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Dia Linn - III - Le Livre de Wyatt (Díoltas)

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Description

À l'aube de la guerre de Sécession, Wyatt décide d'aller récupérer la mine d'or volée par Liam. Le frère d'Eileen est également bien décidé à honorer la díoltas celte, et à venger le meurtre de sa sœur…
Il s'engage alors sur les pistes de l'Ouest, celles des trappeurs, des Indiens et des hors-la-loi, rejoignant un convoi de pionniers à destination du Colorado.
Avec son ami Edmond, le vieux marin qui s’est institué son protecteur, et sa femme Kinta, la belle Indienne choctaw, il pénètre dans les grandes plaines sauvages.
Wyatt y croise d’étranges personnages, y lie de nouvelles et puissantes amitiés, jusqu’aux mines d’or de Pikes Peak où, dit-on, il suffit de se baisser pour devenir millionnaire.
Lorsque le convoi des pionniers atteint le territoire du Colorado, c’est plutôt la violence, l’avidité et la colère des Cheyennes qu’ils y trouvent ! Mais aussi l’or, la fortune pour laquelle Eileen a été tuée sur les rives du Mississippi.
Le village de Dearfield sera le théâtre des retrouvailles de Wyatt et de son frère adoptif, Liam. Des retrouvailles qui ne pourront s'achever que dans le sang…
Díoltas – vengeance en gaélique – est donc le Livre de Wyatt, le troisième tome de la saga "Dia Linn". Lorsque les Colts répondent aux poignards, avant que les États-Unis s'enfoncent dans la guerre la plus sanglante de leur histoire…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 290
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

DIA LINN

3 : LE LIVRE DE WYATT

Díoltas

Marie-Pierre BARDOU

© Éditions Hélène Jacob, 2014. CollectionLittérature. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-156-2

Résumé des tomes précédents


Irlande, décembre 1847.
Eileen O’Callaghan et son jeune frère Wyatt sont presque les seuls survivants de leur clan.
La Grande Famine a tué la mère, Barbra, le père, Padaig, et quasiment toute la fratrie. Le
frère aîné, Aïdan, et son frère de lait Liam se sont révoltés contre la domination anglaise:
Aïdan a été exilé en Australie et Liam s’est enfui à Dublin pour rejoindre les Jeunes Irlandais
et fomenter la révolution. Le jeune homme, qui a repris le nom de sa mère, O’Brien,
abandonne ainsi la jeune Eileen après une unique nuit ensemble.
Eileen et Wyatt laissent derrière eux un secret de famille qui est resté sans explications : un
ancien litige opposait Padaig à sa belle-mère, Brigid, persuadée qu’il était coupable de la mort
de sa fille. Padaig avait en effet été accusé d’être responsable, dans leur jeunesse, de la mort
de son frère jumeau, Connor. Brigid, la mère de Barbra et également femme de tête aux
pouvoirs de sorcière, révélera l’histoire à Eileen qui a hérité de ses dons : rêves prémonitoires,
intuition surdéveloppée, capacités à lire dans le cœur des hommes… À la mort du père de
Connor et de Padaig, leur mère a pris le voile et a légué leur fortune à leur dernier fils. Padaig
a enterré le magot qui aurait pu sauver sa famille, les condamnant inexorablement: Wyatt
découvre l’argent après la mort de leur père, mais Roisin, la fiancée d’Aïdan qui porte son
enfant, disparaît avec leur fortune.
Eileen et Wyatt s’enfuient donc à bord duMorning Drew, un clipper à destination de New
York. À bord, Wyatt fait la connaissance d’Edmond, un marin français qui devient vite un
ami très utile, s’instituant mentor et protecteur du jeune Irlandais. Eileen a également un
champion, pour le moment peu efficace: un chiot, cadeau de Finbar le gomaleau, et rejeton
d’un des derniers irish wolfhound, les chiens-loups irlandais qui ont presque disparu des terres
d’Erin. En grandissant, Fian deviendra un gardien précieux.
Dérouté, leMorning Drewune terrible tempête, et les survivants ne doivent leur essuie
salut qu’à l’intervention d’un navire négrier où Désirée de Rocheclaire prend les deux jeunes
Irlandais sous son aile. Cette belle Créole, héritière d’une puissante famille, les chaperonne à
leur arrivée à La Nouvelle-Orléans, en Louisiane. Une nouvelle vie commence pour nos
rescapés…
Tandis que Wyatt devient pilote à bord des steamers sillonnant le Mississippi, Eileen

