Denis ou le citadin espiègle

Denis ou le citadin espiègle

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Français
314 pages

Description

« ... Allez, André, donne-moi une bonne raison, une seule bonne raison, de me priver de l’espoir d’un jour rencontrer quelqu’un qui me démente que les êtres humains gagnent à être effleurés, mais certainement pas à être connus. »
Qui fait le mal, qui fait le bien ? La justice elle-même peut-elle en décider ? Denis, jeune architecte brillant et léger, provoque morale et bon droit avec une effronterie qui ne lui sera pas pardonnée. Mais les tribulations de ce jeune homme n’en rappellent-elles pas d’autres, que les scènes n’ont jamais cessé de conter depuis 350 ans ?
En route pour une double lecture...


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Date de parution 18 août 2016
Nombre de lectures 3
EAN13 9782334156639
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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ISBN numérique : 978-2-334-15661-5
© Edilivre, 2016
Vous pouvez contacter l’auteur à l’adresse e-mail suivante : didier.paquot@hotmail.com
à J–B. P. clin d’œil et poignée de main
Parodos
STROPHE Là, à l’arrière de grands immeubles jumeaux, là, dans cet étrange cube de lumière suspendu dans le ciel noir, là, dans l’annonce d’une aube automnale pluvieuse, là, à cet endroit et à ce moment, Denis de Traymoye de Pezay et son fidèle associé, André Verniers, secondés par le jeune Martin Harmon, mettent la dernière main à un projet urbanistique. Nous entrons dans le drame. Sur ce projet, insensé à l’aune d’une si petite équipe, Denis de Traymoye joue son avenir. Il y a brûlé ses dernières ressources, y a jeté toute son énergie, jusqu’à négliger plus qu’il n’eut fallu ses autres chantiers. Qu’il ne gagne pas ce concours et Denis de Traymoye de Pezay n’aura d’autre choix que de fermer son atelier et de quémander, tête basse, une fonction subalterne où l’on voudra bien de lui. Des jours et des nuits que ces trois jeunes hommes travaillent. Des dizaines d’heures sans avoir connu le sommeil. Les yeux sont rouges, les tenues négligées, les mentons et joues salis par des barbes déjà envahissantes. Dans un coin de l’atelier, se distingue, provenant de divers restaurants et pizzerias, un amas de boîtes mélangées à des gobelets que hérissent des pailles mordillées. Denis de Traymoye, courbé sur sa table à dessin, relit les différents plans. André Verniers s’applique à introduire sur l’écran les ultimes ajustements. Martin Harmon surveille l’impression des cahiers des charges qu’il relie à l’aide de spirales flexibles. Chacun est concentré sur sa tâche, silencieux. Leurs gestes sont pesants de fatigue. Ils sont hors du temps depuis tant de temps. Ils doivent cependant y revenir, car le jour commence à pâlir la nuit. L’échéance du dépôt officiel des projets approche. Au loin, par de-là l’ombre des grands immeubles, le ronflement de la circulation s’amplifie. Denis de Traymoye et André Verniers sont maintenant affairés autour de la grande et large imprimante. Leurs regards mouillés par le manque de sommeil fixent les copies des plans qui naissent lentement une à une du cliquetis langoureux de la machine. Ils s’en emparent avec virtuosité et délicatesse pour leur éviter de s’effondrer dans la corbeille. Ils les laissent sécher, puis les glissent dans un large dossier à soufflet. Le crachin se fait de plus en plus visible à travers les grandes baies du cube de verre. Les différentes pièces constitutives du dossier sont rassemblées sur la table ronde enfoncée dans le plancher. Denis de Traymoye enfile un gros gilet de laine beige dont il relève la fermeture Eclair, puis endosse par dessus son lourd paletot de marin aux boutons argentés. Il disparaît dans l’escalier d’aluminium qui, en colimaçon, tombe dans un box de garage transformé en hall d’accueil. André Verniers se couvre d’un duffle-coat bleu nuit, et Martin Harmon se glisse dans son blouson de cuir étroit. L’un se charge de la caisse avec les CD-Rom et les livrets, l’autre de l’encombrant dossier à soufflet. Dans la cour, ils rejoignent Denis de Traymoye qui est au volant de sa surnaturelle Chevrolet Impala, svelte, imposante, verte et blanche. L’immense voiture traverse la ville dans le souffle tranquille de sa boîte automatique, et, sans trop d’encombrements, atteint l’immeuble médiocre qui abrite l’administration de l’urbanisme. André Verniers et Martin Hamon sortent du long salon roulant, munis de tous les précieux documents, et disparaissent derrière les portes vitrées du bâtiment administratif. Et quand Denis de Traymoye, après avoir garé l’Impala, monte à son tour les escaliers de pierre qui doivent le mener au bureau de l’attaché principal à la direction de l’urbanisme, il croise Henry d’Assonville, le bel et vieil architecte aux cheveux d’un blanc immaculé, dont la réputation internationale fait honneur à toute la ville. Le grand homme est enveloppé dans son imposant manteau Camel. Tout est contraste entre le port soigné de Henry d’Assonville et la tenue débraillée de Denis de Traymoye de Pezay : les cheveux bien peignés et la coiffure hirsute, la joue glabre et la barbe naissante, le manteau cachemire et le paletot de toile.
