Deuxième Bureau
98 pages
Français

Deuxième Bureau

-

Description

Ouvrage des éditions Clé en coédition avec NENA

Etait-ce le coup de foudre ? En tout cas ils semblaient vivre une autre vie. Jusqu'où cela les mènerait-il, ils ne se posaient même pas la question ; seul le présent comptait pour eux et ils trouvaient cela très bien... C'était, en effet, un bien désolant spectacle que de les voir se précipiter, le soir, après le travail, dans les endroits peu recommandables et où, en compagnie de filles aux habitudes douteuses, l'on consomme et dévore force bières et force poulets.

Né le 20 décembre 1946, à Kindamba (Congo), Alphonse NKOUKA a fait ses études supérieures à Brazzaville puis en France (Universités d'Orléans, d'Aix-Marseille et de Paris II). Docteur ès lettres, docteur en droit et économie, diplômé de science politique, il est diplomate de carrière. Actuellement, il occupe les fonctions de conseiller diplomatique du ministre, des Affaires étrangères et de la coopération de la République Populaire du Congo.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 103
EAN13 9782370152305
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait
1

Un lundi matin de saison sèche; le travail commence à 7 heures. Jyl était là, dans son bureau, depuis près de deux heures.

C’est difficile de reprendre le travail après un week-end, surtout lorsque ce week-end a été long et particulièrement chargé. Ce matin-là, son visage, son joli visage présentait de visibles signes de fatigue. Elle n’avait pas le cœur droit au travail; le travail, ce n’est pas ce qui manquait pourtant.

Ndoulou Jyl était bibliothécaire. Étrange profession pour une femme, murmurait-on dans les quartiers populaires. Comme les gens peuvent être stupides parfois; elle, par contre, aimait bien sa profession. Son baccalauréat en poche, elle était allée à l’étranger pour se former; elle en était revenue trois ans plus tard. Aussitôt, elle avait été nommée Directrice d’un Centre Culturel : un véritable complexe comprenant une bibliothèque, un centre d’Archives Nationales et de documentation, une salle de spectacles et un Cinéma d’Art et d’Essai.

Jyl adorait son travail; elle l’avait voulu, elle l’avait choisi; après tout, il n’y a pas de sot métier, comme on dit. Et si c’était à refaire ? lui avait demandé un journaliste d’un magazine à la mode. « Eh bien, j’aurais fait le même métier... Peut-être bien un autre, mais proche du moins de celui qui m’occupe en ce moment, avait-elle tranché ». C’est vrai, depuis près d’un an et demi, elle s’était donnée à son travail. Elle négligeait peut-être les serviles activités administratives pour s’intéresser davantage à son vrai métier de bibliothécaire, mais elle était ravie de toutes ses fonctions.

La tâche n’était, cependant, pas facile. Elle avait à commander à des hommes. Pour une jeune femme de vingt-cinq ans, l’expérience en valait la peine. Il fallait se faire obéir; ce qui était une autre affaire. Et puis il fallait se livrer à un véritable travail de conception : beaucoup de choses restaient à faire dans son pays resté néo-colonial sur bien des plans et surtout sur le plan culturel.

Elle était partisane d’une culture vraiment populaire; les masses devaient participer à l’épanouissement de la culture nationale. Dans ce but, elle avait conçu des bibliothèques ambulantes; plusieurs biblio-bus devaient sillonner toutes les régions du pays; et dans chaque vi0llage, dans chaque patelin le plus reculé, devait se créer un véritable foyer culturel, avec des animateurs issus du milieu local. Elle projetait, également, de créer des bibliothèques enfantines; c’était assez délicat; presque une performance puisqu’il n’en existait pratiquement pas beaucoup. C’est donc tout sagement qu’elle avait demandé conseil à un de ses amis : « Une bibliothèque enfantine ? Mais c’est inouï, s’était-il écrié; quel instrument privilégié pour une culture vraiment populaire ! On ne le comprendra jamais assez : la lecture est comme ce nectar que les abeilles vont butiner de fleur en fleur; elle est cette substantifique moelle que l’on doit extraire; elle est à la base de tout : de l’éducation, du savoir universel... Mais que l’on ne s’y trompe pas; on évitera de bourrer le crâne de nos enfants de pitreries occidentales ou de romans quelque peu calfeutrés, au style ampoulé, dont le but est plutôt d’abrutir les jeunes gens, d’endormir leur conscience, c’est-à- dire, de les façonner à l’image de la société de consommation achevée, celle qui offusque, opprime, tue. Certains livres qui nous viennent de l’Occident judéo-chrétien sont, si l’on n’y prend garde, comme des lames à double tranchant : ils nous débitent des mélodrames honteux, cuistrement psychologistes, cyniquement bourgeois, entêtés à répandre le « bon goût » piteux des cadres acculturés contre l’excès, le grandiose, le pathétique, l’emphase et la vulgarité de l’authentique; les livres de l’Occident nous défendent de parler de politique, par exemple, car elle divise; l’affection rassemble, l’amitié lie, l’amour soude... entre-temps, l’apartheid tue ! Oui pour une lecture saine, celle qui nous permet de demeurer nous-mêmes, celle qui s’en prend justement à la folie stérilisante du monde dominé par la technique et l’esprit de lucre. Oui, pour conter la bonne histoire à nos chers petits, mais de grâce, épargnez-leur cette histoire qui raconte... des histoires ! »


Il était un peu sévère; mais elle partageait son point de vue. Elle était d’accord avec lui pour l’essentiel. Dans un pays jeune comme le sien, où la tradition bute contre le progrès, il faut, en effet, former le citoyen très tôt, afin qu’il devienne cet « homme nouveau » débarrassé et libéré de toutes les aliénations.

Son travail l’accaparait énormément, mais il trouvait, tout de même, le temps de s’occuper d’elle-même, de se faire belle, par exemple; car elle n’avait jamais oublié qu’avant tout elle était une femme, et une femme doit être présentable, c’est-à-dire propre.