conclut un pacte avec leur protectrice: enceinte de Liam, elle confie ses jumeaux à Désirée
qui ne peut avoir d’enfants et recherche des héritiers. Neal et Neve seront donc les enfants
adoptifs des Rocheclaire et hériteront de l’Éléonore, la grande plantation familiale.
Eileen devient la maîtresse d’un tricheur notoire, Jonathan Padding, et tous deux écument
les steamboats dans des parties de poker aussi dangereuses qu’excitantes, où les dons
particuliers d’Eileen constituent de précieux atouts.
Mais elle apprend que Liam est lui aussi aux États-Unis, parti en quête des Irlandais exilés
pour les convaincre de rejoindre la toute nouvelle Fraternité feniane. Eileen se met à la
recherche de son amour perdu…
Elle le trouvera, sans savoir que cela causera sa perte. Lors d’une partie de poker au cours
de laquelle un certain Brian Turner met en jeu sa mine d’or, Jonathan est pris en flagrant délit
de triche par Liam et abattu sur-le-champ. Eileen gagne la partie, et l’acte de possession de la
mine, mais Liam la tue en cherchant à le lui voler.
Le livre d’Eileen s’achève ainsi, en août 1859, sur les rives boueuses du Mississippi, avec
la mort d’une jeune Irlandaise qui n’avait pas su écouter ses visions…
Et s’ouvre maintenant le livre de Wyatt.


« Come from Alabama
With my banjo on my knee,
I'm going to Louisiana,
My true love for to see.

Je viens de l’Alabama
Mon banjo est avec moi
Je vais en Louisiane
Mon amour je vais revoir.

Oh, Susanna,
Oh don't you cry for me,
For I come from Alabama,
With my banjo on my knee.

Oh, Susanna,
Oh ne pleure pas pour moi,
Car je viens de l’Alabama
Mon banjo est sur mon genou.

It rained all night
The day I left
The weather it was dry
The sun so hot,
I froze to death
Susanna, don't you cry.
Oh, Susanna…

Il a plu la nuit

Préface

Quand je m’en allais.

Le temps est sec là-bas,
Le soleil si chaud,
Je m’y suis gelé.
Susanna, ne pleure pas.
Oh, Susanna…

I had a dream the other night,
When everything was still,
I thought I saw Susanna,
A coming down the hill.
Oh, Susanna…

J’ai fait un rêve l’autre nuit
Quand tout était tranquille
J’ai cru voir ma Susanna,
Qui descendait la colline.
Oh, Susanna…

The buckwheat cake,
Was in her mouth,
The tear was
In her eye,
Says I, I’m coming from the south,
Susanna, don't you cry.
Oh, Susanna…

La larme à l’œil
Et à la bouche
Le gâteau de blé noir
Je lui ai dit “Je viens du sud
Susanna ne pleure pas”.
I
Oh, Susanna…»

Personnages

Prologue


La main était plutôt minable.
Cyan regardait ses cartes sans vraiment les voir. Un deux de trèfle, un valet de cœur, un
cinq de carreau. Sur la table, une dame de pique et un trois de même couleur. Autrement dit,
pas de quoi miser.
Elle misa quand même, relançant d’une voix tranquille après l’annonce de son adversaire.
Ils n’étaient plus que deux assis autour de la table. Les sept autres joueurs avaient sauté l’un
après l’autre, s’accrochant désespérément à leur jeu quitte à y laisser toute leur cave. Elle
savait qu’elle était l’attraction de la salle, et que sa seule présence électrisait ces joueurs pour
la plupart médiocres. Ils pourraient raconter ensuite qu’ils avaient affronté Cyanure… Quelle
gloire !
Celui qui lui faisait face était bon. Du moins, il possédait un véritable talent de
mathématicien, capable de donner les probabilités en temps réel et d’évaluer ses possibilités
de gain avec une précision de machine. Pour le reste, il était minable. Aucun panache, aucune
prise de risque, un visage qui trahissait ses mains presque à coup sûr… et, surtout, cette faille
propre aux perdants, soit l’incapacité totale à gérer les tilts.
Elle sentait le regard de l’homme sur elle tandis qu’il réfléchissait, pour décider quelle
attitude adopter après sa relance. Cyan en était sûre: il savait qu’elle avait une mauvaise
main. Il essayait juste de comprendre pourquoi elle ne s’était pas couchée en sauvant le
monticule avantageux de jetons qui s’amoncelaient à son niveau, sur le tapis.
Quel nul. Elle releva la tête, plantant ses yeux verts dans ceux, sombres et interrogatifs, du
petit homme noir qui lui faisait face à l’autre bout de la table. Il semblait à la torture. Elle
bluffait, il en était convaincu, mais jusqu’où irait-elle? Elle ne pouvait pas risquer tous ses
gains avec la main misérable qu’il savait qu’elle avait.
C’était pourtant ce qu’elle avait décidé de faire. Perdre, puis regagner point par point tout
ce qu’elle avait laissé à son adversaire. N’avait-il pas encore compris? Pour gagner, le plus
important est de savoir perdre.
Mais non, bien sûr qu’il ne le savait pas. Se mettre en danger était le seul moyen, pour elle,
de ne pas mourir d’ennui.
Autour d’eux, le monde n’existait pas. La salle feutrée, reconstitution minutieuse d’un club

