avait-ilétédepuisqu’elleledévisageaitducoinde
l’œil… Mais son expression changea brusquement,
et elle frémit en voyant ses traits se contracter sous
l’effet de la colère. Qu’avait pu lui dire son inter-
locuteur pour que son beau regard gris-vert se dur-
cîtainsi? Durantunefractiondeseconde,elleavait
crufaireuncauchemar. Sansdouteétait-ellelaseule
à l’avoir perçue, parmi les quelques clients de ce
quelesanciensappelaientencoreuncafé;maiselle
ne pouvait s’être trompée sur la lueur farouche qui
avait traversé les yeux de l’homme : une lueur gla-
ciale qui l’avait comme frappée en pleine figure par
sa violence… Déjà l’impression subtile s’était éva-
nouie, mais l’image dansait encore devant ses yeux
telunfantômequis’accrocheàlavie. Ellechassace
souvenirinquiétant,cherchantàsepersuaderqu’elle
avait rêvé, et se concentra de nouveau sur le jeune
homme. Iln’yavaitplustracedelalueurdanssonre-
gard,maissonvisage,auparavantserein,s’étaitfigé
en un masque de glace. Il s’était levé.
Ilétaitvraimentgrand. 1m90peut-être…Ilsete-
naitdroitcommeuni,etsonportétaitunbrinaltier.
Ellel’imaginadebout,ausommetd’unefalaise,fai-
sant face au vide qui l’entourait. Un ciel gris noir,
menaçant, crépusculaire. Une cape longue sur les
épaules, il fixait un point invisible dans le lointain,
indifférentauvent,vifetfroid,quiluifouettaitlevi-
sage et claquait dans sa cape. Elle sourit intérieure-
mentàcettecaricaturenaïvequin’étaitpassansrap-
peler les héros des visiogrammes de son enfance…
L’illusionsedissipa,pourfaireplaceàl’hommeréel,
devant elle. Toujours ce même regard d’acier ! A
présentilluifaisaitpresquepeur,tantlaviolencede
ses traits figés reflétait une force obstinée et impla-
cable. Elledétournalesyeux,etfixadenouveauson
regardsurl’interlocuteurdujeunehomme. Luiétait
11Dans le gouffre d’un monde
restéassis. Lefrontplissé,lesdentsserrées,ilnedi-
sait plus un mot. Mais l’intensité de sa réprobation,
presque palpable, emplissait l’air autourd’eux.
Elleseperditdanssespensées,laissantpeuàpeu
disparaître, dans le brouillard de son esprit, les sil-
houettes des deux inconnus ; mais, sans qu’elle en
prîtconscience,sonregarddérivadenouveauversle
visagedel’hommedebout. Elleétaitfascinéeparce
masque de fer humain, ces yeux impénétrables qui
cachaient derrière leur détermination les véritables
pensées du jeune homme. Ses lèvres serrées sem-
blaientfairebarrageauxmotscinglantsd’unecolère
contenue. L’esprit vide, elle lefixaitintensément.
Il dut s’en apercevoir, car il tourna la tête vers
elle. Surprise, elle reprit ses esprits, et se sentit rou-
gir. Maislestraitsdel’hommes’adoucirent,etillui
lança un sourire délicieux, malin, tentateur. En un
instant,ilredevenaitceluiquil’avaitfrappéeaupre-
mierregard: jeune,désinvolte,et…beau! Maiselle
nereconnaissaitpasl’assuranceenjôleusedesséduc-
teurs sûrsde leur fait. Il avait le visage appréciateur
et heureux d’un homme qui, plongé dans de mysté-
rieuxetéternelssoucis,s’offrequelquessecondesde
rêveaupassaged’unangeinaccessible…Ellerépon-
ditd’unsourirefatalàsonélogemuet,puisdétourna
latête. Ellefitsemblantdesereplongerdanslelivre
électronique qu’elle tenait entre les mains, pour ne
passuccomberàlatentationdereleverlesyeuxvers
lui,pournepasrecroiserceregard,ni…cesourire…
Mais elle était incapable de lire la moindre ligne ;
les mots qu’elle tentait de déchiffrer restaient vides
desens. Finalement,ellelevaprudemmentlesyeux,
droit devant elle, et laissa son regard se perdre dans
le flou animé de la rue, encombrée de passants ano-
nymes.
12Cyrille Barbot
Lorsque, quelques minutes plus tard, elle osa je-
ter un nouveau coup d’œil à la table qu’occupait le
jeune homme, il était parti ; elle eut juste le temps
de le voir disparaître au coin de la rue. Déçue, mais
tropfièrepoursel’avouer,ellereportasonattention
sur l’autre homme ; à présent seul, il finissait lente-
ment,àpetitesgorgées,unbreuvagequiavaitdûêtre
chaud. Sesyeuxnequittaientpaslefonddesatasse,
où il faisait tourner le liquide noir. Sa main libre se
crispait imperceptiblement sur la table, à côté d’un
verre vide devant une chaise abandonnée ; il y avait
également une coupelle garnie de pièces de mon-
naie—"unpourboireconséquent!",remarqua-t-elle
— et un seul cendrier, encore fumant, placé près
de lui, sur lequel il avait écrasé quelques secondes
plus tôt sa dernière cigarette. "Il ne doit pas fu-
mer", pensa-t-elle mécaniquement. Amusée par la
futilité de ses observations, elle rit intérieurement :
son métier lui collait au corps ! Son œil exercé
ne pouvait s’empêcher de noter les détails en ap-
parence insignifiants du quotidien, ces traîtres invi-
sibles, révélateurs discrets de vérités mal dissimu-
lées, alliés malicieux et fidèles de ceux qui savaient
les déchiffrer. Jamais pourtant leurs auteurs ne pre-
naientconsciencedessecretsqu’ilslaissaientéchap-
per. Trop rares sans doute étaient ceux qui savaient
écouter ces bavards silencieux…
L’hommequiétaitrestéavaitdépassélacinquan-
taine. Bienconservé,d’unestatureimpressionnante,
il semblait abîmé dans ses pensées ; depuis le dé-
partdujeunehomme,ilavaitperdul’assuranceetla
pointe de supériorité qu’il affichait auparavant. De
sonexpressionantérieurene restaitqu’unvisagefa-
tigué et soucieux.
Ellefronçalessourcils,perplexe. Cettefigurebu-
rinée ne lui était pas inconnue. Plus elle y pensait,
et plus il lui semblait avoir déjà vu cet homme…
Elle fouilla dans les méandres de sa mémoire, sans
13Dans le gouffre d’un monde
parvenir à poser un nom sur le personnage. Elle re-
gretta de n’avoir pas suivi attentivement la conver-
sation des deux hommes ; son ouïeparticulièrement
fine lui aurait facilement permis de distinguer leurs
parolesdubrouhahaambiant,sielley avaitprêtéat-
tention. Mais il était trop tard ; elle avait laissé pas-
serl’occasiond’enapprendredavantagesurlesdeux
hommes qui l’avaient intriguée. A moins qu’elle
n’osât… ? Troublée par l’absurdité de l’idée qui lui
traversait l’esprit, elle hésita un instant. Mais son
naturel, prompt aux décisions les plus incongrues,
prit le dessus. Après tout, elle ne risquait pas grand
chose…
Elle était loin d’être dépourvue de charme, et le
savait. Mieux, elle avait appris au fil des années à
jouer de ses appâts, et n’avait jamais rencontré de
difficulté à aborder un homme. Sans plus attendre,
elle se leva avec souplesse de la place qu’elle occu-
pait, seule dans un coin discret de la terrasse — le
meilleurdesobservatoirespourétudiersansêtrevue
−, et s’approcha de la table de l’homme.
− Bonsoir, dit-elle d’une voix claire et enjouée.
Me permettez-vous… ?
Il leva la tête, et son visage s’éclaira.
− Mais certainement, madame… Madame ?,
ajouta-t-il avec un sourire.