A cette minute, Henry d’Assonville ne regrette toujours pas d’avoir, il y a quelques années, accepté de prendre en stage le remuant fils du Procureur général Hervé De Traymoye de Pezay, à seule fin d’être agréable à son vieil ami. Il est vrai, par quelle voyance Henry d’Assonville pourrait-il pressentir que son ancien stagiaire va bientôt l’entraîner par de-là le miroir, Ombre parmi les ombres ? Comment pourrait-il imaginer que va l’y pousser cette main presque filiale qu’il est en train de serrer ? A cette poignée de main le maître imprime même une chaleur particulière qui veut marquer son absence de ressentiment à l’égard de l’ingratitude de son jeune disciple. Bien qu’il ne puisse se dispenser d’une remarque sur sa coiffure, assemblage de mèches acajou manifestement coupées au hasard, il complimente, avec son ton inimitable de bienveillance hautaine, celui qu’il a un jour considéré comme son fils spirituel, ce jeune architecte talentueux qui eût l’inconscience de le quitter une fois son stage terminé. Il lui fait part de son heureux étonnement de le voir être parvenu à déposer à temps un projet architectural d’une telle ambition avec si peu de ressources. Oui, le timbre est sincère. De toute évidence, son ancien élève continue de l’impressionner. Mais Henry d’Assonville saisit aussi l’occasion pour avertir Denis de Traymoye qu’il ne doit pas se faire d’illusions, l’issue de ce concours sera comme le repas dans les meutes, les vieux loups d’abord… La vive réaction de Denis de Traymoye ne surprend pas le maître, qui ne doute pas que son jeune confrère concoure pour gagner. Il n’empêche, à chaque génération son moment. Le vieil architecte exprime son droit de préemption avec une tendresse non feinte. Il dit aussi ses regrets d’une jeunesse trop impatiente qui n’a pas mesuré l’immense cadeau que représentait sa proposition d’engagement définitif. Mais nulle rancœur dans les paroles d’Henry d’Assonville, nul reproche. Et voilà que, dans toute l’assurance de sa réputation, le grand homme reprend la descente du large escalier triste, satisfait de cette scène de réconciliation qu’il considère sans doute avoir menée avec brio et tact. Mais que faisait Henry d’Assonville à cette heure matinale dans les couloirs de l’administration ? Voilà une question que se pose certainement Denis de Traymoye dont le regard jaune et gris ne lâche pas la silhouette de son vieux maître avant qu’elle ne disparaisse au détour du palier. Les deux mains du jeune homme tordent quelques mèches teintes de ses cheveux désordonnées. Comme elles, les destins d’Henry d’Assonville et de Denis de Traymoye de Pezay sont plus que jamais enchevêtrés. Seul le drame les démêlera. Et personne ne pourra rien empêcher.
