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Désir d'Ailleurs

De
257 pages
Des routards d'horizons différents se rencontrent au cours d'un voyage dans le cône sud de l'Amérique, à travers l'Argentine, le Chili et l'Uruguay. Grâce à sa longue expérience des échappées lointaines, l'auteur imagine une relation forte entre ces personnages qui ne tardent pas à s'épancher et à s'interroger sur la quête de l'Ailleurs qui les anime. Tandis qu'il lève progressivement le voile sur des pans entiers de leur histoire personnelle, on les voit évoluer un peu dans leurs milieux respectifs avant d'entamer une découverte de l'Amérique centrale, du Guatemala au Panama.
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2
Désir d'Ailleurs

3Mario Blaise
Désir d'Ailleurs
Chroniques de Voyage
Écrits intimes
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00026-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304000269 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00027-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304000276 (livre numérique)
6 .






L’homme n’a point de port,
le temps n’a point de rive ;
il coule et nous passons !
Alphonse de Lamartine





À Monie,
la vaillante compagne de toutes mes échappées. .

10
PROLOGUE
Guillaume Lelièvre termina son énième
remplacement dans un lycée de l’est parisien.
L’Éducation Nationale ne fit jamais de lui un
prof d’espagnol titulaire. Il ne le désira pas. Il
préféra tantôt travailler à la pige pour un
hebdomadaire, tantôt accompagner un groupe
de voyageurs en Équateur, au Pérou, en Bolivie
ou au Brésil, mandaté par un tour-opérateur.
Ou, à des périodes moins fastes, pointer tout
bonnement à l’A.N.P.E.
La vie commune avec Constance devint une
galère pour cet Auvergnat de quarante ans,
brun, râblé, petits yeux rieurs. Il ne parvenait
plus à tolérer les invectives d’une compagne
très casanière qui refusait de quitter sa
Normandie natale. On raconte que son plus
long voyage a été le Mont Saint Michel.
Constance traitait Guillaume d’individu
instable, dépourvu d’ambition. Il reconnaissait
que ses dents de devant ne traînaient pas par
terre. Sa seule ambition est de pouvoir mener
son existence comme il l’entend : loin des
11 Désir d'Ailleurs
contraintes, évitant la monotonie. La zone de
fracture s’élargit entre eux jusqu’à la rupture il y
a quelques mois.
Le petit Guillaume allait sur ses dix ans
quand il débarqua à Nouméa. Son père avait été
nommé instituteur et sa mère documentaliste à
la médiathèque. Il se souvient des longs
préparatifs de ce déménagement à environ vingt
mille kilomètres de son Auvergne. Les parents
affirmèrent que là-bas, dans le Pacifique sud, ils
seraient encore chez eux.
Cette soif perpétuelle d’ailleurs qui l’habite
depuis s’expliquerait par son éducation.
Guillaume en est persuadé.

Depuis environ neuf ans, Jean-Yves
Delacroix ne connaît plus les rigueurs de l’hiver
de Montréal. S’il commença par trouver le
Parisien un peu râleur, toujours prêt à lever les
yeux au ciel devant la moindre contrariété - ce
qui le déstabilisait - il prit vite goût à la
légendaire douceur de vie de la France.
C’est à la suite de la mort de ses parents que
Jean-Yves décida de partir pour Paris. Tout l’y
prédisposait. Ils naquirent tous les trois à
Akaroa, un petit port de la Nouvelle Zélande.
Ce village a la particularité d’être le point où
soixante-trois Français, partis pour coloniser
l’île, s’établirent définitivement en 1840. S’ils
n’avaient pas été précédés de six jours par les
12 Prologue
Anglais, la Nouvelle Zélande aurait sans doute
été française. Nombreux sont les habitants et
les rues de ce village qui portent des noms
français.
Le père de Jean-Yves, jeune neurochirurgien,
fut sur le point d’émigrer en France, le pays de
ses ancêtres, quand le Québec lui proposa un
plan de carrière confortable.
Si l’on remonte un peu dans la généalogie des
Delacroix, on trouve un aïeul qui mourut à Le
Quesnoy, dans le nord de la France. Il faisait
partie des troupes néo-zélandaises qui libérèrent
héroïquement la ville occupée par les
Allemands pendant la guerre de 14-18. Ce ne
fut donc pas en terre inconnue que Jean-Yves
débarqua. Trente-trois ans à son arrivée, très
grand, brun aux yeux clairs, mise soignée,
sourire discret derrière ses Ray-Ban qu’il prenait
de temps en temps délicatement entre ses longs
doigts, il paraissait sûr de lui et rassurait en
même temps ceux qui l’approchaient grâce au
ton paterne de ses propos.