−Non,mademoiselle. Maisappelez-moiMarina!
− Marina, alors… Eh bien appelez-moi Henry !
Et faites-moi le plaisir d’accepter quelque chose à
boire.
−Avec joie !…Jeprendraisvolontiersunwhisky-
cola.
Le visage de l’homme trahit fugitivement son
étonnement ; ses lèvres s’entrouvrirent. Mais il se
ressaisit et ne dit rien. Il leva les yeux sur elle et la
regarda attentivement.
14Cyrille Barbot
−…avec beaucoup de glace !, ajouta-t-elle, mali-
cieuse.
Il sourit, amusé.
− Alors moi aussi, reprit-il.
Et s’adressant au serveur, qui s’approchait sur un
signe,−avec une certaine déférence,notaMarina:
− Deux whisky-cola, je vous prie.
Henrysoulignasacommanded’unbrefclind’œil.
Sans un mot, le garçon prit discrètement le billet
qu’il lui tendait, et s’éloigna rapidement. Mais s’il
ne dit rien, son visage exprimait suffisamment sa
gratitude, et il était facile de comprendre qu’il n’en
croyaitpasplussesyeuxquesesoreilles…Iln’était
d’ailleurspasleseul;etlesquelquesclientsdelater-
rassequiavaiententendulacommanden’avaientpas
eu sa retenue. Plusieurs avaient sursauté, et, même
sansyprêterl’oreille,Marinapouvaitimaginerlate-
neur des murmures qui avaient rempli l’espace au-
tour d’eux. Certainement rien de flatteur… Elle les
ignora avec une indifférence qui fit la joie d’Henry.
Pour tout dire, ce qui surprit le plus ce dernier à cet
instant,cefutplutôtlefaitqu’onleurapportâteffec-
tivement deux whisky-cola. Contrairement à l’ha-
bitude, le garçon n’avait pas apporté l’addition en
même temps que les consommations. "Pour ne pas
nous gâcher le plaisir…", se dit-il.
Marina s’amusait de sa propre audace. Elle avait
agi sur une brusque impulsion, et, comme souvent,
son effronterie lui réussissait plutôt bien. Elle sou-
rit à Henry, et leva son verre, en articulant "santé",
avec le délicieux accent des provinces extérieures.
Henry poussa le jeu jusqu’à faire tinter leurs verres
decristall’uncontrel’autre,tandisquelesmurmures
autour d’eux allaient crescendo. Il la dévorait des
yeux. Elle était magnifique, de cette beauté surna-
turelle qui fait rêver les hommes. Henry sut qu’elle
n’étaitpasnativedeBroglia. Maisiln’auraitsudire
15Dans le gouffre d’un monde
d’où venait l’étrangère. Rien dans sa physionomie
ne venait trahir les secrets de son origine…
Plus prosaïquement, il se demanda ce qu’elle dé-
siraitobtenirdelui. Ilrestaitsursesgardes,concen-
trant son attention sur les pièges qu’elle pourrait lui
tendre. Car s’il avait les moyens de payer un, voire
deux whisky-cola, il n’avait en aucun cas le droit
delaisseréchapperlamoindreinformationrelativeà
ses fonctions. Or la jeune femme qui l’avait abordé
n’avait rien d’une prostituée ou d’une simple agui-
cheuse. De toute évidence, elle poursuivait un but
précis ; il était impensable qu’elle se fût adressée à
luiparhasard. Ellen’auraitpascommandéunetelle
boisson si elle n’avait su qui il était !
Marina, de son côté, se réjouissait de constater
qu’elle ne s’était pas trompée ; la réaction de ce
"Henry"avaitconfirmésespremierssoupçons. Mais
son esprit lui refusait désespérément l’information
qu’elleycherchaitdepuisqu’ellel’avaitaperçu. Qui
était-il donc ? Elle était certaine de connaître ce vi-
sage. Henry… Henry ! Elle y était ! Henry Mor-
ley,ex-agentsecretintersidéral,àprésentnuméroun
de la sécurité interplanétaire, connu pour sa remar-
quable efficacité autant que pour sa discrétion. Sa
discrétion… Eh bien il n’en avait guère fait preuve
ce soir-là ! Elle rit, et l’éclat d’ivoire de son sou-
rire illumina son visage. Henry crut se noyer. Sa
beautéluiparutsoudainirréelle;elleétaittransfigu-
rée…Sesdentsparfaitesavaientlablancheurvelou-
téedesperlesdenacre. Sonfront,sesjoues,soncou
étaient auréolés de vagues de cheveux soyeux aux
couleurs fabuleuses ; leur mauve éclatant ondulait
et se mêlait de manière délicate et troublante à des
mèches d’argent et d’or, que les derniers rayons du
soleilcouchantsemblaientembraser;cesrayonsqui
soulignaient de leur jeu d’ombres et de lumière les
traitsdélicatsdesonvisageauxrefletsargentés,ren-
dant tout maquillage inutile et dérisoire. Ses longs
16Cyrille Barbot
cils sombres dessinaient comme un écrin autour des
perles vertes de ses iris cernés de noir, presque li-
quides, qui se perdaient dans l’immensité bleue et
ardente de ses yeux. Ses lèvres finement sculptées,
rougies par le pinceau délicat du soleil, venaient ré-
chauffer sa voix mélodieuse et douce d’une mer-
veilleuse pointe de sensualité. Bouleversé par cet
instant degrâce,aussifugitifetfragilequ’unsonge,
Henry Morley sentit une vague de chaleur traverser
son corps. Mais déjà l’apparition s’était évanouie,
emportée par un soleil jaloux qui disparut à l’hori-
zon. Henry fut déchiré. Mentalement, il l’appela
de toute son âme prostrée, il la supplia de revenir…
en vain. Il sut qu’il n’oublierait jamais son visage ;
l’imagedelajeunefemmeresteraitgravéeenlui,
quelque part dans les circonvolutions profondes de
son esprit. Et elle viendrait souvent, telle une ca-
resse dupassé, torturerses nuitssanssommeil…
Pourtant,ilconnaissaitsuffisammentlanaturehu-
mainepournepasdiscernerlamalicecachéederrière
la beauté. Il se sentait presque en danger, envoûté
parlecharmefataldel’inconnue,unsentimentqu’il
avait rarement ressenti avec une telle intensité. Une
sensation foudroyante qui s’accompagnait d’une at-
tirance magnétique. Il eut voulu sur-le-champ la
prendre dans ses bras et l’embrasser, avec fureur.
Il dut faire un immense effort sur lui-même pour
échapper à l’étau d’émotions violentes qui se refer-
mait sur lui. Mais la magie qu’avaient réveillée les
derniers rais de lumière du couchant s’était estom-
pée, et il retrouvait le visage merveilleux mais plus
humain de la jeune femme qui s’était approchée de
lui quelques minutes plus tôt. Ses cheveux mauves,
ses yeux verts, sa peau douce et mate, ses lèvres
pleinesquisemblaientparlerd’amour…Unefemme
avaitremplacéladéessequiluiétaitapparue. EtMa-
rina, sans comprendre, vit le visage de son vis-à-vis
se fermer insensiblement.
17Dans le gouffre d’un monde
"Il ne doit pas être facile à manœuvrer", pensa-t-
elle. "Il réagit comme si je l’avais agressé !…"
Elle se demanda si son comportement n’avait
pas été excessif. Elle lisait dans les yeux d’Henry
l’ombre de la méfiance ; elle réprima une soudaine
envie de s’enfuir. L’homme était certainement
dangereux, ne fut-ce que par les fonctions qu’il
occupait… Pour ne pas prolonger cette situation
embarrassante, elle se décida brusquement à poser
la question qui lui brûlait les lèvres :
− Henry, j’aimerais savoir qui était le jeune
homme qui était avec vous à cette table ?