ANTISTROPHE Le drame sera double. Durant cette même nuit, Gilles de Boisset apprend le terrible secret de sa petite sœur adorée, Anne de Boisset. A nouveau, le drame va se nouer et, à nouveau, seul le drame le dénouera. Gilles de Boisset ne pourra s’accommoder d’un tel secret sans le venger. En vérité, qui le pourrait ? Sa petite sœur, pressée d’agir contre ses valeurs, acculée à tuer une petite vie qui naissait en elle, à évacuer le premier fruit d’un mariage rompu à la hâte pour s’offrir, le ventre encore endolori mais vidé de tout lien, à un jeune architecte dévoyé dont les frasques et la vie dissolue font la honte de ses parents et concentrent la répulsion outrée de son milieu. Nul étonnement dès lors que Gilles de Boisset se soit écroulé sur le volant de sa petite voiture sportive dès qu’il s’y est installé en sortant de l’appartement dénudé de sa sœur. Nulle surprise qu’il pleure, qu’il pleure, le visage enfoui dans ses bras, qu’il pleure son innocence à jamais perdue. Cette souffrance le poursuivra toute sa vie, comme son impuissance face au drame de sa sœur. Il sanglote à l’imaginer, tout comme lui à cette minute, désemparée et en larmes, seule dans cette appartement vide, au milieu de caisses non déballées, cible de toutes les désapprobations pour n’avoir pas hésité à quitter brutalement un mari attentionné, fraîchement épousé.
La cruauté du destin a même obligé Gilles de Boisset à écouter sa jeune sœur chérie vouloir lui démontrer, toute une soirée durant, que ce fantôme cynique pour qui elle a détruit sa réputation lui a rendu une joie de vivre qu’elle ressentait comme avoir quelque peu perdue depuis ses fiançailles et son mariage. Quel supplice de l’entendre détailler les départs impromptus pour la visite d’une exposition exceptionnelle dans une grande métropole, les longues flâneries à travers les architectures remarquables de la ville, les petits déjeuners dans les salons de thé, les séjours soudains dans des hôtels singuliers. Il a écouté tous ces récits en serrant les dents, avec en mémoire le visage défait de son père quand celui-ci avait annoncé solennellement et personnellement à chacun de ses fils la décision de sa fille. Gilles se souvenait aussi avoir ressenti le même déchirement quand il se retrouvait en face du silence où s’était murée sa mère pendant des semaines. Ce soir, sa sœur lui a répété qu’elle ne regrettait pas son choix. Mais il a semblé à Gilles de Boisset que la conviction n’y était plus, qu’elle s’efforçait de se convaincre elle-même. Ce que Gille de Boisset a retenu, c’est la tristesse d’être seule, d’être abandonnée, l’inquiétude de l’avenir, le doute sur la solidité des sentiments de ce dandy malfaisant, la culpabilité à l’égard de ses parents, une solitude sociale de plus en plus pesante. C’est toute cette détresse que Gilles de Boisset a reçue de plein fouet, ainsi que cette terrible confession, ce secret que sa sœur ne pouvait plus garder pour elle-même. Les sanglots de Gilles de Boisset redoublent, comme en témoignent les soubresauts de son dos, la tête toujours enfouie dans ses bras. Combien de temps va-t-il rester, effondré sur son volant, au milieu de la nuit ? Mais voilà qu’il se redresse. Le chagrin a gonflé ses yeux, brisé les traits de son visage, creusé la ride naissante de son front. Il démarre, sa voiture disparaît nerveusement dans les rues et boulevards de la ville. Mais il ne rentre pas chez lui. Il prend une direction que nous suspectons. Sans nous surprendre, il se gare devant deux grands immeubles jumeaux. Il claque la portière et s’engage dans le petit tunnel qui donne accès à un grand espace pavé entrecoupé de deux rangées de garages sur lesquelles est posé un cube de verre, de bois et d’aluminium, qui scintille dans la nuit. Gilles de Boisset ne dépasse pas la sortie du tunnel, il s’appuie sur le mur et regarde avec intensité les trois silhouettes qu’il distingue penchées chacune sur leur table de travail. Et son cœur explose quand il reconnaît celle de Martin Harmon, son cousin germain. C’était donc vrai, Martin Harmon est bel et bien venu prêter main forte à l’individu qui brise la vie de sa cousine Anne dont il est complice depuis leur naissance. Gilles de Boisset reste là, de très longues minutes, à les regarder terminer le projet dont sa sœur vient de lui parler, il ne bouge pas, mais il pleure à nouveau. Oui, ici aussi, le drame est noué. Et c’est aussi à son dénouement que nous allons assister.