– Iras-tu ce soir à ton cours de réflexologie ?
– …
– Tu ne me réponds pas. C’est ta façon à toi
de me dire que tu n’en as jamais raté un seul
depuis que le prof est ce beau Canadien.
Natacha Durand arbora un sourire. Sa mère
suspectait-elle quelque chose ? Il était
13 Désir d'Ailleurs
impossible qu’elle ne remarquât point la
métamorphose qui s’était opérée en elle depuis
sa liaison avec Jean-Yves.
– Dommage que nous ne nous soyons jamais
exprimés par la parole dans notre famille. Tu
serais surprise de savoir, maman, que deux
demi-heures par semaine et cela depuis des
mois, je rencontre un analyste pour essayer de
me libérer de l’éducation que vous m’avez
donnée et devenir autre chose que cette
personne toute en nœuds, meurtrie, cassée, sans
bienveillance aucune pour le monde qui
l’entoure. Je voyais des ennemis partout. C’est
Jean-Yves qui m’a appris l’humour. C’est lui qui
m’a initiée au yoga, à la réflexologie et qui m’a
conseillé cette psychothérapie. Je me sens déjà
beaucoup mieux.
Un blanc total… Puis, ce fut le moment
d’annoncer qu’elle allait vivre avec le beau
Canadien dans son loft du 18 e arrondissement.
Elle avait vingt six ans à l’époque. Il était temps
de commencer à vivre sa propre vie. Temps de
prendre en charge son destin comme la tançait
souvent une voix derrière le divan.
Un cordon de sécurité fut installé dans un
des halls de départ de l’aéroport Charles de
Gaulle pour isoler un bagage suspect en
attendant l’arrivée d’une équipe de démineurs.
L’enregistrement du vol Aerolineas en partance
pour Buenos Aires fut retardé. Les passagers
14 Prologue
piétinaient. Jean-Yves qui faisait la queue juste
derrière Guillaume, notre prof d’espagnol, ne
put s’empêcher de lui parler : « Mon regard s’est
porté sur l’étiquette de ton sac de cabine que j’ai
juste sous le nez et ton nom, marqué en
énormes caractères, attira mon attention. Est-ce
que Akaroa en Nouvelle Zélande te dit quelque
chose ? Lelièvre est un nom très populaire là-
bas. »
– Akaroa, environ six cents habitants. Une
branche de ma famille y émigra au 19 e siècle.
Les plus courageux, selon mes parents,
admiratifs. La question fut d’actualité ici quand
Michel Rocard, alors Premier Ministre, se rendit
à Akaroa pour commémorer l’implantation des
Français là-bas.
– Je suis Jean-Yves Delacroix. Ma famille
s’est toujours considérée comme descendant de
1ces colons. Voici ma blonde , Natacha.
Les deux hommes posèrent leurs sacs pour
se serrer chaleureusement la main. Guillaume
Lelièvre se tourna vers Natacha à qui il sourit. Il
vit une petite femme rousse, menue, avec de
grands yeux noisette abrités par de longs cils.
Ses dents étaient harmonieuses et d’un blanc
étincelant. Sa queue de cheval descendait
jusqu’à la taille. Elle portait un ensemble de
voyage gris-vert très à la mode qu’elle avait dû