Lastupeurdel’hommenefutpasfeinte. L’attaque
étaitmenéedefront. Ils’étaitpréparéàtout,maisla
franchise et l’aplomb de la jeune femme le dérou-
tèrent. Undouloureuxpincementaucœurl’emporta
sur la surprise. Qu’avait-il espéré ? Il était évident
qu’il n’avait pas la moindre chance d’obtenir une
plusgrandeintimitéavecelle. Maisquevoulait-elle
àKarel? Ildécidaqueleplussimpleétaitd’adopter
la même tactique qu’elle, et de le lui demander. Ce
qu’il fit.
− Eh bien, répondit-elle, je ne le sais pas moi-
même. Il a…
Elle le regarda droit dans les yeux, consciente,
bien malgréelle,de lui assénerle coup degrâce:
− Attiré mon attention, et j’aimerais le rencon-
trer…
Comme à son habitude, Henry Morley réfléchit
à toute vitesse. Il était déçu et blessé dans son or-
gueil, mais la magie était rompue. Il savait maîtri-
ser ses sentiments. Une qualité indispensable pour
un homme en devoir d’assumer des responsabilités
comme les siennes… Et puis il devait s’avouer que
l’attitudedeMarinaluiplaisait;elleétaitfranche,et
ne semblait pas nourrir d’arrière-pensée ; à présent,
18Cyrille Barbot
ilenétaitpersuadé. D’ailleursiln’avaitguèreàs’in-
quiéter à ce sujet : Karel serait aussi apte que lui à
devineretàdéjouerlamoindretentativesuspectede
lajeunefemme. Mêmeplus. Ilétaitjeune,etsurtout,
ilpossédaitdesdons—c’étaitleseulmotquiconve-
nait−,descapacités hors ducommun, qui n’avaient
cessé d’impressionner Henry depuis qu’ils avaient
fait connaissance. Si Marina cherchait à se rappro-
cherdujeunehommepourluisoutirerunrenseigne-
ment plus facilement qu’en s’adressant à lui-même,
ou si elle espérait l’attirer dans un piège, elle avait
perdu d’avance… Henry conclut qu’il ne risquerait
rien à mettre les deux jeunes gens en contact. De
plus, il ne pouvait pas se permettre de laisser pas-
ser une occasion de se rendre agréable à Karel : il
avaittropbesoindeluisurcette affaire. C’était une
nécessité absolue. Impérieuse. Peut-être vitale… Il
sedevait de le persuader par n’importe quel moyen.
Or le jeune homme se montrait encore réticent. Et
il se moquait de l’argent. Peut-être lui saurait-il
gréd’avoiraiguilléunejeunefemmecommeMarina
vers lui ?
Il la regarda dans les yeux, intensément, effron-
tément même. Elle soutint son regard sans faiblir.
"Non, décida-t-il, elle ne joue pas la comédie. A
moins qu’ellenesoituneexcellente actrice!…"
−Aprèstout,jenevoudraispasprivermonamidu
plaisirdevotrecompagnie,dit-ilavecunrested’iro-
nie blessée dans la voix. Il s’appelle Karel Midal et
vous pourrez le trouver à l’adresse suivante.
Par réflexe, elle lui tendit son graphostyle ; mais
avec un sourire malicieux, il sortit un superbe stylo
à l’anciennedesa poche intérieure— une fortune !,
pensa-t-elle —, et griffonna quelques signes sur un
morceau de papier. Des sentiments multiples se
bousculèrentdansl’espritdeMarina. Ellepensaque
19Dans le gouffre d’un monde
cet homme avait beaucoup de charme ; que l’intui-
tion qui l’avait conduite à commander un whisky-
colaavaitétéexcellente,puisqu’ilmontraitàprésent
ostensiblementsongoûtprononcépourlesmanières
d’autrefois, ainsi que son évidente richesse ; et en-
finetsurtout,ellepensaqu’elleallaitrevoirlejeune
homme. Elle s’étonna de sentir son cœur battre à
cetteidée. Ellen’étaitguèreenclineàcequ’onnom-
maitcommunémentlescoupsdefoudre…Peut-être
était-ce parce qu’elle ne s’était pas attendue à un tel
dénouement ? Elle n’avait guère espéré, surtout de-
puis qu’elle l’avait reconnu, qu’Henry Morley lui
donneraitsifacilementl’informationqu’elleluiavait
demandée. Elle avait cru sincèrement que son petit
jeu se terminerait rapidement, et qu’elle n’y gagne-
raitriendeplusquesonfameuxwhisky-cola,dontle
goûtluiarrachaitencorelagorge—ellel’avaitavalé
stoïquement, le sourire aux lèvres, mais ce mélange
de vieil alcool et d’acide trop sucré s’accordait mal
avec son palais délicat ! Le fait de se retrouver fi-
nalementavecunmorceaudepapierentrelesmains
— avait-elle seulement jamais touché du papier de
sa vie ? −, avec, dessus, l’adresse d’un grand hôtel
de la ville, la mettait mal à l’aise. Elle se leva pour
prendre congé. Trop vite, sans doute, car elle sen-
tit sa tête tourner. Henry s’en aperçut, et lui sourit.
"Cette femme est délicieusement naturelle ! Karela
de la chance…", pensa-t-il dans un soupir muet. La
jeune femme était déjà sur le départ.
−Mercipourcewhisky,Henry. Etpourlerensei-
gnement !
Cemotlefitrire. Lui,Henry Morley,chefincon-
testé des "renseignements" de la confédération ga-
lactique, en être réduit à jouer les agents matrimo-
niaux !… Il lui tendit la main, et répondit, sans se
départir de sa galanterie :
− Ce fut un plaisir, Marina. N’hésitez pas plus,
vous verrez, je suis sûr que Karel sera enchanté de
20Cyrille Barbot
vous rencontrer ! Mais… jevous en prie, ajouta-t-il
avecunclind’œilcomplice,neluiditespasquec’est
moi qui l’ai "vendu" !
Elle ne répondit pas, vexée par cette dernière re-
marque ; elle se contenta de lui serrer la main, puis
s’empressa de disparaître au même coin de rue qui,
unedemi-heureplustôt,avaithappélasilhouettedu
jeune homme. Il s’appelait donc Karel. "Etrange
prénom !", pensa-t-elle.
Henry la regarda partir. Une pointe d’envie trou-
blaitencoresonesprit. Illafittaire,etsetournavers
le garçon, qui, empressé, lui apportait l’addition. Il
neréagitpas, mais ne puts’empêcherdepenser que
certains plaisirs étaient hors de prix. D’autant qu’il
étaitloin d’avoirtrouvélebreuvageextraordinaire!
Il espéra que Marina, elle, avait apprécié. Mais sé-
rieusement,ilendoutait…
212
" Suis ton instinct, quoi qu’il arrive. Ecoute tes
sens. Lorsquetonespritauraperdulecombat,ils
resteront ton meilleur atout. Ta seule chance…"
Marinamarchaitdanslanuit. Cen’étaitpasdésa-
gréable: l’airétaitdoux,etlavilleilluminéen’avait
rien d’inquiétant ni de dangereux. Au pire des cas,
elle savait se défendre et était, par précaution, tou-
joursarmée: tous leslieuxdanslesquels elles’était
rendue n’offraient pas la sécurité de Broglia, la pro-
digieuse capitale de la confédération. En d’autres
circonstances, elle aurait pris plaisir à flâner dans
cesrues déserteset paisibles,où elle pouvaitse per-
mettre de relâcher son attention. Mais elle ne goû-
taitguèrelapromenade;elletournaitenronddepuis
déjà une heure, sur le trottoir qui faisait face à un
grand hôtel. Elle jetait de fréquents coups d’œil à
l’entrée du Palax, qui brillait dans la nuit d’une lu-
mièredouceetaccueillante. Elleremarqua,furieuse,
quelepersonnelcommençaitàladévisagerd’unair
peuengageant…Maiselleneparvenaitpasàsedéci-
der;cequ’elleenvisageaitdefairedépassaitdeloin
cequ’elleavaitcoutumedesepermettre,etunefoule
de questions dérangeantes venaient avec une régu-
larité d’horloge tempérer son impulsivité naturelle.