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e
anglais du XXIsiècle, était pourtant encombrée d’une petite foule de joueurs et
d’observateurs, la plupart habillés avec recherche, un verre à la main. Les murs en lambris, le
beau parquet ciré décoré de tapis persans hors de prix, les lumières douces… Ces lumières
trouvaient parfois un diamant sur lequel ricocher, au cou d’une femme, ou une chevalière en
or sur laquelle se mirer. Les murmures, les bruits de pas étouffés par les tapis, les
mouvements discrets de ceux qui ne quittaient pas du regard les derniers joueurs en lice ne la
troublaient pas: il y avait longtemps qu’elle avait appris à compartimenter son esprit et ses
pensées, à les canaliser dans un seul faisceau. Mais là, elle s’ennuyait profondément…
L’homme à la peau sombre finit par relancer, sûr de sa main et du coup de bluff de son
adversaire. Elle pouvait presque sentir son tremblement intérieur, sa certitude mêlée de doute
et d’exaspération. La river lui donna un as de cœur. Elle sourit.
Au moment où elle allait annoncer son tapis – et perdre, très probablement –, la carte
qu’elle venait de recevoir se troubla sous ses yeux incrédules. La figure rouge se transforma
lentement, remplacée par le visage de son frère. Cyan ferma les yeux. Connor marchait dans

des allées alourdies de pluie et balayées par un vent glacé. Elle reconnut sans effort les rues de
Dublin, des ruelles nocturnes où son frère s’enfonçait presque en courant, affolé, perdu,
pourchassé. Une ombre était à ses trousses, qu’elle ne parvenait pas à distinguer. Homme, ou
femme ? Grande, mince, la silhouette en pardessus se rapprochait dangereusement de Connor
et elle vit luire dans sa main la lame d’un poignard.
Cyan se leva d’un bond, renversant ses cartes, sa pile de jetons, sa chaise. Sans même
entendre les protestations furieuses du croupier, de son adversaire et des spectateurs, elle
courut vers la porte de sortie, un sentiment d’urgence lui broyant la poitrine. La nuit de
Londres happa la fine silhouette vêtue de cuir et l’engloutit avec voracité.

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Chapitre 1


« Mon cœur est rempli de joie quand je vous vois ici, comme les ruisseaux qui se gonflent
d’eau quand la neige fond au printemps ; et je suis aussi content que les poneys quand l’herbe
fraîche apparaît au début de l’année…
Jamais mon peuple n’a, le premier, lâché une flèche ou tiré au pistolet sur les Blancs. Il y
a eu des accrochages sur la ligne qui nous sépare, mes jeunes guerriers ont dansé la danse de
la guerre. Mais nous ne l’avons pas commencée. C’est vous qui avez envoyé le premier soldat
et nous avons envoyé le second. Il y a deux ans, j’arrivais par cette route, sur la piste du
bison, afin que mes femmes et mes enfants eussent les joues rondes et le corps chaud. Mais les
soldats ont tiré sur nous, et depuis ce temps, il y a eu un bruit comme celui de l’orage, et nous
n’avons su quel chemin prendre…
Nous n’avons pas davantage été faits pour pleurer une fois seuls. Les soldats habillés de
bleus et les Utes sortirent de la nuit alors noire et paisible et firent des feux de camp de nos
huttes. En guise de gibier, ils massacrèrent mes braves, et les guerriers de la tribu coupèrent
leurs cheveux pour les morts. Cela se passait au Texas. Ils firent entrer la tristesse dans nos
camps et nous les avons poursuivis comme attaquent les bisons mâles pour protéger leurs
femelles. Nous les avons trouvés, nous les avons tués et leurs scalps pendent dans nos huttes.
Les Comanches ne sont pas faibles et aveugles comme des chiots de sept jours. Ils sont
forts et ont la vue longue comme des chevaux adultes. Ils ont pris leur route et l’ont suivie.
Les femmes blanches ont pleuré et nos femmes ont ri.
Mais il y a des choses que vous m’avez dites et que je n’aime pas. Elles ne sont pas douces
comme le sucre, mais amères comme la courge. Vous dites que vous voulez nous mettre dans
une réserve, nous construire des maisons et des postes médicaux. Je n’en veux pas. Je suis né
dans la prairie où le vent soufflait librement et il n’y avait rien pour briser la lumière du
soleil. Je suis né là où il n’y avait pas de clôture, où tout respirait librement. Je veux mourir
là-bas et non entre des murs. Je connais chaque ruisseau et chaque bois entre le Rio Grande
et l’Arkansas, j’ai chassé et vécu dans ce pays. J’ai vécu comme mes pères avant moi, et,
comme eux, j’ai vécu heureux.
Quand j’étais à Washington, le Père Vénérable m’a dit que toute la terre des Comanches
était nôtre et que personne ne nous empêcherait d’y vivre. Alors, pourquoi nous
demandez