1. Petite amie au Québec.
15 Désir d'Ailleurs
acheter dans un magasin spécialisé, Au Campeur
sans doute. Jean-Yves, le Québécois, était aussi
très chic dans un survêtement de la même teinte
et de ce même tissu qui a détrôné le jean sur les
routes du monde.
La tenue négligée de Guillaume, son
pantalon en tire-bouchon notamment,
contrastait avec celle des autres voyageurs. Ce
vieux routard avait une technique éprouvée : le
camouflage qui consiste à porter ses vieilles
frusques, ses bottes racornies quitte à les
abandonner sur place. Idéal pour masquer sa
condition de privilégié et ne pas attirer
l’attention des aigrefins qui s’en prennent aux
touristes isolés.
Quelques mois auparavant, Natacha et Jean-
Yves avaient entamé une étude de faisabilité
concernant un voyage en Amérique du Sud.
C’est ce jour-là que l’idée devint projet. On irait
même jusqu’à dire que le voyage commença
alors car le voile se levait au fur et à mesure sur
ces contrées qui paraissaient si lointaines et si
mystérieuses.
Le voile se levait en effet avec des avantages
et des inconvénients. Il était devenu possible,
en qualité de connaisseurs, de planifier un
itinéraire, de programmer un séjour et des
visites. Mais… ils étaient prévenus la
Découverte proprement dite serait en partie
amputée. Ce n’était plus le clocher d’une église
16 Prologue
qui révèlerait sa présence inattendue. Ils feraient
au contraire un détour programmé pour voir
l’église qu’ils avaient déjà visitée virtuellement.
Il est vrai que la représentation que l’on se fait
des choses est loin d’être fidèle.
Les lectures, guides touristiques et autres
récits, les recherches par le biais de l’Internet et
des prestations des voyagistes, les reportages
diffusés sur des chaînes spécialisées balisaient
petit à petit l’itinéraire et avalisaient le projet.
17
PREMIÈRE PARTIE

19
I
UNE ARGENTINE EN CRISE
Un maigre soleil brillait sur Buenos Aires.
Dans le car qui conduisait de l’aéroport au
centre de la capitale, la conversation porta sur
l’insécurité qui régnait dans le pays depuis la
crise économique de 2001. Une certaine
angoisse envahissait les propos. Les médias
européens avaient donc raison qui, par des
spots télévisés, des articles-brûlot, présentaient
l’Argentine comme un coupe-gorge.
1Une Porteña, qui revenait du Mexique
balbutia : « Le dollar américain qui était à parité
avec la monnaie nationale en vaut près de
quatre fois plus. Des familles entières sont
ruinées. Beaucoup de petits épargnants ont vu
leur argent confisqué par les banques. »
Elle se tut un instant, avala sa salive et
continua : « La province de Buenos Aires, en
cessation de paiement, a émis une nouvelle
monnaie : les Patacones. D’autres provinces,

1. Habitante du port de Buenos Aires.
21 Désir d'Ailleurs
embarrassées financièrement, ont inventé les
Lecops. Un chat ne retrouverait pas ses petits
dans ce cafouillage. Le pouvoir d’achat des
1Argentins s’est effondré. Les cartoneros sont
partout, vous verrez. Soyez extrêmement
vigilants. »
De temps en temps, à travers les vitres du
car, on pouvait voir déambuler des familles en
guenilles poussant leur barda. Natacha réprima
un frisson.
Non, elle ne rêvait pas. Ils étaient bien
présents dans la capitale argentine, en pleine
frondaison, logés à deux pas de la Plaza de
Mayo, le cœur de Buenos Aires, dans un petit
hôtel propre et fonctionnel.
Les évènements eurent l’air de se précipiter,
les sensations se multiplier depuis qu’ils avaient
quitté Paris. Le temps aurait dû s’écouler plus
lentement pour permettre d’apprécier ces
moments exceptionnels : la rencontre à Charles
de Gaulle, les enregistrements successifs aux
aéroports, l’escale à Madrid, celle de Miami,
plutôt mouvementée, les piétinements dans de
multiples boutiques free-taxes, les repas de
toutes sortes et à toutes les heures.
Une rapide douche aura suffi pour mettre
nos voyageurs d’équerre, malgré un très long