Pouvait-elledécemmentseprésentersansraisonpar-
ticulièreàlaportedelachambred’uninconnuquilui
23Dans le gouffre d’un monde
avait seulement souri à une terrasse de café ? Elle
essayait sans succès d’imaginer la réaction du jeune
homme. Il pourrait la considérer comme une fille
facileetladésirersur-le-champ. Ilseraitdifficilede
justifier son refus après s’être montrée si cavalière.
Et,pourpeuqu’ilfûtviolentouimpulsif,bâticomme
ill’était,iln’auraitaucunmalàobtenircequ’ilvou-
drait. Marina fit une moue suggestive qui semblait
d’avance reprocher au jeune homme la seule évo-
cation d’une telle éventualité. Son physique ravis-
santl’avaitrenduenaturellementméfianteenversles
hommes qu’elle croisait. Karel n’avait sans doute
rien d’un enjôleur. Mais elle ne pouvait s’empêcher
de mettre à son discrédit la contrariété que faisaient
naître en elle la nature excessive de ses émotions et
les décisions qu’elle refusait de prendre. Elle avait
peur également qu’il appartînt à cette classe d’indi-
vidus auxquels leur situation donne tous les droits.
Ne discutait-il pas avec Henry Morley lui-même,
quelques heures auparavant ? Elle tournait et re-
tournait ces pensées dans sa tête, sans qu’aucune
réponse raisonnable ne vînt l’éclairer. Depuis plus
d’une heure. Mais elle ne pouvait pas non plus se
résoudre à partir.
− Il m’a jeté un sort, ma parole !
Elle avait parlé tout haut, brusquement, au point
de faire sursauter un passant, qui s’empressa de
s’éloigner. Le majordome de l’hôtel la regarda
avec méfiance. Elle n’y tint plus, et, le soudain
rafraîchissement de l’air aidant, elle s’approcha de
lui pour demander :
− Bonsoir, Monsieur. On m’a dit que M. Midal
était descendu àvotrehôtel. J’aimerais luiparler.
L’homme lui jeta un regard noir, et répondit d’un
ton brusque :
− Vous avez rendez-vous ?
Elle le regarda, surprise.
24Cyrille Barbot
− Non. Il faut prendre rendez-vous pour lui par-
ler ?
Il ignora la question.
− Alors je vous prierai de bien vouloir quitter la
place. Vous importunez nos clients.
Elle s’empourpra.
−Personnenes’estjamaispermisdemeparlersur
ce ton ! Je ne sais pas si vous savez à qui vous avez
l’honneur de vous adresser, mon ami. Mais je suis
sûre que vous allez regretter ces paroles ! Je vous
prierai,moi,deravalervossermons,demeprésenter
àl’instantvosexcuses,etdesignalerimmédiatement
à M. Midal que Mlle Beruy l’attend !
Elle avait haussé le ton juste ce qu’il fallait, afin
d’être entendue des quelques personnes présentes.
L’employé avait blanchi lorsqu’elle avait donné son
nom. Elle le dépassa, entra d’autorité dans le hall
et vint s’asseoir, nonchalamment, dans le meilleur
fauteuil qu’elle put trouver. Son air outragé fit mer-
veille. Le majordome s’empressa de la rattraper et
se confondit en excuses, alors qu’un homme, qui
pouvaitbienêtreledirecteurdel’hôtelenpersonne,
s’approchait pour s’enquérir de la situation. Elle rit
intérieurement. Elle maîtrisait la situation, et se ré-
jouissaitàl’avancedecequiallaitsuivre. Lesortde
cemalheureuxétaitentresesmains;elleobtiendrait
tout ce qu’elle voudrait…
Elleavaitsouventprofitédesonnom,quisetrou-
vait être, par le plus grand des hasards, le même
que celui d’un des magnats de la presse interplané-
taire. L’hommerésidaitsuruneplanèteéloignéedes
grands réseaux de communication — par un de ces
paradoxesquifontquecen’estpasenétantaucentre
des événements qu’on en est le mieux averti et ren-
seigné. Il avait la réputationd’être discret sur sa vie
privée, et le commun des mortels ignorait tout de sa
famille,cequirendaitfacileàMarinadesefairepas-
serdetempsàautrepourl’unedesesfilles. Ignorant
25Dans le gouffre d’un monde
les supplications du majordome, et sans même dai-
gner se lever, elle s’adressa directement à l’homme
qui s’avançait :
−Monsieur,sivousêteslepropriétairedecethô-
tel, je dois vous dire que je suis outrée !
−Jevousassurequej’ensuissincèrementdésolé,
mademoiselle.
"Tiens,sedit-elle,ilestobservateur. Unbonpoint
pour lui."
Il se tourna vers l’employé :
− Justin, vous voudrez bien m’expliquer ce qui
s’est passé !
L’inquiétude du majordome se lisait sur son vi-
sage. Dans un murmure, il souffla au directeur le
nomdelajeunefemme,cequisuffitàcedernierpour
comprendrelasituation. Malgréseseffortspourgar-
derunairhautainetindifférent,Marinaéclataderire.
Elle s’adressa au directeur :
−Monsieur,vouspouvezrassurervotreemployé,
jenesuispasunmonstre,etjen’exigerairiencontre
lui, si vous accédez à ma requête, à savoir prévenir
M.Midalquej’aimeraisluiparler. Envoyezdoncce
monsieur le lui dire… A ce sujet, j’espère pouvoir
compter sur votre entière discrétion, ajouta-t-elle en
appuyant son regard au directeur.
Il prit un air offensé.
− Cela va sans dire, mademoiselle ! Ce n’est pas
unehabitudedecetétablissementd’étalerlaviepri-
vée de nos clients, soyez-en assurée !
− Je l’espère !…
L’homme se tourna vers son employé :
− Justin, vous avez entendu ?
Celui-ciréponditd’unsignedetêteaudirecteur,et
d’unsecondàlavisiteuse,danslequelselisaitsagra-
titude. Puis il se dirigea vers l’ascenseur. Intérieu-
rement,ilmaudissaitlepouvoirdel’argentetl’arro-
gance des personnes élevées dans la "haute" ; mais
ilnepouvaits’empêcherdepardonnersonattitudeà
26Cyrille Barbot
la jeune femme. Son rire était aussi naturel que dé-
licieusementséduisant. Etelleétaitbellecommeun
ange. Pouvait-il garder rancune à un ange ?
Le directeur proposa un verre à Marina, gracieu-
sement offert "naturellement", pour effacer ce "re-
grettable incident". Elle sourit en entendant l’ex-
pression,etplusencoreenpensantàunwhisky-cola.
Maisellese contentacette fois-ci d’un jusdekorl.
LemajordomesedépêchaverslasuitedeM.Mi-
dal, sonna, et s’excusa lorsqu’il vit le jeune homme
apparaître, en robe de chambre. Karel, mi-amusé,
mi-inquiet, s’empressa de le mettre à l’aise.
− Bonsoir, Justin, que se passe-t-il ? Entrez, je
vousenprie,entrez!…Vousêtesd’unepâleurspec-
trale ! Qu’est-ce qui vous a mis dans cet état ?
Justin resta sur le pas de la porte.
−Je vous apporte une nouvelle urgente… Oh !
riendegrave,nevousinquiétezpas!,dit-ilenlisant
de l’étonnement dans les yeux de son interlocuteur.
Mêmeaucontraire…Enfinjenesaispas,ajouta-t-il,
confus. Une jeunefemme demande àvous voir.
−Unejeunefemme?,répétaKarel,surpris. Mais
je ne connais personne ici ! Je suis là depuis deux
jours seulement… Et à cette heure ?
− Oui, Monsieur. Mlle Beruy demande à vous
parler. Que dois-je lui répondre ?
−Mlle Beruy, la fille de M. Beruy ?
Karel tombait des nues.
− Elle-même. Elle vous attend dans le hall.