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vous de quitter les rivières et le soleil et le vent pour aller vivre dans des maisons ? Ne nous
demandez pas d’abandonner le bison pour le mouton. Les jeunes hommes ont entendu parler
de tout cela et ils sont tristes et fâchés…
Si les Texans étaient restés en dehors de mon pays, la paix aurait pu régner. Mais là où
vous dites que nous devons vivre maintenant, c’est trop petit. Les Texans ont pris les endroits
où poussait l’herbe la plus épaisse et où le bois était le meilleur.
Aurions-nous gardé cela que nous aurions peut-être fait ce que vous nous demandez. Mais
il est trop tard. L’homme blanc a pris le pays que nous aimons et nous ne souhaitons plus
II
qu’errer sur les prairies jusqu’à notre mort. »

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Chapitre 2


Il perdit le compte après la cinquième heure de la nuit. Allongé à même le sol, avec juste
une mince couverture entre son corps et la terre battue, Wyatt regardait le plafond voûté que
formaient les joncs tressés. Le corps chaud de Kinta reposait tout contre lui, son bras en
travers de son ventre. Il déplaça doucement le bras de sa compagne et se leva.
L’air frais de la nuit, juste avant l’aube, lui fit du bien. Il alla sur le débarcadère pour s’y
asseoir et attendre le jour. Fian était là; assis comme de coutume le plus près possible de
l’eau, totalement immobile. Les Indiens en avaient peur, maintenant. Non pas qu’il fût
dangereux ou menaçant: il ne faisait que ça, rester assis sur le débarcadère, à attendre. Il
maigrissait à vue d’œil, ne se nourrissant plus. La grande silhouette décharnée du chien, qui se
découpait jour et nuit sur les eaux boueuses du fleuve, formait un tableau d’une immense
tristesse. Les Choctaws faisaient un long détour pour passer loin de lui, détournaient la tête
lorsqu’ils le voyaient, et ne parlaient jamais du chien qui attendait la mort. Ils le considéraient
déjà comme un esprit.
Wyatt s’assit tout près du wolfhound, les jambes pendantes dans le vide au-dessus de l’eau.
Il posa sa main sur les épaules devenues osseuses de l’immense bête, dont le pelage était
rêche et sale.
— Fian, mon vieux. Elle te manque, n’est-ce pas ?
Le chien ne sembla même pas remarquer sa présence, ni sa voix ni son contact. Statue de
pierre et de chagrin, les grands yeux noirs restaient fixés sur le Mississippi, comme s’il
espérait encore qu’Eileen en sorte et le rende à la vie. Mais le corps de sa maîtresse reposait
maintenant dans le petit cimetière catholique de La Nouvelle-Orléans, à côté de Jo.
Wyatt laissa retomber sa main, écrasé par le découragement. Il ne pourrait pas sauver Fian,
qui pourtant guérissait bien de sa blessure. Pourrait-il se sauver lui-même ?
Il regarda le soleil se lever lentement, dans sa majesté tranquille, derrière les collines qui
longeaient le fleuve. Il l’avait tant aimé, son fleuve; sa vie libre et trépidante, ses aubes
calmes et trompeuses, sa fausse langueur de fils du Sud ! Mais le Mississippi lui était devenu
étranger et semblait maintenant le rejeter. Ce qu’il trouvait magique quelques mois auparavant
n’était plus que des eaux sales et lourdes, qui charriaient leurs boues puantes jusqu’au delta.
Lorsqu’il avait retrouvé le corps de sa sœur sur la berge du fleuve, elle venait juste de