Premier épisode
Moment 1
Denis : « Tu te souviens de Patricia, André ? Une jolie poupée aux cheveux et aux yeux très noirs, elle était souvent au bar du « Titanic » avec la bande de Patrice, toujours super habillée et super maquillée, pas très grande un peu fluette, une gentille écervelée qui riait pour tout, elle ne venait plus depuis quelque temps… Eh bien, je l’ai retrouvée aux « Comérages du quartier ». Elle mangeait avec Bertrand Quennet, le dessinateur, et figure-toi qu’ils sont ensemble. Bertrand Quennet et Patricia, je n’en revenais pas. Ils avaient l’air super bien, il l’écoutait intéressé comme si elle disait des choses profondes, il riait franchement, ilparaissait très amoureux et plein de respect aussi. Il y avait quelquechose qui se dégageait de leur table, et je m’en suis voulu d’être passé à côté de ce quelque chose. Leur conte de fées m’a même un peu énervé, il fallait que je m’en mêle. Je leur ai proposé un verre au « Trianon », histoire de voir s’il n’y avait pas moyen d’un peu les séparer, ces deux-là, cela m’aurait soulagé. Tu sais bien, je n’aime pas me sentir exclu de la fête. Et cette Patricia me regardait du coin de l’œil… Je crois qu’à l’époque du « Titanic », elle n’aurait pas dit non mais, je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais investigué. J’aimais la faire rire en fin de soirée, on se frôlait, mais sans plus. Et là au « Trianon », je sentais qu’elle était contente de sa petite revanche, elle en remettait un peu avec Quenet. Un moment il a été happé par une sorte d’admirateur collant, j’ai eu le temps de parler avec elle. Je suis sûr qu’elle attendait un peu qu’on soit tous les deux pour savourer son petit succès. Vraiment jolie. On a vite retrouvé de la complicité mais elle n’a pas voulu d’un rencard. Elle a déclaré que mon tour était passé, tu te rends compte ? De fil en aiguille, je lui ai dit qu’il ne me restait plus qu’une solution : l’enlever, elle a ri aux éclats… Mais elle m’a quand même déballé qu’elle vivait encore chez ses parents, l’adresse, où était sa chambre, et qu’elle se couchait vers 23h. Par provocation, bien sûr… Mais ce soir on va faire ce que j’ai dit, on va l’enlever… »
Le coryphée :
Que peut retenir André si tard au « Garage » ? Il a abandonné sa table de travail et il somnole sur le canapé qui, en rotonde, est enfoncé dans le plancher. La bouche entrouverte, les lunettes de guingois, une revue sur les genoux, sa tête tombe brutalement quand le sommeil l’envahit complètement. Qu’attend-il, lui qui, d’habitude, quitte l’atelier à 17 heures 45 précises ? Sur son bureau, un petit transistor, qu’il n’ose sortir qu’en l’absence de Denis, grésille des chansons anglaises à la mode. C’est d’ailleurs le premier geste de Denis quand il surgit de l’escalier en colimaçon, éteindre avec agacement le petit poste et le jeter brutalement dans un tiroir. Il contemple André qui, maintenant, ronfle doucement. Oui, presqu’un sourire se distingue sur les fines lèvres de Denis, mais cela ne l’empêche pas de secouer son compère brusquement « Dis, André, c’est dégoûtant de ronfler avachi comme ça, un peu de prestance… Tu as les échelles ? », Le brave André pousse un petit cri effrayé avant de reconnaître Denis et de sauter sur ses pieds. – Tu es fou de me faire peur comme ça, merde… Oui, elles sont dans l’Equinox… – Tu as pris les plus légères ? – Mais oui, ça m’a pris deux plombes pour les trouver… Où étais-tu depuis tout ce temps ? – Super, tu es formidable, je t’expliquerai, allons-y ! – Mais allons-y où ? – Je t’expliquerai, je te dis ! André grommelle, essuie ses lunettes. Il semble, comme nous, surpris par la tenue de Denis, un pantalon souple, très ajusté tout comme le blouson de toile. Cette tenue sportive, associée à sa coiffure faite de mèches auburn désordonnées, parfois hirsutes, lui donne