− Est-elle jolie au moins ?
Il regarda, amusé, l’employé qui s’empourprait.
"Aumoins,çaluiredonnedescouleurs!",pensa-t-il.
− Je ne sais pas, Monsieur.
− Allons, Justin, ne jouez pas au maître d’hôtel
aveugle ! Vous êtes un homme, non ? Vous savez
aussibienquemoiapprécierlabeautéd’unefemme!
27Dans le gouffre d’un monde
− Eh bien, oui, Monsieur, elle est très belle. Que
dois-je lui dire ?, répéta-t-il, cherchant à reprendre
son rôleplus confortable d’automate sans âme.
−De monter biensûr! Dites-lui quejel’attends.
− Vous… vous ne descendez pas la chercher,
Monsieur ?
− C’est bien elle qui souhaite me voir, non ? Et
puis je ne vais pas descendre habillé ainsi ! Si elle
souhaitemeparler,qu’ellemonte! Et…Justin,pen-
sezànousmonteràboire,disons…duchampagne!
−Du champagne ? ! ?
−Oui, du champagne. Avec des fraises. Si cette
personneestbienlafilledeM.Beruy,ilfauttoutde
mêmemettrelesformes,non? Qu’enpensez-vous?
−Si Monsieur le dit…
Ils’empressadedescendreavertirMarinadel’in-
vitation, se demandant déjà s’il pourrait trouver du
champagne quelque part dans l’hôtel. Le moins que
l’onpuissedire,c’estqu’unetellerequêteétaitinha-
bituelle ! Décidément, certains ne se refusaient ja-
mais rien !…
283
"Neperdspastontempsàt’étonnerdel’imprévu.
Mais lorsqu’il survient, sois toi-même imprévi-
sible. "
eL’ascenseurgravifiques’arrêtaau18 étage. Ma-
rinasortit,accompagnéedudirecteur,quiluiindiqua
la suite de M. Midal. Elle frappa discrètement, et
presqueaussitôt,Karelouvritlaporte;iln’avaitpas
jugébondeserhabiller,cequigênalajeunefemme.
Maisellenepouvaitplusreculer. Aprèsunbrefmot
d’introduction, le directeur les laissa seuls. Il serait
plus juste de dire qu’il battit en retraite, heureux de
sedébarrasserdelachargequereprésentaitunetelle
rencontre "au sommet". Fier, néanmoins, qu’elle ait
lieu au sein de son hôtel.
Karelaccueillitchaleureusementlajeunefemme,
avec l’évident désir de la mettre à l’aise. Il avait
décidé de répondre à l’audace par l’audace, mais
était charmé à l’idée de passer quelques instants en
tête-à-tête avec elle. Il l’avait reconnue dès son ar-
rivée : la jeune femme du café !… Si le statut de
sa visiteuse le laissait indifférent, sa beauté provo-
cantelefascinait. Iln’avaitfaitquel’apercevoiràla
terrasse, mais déjà le léger sourire qu’elle lui avait
adressé s’était gravé dans son esprit comme la plus
29Dans le gouffre d’un monde
tendredescaresses. CommeHenry,ilavaitdûchas-
sercetteimageetfairetairesoncœurpourseconcen-
trer sur des problèmes plus immédiats. Sur le mo-
ment, sa colère à l’égard de Morley l’y avait aidé.
Mais à présent, il avait du temps devant lui, autant
que la jeune femme désirerait lui en accorder ! Une
question demeurait, pourtant. Quelle était la raison
de sa présence, chez lui, à cette heure ?
−Jevousenprie,mademoiselle,entrez! Donnez-
moi votremanteau, et faitescomme chez vous !
Ilpritlalonguepèlerinequ’elleluitendait,etpar-
tit l’accrocher à la patère d’un portemanteau, en re-
marquantavecplaisirqu’elles’habillaittrèssimple-
ment pour sa condition. Le manteau était élégant,
mais relativement commun.
Il revint vers elle :
− Vous fumez ?
− Non.
− Tant mieux, dit-il avec un sourire. Je n’aurais
rien eu à vous proposer !
Ellerit. Elleétaitheureuseetreconnaissantequ’il
prît l’initiative de la conversation. Elle n’avait rien
departiculieràluidire,etredoutaitlaquestionqu’il
lui poserait inévitablement. "Mais dans quel pétrin
me suis-je fourrée ? !", pensa-t-elle, tout en prenant
néanmoins un plaisir manifeste à la situation.
− Ainsi vous êtes la fille de M. Beruy ? Je ne
m’attendaispasàrecevoirunetellevisite,mademoi-
selle…
− Oh, appelez-moi Marina !… M. Midal, savez-
vousgarderunsecret?,dit-elleensepenchantlégè-
rementverslui,etenbaissantsavoixd’unton,juste
pour la forme. La pièce était parfaitement insonori-
sée.
−Jepense,oui,répondit-il. Et,jevousensupplie,
évitez les "Monsieur Midal" !…
−Avec plaisir !
30Cyrille Barbot
Elle souligna ses paroles d’un sourire qui fit fré-
mir Karel. Il était impossible de rester indifférent
à cette jeune femme au regard brûlant, séductrice et
malicieuse,pleined’unefraîcheurrayonnantequief-
façaittouteaffectationdesestraits. Sepouvait-ilque
M. Beruy soit le père d’une fille aussi charmante ?
Peut-être, après tout ; pour ce qu’il savait de lui !…
D’ailleurs,laquestionn’avaitguèred’importance…
De son côté, Marina pensait qu’une telle identité
ne pouvait que lui compliquer la vie. Elle savourait
ce rôle à chaque fois qu’elle y faisait appel, mais ne
sesentaitpasl’âmedelafilled’unmultimilliardaire.
−Ehbien…memettrez-vousàlaportesijevous
avouequejen’aiaucunlien deparentéavecM. Be-
ruy ?
Il rit.
− Votre effronterie dépasse ce que j’avais ima-
giné ! Mais… non ! Je ne vous mettrai pas à la
porte…Dumoinspassanssavoirpourquoivousêtes
venuemevoir,seuleetarmée,àuneheuresitardive!
Marina oublia d’être étonnée. Peu lui importait
comment il avait deviné qu’elle portait une arme.
Elle ne voyait que son sourire, mêlé à un charme
magnétique. Donc dangereux. Elle retrouvait celui
qui l’avait envoûtée au café. Mais il lui avait posé
une question, et semblait attendre une réponse. Elle
reprit ses esprits. Pour la forme, et à défaut d’une
explication "valable" à fournir à sa présence, elle
posa la question :
− Comment savez-vous que je suis armée ?
Il la regarda, étonné. Puis demanda :
− Savez-vous qui je suis ?
− Non.
− Vous êtes une femme pleine de surprises, Ma-
rina… Mais alors, m’expliquerez-vous enfin votre
présence ici ce soir ?
"Je n’ai plus le choix", pensa-t-elle. "Mais com-
ment lui répondre ?"
31Dans le gouffre d’un monde
Ellefutsauvée,momentanément,parletimbrede
lasonnette. Lemajordomearrivait,avecdeuxflûtes
de cristal, le champagne et les fraises. Karel sourit ;
du champagne ! Justin avait trouvé du champagne !
Il le félicita chaleureusement. Un tel luxe était trop
rarepourrésulterd’unsimplehasard. Morleyl’avait
particulièrementsoignédanslechoixdel’hôtel…Il
se demanda ce qu’allait penser ce dernier en voyant
s’ajouter la bouteille à une note déjà élevée. Mais il
comptaitprofiterduconfortqu’onluioffrait. Surtout
alors qu’il recevait Marina !…
C’est à cet instant précis que l’idée lui vint, as-
sombrissant son regard aux prunelles grises.
−Champagne ?, dit-il enluitendantunecoupe.
Impressionnée, elle n’osa pas refuser.