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mourir. Elle semblait dormir, allongée sur la terre boueuse qui salissait sa chemise blanche,
les longues boucles rousses collées autour de son visage comme un casque de guerrière.
N’étaient le sang qui maculait son ventre et la terre sous son corps, il lui avait semblé qu’en
touchant son épaule les yeux verts de sa sœur se seraient ouverts. Et elle lui aurait souri.
Mais il savait que ce n’était qu’une douce illusion. Bien qu’encore chaude, la peau
d’Eileen avait déjà la blancheur des linceuls.
Les jours suivants lui avaient paru nappés d’un brouillard opaque et oppressant, irréel.
L’enterrement, les condoléances, la mise en terre, les jumeaux et Désirée, tout lui semblait tiré
d’un mauvais songe. Le père Nicolas avait conduit la cérémonie, veillant à ce que les vieux
rites irlandais soient respectés.
Il avait ensuite passé beaucoup de temps à veiller Fian, trouvant dans ce rôle une sorte
d’apaisement provisoire : le chien était grièvement blessé au flanc, le poignard de l’agresseur
s’était insinué loin dans les chairs de l’animal. Mais il avait survécu, grâce à ses soins
patients. Il l’avait nourri et abreuvé de force, jusqu’à ce que le chien puisse se lever et
recouvrer son autonomie. Mais alors, Fian avait refusé de s’alimenter.
Il vivait dans la maison d’Eileen lorsqu’Edmond avait débarqué, réapparaissant enfin après
des semaines de silence. Son vieil ami avait disparu plusieurs jours avant le drame pour,
avoua-t-il, «tâter le bonheur». Soit quelques semaines de roucoulades avec une belle dont
Wyatt n’apprit rien d’autre que le prénom, Ombeline.
Edmond n’avais pas perdu de temps en condoléances ou effusions de tristesse. Il aimait
beaucoup la jeune Irlandaise, lui vouant une sorte de culte tendre et respectueux, et Wyatt
savait parfaitement qu’il se sentait affreusement coupable de ne pas avoir été présent – ni lors
de «l’accident » d’Eileen ni à son enterrement. Edmond, fidèle à lui-même, s’était contenté
d’agir.
Lorsqu’il était entré dans la maison d’Eileen, Edmond amenait avec lui deux matelots, les
tirant derrière lui presque de force. Trois semaines peut-être après la mort de la jeune femme,
Wyatt avait erré dans les couloirs déserts, cherchant dans les modestes affaires de sa sœur
celles qu’il voudrait conserver. Il les avait rassemblées au salon, sur la grande table près de la
cheminée :ses vêtements, quelques livres, les rares bijoux auxquels elle tenait si peu, ne
ressemblant en cela à aucune des femmes qu’il connaissait… En fait, après avoir fait le tri,
seuls trois objets la symbolisaient: la croix de saint Patrick de leur père, le couteau qu’elle
avait apporté d’Irlande et la photographie que Désirée avait prise d’elle et des jumeaux lors de
la fête de leur baptême – la seule image qui existait d’elle –… et c’était tout. Une photo, une
arme et une croix, voilà ce qu’il restait d’Eileen O’Callaghan, les enfants mis à part. Les robes

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et les colifichets de sa sœur iraient à Marie-Laure, sa camériste, qu’il avait émancipée selon
ses désirs. Il donnerait la croix de Padaig à Neve, ainsi que ses autres bijoux. Son couteau
était pour Neal.
Empruntés, les deux marins avaient trituré leur béret et gardé les yeux fixés sur leurs pieds
en lui parlant. Ils venaient lui raconter ce qu’ils avaient vu, sur le pont duBelle Île. Ce qu’ils
n’avaient pas raconté à la police chargée de l’enquête, par peur des complications.
— On n’a pas parlé, nous autres, parce qu’on voulait pas d’ennuis avec la milice. Mais
z’êtes un pilote, et un bon. Vous avez le droit d’être au jus.
— Au jus de quoi, Tom ?
Le matelot refusait de le regarder en face, ce qui l’agaçait prodigieusement. Bon sang, il
était pilote, pas Dieu le Père ! Il marchait encore pieds nus dans la boue dix années plus tôt et
ne risquait pas d’oublier d’où il venait !
— Vot’ sœur, là, la jolie Eileen…
— On l’a vue, comme qui dirait, juste avant son grand plongeon, avait enchaîné Peter,
venant à la rescousse.
Il ne le regardait pas non plus. Wyatt avait frissonné, comme s’il sentait un vetch passer
dans la pièce.
— Vous l’avez vue tomber à l’eau ? Vous avez reconnu son assassin ?
Comme les deux hommes hésitaient, il avait soudain eu envie de prendre la tête de l’un
pour taper sur celle du second, ou de les secouer jusqu’à ce que des sons quelconques en
sortent.
— Répondez-moi, matelots ! Vous aurez une récompense, si vous me…
— On veut pas de récompense, pilote. Et on veut rien avoir à faire avec la milice.
— Je ne vous citerai pas, c’est promis. Maintenant, parlez ! Vous avez vu son agresseur ?
Le dénommé Tom avait enfin relevé la tête et l’avait regardé bien en face.
— L’Irlandais, le grand maigre qu’était avec votre sœur et son gars pendant la partie qu’a
mal tourné. C’est lui qu’on a vu.
— Vous êtes sûrs ? Vous l’avez vraiment reconnu ?
— Il était à deux mètres de nous, pilote, on pouvait pas le rater. Vot’sœur, on l’a vue sortir
de sa cabine comme une furie, en chemise et en cheveux, avec du sang qui dégoulinait par
terre. Elle s’est penchée sur la rambarde et elle a crié vot’nom.
— Et le gars, l’Irlandais, il est sorti derrière elle et l’a poussée d’un seul coup par-dessus
bord, enchaîna Peter. Il avait un couteau à la main, qu’avait du sang dessus, un long couteau
comme les Écossais les aiment. Il a disparu aussi sec et on a sonné l’alarme.