1. Ramasseurs de cartons et de matériaux recyclables ;
les nouveaux pauvres de l’Argentine.
22 Une Argentine en crise
voyage et quatre heures de décalage. « C’est
l’envoûtement de l’ailleurs, commenta
Guillaume, de sa voix grave et de son haleine de
fumeur. Sortis de ce quotidien qui domestique,
loin des contraintes, poursuivit-il, on se sent en
apesanteur, absolument libres. On a du vent
dans les voiles. L’univers s’ouvre sous nos
bottes de sept lieues. »
Natacha sourit devant l’enthousiasme de
Guillaume qui avait déjà en mains tous les
journaux du pays. Elle constata que ses doigts
tout comme ses dents étaient jaunis de nicotine.
En effet, depuis de nombreuses années, il fume
comme un pompier : le cigare, le cigarillo, la
cigarette. Tous connaissent alternativement leur
période de règne. Heureusement que sa
dépendance diminue automatiquement quand il
est en voyage, loin du stress.
Il faisait doux, très doux, en ce dimanche de
novembre. Un petit vent léger soufflait sur la
ville. Les promeneurs se bousculaient à
l’occasion d’une brocante plutôt chic qui se
tenait sur la place de San Telmo, à un petit
quart d’heure de marche de l’hôtel où nos trois
compagnons avaient pris leur quartier. C’était
ahurissant le nombre d’inscriptions
acrimonieuses qui foisonnaient sur les murs,
contre les banques et contre le gouvernement.
Les manifestations ont dû avoir été nombreuses
et violentes il y a à peine une année. À
23 Désir d'Ailleurs
l’intérieur d’une basilique, un prêtre, d’une voix
de crécelle, haranguait la foule et fustigeait
l’égoïsme des Argentins qui, selon lui, était seul
responsable du marasme économique.
Les nouveaux arrivés flânèrent avec
gourmandise dans les rues de ce quartier plein
de charme puis attrapèrent de justesse un bus
public presque vide qui se dirigeait vers la Plaza
Francia. Ils rassemblèrent difficilement
l’appoint nécessaire pour payer leur passage et,
le nez aux fenêtres, se mirent à admirer Buenos
Aires défilant sous leurs yeux. Le petit village
fondé en 1536 dans la Pampa avait bien changé.
Le réceptionniste de l’hôtel leur avait conseillé
de se rendre à un marché artisanal, non loin du
cimetière de La Recoleta, l’équivalent du Père-
Lachaise parisien. Entraînés par un flot de
visiteurs, ils se retrouvèrent devant la sépulture
de Eva Duarte Peron, la « madone des
descamisados », les sans chemises, morte d’une
leucémie à l’âge de trente trois ans.
En musardant dans les allées du marché, ils
tombèrent nez à nez avec Violetta, la personne
arrivée de l’aéroport avec eux la veille, celle qui
vit à Mexico. Ils se joignirent à elle et passèrent
une bonne partie de l’après-midi sur la terrasse
du luxueux café La Biela. Il était bondé. On se
serait cru dans le Triangle d’Or Parisien. Des
Argentins repus, un peu cuistres, devisaient
devant leurs verres. Certains buvaient de
24 Une Argentine en crise
grandes lampées de cocktail, d’autres tiraient sur
des cigares cubains. Des groupes de jeunes
filles, belles comme le petit matin, sirotaient soit
une glace au dulce de leche, traditionnelle confiture
de lait, soit un licuado de durazno, mélange
d’abricot et de lait, tout en exhibant leurs
décolletés affriolants. Les hommes les
caressaient du regard et promenaient
ostensiblement leurs yeux sur leurs graciles
silhouettes. Elles jouaient au petit jeu habituel
de la séduction en répondant par des sourires
d’encouragement.
– Buenos Aires est une privilégiée, confia
Violetta, comme pour s’excuser. La crise est
plus manifeste dans le Nord du pays où 80 %
de la population est au chômage. Elle fit une
pause, chaussa ses lunettes de soleil et ajouta
d’une voix élégiaque : « En 1970, il n’y avait que
8 % de pauvres en Argentine alors que
maintenant leur nombre s’élève à 55 % depuis
que le FMI nous a imposé son plan
d’ajustement structurel. Heureusement que j’ai
accepté l’occasion de quitter le pays avant que le
bateau ne prenne l’eau. Connaissez-vous le
Mexique ?
– J’ai visité ce pays juste quelques semaines
avant le tremblement de terre de Mexico qui a
d’ailleurs détruit l’hôtel où je séjournais,
répondit Guillaume.
25