"Décidément, c’est ma soirée, pensa-t-elle. Moi
qui ne bois jamais, je vais finir par lui tomber dans
les bras ! Mais qu’est-ce que je leur aurai coûté, en
quelques heures, à tous les deux ! Les salauds, ils
ont les moyens !"
Mais déjà, Karel reprenait la parole. Il allait cer-
tainement reposer sa question. Non.
−C’estHenry quivousaenvoyée? Pourm’ama-
douer ?
Le ton était dur, la voix agressive. Lorsqu’elle
saisit le sens de l’allusion, elle sentit sourdre en elle
une violente colère, accompagnée d’un pincement
au cœur. Mais elle y vit l’occasion de mettre fin à
une situation devenue embarrassante. Sans un mot,
elle reposa la fraise qu’elle avait prise, et sa flûte à
champagne ; puis elle se leva et se dirigea vers la
porte.
Railleur, Karel lui lança :
− Je crois que vous oubliez quelque chose… je
vais chercher votre manteau !
Elle ne s’attendait pas à ce qu’il ajoutât à sa pre-
mière insulte une pointe d’ironie gratuite. Le coup
32Cyrille Barbot
luifitl’effetd’unegifleetsoncœurseserra.A
faire mal. Elle n’avait plus ressenti une telle émo-
tion depuis des années. La partie raisonnable et
consciente de son esprit s’en serait presque éton-
née,maiselleétaitfatiguée,etl’alcoolcommençaità
faireeffet,d’autantplusefficacementqu’ellen’avait
rienmangédelasoirée. Ellesesentitchavirer,etne
putempêcherunelarmedecoulerlelongdesajoue.
Furieuse, elle l’effaça d’un geste ; mais il était trop
tard. Karel, qui revenait silencieusement avec son
manteau, l’avait aperçue. Il fut pris de remord, et
s’approcha d’elle, hésitant ; il lui posa une main sur
l’épaule. Elle frissonna, et voulut se dégager, mais
elle se sentait soudain très faible.
−Excusez-moi,Marina,jemesuissansdoutemé-
pris à votre sujet, dit-il maladroitement en la recon-
duisant dans un fauteuil.
Iln’étaitguèrehabituéà formulerdes excuses, et
netrouvaitpaslasituationparticulièrementagréable.
Mais, à sa grande surprise, elle s’effondra en san-
glots. Ilfutpartagéentrel’attitudequeluidictaitson
cœur,etsessoupçonsquiseréveillaient. Lepremier
le poussait irrésistiblement à se faire pardonner sa
conduitepourserapprocherdelajeunefemme. Les
secondsluisoufflaientqu’ellepouvaitn’êtrequ’une
excellente actrice qu’Henry aurait engagée pour le
rameneràde"meilleuresdispositions"…Carceder-
nier pouvait tout se permettre. Ce qui irritait beau-
couplejeunehomme. MaisMarina,parsaréaction,
effaça ses derniers doutes.
− Vous me prenez pour une pute, c’est ça ? Mais
dites-le! cria-t-elle,offensée,insolente,enfixantsur
lui ses beaux yeux humides, tremblante de colère et
de souffrance, fâchée contre elle-même, d’ailleurs,
de cette souffrance ; mais qu’est-ce qu’elle lui trou-
vait ? !
− Je n’ai jamais dit ça, Marina. Je…
33Dans le gouffre d’un monde
−Nemetouchezpas! Nem’approchezpas! Vous
êtes écœurant à vomir !…
Elle essayait de reprendre l’avantage… Calcu-
latrice ? Non. Perdue, effrayée plutôt. Il eut peur
qu’elle décide de partir sur-le-champ, et sentit son
cœur réagir violemment à cette idée. Peut-être
était-il encore temps d’effacer la blessure qu’il lui
avait infligée, de la garder encore un peu ? Il se
rapprochad’elleà l’effleurer,sansoserla toucher.
−Jesuisdésolé,Marina. Peut-êtrenecomprenez-
vous pas ma méfiance…
Il lui lança un regard chargé d’espoir et de ten-
dresse.
−Maissansdouteavez-vousreconnuHenryMor-
ley,l’hommeaveclequeljem’entretenaisaucafé. Je
craignais qu’il ne soit à l’origine de votre venue. Il
est capable des coups les plus bas pour me forcer la
main, et… je me dois d’être prudent… Avouez que
votre présence ici est inattendue. Je ne sais rien de
vous, et vous avez éludé mes questions…
− Alors nous en sommes au même point, dit-elle,
boudeuse. Je ne sais rien de vous non plus… Et je
n’ai pas envie d’en savoir plus ! ajouta-t-elle avec
violence, en se levant.
− Attendez ! Ne partez pas, s’empressa-t-il de
dire, maladroitement.
Elle le regarda, méprisante :
−Pourquoi? Nousn’avonsplusrienànousdire…
− Si : quand peut-on se revoir ?
Desurprise,elles’arrêtauninstant,interdite. Puis
elle lui jeta un regard noir :
− Vous ne manquez pas d’audace !
− Il me semble que vous n’en manquez pas
non plus, après tout. Vous pouvez bien excuser la
mienne ! Accordez-moi une seconde chance !…
Vous êtes libre, disons, demain soir ?
− Pour vous, j’ai peur de n’avoir plus aucun ins-
tant de liberté de toute ma vie !
34Cyrille Barbot
Il la fixa longuement, indécis, visiblement déçu
de sa réaction sans appel.
− Bon… Eh bien, si jamais vous changez
d’avis…, dit-il en lui tendant son manteau.
Il l’aida à l’enfiler la pelisse, et profita de l’occa-
sionpourglissersubrepticementunpetitmorceaude
plastique dans l’une de ses poches ; puis il la recon-
duisit à la porte en maudissant sa maladresse.
−Jeregrettequecettesoiréesetermineainsi,Ma-
rina. Jevousenprie,sivousnem’envoulezpastrop,
n’hésitez pas…
Mais elle partait déjà, sans se retourner. Il la re-
garda s’éloigner et entrer dans l’ascenseur, puis re-
fermasaporteavecunsoupir. LecœurdeMarinase
serrait douloureusement. Elle passa sans un regard
devantledirecteuretJustin,etquittal’hôtelpourap-
peleruntaxi,quilaramenadansunhôtelplussobre,
plus à la mesure de ses maigres moyens.
Le chauffeurnesutjamaisqu’il avaitétésuivi…
354
" Il restera toujours des mystères qui t’échappe-
ront. L’univers est infini. Ses secrets aussi. Reste
humble, petit, mais ne te laisse pas surprendre !
Ce que tu sais doit te suffire à assumer la lourde
charge qui pèsera sur tes épaules. Quoi qu’il ar-
rive, tu devras t’en satisfaire…"
Elle s’effondra sur son lit, et pleura. Elle eut
presquesouhaitéquecefûtdedépit. Maiscen’était
pas du dépit… Elle était bouleversée. Se remémo-
rant la soirée, elle chercha la cause de son désarroi.
La réaction de Karel, bien que fort compréhensible
dans une telle situation, l’avait blessée ; bien sûr il
avait cherché à se rattraper, à effacer ses mots bles-
sants… Mais elle ne lui avait laissé aucune chance.
Lasituationétaitdevenuetropdésagréablepourelle.
Etpuistoutcetalcoolluifaisaitencoremalàlatête.
Elle se promit qu’on ne l’y reprendrait pas. Il lui
fallait oublier cette histoire. Elle ne voulait pas en-
visager de faire marche arrière après une telle sortie
de scène ! Elle s’accorda de pleurer encore un peu
ce soir-là, mais résolut de ne plus penser au jeune
homme dès le lendemain matin.
37Dans le gouffre d’un monde
Loin, très loin de là, sur une petite planète à la
technologie émergente, qui ne connaissait pas la
confédération, mais qui avait déjà inventé l’équi-
valent des terrasses de café, un autre jeune homme
sirotait un breuvage que d’aucuns auraient jugé très
amer. Mais il ne devait guère s’attacher au goût de
ce qu’il buvait, à en juger par ses yeux perdus dans
le brouillard de ses pensées.