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— Mais vous n’avez rien dit de tout ça. Vous ne l’avez pas dénoncé.
Les deux hommes avaient à nouveau baissé la tête. Edmond n’intervenait pas, silencieux et
immobile au fond de la pièce. L’enquête n’avait pas donné grand-chose, surtout parce que
Liam, appelé pour être interrogé, était introuvable depuis ce moment-là. Il s’était évaporé.
Et les doutes du garçon avaient trouvé leur réponse : c’était bien son frère adoptif qui avait
poignardé Eileen et l’avait jetée dans le fleuve. Wyatt n’avait pas retrouvé l’acte de propriété
de la mine de Brian Turner dans les affaires de sa sœur, sur le bateau. Ce fait l’avait mis sur la
voie, il en avait juste la confirmation.
Les deux marins étaient repartis sans un mot de plus, en refusant toute récompense – mais
en refusant aussi de témoigner officiellement. Wyatt n’avait pas insisté.
Edmond était resté, s’installant provisoirement dans la petite maison déserte. Il avait
patiemment poussé son protégé dans la direction qu’il souhaitait.
Eileen était alors morte depuis quatre mois. Chacun s’apprêtait à célébrer le réveillon.
L’année 1859 approchait de son terme ; et la joie, les festivités, la douce excitation des festins
et des cadeaux de Noël aggravaient ses sentiments de solitude et d’écrasement.
Tout était devenu trop compliqué, trop confus, trop douloureux. Wyatt avait mis en vente
la petite maison de sa sœur sur les conseils d’Edmond, pris la photo, le couteau et la croix de
Padaig, et il était parti retrouver Kinta.
Celle qu’il pensait ne jamais pouvoir séduire, qu’il considérait comme une sorte d’idole
lointaine et inatteignable, était devenue sa femme sans que personne y trouvât à redire. Les
Choctaws l’avaient accepté sans broncher, ils s’étaient installés dans la maison que le père de
Kinta avait fait construire en prévision du mariage de sa fille et ils s’étaient unis
officiellement selon les rites tribaux: Wyatt s’était contenté de jeter aux pieds de sa
bellemère quelques colliers en perles de verre, et un pagne devant ceux de son beau-père. Ils
s’étaient baissés pour prendre les cadeaux, acceptant de ce fait le mariage de leur fille. Pas
d’autre cérémonie. Ce mariage ne valait rien aux yeux des Blancs, mais cela n’avait aucune
importance. Kinta était sa femme et elle le resterait. Dans ses bras, enfin, il avait pu pleurer.
Ses pieds nus frôlaient l’eau sombre. Wyatt regardait le rivage, en face, qui émergeait
lentement des brumes matinales. La respiration de Fian à ses côtés était lourde, sifflante. Un
couple de hérons glissait avec grâce au-dessus des eaux, à la recherche des proies qui
nourriraient leur famille.
Toute sa vie, Wyatt l’avait passée aux côtés de sa sœur. À la mort de Barbra, c’était elle
qui était devenue sa mère, puis sa protectrice, son guide, son mentor. Il savait, bien qu’ils n’en
aient jamais parlé ensemble, qu’Eileen avait tué pour lui. C’était bien pour son frère qu’elle

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avait quitté son pays, qu’elle avait empoisonné la jeune Naoise, la nourrice des Dixley. Pour
lui, également, qu’elle avait négocié avec Désirée sa place de mousse en échange de
l’adoption des jumeaux. Elle avait un don, elle était belle, elle avait un courage que rien ne
semblait pouvoir abattre. Elle avait aussi mené une carrière, éphémère mais fructueuse, de
joueuse de poker, quand le jeu était absolument interdit aux femmes. Et pourtant, quelque
part, elle était toujours restée un peu enfantine, innocente, simple. Comme si ses actions
n’atteignaient jamais vraiment le centre de son être, son essence. Elle était… intacte. Et
surtout, elle lui avait permis, à lui, de le rester aussi.
Car après les années terribles de la Grande Famine et l’anéantissement des O’Callaghan, il
n’y avait eu dans la vie de Wyatt que l’aventure et la joie, l’excitation et la liberté. Oh, il avait
travaillé dur pour décrocher sa licence de pilote! Nuit et jour il avait sillonné le fleuve,
gravant dans sa mémoire chaque lit, chaque haut-fond, chaque snag, jusqu’à être capable de
naviguer les yeux fermés – ou plutôt en pleine nuit ou dans le brouillard. Mais ses efforts
étaient tendus vers un but si excitant, si enthousiasmant ! Il avait apprécié chaque minute de
son long apprentissage, savouré même les réprimandes de son mentor, car au bout il y avait la
joie et la barre du navire entre ses mains.
Chaque instant de son existence, depuis qu’il avait quitté l’Irlande, avait été un bonheur
absolu.