l’allure d’un jeune urbain qui va faire le coup de poing discret dans un stade ou une manifestation. Ils embarquent dans le petit 4x4, non sans que Denis n’ait vérifié que les échelles soient de longueur suffisante. Tiens, Denis demande à André de prendre le volant ! – On va dans le quartier du bois des hêtres… – Et tu ne voudrais pas m’en dire plus ? Tu me fais acheter des échelles, on part de nuit pour un quartier de bourges, tu vas faire un casse ? – André ! Tu me trouves la tête d’un voleur ? Allez, devinette, que crois-tu qu’on va faire ? – Quand tu es si enjoué, d’habitude c’est que tu as une nouvelle histoire de cœur en tête, mais là à 11 heures du soir… – Une histoire de cœur en tête, très joli, André, tu deviens poète. Et figure-toi que tu ne crois pas si bien dire, c’est bel et bien une histoire de cœur qui va nous occuper ce soir… – Tu ne peux pas t’en empêcher… – Je ne devrais pas ? – Je n’ai pas dit cela, si tu y trouves ton bonheur, pourquoi pas ? Mais d’un autre côté, si tu avais une vie plus posée, ce ne serait pas plus mal non plus… – Alors je fais bien ou je ne fais pas bien ? Décide-toi… – Mais je ne sais pas, moi ! – Décide-toi… – Eh bien, puisque tu veux mon avis, je pense que tu exagères… Anne n’arrête pas de téléphoner, aujourd’hui elle est passée au « Garage ». Il faut la comprendre, tu ne lui as plus donné signe de vie depuis 8 jours. Ce n’est pas bien, Denis, elle a quitté son mari pour toi, et toi tu continues à butiner comme si de rien n’était… – André, tu sais que je n’aime pas la compagnie des moralisateurs, tu cherches à te faire virer ? – Non, non, je n’ai rien dit, je n’ai rien dit… – On ne fait rien de mal, André, on s’amuse, on se distrait, on va faire une bonne blague à une jeune fille avant qu’elle ne s’enferme pendant je ne sais combien d’années dans un mariage ennuyeux, allez… – Je te connais par cœur, je sais comment se finissent tes bonnes blagues aux jeunes filles, je n’aimerais pas être ta conscience… – Sois rassuré, ma conscience et moi nous nous accommodons très bien, je n’ai pas besoin d’un Giminy Cricket de brocante. – Parfois je me demande même si tu as une conscience… – Fais-moi penser à te la faire rencontrer un de ces jours… – Bien entendu toujours la bonne répartie, la pirouette pour échapper à ses responsabilités, mais tu ne peux pas m’interdire de penser que tes provocations te retomberont un jour sur le nez. – T’interdire de penser ? Certainement pas, André, la chose est trop rare, ah voilà, tourne à droite, encore 100 mètres, arrête-toi, c’est là… – Comment c’est là ? Qu’est-ce qui est là ? – Eh bien c’est la maison de Patricia, je vais l’enlever… – L’enlever ? Mais tu es fou ! Et puis c’est dangereux. Et surtout, c’est interdit par la loi ! – La loi ! Avec quoi viens-tu ? – Parfaitement la loi ! Viol de la propriété privée, enlèvement, séquestration peut-être ! Cela va chercher loin, la prison certainement ! – De la prison, pour une blague innocente ! Mais où as-tu la tête, couillon ? Sache que je n’irai jamais en prison, jamais, et puis la justice a trop à faire avec des vrais bandits très méchants pour un jour s’occuper d’un petit être comme moi. – La loi est pour tout le monde. L’adage ne dit-il pas : « nul n’est au-dessus des lois » ?