Le peuple de cette planète était humanoïde, par
une de ces bizarreries de la nature qui font que
lorsqu’elle a commis une erreur quelque part, elle
s’empresse de la renouveler ailleurs. Mais contrai-
rement aux terriens et à la plupart des peuples de la
confédération, la population de Réal était télépathe.
Or, ses habitants étaient naturellement curieux ; il
n’existaitguèrederéelleintimitépourlesindividus,
tout un chacun s’empressant d’ausculter le cerveau
desescompagnonspours’enquérirdeleurspensées
secrètes. Au bilan, il n’existait plus de pensée se-
crète. Cela avait ses avantages et ses inconvénients.
Sommetoute,letempsaidant,unecertaineharmonie
s’était établie sur cette planète d’un naturel paisible
et pacifique,et l’aptitudedesréaliens(puisque c’est
ainsi qu’ils se nommaient eux-mêmes, natifs de
Réal) à comprendre à leurs racines les paroles et
les pensées leur simplifiait grandement la vie : elle
rendait toute tentative d’hypocrisie inutile, et évitait
les malentendus. Pourtant, certains réaliens rebelles
s’étaient de tout temps insurgés contre la violation
perpétuelle de ce qu’ils appelaient leur "espace
privé". Ils étaient minoritaires et avaient longtemps
alimenté les railleries amusées de leurs contempo-
rains, à se battre avec acharnement pour une cause
perdue d’avance. Cependant, récemment, — après
plusieurs millénaires de tentatives infructueuses —
un rebelle génial avait réussi à concevoir une sorte
de casque permettant de s’isoler mentalement du
monde extérieur. Le casque était volumineux et son
38Cyrille Barbot
prix honteusement prohibitif (8 poulc’s au bas mot,
unefortunequebienpeudeboursesréaliennespou-
vaient se vanter d’atteindre en une vie de patiente
épargne) ; pour ces raisons, il était peu répandu sur
la planète, et ceux qui en possédaient un étaient
plutôt mal vus (mais s’en moquaient éperdument,
étant donné l’état de leurs finances).
Manifestement le jeune homme ne portait pas un
tel casque. Et cette constatation irritait les consom-
mateursattablésprèsdeluidanslecafé: ilstentaient
1sans succès, depuis plus d’une heure réalienne,de
percer ses sombres pensées. Or personne n’était ca-
pabledes’isolermentalementsansl’aided’unappa-
reil… L’un des clients du café, poussé par une cu-
riositéplusfortequelaplusélémentairerègledesa-
voir-vivre, alla jusqu’à lui adresser la parole. (Sur
Réal, la parole était destinée uniquement à parler
seul, lorsqu’il n’y avait personne avec qui échanger
despenséesdansunlargepérimètre,cecipournepas
sesentirtropisoléetéviterdesombrerdansunedé-
pressionbiencompréhensiblepouruntélépathe). Le
jeune homme lui répondit par un sourire railleur, et
lui fit également entendre le son de sa voix :
− Monsieur, votre impolitesse m’est insuppor-
table. Si vous avez des problèmes de communica-
tion, consultez un télépsy !
Puis,sansdaignerdonneruneexplicationsupplé-
mentaire, il se leva, et, saluant l’homme suffoqué
par son impudence, s’éloigna tranquillement. Pour-
tant, il regrettait ses paroles arrogantes et son inso-
lence. Quelle que fût l’apparence insouciante qu’il
e1. soit 1/29 de jour réalien. Malheureusement, Réal ne faisant pas
partie de la confédération, il n’existe pas de système de conversion
efficace enjours confédérés auxquels nous sommes habitués. Comme
la durée des jours réaliens est très variable,il nous est difficile de vous
donner ne serait-ce qu’un ordre de grandeur de l’heure réalienne qui
s’était écoulée ce jour-là.
39Dans le gouffre d’un monde
seforgeait,ilsesentaitseuletdésemparé. Ilpensaà
retrouver des amis, qui, eux, ne lui poseraient pas
une fois de plus ces stupides questions auxquelles
il s’exposait sans cesse, chaque fois qu’il utilisait
ses dons mentaux hors du commun en public. Mais
il y renonça, frémissant à la seule idée de soutenir
une conversation quelconque. Car il ne pouvait pas
aborder ses véritables problèmes ; pas même avec
ses amis les plus proches. Il était condamné au si-
lence…Cen’étaitpasunproblèmedeconfiance. Sa
confiance,ilauraitpul’accorderàn’importequelré-
alien : quand on lit dans les esprits aussi aisément
que les anciens terriens dans un livre, on ne peut
guère craindre une trahison ! Mais si ses contem-
porains avaient pu lire ses pensées à ce moment-là,
ils en auraient été terrifiés ; il préférait leur éviter
de tels coups au cœur. Car, seul sur cette planète,
il connaissait l’existence d’une vie, et même, d’une
civilisation, extra-réalienne. Entemps normal, cette
civililuicausaitdéjàbiendessoucis. Maisily
étaithabituéetleurfaisaitfaceavecopiniâtretéetvo-
lonté. Cependant,cejour-là,ilavaitreçu,venuetout
droit de ces lointains horizons cosmiques, une sou-
daine bouffée d’amertume. Elle était encore vague
et brumeuse, trop évasive pour qu’il pût l’identi-
fieravecprécision;suffisammenttangible,pourtant,
pour qu’il sentît une lourde faiblesse l’envahir. Que
n’aurait-il donné pour vivre la vie normale, majori-
tairementinsoucianteetheureuse,desescontempo-
rains ! Mais il n’en était pas question.
Sans qu’il ait pris conscience du chemin que sui-
vaitsonerrance,ilseretrouvadevantlademeurede
son amie d’enfance. Son cœur se réchauffa un ins-
tant, d’une petite lueur d’espoir et d’amour. Mais
cefutpourretomberpluslourdementdanssamélan-
colie. A elle non plus il ne pourrait pas se confier.
Même si elle était concernée… directement…
40Cyrille Barbot
Arrivé à une distance raisonnable de chez elle —
de fait, il eut pu le faire de n’importe où sur la pla-
nète ; mais il ne souhaitait pas afficher trop ouver-
tement ses capacités exceptionnelles —, il chercha
son esprit pour établir le contact télépathique. Il
lui était agréable de la retrouver. Son contact était
doux, et sa voix comme une caresse dans sa tête
lorsqu’elle s’adressait à lui. Une caresse qui glis-
sait lentement, amoureusement, jusqu’à son cœur…
Lorsqu’ellel’entenditarriver,Eliahsourit etvint lui
ouvrir la porte.
− Qu’est-ce qui t’amène cette fois, Keyne ? Je te
sens soucieux !
−J’avaissimplement…enviedetevoir. Cavate
paraître étrange mais…
− Oh j’ai l’habitude avec toi, dit-elle en riant.
Vas-y, entre et installe-toi, je vais nous chercher
quelque chose à manger.
− Merci Eliah.
Illaregardas’éloigner. Elleétaitravissante,dans
sa robe courte, avec ses longs cheveux bleus aux
reflets mauves et blancs. Et Keyne, dans un soupir,
pensa que sa vie était bien difficile.
− Que dis-tu ? lança-t-elle de la cuisine. Que ta
vie est difficile ? Et que je suis ravissante ? Merci !
Mais tu sais, pour ta vie difficile, ça ne tient qu’à
toi…
"Ca y est, je me suis encore fait avoir !"
Il avait oublié de "débrancher". Comme toujours
lorsqu’ilselaissaitunpeualler…Iln’y avaitqu’au-
près d’Eliah qu’il se le permettait parfois. Heu-
reusement, certaines parties de son esprit restaient
verrouillées inconsciemment quoi qu’il arrive. Le
contraireeutentraînédessituationsirréparables…Il
referma son esprit comme une huître sa coquille. Et
Eliah, qui revenait, en parut peinée.