Et tout s’était écroulé.
Il avait pleuré Eileen avec tout l’amour de son cœur de frère, de fils et d’élève. Maintenant
que les brumes de son chagrin s’estompaient, que l’envie de vivre reprenait son lent chemin,
laborieux mais inexorable, dans ses veines, Wyatt savait qu’il allait devoir partir. Il n’était pas
1
irlandais pour rien:an díoltas, l’un des mots préférés des Celtes, devait recevoir sa
rétribution.
Il devait retrouver Liam pour pouvoir tourner la page, fonder sa propre famille, honorer
l’esprit de sa sœur. Il devait également remettre la main sur l’acte de propriété de Turner : la
mine du Colorado appartenait aux jumeaux, maintenant, et certainement pas aux O’Brien !
Mais il ne pouvait pas partir avec sur les bras un chien agonisant qui, lui, refusait
définitivement l’existence. Fian était un guerrier, un vrai guerrier, qui avait voulu donner sa
vie pour sauver sa maîtresse. Il avait failli, il ne pouvait pas continuer.
Wyatt se refusait également à l’abandonner là, avec les Indiens qui avaient peur de croiser
son regard, ni le laisser à Désirée qui ne l’aimait pas assez pour accompagner ses derniers


1
An díoltas, gaélique : « la vengeance ».

16

instants.
Il lui fallait attendre que Fian meure.
Alors ils patientaient tous les deux, assis côte à côte au bord du débarcadère, les yeux
perdus dans les eaux lourdes du fleuve ayant accueilli le dernier souffle de celle qu’ils avaient
tant aimée.

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Chapitre 3


— Elle est belle, non ?
Liam leva la tête, jetant un regard rapide à l’écharpe d’un bleu très clair que sa femme lui
tendait.
— Oui.
— Et elle va bien avec ma robe, un cadeau parfait, enchaîna Laura sans prêter attention au
manque d’enthousiasme de son mari. Je ne pensais pas qu’Olivia Thristall avait autant de
goût, il faut avouer qu’elle le cache bien !
— Thristall ? La femme d’Oliver, le démocrate ?
Soudainement intéressé, Liam avait enfin posé son journal et observait sa femme, qui
déambulait dans leur chambre comme si elle paradait sur une estrade.
— Oui, mon ami. C’est un cadeau de la grosse Olivia, si tu me pardonnes ce vilain
surnom !
Et elle faisait des mines devant sa grande psyché, s’enveloppant de l’écharpe raffinée en
jouant les princesses. Songeur, Liam admira la silhouette fine et délicate de son épouse. Laura
n’était pas vraiment jolie – un front trop bas, un menton un peu pointu, des lèvres fines qui lui
donnaient un air sévère – mais tout cela n’avait pas vraiment d’importance. Vive, intelligente,
radieuse, la jeune fille qu’il avait rencontrée trois années plus tôt se taillait un beau succès
dans les salons politiques de sa mère. Elle était piquante, indocile, et cachait un caractère bien
trempé sous ses jupons et ses corsets de fille de bonne famille. William Emerset, son père,

était sénateur. L’un des chefs de file du Parti démocrate à New York, qui souffrait des
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victoires qu’accumulait le Parti desknow nothing cesdernières années. Les démocrates
cherchaient un second souffle, du sang frais, et Emerset avait aussitôt pris Liam sous son aile
lorsque ce dernier avait débarqué dans le sillage de John O’Mahony et de Stephens. L’alliance
avec les Irlandais était indispensable pour contrer la progression inexorable des nativistes,
ceux qui militaient pour que les immigrants n’aient pas le droit de vote avant vingt et une
années passées sur le sol américain. Les Know Nothing gagnaient du terrain grâce au
déferlement irrépressible des immigrants, surtout des Irlandais. L’Amérique de cette branche


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Know Nothing: surnom donné à l’American Party, qui au départ se répartissait en loges secrètes dont les
membres répondaient invariablement «Je ne sais rien» lorsqu’on les interrogeait.