– Je ne suis pas au-dessus, je suis à côté. Youp-là un petit pas de côté… – Fais le malin à te croire le plus fort… J’admets : pas la prison, mais une sévère amende… – Je les retiendrais sur tes payes pour m’avoir porté malchance avec ta trouille… Allez, les échelles… – Mais pourquoi veux-tu enlever Patricia ? Denis consent à donner quelques éclaircissements à André. Il lui explique dans quelles circonstances il a revu la jeune fille en compagnie d’une de ses connaissances, un dessinateur pour lequel Denis a beaucoup d’estime et qui avait l’air très amoureux d’elle. Et Denis de décrire leur bonheur avec une envie qu’il ne cherche pas à dissimuler. Quand il a voulu séduire la belle, il a gentiment été éconduit. Mais elle a ri quand il l’a prévenue qu’il allait l’enlever. André soupire mais n’ose rien objecter, la menace de licenciement, si irréaliste et absurde soit-elle, a fait son effet. Nous sommes dans une large avenue boisée, sombre et silencieuse, au cœur d’un quartier résidentiel très huppé. Le long de la route, un large accotement où une guirlande de dalles claires est enserrée dans des étendues d’herbe qui vont effleurer de hauts murs d’enceinte, de lourdes grilles par lesquelles on devine de grands parcs et les lumières de vastes demeures. Denis sort les deux échelles de la voiture – il va donc bel et bien mettre son plan à exécution… Enlever une jeune fille… Denis n’a décidemment pas fini de nous déconcerter. André reste au volant, suivant les instructions de Denis, le moteur en marche, prêt à démarrer. Il le regarde dans son rétroviseur déployer et poser les échelles sur le mur d’enceinte, le suit dans le début de sa montée, mais ne peut le voir s’asseoir à califourchon sur les tuiles faîtières du mur, tirer la seconde échelle vers lui pour la redescendre de l’autre côté du mur. Dans l’opération, le bas de la seconde échelle heurte la première qui bascule dans l’herbe. Nous ne sommes pas certain qu’André l’ait remarqué et l’étroitesse de son rétroviseur l’empêche de voir Denis lui faire de grands signes pour venir redresser l’échelle. Denis finit par s’évanouir par-delà le mur. André est au volant, il semble tendu, anxieux. A chaque apparition de phares sur la route, il sursaute, tressaille, saisit le volant. Il tourne souvent la tête vers le mur derrière lequel Denis a disparu, se penche pour tenter d’en voir le faîte. Comment ne s’inquiète-t-il pas de ne plus voir l’échelle adossée à l’enceinte ? Et soudain des aboiements, d’abord lointains mais qui se rapprochent. A nouveau André tourne la tête dans tous les sens pour tenter de comprendre d’où viennent ces chiens. Nous remarquons une masse noire qui tombe du mur, mais André, dans sa panique, n’a sans doute rien vu. Les secondes passent, les aboiements s’intensifient, André se tortille sur son siège, les mains crispées sur le volant. Il émet un petit cri quand quelque chose vient frapper le bas de la portière du passager. Des coups forts, répétés. André n’y tient plus, il enclenche la première et démarre en trombe. Les pneus crissent, le moteur rugit jusqu’à l’aigu. André, ne réalises-tu pas que tu as manqué de rouler sur Denis qui s’était traîné jusqu’à la voiture ? Et que tu le laisses désormais étendu dans l’herbe, suffoqué par les gaz d’échappement ?
Gilles de Boisset :
Moment 2
« Tu le cherches aussi, admets-le, Martin. Il te fascine, il t’attire, tu cherches sa présence, admets-le, autrement tu ne serais pas accoudé à ce bar. Cet endroit de friqués n’est pas ton style. Moi aussi, vois-tu, je le cherche. Je veux qu’il s’explique, qu’il joue cartes sur table. Anne ne peut plus rester dans cet état d’incertitude. Elle maigrit à vue d’œil, elle est défaite, anxieuse, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, elle me déchire le cœur, cela ne peut plus durer. Mais je n’arrive pas à mettre la main sur ce salaud. Son associé, André Machin, ne l’a plus vu non plus depuis plusieurs jours. Alors je l’attends ici, il paraît que c’est son quartier général, qu’il y revient tôt ou tard. Si tu savais comme cela me dégoûte de passer des heures à entendre ces charlatans gueuler et draguer des pétasses. Martin, comment as-tu pu travailler