− Décidément,il estdifficiledediscuteravec toi,
Keyne. Excuse-moisijet’aiblessé,maistunepeux
41Dans le gouffre d’un monde
pasfairecommetoutlemonde,ici? C’esttellement
plus simple…
Elleserapprochadeluietsefitplustendre,câline.
−Tusaisdepuislongtempscequej’éprouvepour
toi, Keyne ! C’est facile, toi tu peux lire en moi
sans aucune barrière ! Et maintenant j’apprends,
à la dérobée, alors qu’enfin un instant tu relâches
ta détestable protection psychique, que tu n’es pas
loin de partager mes sentiments. C’est si simple de
s’aimer, Keyne. C’est si bon, pourquoi ne veux-tu
pas de moi ?
− Je suis désolé, petite fille…
Elledétestaitqu’ill’appelâtainsi. Acesmoments
là,elleavaitl’impressionqu’illaregardaitduhautde
plusieurs millénaires, alors qu’il avait le même âge
qu’elle,àpeineplusde17printempsréaliens;l’âge
de l’amour…
−Maistu esdésolédequoi? Pourquoitoutest-il
sicompliquéavectoi? Tunemefaispasconfiance?
Tu ne m’aimes pas ?
Ilpoussaunsoupirmêlédetristesse,seleva,etla
serra tendrement contre lui.
−Iln’y apersonnesurcetteplanèteàquijefasse
plus confiance qu’à toi, Eliah. Si tu savais combien
je regrette de te faire souffrir… tu ne méritais pas
ça ! Pourquoi a-t-il fallu que tu tombes amoureuse
de moi ? Non, pour moi rien n’est simple. Mais ce
n’est pas de ma faute… Et je ne peux hélas pas t’en
dire plus.
− Alors continue juste à me serrer comme ça. Je
voudrais que le temps s’arrête…
− Eliah…
−Achaquefoisc’estlamêmechose,dit-elled’un
tondereprocheensedégageant. Jenesaispaspour-
quoij’insisteencore. Nipourquoitucontinuesàve-
nir me voir !
42Cyrille Barbot
Ilrepartitlatêtebasse,lesmainsdanslespoches,
sanspouvoirdétachersespenséesdelajeunefemme.
Oui,ill’aimait,çanefaisaitpasl’ombred’undoute.
Mais trop nombreuses étaient les raisons qui lui in-
terdisaient l’amour…
435
"Nelaissepersonnetedicterlesdécisionsquetu
dois prendre. Mais aie la sagesse d’accepter les
conseils… et l’humilité, parfois, de les suivre. "
Sestroupesétaientprêtes. Sesarméesdenuitsi-
lencieuses achevaient de sortir de l’ombre d’où il
lesavaittirées. Sahainen’avaitd’égalequesapa-
tiencedanssonlongcombatcontreDieu. Etsapa-
tience était enfin récompensée ; car cette fois, per-
sonne ne pourrait s’opposer à son avancée inexo-
rable vers le trône du pouvoir, à sa lente marche
apocalyptique qui ferait gémir les vivants de ter-
reur avant même qu’ils ne soient confrontés à lui.
L’heure tant attendue de son règne avait sonné.
Rien ni personne ne se dresserait plus contre lui.
Il marchait vers sa gloire, invisible présence char-
gée de haine à la tête de ses armées hideuses. A
lui seul, il saurait animer chacune de ses créa-
tures dans leur œuvre de destruction. Et pour un
monstre qui tomberait, dix autres, cent autres se
lèveraient ! Même les plus puissants des Gardiens
nepourraientenveniràbout…Déjà,ilsavaitqu’il
avaitgagné;et,sicelaétaitpossible,savengeance
à leur égard serait encore plus terrible que celle
qu’ilréservaitàl’Univers…L’éterneldamnéallait
enfin damner toute la création avec lui.
45Dans le gouffre d’un monde
Lorsque Karel arriva dans le bureau d’Henry le
lendemain matin, celui-ci comprit immédiatement
que le jeune homme avait peu dormi.
− Bonjour, Karel ! dit-il d’une voix enjouée,
pleine de bonne humeur. Vous avez dû passer une
bonne nuit, à ce que je vois !
Il ajouta un clin d’œil complice. Mais il regretta
immédiatementsaphraseetsonclind’œil,àlamine
sombre et au regard interrogateur du jeune homme.
Il le regretta bien plus encore lorsque, comprenant
soudain le sens de ses paroles, Karel lui jeta un re-
gard noir de colère.
− C’est donc bien vous qui m’avez envoyé Ma-
rina, hier soir ! Encore une de vos ignobles com-
bines pour m’aider à prendre une décision ? ! Vous
êtes allés trop loin, cette fois, Morley. Vous pouvez
aller vous faire foutre !…
Il lui tourna le dos, et, s’éloignant à grand pas,
sortit du bureau en claquant violemment la porte.
Henry courut après lui pour le rejoindre.
− Karel, vous vous trompez, je vous assure !
Cette jeune femme s’est effectivement adressée à
moi, mais sans qu’il y ait aucune préméditation de
ma part ! Elle m’a dit qu’elle voulait vous parler…
Jen’allaistoutdemêmepasl’envoyersurlesroses!
Il bredouillait, criait, et le ton de sa voix était
désespéré. Karelneputs’empêcherdenotercechan-
gementd’attituderadicalchezlechefdesrenseigne-
ments : où était le Morley qu’il connaissait, d’or-
dinaire ironique, calme et sûr de lui ? Mais il était
furieuxetgardaitobstinémentlesilence,sansralen-
tir un instant sa marche. Morley lui saisit le bras
avecforce. Mêmes’iln’étaitplusdeprimejeunesse,
Henry avait gardé son corps d’athlète, et sa poigne
restaitdefer. IlobligeaKarelàs’arrêteretàluifaire
face, avant de reprendre, presque essoufflé :
− Karel, écoutez-moi ! Jamais je ne vous aurais
fait uncoup pareil! Hiersoir,j’aisurtoutpenséque
46Cyrille Barbot
j’aimerais être à votre place ! Ce n’est pas de ma
faute si votre rencontre s’est mal terminée.
Karel regardait au-dessus de son interlocuteur,
dans le lointain, avec un air de mépris total. Il
semblaitnepasécouterles explicationsdeMorley.
− Bon sang, écoutez-moi, Karel ! rugit ce der-
nier. Audiablecettefemme,oubliez-la! Ilyabeau-
coup plus important pour le moment : il faut abso-
lument que vous acceptiez cette mission, il le faut !
Vous êtes le seul à pouvoir la mener à bien, le seul
àavoirlamoindrechancederéussir,parcequevous
êtes le meilleur ! Et cette mission est d’une impor-
tance cruciale, pas seulement pour moi ni pour une
quelconque obscure magouille politique, mais pour
lapopulationdelaconfédérationtoutentière! Com-
ment pouvez-vous refuser ? Vous n’en avez pas le
droit !
Le mutisme du jeune homme devenait offensant,
insupportable. Il ne cherchait même pas à se dé-
fendre, ce qui désorientait Henry. Celui-ci préférait
lesjoutesoratoiresdontilavaitl’habitude. Ilessaya
de se calmer, et reprit, plus doucement :
− Vous aviez accepté avec empressement la mis-
sion précédente que je vous avais confiée… Pour-
quoi donc cette fois-ci êtes-vous si réticent ?
Karel daigna répondre.
−J’avaismesraisonspourvousaider,desraisons
dont vous n’avez jamais eu la moindre idée.
IlsetournaversHenry etlefixaavecunregardsi
dur que ce dernier sentit un frisson courir dans son
dos.
− Et dont vous ne saurez jamais rien.
Lavoixétaitencoreplusdurequeleregard. Pour
la première fois de sa vie, Henry se sentit en réel
état d’infériorité face à un homme. L’espace d’un
instant,Karelluiavaitvraimentfaitpeur. Illuiavait
parucomme…étranger. Maisdéjà,lejeunehomme
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