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« dure » des WASPse voulait blanche et surtout protestante…
Les démocrates accueillaient en leur sein tous les parias dont les conservateurs ne
voulaient pas – surtout les Noirs et les Irlandais –, partant du principe que les États-Unis
étaient le fruit de l’immigration et qu’il fallait intégrer toutes les forces en présence.
Et les Irlandais en étaient une. Ils ne cessaient de débarquer sur le sol américain, malgré la
fin de la Grande Famine et le retour à des conditions de vie supportables sinon agréables. Les
pommes de terre étaient saines, à nouveau, et les cottiers mangeaient à leur faim. Mais les
dégâts provoqués par ces années de misère et de mort allaient bien au-delà de la survie. Les
Irlandais voulaient vivre autre chose, maintenant, que des années passées à cultiver la terre
d’un autre, à récolter des fruits qui pouvaient à chaque récolte se révéler mortels. La diaspora
continuait donc, inexorable, vidant l’île d’Émeraude de ses forces et de ses âmes.
Mais ce n’était pas pour autant que les nouveaux immigrants oubliaient leur terre.
Presque un tiers de la population de New York était irlandais ; des quartiers entiers étaient
investis par ces catholiques dont le manque de qualification les condamnait aux travaux les
plus durs. On parlait même d’ériger une cathédrale en plein cœur de Manhattan, là où, pour le
moment, se dressait l’église de Saint-Patrick. Des quartiers souvent agités, témoins de rixes et
de conflits territoriaux d’une grande violence entre ceux qui se considéraient comme des
« natifs »,et les Irlandais dont le catholicisme sentait le soufre pour les protestants – une
vieille histoire qui semblait se répéter à l’infini…
Liam avait parfaitement conscience qu’il aurait pu atterrir dans ces quartiers surpeuplés de
miséreux où le seul avenir possible était les gangs, le vol et le crime. Sa chance se nommait
politique.
Il avait débarqué à New York en compagnie de deux grands leaders irlandais, John
O’Mahony et John Mitchell. Leur but, la création de la Fraternité feniane, avait donné un sens
à sa présence sur le sol américain et lui avait aussi attribué une certaine importance : il faisait
partie des émissaires, ceux que l’on envoyait parcourir le pays à la recherche des Irlandais
expatriés. Liam avait donc pris son bâton de pèlerin, ou plutôt son shillelah. Des Irlandais à
New York, à Philadelphie, dans les grandes villes, ce n’était pas dur à trouver : ils pullulaient
littéralement. Restait à débusquer ceux qui avaient immigré dans l’Ouest et dans le Sud.
Entre deux voyages, Liam revenait dans la grande ville et était introduit par ses mentors
dans les milieux politiques.
Pour mieux s’y faire accepter, Liam s’était inventé un passé. De ses origines nébuleuses, il


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Acronyme : « White Anglo-Saxon Protestant », descendants des premiers immigrants venus d’Europe du
Nord. Anticatholiques, antisémites, ségrégationnistes.

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avait tiré une sorte de légende comme les Celtes savaient si bien les raconter. De sa mère, la
poétesse inconnue, et de son père dont il n’avait jamais su le nom à défaut du visage, il fit une
épopée amoureuse – et malheureuse, comme il se doit. La belle Sara O’Brien était donc morte
d’amour pour un bel inconnu, un homme qui lui avait toujours tu son nom et qui fuyait une
vengeance terrible… À force de la raconter, la légende était presque devenue réelle pour
Liam, qui préférait oublier qu’il avait porté le nom des O’Callaghan. Qui préférait les oublier
tout court.
Mais ce n’était pas aussi facile qu’il l’espérait.
Liam chassa Eileen de ses pensées et se concentra sur sa femme.
Ils s’étaient mariés quelques semaines après son second voyage à La Nouvelle-Orléans,
alors que l’accouchement de Laura n’était plus un secret pour personne. Aisling avait alors
plus de deux ans. Le scandale avait perdu l’attrait de la nouveauté ! Laura et son père avaient
pourtant dû y faire face : un scandale mondain dont ces nordistes étaient si friands et qui avait
alimenté les rumeurs pendant des mois entiers. Le sénateur préférait affronter les ragots et
disposait lui-même d’une fortune assez importante pour faire passer le scandale pour une
faute de jeunesse. Laura aurait eu à endurer quelques années d’opprobre et de malveillance,
mais il était certain qu’au bout du compte, elle finirait par retrouver sa virginité, du moins
morale !
Il avait donc envoyé l’Irlandais fautif en mission une première fois, en lui laissant entendre
que s’il ne trouvait pas un moyen – très rapide – de faire fortune et mériter la main de Laura,
il ne devait plus jamais remettre les pieds dans sa maison.
William Emerset avait ainsi accueilli un Liam O’Brien potentiellement riche avec une
certaine suspicion. Mais les documents étaient convaincants et Laura avait pesé de tout son
poids pour faire céder son père. Ils s’étaient mariés – discrètement – quelques semaines à
peine après le retour de Liam à New York et s’étaient installés dans la maison de ville offerte
par le sénateur.
Liam se rendit compte que, tout en observant sa femme et ses essayages, il frottait
machinalement la vilaine cicatrice qui zébrait sa joue droite. La déchirure provoquée par les
crocs du chien-loup était longue à guérir et lui laisserait une trace permanente. Elle était
profonde et large, coupant sa joue du coin de l’œil jusqu’au menton : tous ceux qui posaient
les yeux sur lui ne pouvaient s’empêcher de sursauter. Il s’y habituait.
Il se leva et sonna le majordome pour se faire servir un whisky.
La chambre était surchargée de tableaux, bibelots, meubles délicats et napperons en
dentelles, tout ce qu’il détestait, mais la décoration était l’affaire de Laura – dont les goûts

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